Skip to main content

Full text of "Revue de l'Anjou"

See other formats


This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at |http : //books . google . corn/ 






a A 






^> '^^À' - 



It-JL, 



u». 




BEQUEST 
[UNIVERSITY ar MICHIGAN 

,i|l; geverai. librarv _j 



Digitized by 



Google 






Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



REVUE 



DE L'ANJOU 



ET 



DE MAINE ET LOIRE 



PUBLIÉE 



auspices du booseiigeDeral do d^ianaoentei du uonseil muiuaj 



CINQUIÈME ANNÉE 



Jiitllc«-A*ù«. — 4« liIrrAlMn 



AINGERS 

LIBRAIRIE DE COSNIER ET LACHÈSE 
18&G 



Digitized by 



Google 



LIVRAISON DE JUILLET-AOUT 1856. 



I. — Journal ou récit véritable de tout ce qui est advenu digne 
de mémoire tant en la ville d'Angers , pays d'Aiyou et 
autres lieux, depuis Tan 1560 jusqu'à Tan 1634 (suite), 
par SmlÈimm Ijmuwmtm 

II. — Vauvenargues, par H. EusAne P^ttau, conseiller à la 
Cour impériale d'Angers. 

III. — La tàmille du Bellay (deuxième partie), par H. Paul 

BelleuYre» 

IV. — Essai sur David d'Angers, par H. Hippolyte Duranci , 

professeur au Lycée impérial d'Angers. 

V. — La Pyramide de Sorges, par H. Céimmiwk Part, archiviste 

du département. 



Digitized by 



Google 



y 



\J 



REVUE DE L'ANJOU 



Digitized by 



Google 



Angers , iiup. de Coniiier et Lichèsc. 



Digitized by 



Google 



REVUE 



DE L'ANJOU 



BT 



DE MAINE ET LOIRE 



PUBLIÉE 



* I J J ' 



Cl^Ql11ÈME ANNÉE 



TOME jicuxièMe 



ANGERS 

LIBRAIRIE DE COSNIER ET LACHÈSE 
1856 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 






JOURNAL 



OO 



Récit véritable de tout ce qui est advenu digne de mémoire tant en la ville d'Anjcrs, 
d'Anjou et autres lieux (depuis l'an 1660 jusqu'à Tau 1634). 



PAR 



JEHAN LOnVET, 

clerc au greffe civil du siège présidial dudil Angers (1). 



Audict mois de fcbvrier, MM. les doyen, chanoynes et chappilre 
de réglise d'Angers ont faicl une conclusion en leur chappitro con- 
tre H^^, chanoyne en ladilte église, lequel ilz ont privé de tous ses 
gaignaîges de laditte église jusques à trois mois, pour avoir donné 
entrée à H. de la Courbe du Bellay et aulx femmes et âUes d'en- 
trer pour y danser et ballcr au son des yiollons, avecques deffenses 
qui luy sont fdctes d'entrer en laditte église durant ledict temps pour 
avoir contrevenu aulx deffenses faictes par ledict chappitre de non 
tenir le bal et danser en sa maison sise en la cyté. 

Le vendredy troisième jour de mars audict an 1628 , MU. les pré- 

(1) Voir Revue de l'Anjou, année 185i, tome i, page 257, tome n , pages 1 , 
129 et 257, année 1855, tome i , pages 1 , 129 et 257 , tome ii , pages 1 , 129 et 257, 
année 1856 , tome i , pages 1 , 129 et 285. 

1 



Digitized by 



Google 



2 REVUE DE I/ANJOU. 

sident, lieulenanl-général, assesseur et conseillers du sic^ge présidial 
audict Angers, sont allez en Téglise d'Angers pour assister à une 
grand'nfjesse solennelle que MM. de ladille église ont ditlc à Tautcl 
M. sainct René, où M. du Bellay, gouverneur, et M. Eveillard , juge 
de la prévoslé, y sont venuz pour y assister, où estant, ledict sieur 
juge a voullu et s'est rais en debvoir de prendre place el se seoir 
près M. Lasnier, président et lieutenant -général, au dessus de 
MM. les conseillers dudict siège, lesquelz se sont opposez et n'ont 
voullu permettre ladilte prééminence et séance audict sieur juge, et 
se sont levez pour délibérer par enlr'eulx sur ce subject, auquel 
sieur juge ledict sieur du Bellay, gouverneur, a faict une humble 
remonstrance et prière de ne faire aulcun scandalle on ladilte église 
pour évilter qu'il n'en arrivast scandalle, auquel sieur gouverneur 
ledict sieur juge a dict qu il f stoit fondé à avoir ladille séance et 
prééminence en vertu d'arreslz de Nosseigneurs de la cour du par- 
lement à Paris, et que s'il luy comraandoil de sortir et se relirer, 
qu'il sorliroit, el de faict a sorly et s'en eslallé. 

Et le lendemain sabmedy quatrième jour dudict mois et an , à la 
matinée, ledict sieur juge de la prévoslé, accompaigné de ses ser- 
gents, est allé au siège présidial audict Angers, la juridiction tenant, 
où MM. Mesnaige et Dumesnil, advocalz du roy, esloient en leur 
parquet audict siège, où estant ledict sieur juge arrivé, a prins 
séance el entré dans ledict parquet où il a demandé, à MM. tenant 
ledict siège, la lecture de sondict arrest, et, suivant icelluy, cslrc 
installé et avoir place el séance audict siège, au dessus de MM. les 
conseillers, après laquelle réquisition dudict sieur juge, M. Ménard, 
l'ung desdictz conseillers, estant à la barre où plaident les advocalz, 
a déclarré pour tous lesdiclz conseillers dudict siège qu'il csloit op- 
posant et qu'il récusoit M. Lasnier, président et lieutenant-général, 
qui présîdoit audict siège, et, au moyen de ladilte récusation et op- 
position, ordonne que lesdicts sieur juge et conseillers se pourvoio- 
ront ainsy qu'ilz verront estre à faire, cl s'est ledict sieur juge retiré 
et n'a poinct monté audict siège. 

Le dimanche-gras, cinquième jour de mars audict an 1628, l'on 
a commencé à faire des prières publiques en l'ègiise de Nostre- 
Dame-des-Quarmes de cesle ville d'Angers où les processions sont 
allées. 

Comme aussy les prières publicques ont esté ordonnées et mises 
en l'église des pères de l'Oratoire, rue Sainct-Michel de cestc ville, 
où est leur église, lesquelles églises ilz ont grandement aornées et 
enrichyes pour incitter le peuple à la dévotion et pour empescher 
les dcsbauches qui se font cedict jour et le Mardy-Gras, et incitter 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOU\BT. 3 

le peuple à la dévolion el à fuir les dcëbauchcs, durant lesquelz trois 
jours il y a eu des sermons ès-diltes églises et en l'église de la 
Trinité (1). 

Le dimanche douzième de mars audict an 1628, les couvents^ 
clianoynes et chappilres de cesle ville d'Angers, onl eslé, par ordon- 
nance de MM. de l'église d'Angers, le siège épiscopal vacquant, 
avertizde venir chascun en son jour et rang, processionnellemcnt 
en ladilte église d'Angers, el y dire et celiébrer une grand'messc à 
l'autel M. sainct René. 

Le lundy treizième et le jour d'hier dimanche douzième dudict 
mois de mars audict au, il a faict de grands vents, froidures et gelées 
sy grandes, qu'il n'y a mémoire d'homme qui ait veu faire sy grand 
froid en la saison de la minniars, lesquelz froid, gelées, frimatz, 
neiges et gresles qui ont faict, ont durré jusques au mardy quator- 
zième de cedict mois. 

Le vendredy vingt troisième dudict mois de mars audict an, noble 
homme H. Jehan Barbot, advocat au siège prësidial d'Angers, maire 
et capitaine de la ville d'Angers, est mort d'une longueur de mal- 
ladye. 

Et le jeudy ensuivant, trentième dudict mois, jour de la mi- 
caresmc, l'on a faict l'enterrement et cérémonyes dudict deffunct 
en l'église et couvent des Cordeliers de ceste ville d'Angers, cy-après 
rapporté cl escrlpt pour servir de mémoire. 

Le lundy dixième jour d'apvril audict an 1628, M. de Renbur a 
faict passer son régiment par cesle ville, du costé du portai Sainct- 
Aulbin, pour aller passer aulx Ponts-de-Cé, et entrer dans le Poic- 
tou, pour aller en l'armée qui est davant la ville de la Rochelle, à 
raison duquel régiment, MH. de la ville ont mis des gardes audict 
portai Sainct-Aulbin et portai Sainct-Michel , où est M. Louet, lieu-* 
tenant -particulier et capitaine de la paroisse Sainct -Michel-du« 
Tertre, et entrer en garde pour empeschcr que lesdiclz soldarlz 
n'entrassent en ville, lesquelz ont grandement pillé, voilé et ranc- 
zonné, battu et exceddé le paouvre peuple par où ilz ont passé. 

Le mercredy douzième dudict mois d'apvril audict an 1628, le roy 
est arrivé en la ville de Saulmur environ les dculx heures après-midy . 



(1) Nota que le diable a eu tant de puissance qu'il a inciué et gaigné des habitants 
de la ville d'Angers à faire des danses et ballctz pour y danser , où il est allé grand 
nombre de jeunesse de la ville, escolliers de Satan, qui ont faict des carrouzelz et 
mascarades; lesdiltes danses que grand nombre de noblesse de quallité, estant en ceste 
ville d'Angers, ont faict faire ès-maisons bourgeoises de ceste dittc, présaigent que 
Dieu nous pugnira. 



Digitized by 



Google 



4 REVUE DE L'ANJOU. 

El le vendrcdy qtialorzième dudict mois, le roy a communyé et 
faicl sa fesle en Téglise de Nostre-Damc-des-Ardrilliers , et a tenu 
sur les fonds de baplesme le fllz de M. le comte de Monlsoreau, au- 
quel il a donné son nom et Ta nommé Louis, en la présence de 
Madame du Bellay qui a esté marraine, et lequel a eslé baptisé à 
Saulmur, en Téglise de Nanlilly, par M. Langevin, archidiacre en 
l'église d'Angers, qui a faict les cérérnonyes dudict baplislaire, après 
lequel Sa Msgesté s'en est allée, et a sorly dudict Saulmur pour 
s'acheminer en son armée davant la Rochelle. Dieu le bénisse et 
fasse la grâce d'avoir la victoire de ses ennemys rebelles et de 
mettre en son obéissance ladilte ville! 

Le jeudy treizième dudict mois d'apvril audict an 1628, les nuit- 
tées de mardy et mercredy derniers, il a faict de grandes pluyes, 
neiges, gresles et gelées qui ont esté si grandes que Teau en a gelé 
et la terre toulte grouye. Dieu luy plaise d'apaiser son irre ! 

Cedict jour, M. de Goismard, conseiller au siège présidial d'Angers, 
soubz-maire, est arrivé de Saulmur où il estoit allé de la part de la 
ville salluer le roy. 

Le sabmedy quinzième jour dudict mois d'apvril audict an 1627, 
M. Eveillard, juge de la prévosté, et M. Martineau, son lieulenant, 
accompaignez de leurs sergents, ont entré dans l'audience du siège 
présidial d'Angers, et ont prins séance sur des bancs oix se mettent 
les parties pour ouyr plaider leurs causes, du couslé droict, proche 
de l'entrée du parquet de MM. les gens du roy ; où eslanl, peu après 
M. Louet, lieutenant-particulier, et Huet, conseiller, et leurs gref- 
fier et huissier-audiencier, ont monlé audict siège, où eslanl, ledict 
huissier a audience une cause qui a esté plaidèe par les advocatz 
des parties, et après la prononciation du jugement de ladille cause, 
après laquelle prononciation faicle par ledict sieur lieulenanl-parli- 
culier, M. le juge de la prévosté et son lieutenant ayant la leste des- 
couverte, a ledict sieur juge demandé et requis la publicalion des 
arrestz de la cour, contenant qu'ilz auront séance et voix délibéra- 
tifve audict siège au dessus des conseillers dudict siège, lesquelz 
arrestz estoient entre les mains de M. le procureur du roy pour les 
faire publier et en demander l'exéculion, lequel sieur lieutenant- 
particulier a dict audict sieur juge ce qu'il disoit, et lui a de rechef 
faict reppéter et demandé sa première demande et aultres parolles 
et propos qui se sont diclz de part et d'aultre que je n'ay esoripts 
pour èvitter prolixité, et voyant ledict sieur lieutenant-particulier 
que ledict sieur juge persistoit en sa demande et en demandoit acte, 
ledict sieur lieutenant-particulier et conseillers se sont levez après 
avoir dict à l'huissier qu'il appellast des causes, et enjoinct aulx 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYET. 5 

advocatz de plaider, qui n'ont voullu ce faire, et aussy enjoinct aulx 
sergenls de faire sortir ledict sieur juge de laditte audience, luy 
disant qu'il les imporlunoit et troubloit de rendre la justice, ont 
sorly dudict siège, et n'a esté plaidé qu'une cause. 

Le vendredy vingt-buictième dudict mois d'apvril audict an i628, 
M. le comte de Tessé, du pays de Mayne. a faict loger ung régiment, 
qu'il a levé audict pays, ès-paroisses de Bcaucousin, Apvrilié, Espi- 
nard et aullres paroisses près ceste ville d'Angers, lesqaclz ont 
grandement ruisné les habitants et paouvres gens desdiclz lieux, 
pour leur avoir exigé, prins et voilé beaucoup d'argent, rompu les 
portes, coffres et fenestres de leurs logis, emporlé de leurs meubles, 
comme cbemises, draps, tué leurs poulailles, menacé de tuer leurs 
bestiaulx s'ils ne les racheptoient à grand prix d argent, nonobstant 
que les paouvres gens et habitants de ceste ditte ville leur fassent 
le meilleur traictement et nourriture qu'ilz pourront, ilz les ont et 
leurs femmes battuz et exceddez, dont les plainctes en ont esté faic- 
tes à MM. de la justice et à M. le soubz-maire de laditte ville. 

Et le lendemain jour de sabmedy, ledict sieur de Tessé a faict 
venir tous les soldarlz de son dict régiment dans le champ de Sainct- 
Nicollas, près ceste ditte ville, où il les a faict armer d'armes qu'ilz 
ont trouvées, poser dans ledict champ, et dresser en ung bataillon 
carré, et estant armez, ilz sont venuz passer par le portai Sainct- 
Nicollas où la compagnie de M. de la Ricoullaye, l'ung des capitaines 
de la paroisse de la Trinité, estoit en garde, avec l'arquebuze char- 
gée à balle, la mèche sur le serpentin, en bon ordre des deulx costez 
dudict portai, depuis la barrière de dehors jusque dans la ville, 
entre tous lesquelz ledict régiment a passé, et ledict sieur comte, 
accompagné de tous ses capitaines , estant à cheval , ont passé avec 
tout ledict régiment composé de cinquante-un rangs de picques, 
cinq en ung chascun rang, couverlz de corceletz et bourguignottes 
sur la teste, cinquante et cinq rangs d'arquebuziers et mousquetons, 
au mytan desquelz estoient deulx capitaines-enseignes ayant en 
main leurs enseignes déployées, lesquelz arquebusiers et lesdictz 
mousquetons ont marché en cest ordre, la mesche allumée sur les 
serpentins, tout au travers de la ville, estant suivis do leurs che- 
vaulx, bagaiges et charrettes et de leurs goujartz, et ont sorly par le 
portai Sainct-Aulbin , où H. Girault, sieur de la Martinière, greffier 
civil, capitaine de la paroisse Saincl-Hartin , estoit en garde avec sa 
compaignée audict portai , et a, ledict régiment, prins chemin pour 
aller passer aulx Ponts-de-Cé, et leur acheminer au camp de davant 
la Rochelle. 

Le dimanche septième may audict an 1628, il a faict de grandes 



Digitized by 



Google 



6 REYUB DE L'ANJOU. 

pluyes qui ont conliniié loul le jour, à raison desquelles la proces- 
sion généralle n'est pas allée à Sainct-Laud pour y adorer la Vraye- 
Croix, suivant Tancienne coustume, el est allée autour de la cyté. 

Le lundy buiclième dudîct mois et an, M. Nepveu, marchand, 
demeurant en la rue Baudrière, a, suivant rellecUori qui a esté faiclc 
en la maison de ville par les habitants, en la charge de maire et 
capitaine de laditte ville ,. entré en Taudicnce du siège présidial 
d'Angers, la juridiction tenant, ayant Tespée au costé, où il y a 
preste et faict le serment par davant H. Lasnier, président et lieute- 
nant-général audict siège. 

Le vendrcdy douzième jour dudict mois de may audict an 1628, 
MM. les relligiculx auguslins de ceste ville d'Angers ont faict Fou- 
verture do leurs indulgences et pardons de Noslre-Saincl-Pôre le 
Pappe qui doibvent durer huict jours en leur église, durant lesquelz 
ilz sont venuz processionnellement en Téglise de Nostre-Dame-du- 
Ronceray, h Tarrivée de laquelle procession la dame abbcsse a faicff 
sonner ses grosses cloches, et ses relligieuses chanter le Yeni Creator 
en muzique, et Tung desquelz relligieux a dict la prédication en la- 
ditte église, durant lesquels huict jours y a eu des disputtes en 
théologie audict couvent des Auguslins, sur les thèses qu'ilz ont faict 
afficher aulx portes des églises, par les relligiculx qui sont venuz au 
cbappitre qu'ilz ont tenu , à Farrivée duquel ilz ont faict blanchir et 
peindre leurs cloistres. 

Le sabmedy treizième jour dudict mois de may et dimanche 
ensuivant et aultres jours préceddents, il a faict de grandes froidures 
et gelées, et grandes cheuttes de pluyes et gresle qui ont causé que 
les rivières et eaux ont esté sy grandes qui ont faict beaucoup do 
dommaige ès-terres des vallées, retardé les fruiclz de la terre et des 
vignes. 

Le dimanche quatorzième dudict mois, les pères relligiculx des 
Augustiiis sont venuz en Téglise d'Angers processionnellement a 
la matinée, aulxquelz MM. de laditte église leur ont ceddé les chai- 
ses du chœur de laditte église, où ilz ont entré et où ilz ont chanté 
et dict la grand'messe au grand autel que MM. leur ont faict préparer, 
ensemble bailler les beaulx aornements qui servent en laditte église 
le jour de la nation de la feste saincl Yves, et après Tévangille dict, 
il y a eu ung des relligiculx qui a monté en la cbaisre où il a faict le 
sermon, auquel il a faict et admonesté le peuple qui y esioit en 
grand nombre, de prier Dieu pour le roy, et adverly que demain 
MM. de laditte église commenceront les prières des quarante heures 
en leur église, où y aura sermon qui sera dict à papeille heure en 
ladille église par ung desdiclz relligiculx, après lesquelles prières 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 7 

faicles, à rentrée dudict sermon, MM. de ladille église oui faict 
chanter en ladilte église en muzicque VExaudiat. 

Le lundy quinzième jour dudict mois de may 1628, il a esté faict 
une procession généralle extraordinaire qui est allée en Téglise de 
Noslre-Dame-du-Ronceray, à laquelle grande partye de MM. de la 
justice ont assisté, ensemble MM. les maire et eschevins, pour prier 
Dieu d'assister le roy, luy donner la victoire contre les Ânglois hé- 
réticqucs et anciens ennemis du royaulme de France, qui ont mis 
une grande armée pour donner secours aulx héréticques habitants 
de la Rochelle, eunemys du roy et des culholicques. 

Le jeudy premier jour de juing audict an 1628, tous les pionniers, 
qui ont esté levez en Tellection d'Angers, se sont assemblez en la 
place des Lisses, près le chasteau, dans Fung des jardrins de Thostel 
de Quaseneufve, près le chasteau, pour leur bailler leurs outilz et 
ferrements, à la sortye duquel ilz ont entré en la ville le tambour 
battant et renseigne déployée, estant tous bien couvertz et habillez 
des coulleurs de la ville, ayant tous des bonnetz à TAngloise, enri- 
chiz de passementz d'argent, et ont sorty par le portai Sainct-Michel, 
pour aller passer par les Ponts-de-Cé, et leur acheminer pour aller 
au siège davant la Rochelle. 

Le vendredy ensuivant, deulxième jour dudict mois et an, il s'est 
faict une grande cédition popullaire en la ville de Laval tant par les 
habitants de ladilte ville que des faulx-bourgs à rencontre des mal- 
toustiers qui vouUoient establir des maltoustes, tributz, tant sur les 
toilles, bledz, beurre, et aultres tributz sur le paouvre peuple, à 
raison de laquelle il a esté tué desdictz mallousticrs, laquelle cédi- 
tion a durré beaucoup de jours, où tout le peuple d'autour de laditte 
ville s'est trouvé en grand nombre pour leur opposer aulx volleryes 
et eslablissements desdictz subsides. 

Ledict jour de vendredy troisième juing audict an 1628, M. le 
juge de la prévoslé de ceste ville d'Angers et H. le lieutenant en 
icellc, sont entrez en l'audience du siège présidial audict lieu, la 
juridiction tenant, où M. Apvril; conseiller audict siège, présidoit et 
Icnoit ledict siège, lequel juge a demandé et requis la publication 
des arreslz par luy oblenuz en la cour du parlement à Paris, conte- 
nant qu'il auroit séance et voix délibératifve au dessus des conseil- 
lers dudict siège, lequel sieur Àpvril a faict response qu'il et les 
conseillers qui tenoiunt ledict siège avec luy estoient partye contre 
ledict sieur juge et nommez ès-diclz arrestz, à ce qu'ilz eussent à se 
pourveoir par davant juges compétents, et ne pouvoir leur décerner 
acte ny rien prononcer sur la requeste et demande dudict sieur 
juge, et qu'ilz honorent et respectent tous les arrestz de ladilte cour. 



Digitized by 



Google 



8 REVUE DE L*AmOU. 

Et après plusieurs réplicqucs faictes par ledict sieur juge en laditlc 
audience, où il y avoit grand nombre de peuple et advocalz, ledict 
sieur juge s'est retiré, qui a donné subject ù beaucoup qui estoient 
audict barreau d*en murmurer, et dire que ledict sieur juge avoit 
bien de Fambition dé voulloir avoir séance audict siège , et que tous 
ses prédécesseurs n'avoient jamais vouHu entreprendre ny avoir 
ceste ambition. 

Le sabmedy dixième jour dudict mois de juing, MM. de Téglise 
Sttinct-Mauritle , les relligieulx minymes et les pères directeurs des 
paouvres renfermez, ont, cedict jour vigille de la fcste de Pentecosle, 
faict richement aorner et enrichir leurs grands autelz de leurs égli- 
ses, sur lesquelz ilz ont faict mettre à reposer le corps de Nostre- 
Seigneur pour y estre adorré, et gaigner les pardons que Nostre- 
Salnct-Père le Pappe a donnez et conceddez aulxditles églises, où 
tous les habitants calholicques sont, ledict jour et feste de la Pente- 
cosle, allez en grande dévotion pour gaigner les pardons en grande 
dévotion. 

Le lundy dix-neufvième dudict mois et an , MM. les président et 
esleuz de ceste ville d'Angers ont présenté à M. le lieutenant-parti- 
culier img arrest donné au conseil privé du roy le 10* de ce mois, 
signé Le Tanbub, et scellé, contenant qu'ilz auroient séance et rang 
en touttes assemblées publicques, et notamment à la procession du 
Sacre, près les officiers du siège présidial d'Angers et avant tous 
autres juges royaulx et officiers d'icellc, dont ilz ont requis et de- 
mandé acte audict sieur lieutenant-particulier, commissaire en ceste 
parlye (i). 

Le mardy vingtième jour dudict mois de juing i628, M. Fabbé et 
M. le prieur de Saincl-Nicollas sont allez au lieu d'Evantard, salluer 
M. Févesque d'Angers pourveu au lieu de M. Miron, à présent arche- 
vesque de Lyon. 

Le jeudy vingt-deulxième jour de juing audict an 1628, à la 
matinée, feste du Sainct-Sacrement, sur Fadvis donné à M. du Bel- 
lay, gouverneur, et ci M. le maire et capitaine de la ville d'Angers, 
qu'il pourroit arriver du scandalle et cédition à la procession du 
Sacre à raison de Farrest sur requcste donné au conseil privé du 
roy, obtenu par MM. les président et esleuz de ceste ditle ville, con- 
tenant que le roy en son conseil a, conformément à ses édiclz, dé- 
clarations et arrestz, ordonné que lesdictz esleuz auroient, en touttes 
assemblées et processions généralles, rang au dessus de MM. les 

(1) Nota que ledict arrest est registre au greffe civil suivant Tordonnance de M. le 
licutenaut particulier du 19<^ dudict mois de juing audict an 1628. 



Digitized by 



Google 



JOURWAL DE LOUVET. 9 

maire et escbeviûs, et HM. les juge, lieutenants cl conseillers du 
siège de la prévosté, auroient, pour évitter laditte cédilion, faict 
mettre en armes deulx compaignées, Tune do la paroisse Sàinct- 
Maurice, conduitte par M. Provost, droguiste, capitaine de hidUte 
paroisse, et Faultre de la paroisse de la Trinité, conduille par Tung 
des capitaines de laditte paroisse, et à iceulx enjoinct et con^mandé 
de se mettre des deulx coslez de rentrée de la cylépar où passe la 
procession du Sainct-Sacrement, et estant MM. Lasnier, président et 
lieutenant-général, Louet, lieutenant-parliculier, et tous MM. les 
conseillers du siège présidial , arrivez et entrez en ladilte cylé, pour 
aller en Féglise M. Sainct-Mauricc, pour assister à la procession, 
ledict sieur président auroit tout haultement l'aict une grande cla- 
meur et plaincle de veoir les habitants de la ville en armes à la pro- 
cession, ce qui n'avoit accoustumé de se faire, et qu'ilz n'iroient et 
n'assisteroient à laditte procession qu'ilz ne fussent envoyez et sor- 
tiz , et en auroient lesdiclz conseillers tout au mesme instant dict et 
faict la mesme plaincte à MM. du chappilre de laditte église que la- 
ditte procession ne marchast que lesdittes compaignées ne fussent 
levées, comme aussy ilz auroient faict la mesme plaincte à M. du 
Bellay, gouverneur, qui auroit faict response aulxdictz sieurs prési- 
dents et conseillers qu'il avoit epjoinct aulxdictz capitaines de met- 
tre en garde lesdittes compaignées pour évitter qu'il n*arrivast de la 
cédilion pour les raisons cy-dessus, et qu'il feroit commandement 
aulxdictz capitaines de les faire retirer, ce qui auroit esté faict. Et 
estant tous les habitants, arlizans et mestiers mis en ordre, ayant 
leurs torches allumées, et s'estant acheminez pour aller à laditte 
procession , ensemble le roy des marchands et clercs de bouticques 
desdictz marchands, ayant passé avec tout le corps des marchands 
et MM. les juges et consulz, MM. les président et esleuz se sont pré- 
sentez en habilz décents pour assister et marcher en leur rang à la- 
dite procession au dessus de MM. les maire et eschevins et de MM. les 
juges, lieutenants et conseillers de laditte prévosté, suivant leur dict 
arrest, qui en auroient esté cmpeschés, et s'y seroient lesdictz juges, 
lieutenants et conseillers de laditte prévosté, opposez, et, sur leurs 
disputtes, auroient de part et d'aultre verbalisé, où ledict sieur du 
Bellay, gouverneur, se seroit trouvé, lequel leur auroit remonstré 
que ledict arrest n'estoit donné que sur requeste sans ouïr les par- 
ties, et que lesdictz esleuz eussent pour ceste fois à s'abstenir d*aller 
à la procession, pour évitter le trouble, scandalle et le retardement 
de la procession. 

Le jeudy vingt-neufvième dudict mois et an, le tonnerre a tombé 
sur le clocher M. Sainct-Maurillc de ceslc ville par les grandes chal- 



Digitized by 



Google 



10 RE\UE DB L'AmOn. 

leurs qui onl faict tout cedict mois, qui ont faict périr tous les 
menuaiges des biens de la terre, et en particulier les pois et febves. 

Le mercredy cinquième jour de juillet audict an 1628, M. Claude 
de Rucil, évesque d'Angers, pourveu au lieu de M. Miron, est arrivé 
en son pallais épiscopal, à Tarrivée duquel MM. de Téglise d'Angers 
ont faict sonner la grosse cloche nommée le Gros-Guillaume, au 
grand contentement de tous les habitants de la ville, sur Tadvis 
certain qu'ilz ont eu qu'il y feroit sa résidence, et qu'il estoit homme 
de bien , et ont loué Dieu de ce que ledict sieur Hiron luy avoil ré- 
signé et s'en estoit allé, d'auUant qu'il estoit grandement processif, 
à raison desquelz procès, il est arrivé de grands scandalles, et lequel 
n'a, depuis les longues années qu'il a esté évesque, faict aulcun bien 
qui mérite luy donner aulcune louange, comme plus amplement il 
se veoit auparavant, où tout ce qu'il a faict est au vray rapport. 

Et lequel sieur Miron, auparavant son décès (1), a faict ung 
testament, et par icelluy a fondé en l'église d" Angers ung anniver- 
saire grandement dévotieux pour prier Dieu pour le repos de son 
aame, mentionné au présent journal le vendredy 2« aoust 1630, qui 
est le premier jour que ledict anniversaire a esté dict et cellébré en 
ladiUe église d'Angers. Je prie Dieu qu'il luy fasse pardon et misé- 
ricorde. 

Le jeudy sixième dudirt mois de juillet audict an 1628, ledict 
sieur de Rueil, évesque d'Angers, a faict son entrée en l'église ca- 
thédrale M. Saincl-Mauricc, à laquelle il a esté faict de grandes 
cérémonyes que j'ai cy-après transcriples. 

Le dimanche ncufvième dudict mois, ledict sieur évesque de 
Rucil est allé au Plessis-Macé veoir M. du Bellay, gouverneur, et a 
cedict jour esté faict la procession généralle du premier dimanche 
de cedict mois, qui est allée à Saincl- Pierre, où il s'est trouvé grand 
nombre de peuple sur espérance veoir leur évesque. 

Le mercredy douzième jour dudict mois, le sieur de Bricqueville, 
de la Basse-Normandye , a esté amené prisonnier en ceste ville 
d'Angers avec ung lacquais et ung marinier, par ung exempt et ar- 
chers des gardes du roy, pour les mener à Sa Majesté estant davant 
la Rochelle, accusez de trahison contre le service de Sa Majesté, et 
ont logé en une hostellcrye qui est davant l'église Saincl-Aulbin, 
pour la seureté desquelz M. le maire a enjoinct à M. de la Marlinière, 
l'ung des capitaines, d'y aller avec des habitants, où ilz onl esté 
toulto la nuicl, jusques au lendemain malin quUlz s'en sont allez, 



(1) Charles Miron mourut à Lyon, le 6 août 1028. 



Digitized by 



Google 



JOURTVÂL DE LOUVET. 11 

ib U auxquelz ledict sieur maire a envoyé des habilanls pour les escorter 

!.r. et assister. 

Le raardy dix-huictième dudict mois de juillet audict an 1628, 
H. le duc de la Trimouille a, en la face de toutte la cour, en la mai- 
son de Sauzare, proche du camp du roy, par Tinstruction de M. le 
cardinal de Richelieu, en présence de MM. le duc d'Angoulesme, de 






en 



j^j; Souvré et aultres seigneurs de remarque, faict profession publique, 

m^ renoncé à son erreur de Thérésie, ouy la messe à genoux, et roccu 

re. avec une profonde humilité les consollations dudict sieur cardinal. 

.,f De là alla se présenter au roy pour preuve de sa Rdellité, avec ung 

i,^j désir de le servir, et le lendemain il ouyt la messe avec Sa Majeslé, 

laquelle luy promist qu'il communyeroit avec elle à la prochaine 
fesle. 

Le mcrcredy vingt-sixième dudict mois de juillet audict an 1628, 
feste saincte Anne, M. Phelippes de Guillard, chevallier, seigneur, 
marquis d'Assy, du pays du Maynne, a esté amené ès-prisons 
royaulx d'Angers, pour luy estre son procès faict et parfaict par M. le 
prévost des raareschaulx, en vertu d'arrest du conseil privé du roy, 
par les gardes-du-corps du roy, accusé d'avoir ruisné grand nombre 
de ses subjectz et aultres habitants des paroisses circonvoisinnes de 
sa maison , qui ont esté ranczonnez à son occasion , et accusé de 
faire la fausse monnoie, et, à raison d'icelle, a esté, par arrest de la 
cour, banny du royaulme de France pour en avoir esté atteinct et 
convaincu. 

Le mardy premier jour d'aoust audict an 1628, MM. les maire et 
cschevins de la ville d'Angers ont, suivant le mandement du roy, 
levé en cesle ville le nombre de cent tailleurs de pierres, maczons et 
perriers qu'ilz ont cejourd'huy faict sortir de la maison de laditte 
ville, l'enseigne déployée de taffetas bleu, arnioryée des armes du 
roy et figures de règles, compas et auUres oulilz dont se servent les- 
diclz aouvriers, et Icsquelz ilz ont faict mener et conduire, le tam- 
bour battant, en l'armée de Sa Majcslé, au siège davaul la Rochelle. 
Le lundy seplième jour d'aoust 1628, à huicl heures de la mati- 
née, vénérable cl discret M. Eslienne Binault, chanoyne en l'église 
d'Angers, vicquaire et procureur-général de révérend père en Dieu, 
Messire René de Breslay, évesque de Troye, abbé commendataire do 
l'abbaye M. Saincl-Sierge et Sainct-Bach , ordre de sainct Benoist- 
lès-Angers, a, pour ledict sieur abbé porté d'ung sainct zclle et af- 
fection de remettre laditte abbaye en sa première splendeur et y 
faire revenir l'ancienne piété et discipline régullière, et par davant 
M. Noël Bernyer, notaire royal audict Angers, du consentement des 
prieur, relligieulx et couvent de laditte abbaye Saincl-Sierge, con- 



Digitized by 



Google 



12 RBYUE DE L*AIÏJOU. 

gréez et assemblez en leur cbappitre ordinaire, soubz le bon plaisir 
du roy et M. le révérend évesque audict Angers et des cours souve- 
raines et de tous aultres y ayant pouvoir, accordé que laditte abbaye 
Sainct'Sierge demeurera unie, incorporée et agréée à la congréga- 
tion des relligieulx de Vabbaye H. Sainct-Maur, règle de M. sainct 
Benoist, réformez, à laquelle réformation lesdictz relligieulx do 
Saincl-Sierge y entreront sy bon leur semble, comme appert plus 
au long par les arti<'.les passez et accordez cedict jour entre lesdictz 
abbé et relligieulx Saincl^Sierge et lesdictz relligieulx réformez de 
laditte abbaye Sainct-Maur, suivant laquelle transaction, la réfor- 
mation a esté eslablye et est entièrement gardée et observée en la- 
ditte abbaye Sainct-Sierge , excepté aulcuns relligieulx de laditte 
abbaye qui n'y ont voullu entrer, et sont lesdictz relligieulx réfor- 
mez renfermez en laditte abbaye, et couscbent en leurs dortouers 
fermez où il n'y entre plus personne, comme aussy portent Fhabit 
de Sainct-Benoist. 

Le jeudy douzième jour dudict mois, il a esté amené en ceste 
ville d*Ângers ung prisonnier nommé le sieur de Bricqueville qui a 
esté prins à la sorlye de la mer, qui venoit d'Angleterre, et y avoit 
esté envoyé par les habitants de la Rochelle, qui a esté conduict par 
une compaignée de chevau-légers du roy, envoyez par Sa Mcgoslé 
jusques en Normandye , qui ont logé en l'hostellerye de l'Ours , rue 
Saincl-Aulbin, pour la seureté duquel, et escorter les conducteurs, 
M. le maire y a envoyé des capitaines de ceste ditte ville couscher 
en laditte hostellerye jusques au lendemain matin qu'ilz ont sorty, 
et auixquelz ledict sieur maire y a envoyé M. Provost, marchand 
droguiste, capitaine de la paroisse Sainct- Maurice, avec quelque 
nombre de soldartz de sa compaignée , pour ayder et conduire les- 
dictz prisonniers au roy en son armée davant laditte ville de la Ro- 
chelle, lequel sieur de Bricqueville prins à la sorlye de la mer d'où 
il venoit parler au roy d'Angleterre pour les Rochellois. 

Le sabmedy douzième jour d'aoust audict an 1628, M. Claude de 
Rueil, évesque d'Angers, et MM. du cbappitre de l'église cathédralle 
ont, suivant le mandement du roy, commencé à faire en laditte 
église les prières des quarante heures pour le roy Louis XIII«, pour 
prier Dieu pour sa santé, conservation et prospérité de ses armes à 
rencontre des habitants de la Rochelle et huguenolz de France et 
les huguenotz ses enneniys, et ont faict imprimer pt afficher contre 
les portes des églises l'ordre qui dict estre observé pour dire lesdittes 
prières, et parer leurs esglises de leurs lapysseryes autour d'icelle, 
enrichyct mis sur leur grand autel touttes leurs relicques et riches- 
ses, mcsmc mis reposer le corps de Noslre-Seigncur porté par deulx 



Digitized by 



Google 



J0URI9ÂL DE LOUVET. 13 

Qngclolz qui se porlcnt le jour du Sacre à la procession pour incitter 
le peuple à la dévoUon, et suivant ledict ordre et ouverture desdittes 
prières, MM. de l'église d'Angers, ayant invocqué le Sainct-Esprit et 
chanté Thymne Yeni Creator, ont faict une procession solennelle au- 
tour des corps sainctz et des cloistres de laditte église, au retour de 
laquelle ledict sieur révérend évcsque a dict et cellébré solennelle- 
ment la messe au grand autel. A Tissue d'icelle, depuis midy jus- 
ques à une heure, MM. les prieur et relligieulx de Sainct-Aulbin sont 
venuz processionnellement -en laditte église faire leurs prières, et 
après les prieur et relligieulx de Sainct-Sierge, depuis une heure 
jusqu'à deulx, les prieur et relligieulx de Sainct-Nicollas, depuis 
deulx jusques à trois, le service de l'église d'Angers continué depuis 
trois jusques à cinq, les prieur et relligieulx de Toussainclz y sont 
pareillement venuz processionnellement qui ont aussy faict leurs 
prières depuis cinq jusques à six. 

Le dimanche treizième dudict mois, MM. de l'église d'Angers ont 
continué jusques à sept heures du matin. 

Les doyen, chanoyncs et chappitre de Sainct-Laud sont venuz 
faire leurs prières depuis sept jusqu'à huict. 

Le service de laditte église d'Angers a esté faict depui» huict 
jusques à dix. 

Les relligieulx de TEsvière y sont venuz qui y ont faict leurs 
prières depuis dix jusques à onze. 

Les prieur et relligieulx do Sainct-Jehan-l'Evangéliste y sont 
venuz qui ont faict les prières depuis onze jusques à douze, et du- 
rant lesdittes deulx dernières heures, a esté faict procession géné- 
ralle qui est allée depuis laditle église d'Angers, jusques en l'église 
des Carmes, où on a porté les relicques de la Vraye-Croix de l'église 
Sainct-Laud, avec chandelles. 

Les doyen , chanoynes et chappitre Sainct-Martin sont aussy ve- 
nuz processionnellement en laditte église, où ilz ont aussy faict les 
prières depuis midi jusques à une heure. 

Les doyen, chanoynes et chappitre Sainct-Pierre y sont aussy 
venuz où ilz ont esté depuis une heure jusques à deulx. 

Les doyen , chanoynes et chappitre Sainct-Jehan-Baptiste y ont 
aussi faict les prières depuis deulx heures jusques à trois. 

Le dimanche vingt-septième jour dudict mois d'aoust 1628, à la 
matinée, les Confrères de la confrairie M. Sai net- Jacques, establye 
en réglisé des Jacobins de ceste ville d'Angers, ont sorty de laditte 
église processionnellement , conduictz par des prostrés psalteurs de 
l'église M. Sainct-Pierre de ceste ditte ville , revestuz de leurs sur- 
peliz, ayant la croix levée, lesdiclz confrères portant davant eulx la 



Digitized by 



Google 



14 REYCE DB L'Ar^JOU. 

bannière, le guidon de laditf c confrérye et ung auUre guidon de taf- 
fetas sur lequel estoit peincl au naturel le pourlraiot de noslre bon 
roy Louys, avec ses armes, et le pourtraict de la glorieuse Vierge 
Marie, le patron de laditte confrairye ayant sa lunicque et baston 
d'argent, au davant duquel deulx hommes porloient ohascun ung 
grand cierge de cire blanche, et sont allez par la place Ncufvc, quar- 
roy Saincle-Croix et par la rue Sainct-Aulbin, droict au portai par 
où ilz ont passé, suiviz et assistez de quatre à cinq cents personnes, 
et sont allez en voyaige à Saulmur, foire un voyaige à la bonne 
Notre-Dame-des-Ardrilliers. 

Cedict jour do dimanche, en Theure d'une heure après-midy, il a 
faict ung grand tremblement de terre. 

Le vendredy premier jour de septembre audicl an 1628, à Taprès- 
disnée, MM. du siégo présidial d'Angers, à la descente et sorlye de 
la juridiction dudict siège, sont montez en la chambre du conseil 
dudict siège, où estant, M. Boylesve, sieur de Goismart, conseiller 
audict siège, a dict à M. Louet, lieutenant particulier, qu'il avoit 
charge de la comi>aignée de luy dire qu'ilz le prioient de ne trouver 
mauvais de ce qu'ilz se plaignoient de ce qu'il avoit sorty et quitté 
l'audience dudict siège sans en avertir MM., après qu'il avoit esté 
appelé une cause par l'huissier-audiencier qui avoit esté convenue 
à plaider par l'ung des advocafz des parties, lequel sieur lieutenant- 
particulier a, en collère, faict response audict sieur Boylesve que ce 
n'estoit à luy à luy faire des remonslrances, et dict plusieurs aullres 
parolles injurieuses qui offensèrent grandement ledict sieur Boy- 
lesve, et se sont tellement prins de parolles de part et d'auUre que 
MM. qui estoieut présents s'en sont offensez, et a, ledict sieur lieu- 
tenant-particulier, voullu frapper ledict sieur de Goismart, lequel 
sur la deffensifve, MM. qui estoient présents se sont mis en debvoir 
de se mettre enlr'eulx deulx pour les séparer, ce que voyant H. Las- 
nier, président et lieutenant-général, la disputle, a sorty de laditte 
chambre où peu après ledict sieur lieutenant-particulier a aussy 
sorty, et entré dans le pallais, tout sanglant au visaige, lequel a dict 
tout haullement : « Messieurs, vous souvienne que MM. m'ont battu 
et exceddé en la chambre du conseil. » Et tout au mesme temps a 
faict cscripre ung proces-verbai de sa plaincte par ung nommé 
Chauvin, clerc au greffe criminel, qu'il a présenté audict sieur pré- 
sident pour luy observer acte de sa plaincte, qui s'en est excusé, 
comme aussy il a faict le semblable à M. le lieutenant-criminel qui 
s'en est aussy excusé, et dict qu'il estoit parent de part et d'auUre, 
ce que voyant, ledict sieur lieutenant-particulier l'a faict sommer 
par ung notaire de ce faire, comme aussy, au mesme temps que le- 



Digitized by 



Google 



JOUHNAL DE LOUVET. 15 

dict sieur licutcnanl-parliculier a sorly de ladille chambre du con- 
seil, M. Licquel, sieur de Livois, aussy conseiller, a aussy sorly de 
ladille chambre du conseil en grande collère, el est venu en la salle 
dudict pallais, lequel a renconlré le clerc de M. Laurent Bault, ad- 
vocat, gendre de M. Loy, aullre advocal, en présence de grand 
nombre d'advocaiz et aullres personnes, el luy a baillé ung grand 
soufflet en luy disant qu'il avoit ri eu Taudience, duquel ledict clerc 
s'est grandement plainct, ce qui a donné subject à ceulx qui ont 
veu ce qui s'est passé à Tendroict dudict sieur lieutenant-particulier 
que dudict soufflet donné par ung conseille»* en la salle du pallais 
où se rend la justice, et par ung conseiller d'en médire et murmu- 
rer contre eulx, et les aullros d'en rire, lesquelz disoient qu'il estoit 
besoin que scandalle arrivast, et que la plupart des conseillers dudict 
siège estoient trop jeunes pour rendre la justice, et estoient tous 
parents et alliez les ungs des aultres, qui est contre les édiclz et or- 
donnances du roy, et que la plupart des procès qu'ilz jugeoienl par 
procès sur escript en laditle chambre, ilz ne rcndoienl les sentences 
qu'au proffict de cculx qui avoient le plus d'amys et do faveur, qui 
sont les propos et discours qui se disent et tiennent audict pallais 
par entre le peuple. 

Le dimanche troisième jour dudict mois de septembre audict an 
1628, premier dimanche dudict mois, le sermon qui avoit de cous- 
tume de se dire en l'église d'Angers, a, par ordonnance de M«' d'An- 
gers et de MM. du chappitre de ladiite église, différé d'estre dict, à 
raison de la malladye de contagion qui est venue el a eslé apportée 
de La Flesche, en ceste ville, près la place Neufve, à rentrée du 
quarroy Saincle-Croix, à une femme qui en est morte, comme aussy 
il s'est trouvé le jour d'hier en la rue Baudrière deulx mallades de 
ladille malladye. 

Le mercredy vingt-septième dudict mois et an, en les huict heures 
du soir, M. Pierre de Meguyon, sieur de la Houssaye, prévost de la 
ville d'Angers, est déceddé de la malladye de dissenlerye qui luy a 
prins au siège de la Rochelle où il estoit allé porter le procès-crimi- 
nel par luy faict contre Phelippes de Guillard, marquis d'Arcy, pri- 
sonnier ès-prisons royaulx audict Angers, huguenot parpaillaut, 
accusé de grand crimes. 

El le vendredy, fesle M. sainct Michel, ledict sieur de Meguyon a 
esté inhumé el enterré en l'église et paroisse M. Saincl-Pierre, en 
grande solempnité, où MM. du siège présidial ont assisté en corps 
et tous les archers dudict deffunct. 

Le dimanche premier jour d'octobre audict an 1628, M. Courvoi- 
sicr, docteur en théologie, a dict le sermon en l'église d'Angers où 



Digitized by 



Google 



16 REVUE DE L^\^JOU. 

estoil M. de Rucil, évosquc d'Angers, où à Y Introït dudicl sermon, 
il a grandement loué ledîct sieur évesque et MM. du chappitru de 
réglise calhédralle de ce quMlz a voient ordonné les prières des qua- 
rante heures eslre faicles en l'église des Jacobins de ceste ville, et 
commencé à Tissue de vespres où HM. de ladilte église catbédrailo 
doibvent aller processionnellement pour faire l'ouverture desdilles 
prières, où il a convié tous les habitants de la ville de s'y trouver 
pour prier Dieu de destourner son 'ire contre son peuple et de con- 
server nostre bon roy Louys, et luy donner la victoire contre les 
Angloishéréticques qui estoient arrivez à Chef-de-Bois, près la ville de 
la Rochelle , pour secourir et amunitionner les huguenolz parpail- 
laulx de laditle ville de la Rochelle que nostre bon roy Louys a 
assiégée pour avoir laditte ville en son obéissance. 

Le lundy neufvième jour dudict mois d'octobre 1628, il a esté 
faict une procession généralle, laquelle est allée à Sainct-Aulbin, où 
il a esté porté la relicque de la glorieuse Vierge-Marie, et auparavant 
que la procession sortist de l'église d'Angers, il y a ung père quarme 
qui a dict le sermon , lequel a prié et incitté le peuple de prier Dieu 
pour nostre bon roy Louis-le-Juste, à ce qu'il plust à Dieu d'avoir à 
luy donner la victoire contre les Anglois qui estoient venuz par mer 
dans grand nombre de vaisseaulx &ur intention de secourir et amu- 
nitionner les héréticques huguenotz de la ville de la Rochelle que 
le roy avoit assiégez et tenoit assiégez de l'année passée, et lesquelz 
Anglois avoient mardy et mercredy derniers, attaqué et faict appro- 
cher de leurs vaisseaulx pour prendre la digue que le roy avoit faict 
faire pour empescher l'entrée de la mer, pour aller à la Rochelle, 
sur laquelle le roy cstoit en personne avec son armée pour la def- 
fendre, assisté de grand nombre de seigneurs et noblese vollontaires 
qui y 6ont allez pour secourir le roy et empescher que lesdictz An- 
glois prennent et entrent sur la digue, lesquelz, par l'assistance du 
bon Dieu qui aime et assiste Sa Majesté, ont perdu nombre do vais- 
seaulx qui ont esté mis au fond de la mer, qui est la cause pour la- 
quelle M. l'évesque d'Angers a faict faire laditte procession généralle 
où il a assisté et MM. du siège présidial et de la prévosté qui y sont 
allez en corps, où estant arrivez en l'église de Sainct-Aulbin avec 
grand nombre des habitants, ont adorré le corps de Nostre-Seigneur 
qui reposoit sur le grand autel de laditte église, qui esloit richement 
paré, et sur lequel y avoit grand nombre de sainctes relicques où 
MM. de l'église d'Angers ont dict et respondu la grand'messe en 
musicque et grande solempnité, et y ont esté les prières des qua- 
rante heures jusques au mercredy onzième de ccdict mois, durant 
lesquelles y a eu en laditte église des prédications et sermons. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVET. ' i7 

Et le raercTcdy onzième jour dudict mois el an , les prières des 
quarante heures ont esté continuées à dire ès-églises M. Sainct-Mar- 
tin et la Trinité de cette ville, durant lesquelles y a eu ès-dittes 
églises des sermons et prédications pour incitter le peuple de s'a- 
mender de leurs peschez, et de prier Dieu pour le roy de luy faire ta 
graace d'obtenir la victoire contre Tarraée navalle des Anglois arrivez 
• pour donner secours aulx buguenolz de la Rochelle. 

Le vendredy quatorzième jour dudict mois d'octobre audict au 
16^8, Icsdittes prières des quarante heures ont esté continuées ès- 
églises de Sainct-Pierre et des Capussins pour les raisons cy-davant 
et cy-après déclarrées , sçavoir : que les Anglois parurent à la rade 
de Ré le jeudy 28< septembre dernier; ilz s'approchèrent le Tendredy 
ensuivant entre Condevache et Cbef-de-Bois. 

Le sabmedy trentième, ilz prirent leur poste à Chef-de-Bois sans 
qu'il se passast aultre chose que trente coups de canon, que le roy, 
qui estoit aulx batteries en personne, leur Ost tirer à l'abord. 

Le dimanche premier octobre, ilz appareilloient sur les trois heures 
après- raidy pour entrer dans le canal avec la marée sur les six 
heures du soir, mais le vent leur manqua, 

La nuict ilz envoyèrent dix ou douze espèces de pétards flottants , 
pour brusler les vaisseaulx du roy, dont le corps est de fer blanc, 
plein de pouldre, qui flotte sur une pièce de bois de saule au travers 
de laquelle il y a ung ressort qui, rencontrant un vaisseau desbandé, 
a faict jouer le pétard ; ung des pétards rencontra la bouée d'ung 
des vaisseaulx du roy qui luy flst faire son effect qui ne fut aultre 
que jetter force eau dans le vaisseau. Tous les aultres furent prins 
nageant sur l'eau sans faire mal. 

Le mardy troisième dudict mois d'octobre audict an 1628, lesdictz 
Anglois, ayant bon vent pour attaquer l'armée navalle du roy, ap- 
pareillèrent dès quatre heures du matin et s'approchèrent de l'armée 
du roy, en sorte qu'à six heures précisément, le combat commença, 
qui a flny entre neuf à dix. Il s'y est tirré cinq mille coups de ca- 
non de part et d'aultre. L'effet de ce combat n'a esté aultre sinon 
qu'un vaisseau des Anglois, estant venu faire son approche fort près 
des vaisseaulx du roy, a esté coullé à fond, et ce qui est à notter est 
que c'est le principal de leurs vaisseaulx foudroyants, c'estôit toutte 
leur espérance. Le vaisseau admirai du roy l'a rais à fond de trois 
coups de canon qui, en perçant le vaisseau, ont mis le feu à l'arti- 
fice, et l'a faict jouer sous l'eau sans effect. On a prins deulx aultres 
barques des Anglois; force de coups de canon ont donné dans les 
ranberges. Ceulx de la Rochelle n'ont pas eu le cœur de faire sortir 
personne par terre ny fiar mer que trois chalouppes dont Tune a 



Digitized by 



Google 



18 RBVUB DE l'àIYJOU. 

esté enfoncée et les honnraes perduz à la veue de tout le monde. Au 
reste, iiz sont sy abaltuz, que le sieur des Foucquières a escript le 
soir précédent qu'ilz voulloient se rendre au roy & la veue des An- 
glois. Le roy n'a perdu que six hommes en toutte son armée navallo 
et trois blessez. Tous les vaisseaulx de Sa Msyesté ont faict merveille 
quoyque les Anglois eussent tout Tavantaige du vent sur eulx. Sa 
Majesté a veu le combat, laquelle estoit en lieu où plusieurs coups 
de canon sont venuz à quatre pas d'elle; d'autres ont passé à costé 
et sur sa teste sans que jamais elle ait vouUu se relirer quoyque ses 
serviteurs l'en suppliassent. 

La grande trahison qu'ont voulln commettre plusieurs de la relligion 
prétendue réformée, huguenotz parpaillaux, vouUant par mallice 
empoisonner les habitants catholicques de la ville de Lyon, ensemble 
V exécution de mort de Vung des empoisonneurs, et la fin misérable de 
ses compaignon^. 

Ce n'est pas d'aujourd'huy que le diable, ennemi du genre hu- 
main, provoque et incitt^ les hommes à faire choses mauvaises 
pour les faire particippants de son malheur, et jouir des mesmes 
peines înfernalles que continuellement il endurre pour récompense 
de son faict. 

Il semble estre à propos , auparavant que de traicter du présent 
discours, de représenter chose mémorable approchant de ce subject; 
él ainsy je diray qu'au règne de Philippes-le-Long, roy de France , 
plusieurs ladres et juifs, susciltez par Satan, firent une composition 
de poison faltte de sang humain , urinne et herbes vénéneuses et 
mortelles pour faire mourir les chrétiens, et, pour en faire plus 
prompte expédition, mirent d'icelluy poison en plusieurs linges, et 
Tespandirent en aulcuns puitz et fontaines, afin qu'il allast plus 
tost à fond, y attachèrent des pierres avec lesdictz linges, tellement 
que cela causa la mort de beaucoup de personnes du royaulme de 
France. Au mesme temps. Sa Molesté fust advertye qu'en la pro« 
vince de Nerbonne, lesdictz ladres et juifs avoient esté arrestez et 
bruslez qui avoiônt commis ces crimes. 

Après trois siècles passez, falloit-il qu'en la France cette invention 
diabolicque d*empoisonner y fust renouvellée, ainsy que depuis 
peu de temps encza il a faict en la ville de Lyon par ceulx de ladilte 
relligion prétendue réformée et huguenotz parpaillaux désireux de 
faire mourir leure compatriotes catholicques par gniisses empoison- 
nées. Mais Dieu, n'ayant vouliu permettre qu'une sy grande quantité 
de bons marchands et aullres personnes aient perdu la vye, et ren- 



Digitized by 



Google 



JOURiriL VB LOtrVET. 19 

dre déserte une sy bonne ville, a permis que desdictz empoison- 
neurs en auroit eslé surprins six graissant de ccste graisse empoi- 
sonnée, aulx portes et huys, les verrous et serrures; lesquelz, 
interrogez, auroient confessé que les nommez Grasse, médecin, et 
Vimard, raalstre apothicaire, leur avoient donné lesdilles graisses 
empoisonnées, qui ont eslé aussitost saisiz et mis en seure garde, et 
après leur interrogatoire faict, on les mit en prison, et le lendemain 
au malin, on en trouva cinq de morts par poison qui leur avoit esté 
donné pour évitter le scandalie de la mort honteuse en public, et le 
sixième qui esloit resté , le jour mesme fust pendu et bruslé aulx 
Terreaulx, ung mardy douzième jour de septembre 1628. Le ven- 
dredy ensuivant, la femme d'ung nommé Delorme, maistre écrivain, 
fust surprinse graissant , de ceste graisse empoisonnée , des œufs , 
beurre, fromage, fruiclz et aultres choses nécessaires pour la nour- 
riture du corps humain, laquelle fust battue sy furieusement qu*on 
la laissa pour morte, et aultres qui ont esté prins en grand nombre, 
aussy accusez de mesme crime d*empoisonneurs, lesquelz on espère 
en brief veoir faire la justice et pugnir. 

Les prières des quarante heures continuées ès-églises de St-Laud 
lèz -Angers et au couvent des relligieuses bénédictinnes près le por- 
tai Lyonnois pour prier Dieu pour le roy à ce qu'il Iny plaise d'obte- 
nir ta victoire contre les Anglois , anciens ennemys des roys et du 
royaulme de France, et contre les mutins rebelles, huguenotz, bri- 
gants, voUeurs, meurtriers et ennemys des catholicques de France, 
habitants de la Rochelle, qui ont esté et seront cause de la ruyne du 
royaulme de France. 

Le dimanche, vingt-deulxièmc jour dudit mois d'octobre, audtct 
an 1628, les prédicateurs ont de rechef adverty le peuple que 
les prières des quarante heures ont esté continuées ès-églises 
Sainct-Nicollas et Sainct-Michel-du-Tertre, pour prier Dieu pour le 
roy à ce qu'il luy plaise luy faire la grâce d'avoir la ville de la Ro- 
chelle en son obéissance, les habitants de laquelle de tout temps ont 
esté rebelles et désobéissants aulx roys de France, et que laditte ville 
a esté par plusieurs fois assiégée , et que le premier siège qui a esté 
mîsdavant laditte ville a psté en Tan 1224, que la Rochelle fut assié- 
gée par Louis V1U\ père H. sainct Louis, roi de France , comme 
Vincent historial, en son cinquième vollume de son histoire, feuillet 
167, en ces motz le rapporte , comme s'ensuit : 

« En l'an mil deulx cent vingt et quatre, Louis VHP, père Monsei- 
gneur sainct Louis,, après qu'il fust couronné, assembla son ost pour 
aller contre les Poictevins , et assembla ses gens à Tours le lende- 
main de la feste M. sainct Jehan-Baptiste, où il alla à Saînt-Jehan- 



Digitized by 



Google 



20 RBVUB DE L'ANJOU. 

d'Angely où Tabbé et les bourgeois allèrent au-davant de luy et luy 
rendirent la ville, promettant luy estre loyaulx. De là, le roy tendist 
à la Rochelle et mist le siège davant par neuf jours et fist rompre les 
murailles par des bombardes. Sa?ary de Hauléon qui estoit dedans 
avec deulx cents chevalliers, les bourgeois delà ville et aultrcs gens 
se defifendirent dedans vigoreusement. A la parfin, ceulx qui es- 
toient dedans considérant qu^ils ne pouvoient de quelque lieu avoir 
secours et voyant accroislre continuellement la force du roy, luy 
rendirent la ville par certaines conditions formées entre le roy et 
les bourgeois d*icelle, et par ce moien, Savary et les siens s'en allè- 
rent par la mer et après et touttes conditions cessans, les bourgeois 
entièrement se donnèrent au roy, sauf les libertez de la ville, en luy 
faisant foy et hommaigc. » 

Les prières des quarante heures ont esté continuées en Téglise M. 
saincl Juliien pour prier Dieu pour le roy. 

Le vingtième jour d'octobre, audict an 1628, H. Franczois Las- 
nier, président et lieutenant-général au siège présidial d'Angers, a 
faict une ordonnance après avoir ouy plusieurs bourgeois et habi- 
tants de ceste ditte ville, et faict defifenses à touttès personnes de 
vendanger leurs vignes jusques au lundy, trentième de ce mois d'oc- 
tobre , et en cas de contravention à peine de saisyo de la vendange, 
chevaulx et amende , nonobstant lesquelles defifenses beaucoup des 
habitants ont faict vendanger leurs vignes qui sont autour et proche 
laditte ville d'Angers, d'autant que la plus grande partye des raisins 
esloient tous gastez et périz à raison de gelées qui ont faict , audict 
mois d'octobre, et aussy que grande partie n estoient meurs et n'ont 
pas meuri, tant à raison des froidures que faulle d*eau qu'ilz ont en- 
durré; et estoient lesdictz raisins sy verts qu'on n'a peu trouver, tant 
en goes que pineau, ung bon grain de raisin à manger qui eust ung 
bon goût de raisin, et aussi qu'on voyoit tous lesdictz raisins descou- 
vertz de feuilles de pampre à raison desdittes gelées qui ont faict et 
ont gasté grand nombre de clos de vigne; et y a eu beaucoup de per- 
sonnes qui n'ont voullu vendanger que jusques audict lundy, tren- 
tième de ce dit mois d'octobre, de tant que le temps s'est mis au 
beau, et faict aulx matins de grandes brouées et sur jour de grandes 
challeurs comme aulx jours de l'esté, durant lequel beau temps le 
labouraicge et sepmaisons ont esté belles et k BrioUay lesdittes ven- 
danges ont esté assignées au vcndredy, sixième jour de novembre, 
audict an. 

En ceste présente année 1628, il a esté cueilly du bled, seigle et 
froment assez compétammenl, et a vallu à Taoust, savoir : le seigle 
dix livres le septicr, et le froment treize livres le septier. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOm'ET. 21 

Comme aussy il y a eu grande qiiantilé de poires et particulière- 
ment des pommes en sy grand nombre que les arbres, en beaucoup 
d'endroitz, en ont rompu, et a fallu appuyer et cstayer les branches 
de pommiers qui en avoient plus grand nombre que de feuilles , 
desquelles on a fait du cydre en sy grand nombre que la pippe de 
cidre n'a vallu que soixante solz, quatre livres et cent solz, qui a 
grandement diminué et ravallé le prix du vin et du blé. 

Le vingl-huilièmc dudict mois d'octobre , audict an 1628, les Ro- 
chellois se sont rendiiz au roy comme appert par les articles cy- 
après transcripts. 

Le lundy, trentième jour dudict mois d'octobre 1628 , à Taprès- 
dinée , Madame la duchesse de Montbazon estant en cesle ville d'An- 
gers, a reçu une lettre de la part de M. le duc de Honbazon estant 
près du roy en son armée davant la Rochelle dont la teneur s'en- 
suit : 

«t Madame, ceste nouvelle est trop bonne et importante à l'Estat 
pour la vous celer, ny à MM. de la ville en laquelle vous estes. J'ay 
estimé qu'ilz seroient bien aises de sçavoir (et vous) ce qui est con- 
tenu dans les traitiez qui ont esté faiclz, soit tant pour les Rochellois 
que les Franczois qui estoient joinctz avec les Anglois, et vous diray 
que Ton n'a accordé aulx ungs et aulx aultres que la seureté de leur 
vie et liberté de leur religion , ensemble la jouissance et restablisse- 
ment de leurs biens. 11 est vray que Ton respondra tantost, sy 
Vexercice de la relligîon sera dans la-Rochelle ou au dehors qui est 
le poinct sur lequel il y a eu le plus de difllculté. Les depputtrz qui 
sont au nombre de six retournent dans la ville pour recepvoir la ra- 
tifïication de la ville à deulx heures après midy, et reviendront eu 
bon nombre se jeter aulx pieds du roy, et luy demander pardon en 
la forme dont Ton est conveneu, et mardy, à huict heures du matin, 
les armées du roy entreront dedans, Suisses et aultres, pour disner, 
puis après donner le bon ordre nécessaire. Voillà, Madame, le parti- 
cuUier de ce que vous pouvez apprendre de ceste affaire et tout ce 
que vous peult mander le duc de Montbazon. Il s'assure que ferez 
aussilost part à MM. de la ville; leur avons bien promis de les tenir 
les premiers advertiz et ne leur dire pas des mensonges. Mercredy, 
jour de Toussainctz, doibt entrer le roy avec magniffcénce et y estre 
ung jour ou deulx pour s'en retourner à Paris. Vous remarcquerez 
que ceste affaire a esté traittee à la Sausaye. 

9 Escript à la Rochelle le sabmedy 28 octobre 1628. » 

Laquelle dame, après avoir reccu laditte lettre et icelle leue, l'a 
tout au mesme temps envoyée à MM. les maire et aulx principaulx 
de MM. de la justice, lesquelz tout incontinent en ont donné advys 



Digitized by 



Google 



32 REYUB DE L* ANJOU, 

à beaucoup des habitants de ceslc ville, tellement que la plus grande 
partyedes habitants de laditte ville en ont esté advertiz, dont ilz ont 
esté grandement joyeulx et en ont rendu graace à Dieu, et Tout prié, 
la larme à Tœil, que ce soit son bon plaisir de garder et conserver 
noslre bon roy Louis-le-Jusle, et luy faire la graace d'obtenir la 
victoire contre les huguenote et de les faire extermiui'r à ce que la 
mémoire en soit perdue. 

Le mardy dernier jour dudict mois d'octobre 1628, les prières des 
quarante heures ont esté continuées en Téglise de H. Sainct-Jehan , 
où est rbospital, pour prier Dieu pour le roy, et pour veoir et visiter 
les paouvres qui sont dans ledict hospital et pour leur donner et 
assister d*aumosnes et charitez. 

Comme aussy lesdittes prières des quarante heures ont aussy esté 
mises en Téglisc Toussainclz, aulx fins et à la mesme intention que 
dessus est déclarré. 

Le sabmedy quatrième jour de novembre audict an 1628, M. Nep- 
veu, maire et cappilaine de la ville d'Angers, est allé, accompaigné 
de M. le greffier de la maison de ville, avec plusieurs habitants, 
trouver le roy dans sa ville de la Rochelle, pour salluer Sa Higesté 
au nom de tous lesdiclz habilantS) qu'il a prinse à la barbe de tout te 
Tarmée navalle dos Ânglois que le roy d'Angleterre avoit envoyée^ 
pour secourir et ammunitionner de vivres les Rochellois qui mou^ 
roient et sont mortz de faim en laditte ville jusques au nombre de 
plu» de vingt-ciuq mille ; tellement ce qui en a resté en laditte ville 
ont esté contrainclz de leur rendre pour n'avoir la force ny puis-- 
sance de leur deffendre à raison de la toiblesse où ilz esloient faulte 
de nourriture. 

Cedict jour de sabmedy quatrième novembre audict an 1628, à la 
matinée, M. OUivier Daumousche et Tafoireau, huissiers-audieu- 
ciers au siège présidial d'Angers, sont allez au pallais épiscopal 
d'Angers, à la requeste de H. René Guybert, greffier de la chastelle- 
nye de Chaloones, pour signiffier des lettres de relief d'appel par le- 
dict Guybert, obtenues en la chancellerye du roy à Paris, le 10<^ oc- 
tobre dernier, à M essire Claude de RueiU évesque d^Angers ; où 
estant entré ^^ilz ont trouvé ung grand homme accouslré en habitz 
d'^ung gentilhomme, qui porte l'espée au costé, qui est domesticquc 
dudict sieur évesque, ayant de grands cheveulx rouges frisez, qui a 
demandé aulxdictz huissiers qui ilzcherchoient, voulloientet de- 
mandoient; Icsquelz luy ont faict rosponse qu'ilz avoient ung relief 
d'appel pour signitHer audict révérend évesque. Lequel homme, 
après eu avoir donné advis audict sieur évesque, a grandement 
battu,, cxccddé et outragé ledict Daumousche, auquel il a donné 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYET. 23 

grand nombre de coups de pié et de baston, et icelluy jette du hault 
en bas d'ung escallier, desquelz Icdict Daumousche estoit grande-^ 
ment blessé et meurtry et principallement par le visaige dont il sai- 
gnoit de plusieurs cndroiclz, et ouUre a esté mis avec ledicl Tafoi- 
reau, auquel il a aussy donné quelques coups, prisonnier ès*prisons 
dudict pallais , dont ilz ont sorty au moyen d'unç cfaanoyne de 
réglise d'Angers, qui est arrivé audict pallais, qui les a faict mettre 
hors desdiltes prisons. Lequel Daumousche estoit à la sortye dudict 
pallais, tout sanglant, la teste nue, sans chappeau ny manteau, où 
à la sortye sont allez faire leur plaincte à H. Lasnier, président et 
lieutenant-général, desdictz excëz qui leur ont esté faictz par l*ung 
des domesticques dudict sieur évesque, lequel lesdictz huissiers ont 
rapporté par leur plaincte qu*il estoit présent lors desdictz excez, 
lequel après s'est retirré en sa chambre. 

Après laquelle plaincte, tout incontinent le bruit a couru par la 
ville que M. Tévesque d'Angers avoit bien faict battre deulx huis- 
siers-audienciers qui estoient allez en son pallais pour luy faire ung 
exploict de justice, dont il y a eu beaucoup de personnes d'honneur 
et habitants de la ville lesquelz s'en sont scandallisez et en ont 
murmuré contre ledict sieur évesque, et disoient que cela n'estoit 
honneste à ung évesque et prélat de faire battre des sergents qui luy 
faisoient des exploictz de justice et qu'on en verroit bien d'aultres. 
Mesme qu'il avoit mandé en sondict pallais N^, marchand , demeu- 
rant à la place Ncutve, qui avoit faict baslir de neuf ung petit logis 
au quarroyde laditte place Neufve contre ledict pallais épiscopal, 
auquel il auroit dict qu'il estoit bien hardy d'avoir faict baslir ung 
logis contre son pallais sans luy en avoir demandé la permission et 
congé, lequel luy a faict response qu'il avoit basty en une place qui 
estoit à luy et dans le fief du roy, et n'avoir rien entreprins contre 
son pallais, auquel ledict sieur évesque a réplicqué et dict que c'estoit 
ung impudent, et qu'il avoit deulx mains, de l'une desquelles il 
donnoit des bénédictions, et de l'aultre luy en faisoit démonstration 
d'en voulloir frapper. Ce qui a esté pareillement sceu par beaucoup 
d'habitants qui disoient tout hault que ledict sieur évesque estoit 
ung grand jureur du nom de Dieu, et qu'il avoit plus faczon d'ung 
courtisan que d'ung évesque, et qu'il sollicitoit pour ung grand 
huguenot nommé le marquis d'Arcy, du pays du Hayne , qui estoit 
prisonnier longtemps et ès-prisons royaulx audict Angers, accusé 
d'avoir bien faict du mal , et que le roy estoit partye contre ledict 
marquis, pour lequel ledict sieur évesque n'avoit poinct d'honneur 
de solliciter pour luy, attendu que c'estoit ung héréticquo qui n'estoit 
parent ny allié dudict sieur évesque. 



Digitized by 



Google 



*24 REVUE DE L*A1HJ01I. 

Le lundy sixième jour dudict mois fie novembre audicl au 1628, 
MM. du siège présidial d^Ângers oui faicl l'ouverture de la juridiction 
du patlais, après avoir assisté à la grand*messe qui a esté ditle audict 
pallais, de TofSce du Sainct-Esprit, pour les incitter à bien faire et 
rendre la justice, où ilz ont monté audict siège, où M. Louet, lieu- 
lenanl-partfoulier, a présidé. M. Jouet, procureur du roy, et M. Du- 
mesnit, advocat de Sa Majesté, ont fàict la harangue en leur parquet, 
après laquelle ledict sieur lientenant-parliculier a prononcé et res- 
pondu sur ladilte harangue bien doctement, où il a acquis beaucoup 
d'honneur et réputation, tant par MM. les advooalz et aultres per- 
sonnes doctes ci de réputation qui cstoient dans le barreau et en la 
saHe dudict siège pour les ouïr. A Tissue et descente dudict siège, 
MM. les conseillers qui ont assisté à ladittc ouverture, M. Lasnier, 
président et lieutenant-général audict siège, sont allez disner au 
Togis dudict sieur lieutenant-particulier, en la maison et grande salle 
du logis de sa mère sis ès-halles, où M. de Rueil, évesque d*Ângers, 
H. le duc de Montbazon, M. des Hatraz, H. de Cherelles et aultres, 
MM. et Madame la douairière ont esté priez et invitiez par ledict 
sieur lieutenant-particulier, qui y ont pareillement disné; à Tissue 
duquel ilz ont parlé des huissiers-audicnciersqui avoient esté baltuz 
audict pallais épiscopal par Tung des domestiques dudict sieur révé- 
rend évesque, pour faire ung accommodement et accord, et pour ce 
faire, ledict seigneur de Montbazon en a prié Fung desdictz huissiers 
nommé Tafoireau qui en avoii faicl ptaincle avec Thuissier Dau- 
mousche à H. Lasnier, président et lieutenant-général, des excès 
qui leur avoient esté faiclz. 

Et ledict jour, en les huict à neuf heures du soir, ledict sieur 
Louet, lieutenant-particulier, et M. Boyl(»sve, sieur de Goismarl, 
conseiller audict siège, se sont rencontrés près le logis de THuis-de- 
Fer, proche le logis de M. du Bois, dans lequel demeure M. le lieu- 
tenant-général et criminel, lesquclz se sont querellez et mis la main 
à Tespèe, et se sont baltuz à raison de Tinimitié qu'ilz avoient Tung 
à rencontre de Taullre pour raison de ce qu'ilz s'estoient cy-davant 
baltuz en la chambre dudict siège le vendredy premier jour de sep- 
tembre dernier, ce qui estant, le lendemain mardy septième dudict 
mois de novembre, venu à la cognoissance des habitants, et parti-, 
cullièrcment des plus honorables, s*en sont grandement offensez et 
scaudallisez de ce que ceulx qui rendoient la justice, et qui deb- 
vroient servir de mirouer et bon exemple, se batloient les ungs 
contre les aullres et se portoient des inimitiez et rancunes, et que 
si c'estoient personnes de basse condilion qui apportassent tel scan- 
dalle et qui allassent la nuicl par les rues portant espèes et armes 



Digitized by 



Google 



JOCRNÂL DE LOCTET. 25 

deffensifves, et qu'on leur en fist plaUictes, et se rendissent partye , 
ils leur feroient leur procès pour de Targenl. 

Et encorre le peuple a grandement murmuré contre MM. de la 
justice qui ont donn^ permission à des batteleurs et joueurs de force, 
déjouer et foire leur bastelaige en cesle dilte ville d'Angers contre 
les empeschemenls de M. le curé de la paroisse de Sainct-Micbel-- 
du-Terire , qui a foict tout ce qu'il a peu pour les empescher de 
jouer, tant à ses sermons, qu'en particullier à mesdiclz sieurs de la 
justice, auxquelz il a foict des remonstrances du mal qui en pou?oit 
arriver, de la pugnilion que Dieu nous en feroit de FolSenser sans 
aulcune craincte ny considération du mauvais règne où nous es- 
tions, tant à raison des guerres et troubles, de la misère et calamité 
du paouvre peuple qui estoit ruisné à cause des tailles, que pour le 
sel et cherté des vivres, et que la pluspart des paouvres gens des 
champs quittent leurs lieux pour aller mendier leur vye avec leurs 
enfonts. 

Le mardy quatorzième jour dudict mois de novembre audict an 
1628, M. révesque d'Angers et MM. les doyen, chandynes et chap- 
pitre de l'église audict Angers ont, suivant leur conclusion, depputté 
deulx chanoynes de laditte église, lesquelz sont venuz au pallais 
royal, où estant, ilz ont trouvé MM. les président, lieutenant-géné- 
ral, lieutenant-particulier et conseillers au siège présidial dudict 
lieu qu'ilz ont invilté cejourd'huy, à Tbeure de trois heures, en 
l'église cathédrulle, pour assister au Te Deum qui se chantera en la- 
ditte église pour louer Dieu de la victoire que nostre bon roy Louis- 
le-Juste a obtenue contre les héréticques anglois que leur roy avoit 
envoyez pour envahir et prendre l'isle de Ré qui est du royaulme 
de France, laquelle a esté, par la permission de Dieu, vaillamment 
deffendue contre Icsdiciz Anglois, anciens ennemis de cedict 
royaulme de France, et lequel sieur de Thorax a soustenu le siège 
desdictz Anglois, et iceulx contrainctz de honteusement se retirer 
avec grandes perles, et de ce qu'ilz estoient encorre revenuz pour 
la seconde fois pour secourir les Rochellois , et pour leur bailler des 
vivres et munitions de guerre, que Sa Majesté tenoit assiégez, les- 
quelz Anglois n'ont eu la hardiesse d'attaquer la digue que Saditte 
Majesté avoit foict foire dans la mer, au travers d'icelle , pour em- 
pescher l'armée navalle du roy d'Angleterre de passer pour entrer 
dans la ville de la Rochelle, et de ce que les huguenolz et armée 
angloise, qui estoient en laditte ville de la Rochelle, ont esté con- 
trainctz, par la permission de Dieu, de leur rendre et mettre laditte 
ville de la Rochelle en l'obéissance de Saditte M^ycslé, et à ce, ilz ont 
esté contrainctz d'aullant qu'ilz u'avoient plus de vivres et qu'ilz 



Digitized by 



Google 



26 RETOB DB L^HfJOn. 

mouroient de faim, comme de (ait il en est mort plus de quatorze 
à quinze mille hommes que femmes et enfants, faulle de pain. Les 
articles de laquelle reddition sont cy-après iranscripts. 

 laquelle après-disnéc de cedict jour, à laditte heure de trois 
heures, MU. dudict siège présidial d^Ângers sont allez en corps en la- 
dilte église d*Ângers où ilz ont assisté au Tt Deum qui a esté dict et 
chanté à trois chœurs, sçavoir : les musiciens, petites et grandes 
orgues, en grande solempnité et r^ouissance de tous les habitants 
qui y ont assisté et rendu graaces à Dieu des grandes yictoires que 
Dieu a données à nostre bon roy d'avoir prins la ville de la Rochelle, 
qui esloit la tanière, raboullière et caverne de tous les huguenolz 
héréticques parpaillaux, brigands et voHeurs qui s'y rendoient et 
alloient, à la sortye duquel, MM. du siège présidial cy-après nommez 
ont sorty de laditte église, sçavoir : 

M. Lasnier, président et lieutenant-général , M. Louet, lieutenant- 
particulier, M. BÔylesve, assesseur, M. Pierre Le Chat, lieutenant- 
général-criminel, MM. les conseillers Bault, Bodin, R. Chotard, Mes- 
nard, Varrin, Lemaryé, Apvril, Davy, Bluyneau, R. Boyiesve, 
Goderon, doyen de Saint-Martin, Eveillard, de Roye, Gaultier, Le 
Gauffre, du Tertre, Crclon, R. Licquet, M. Boyiesve, M. Foucquet, 
Lemanceau, de la Bigottière, Huet et J. Licquet; greflSers civilz : 
MM. Jacques Girault, Mathieu Renou; MM. les gens du roy : 
Jouet, procureur du roy, Mcsnaige et Dumesnil, advocatz de Sa 
Miyesté. 

Après lequel Te Deum chanté en laditte église d'Angers, lesdictz 
sieurs président et lieutenant-général , lieutenant-particulier, lieu- 
tenant-criminel et assesseur, ayant leurs robbes rouges, et MM. les 
maire et eschevins sont allez mettre les feuz de joye préparez ès- 
quaroiz et lieux accoustumez de ceste dilte ville d'Angers où on a 
de coustume faire les feuz de joye. 

Comme aussy plusieurs habitanis particuliers de ceste ditte ville 
ont aussy, durant qu'on chantoit le Te Deum, faict des feuz de joye 
en aultres rues et quaroiz avec grandes joyes et réjouissances de la 
prinse de la Rochelle et fuitle honteuse de l'armée angloise, aux* 
quelz feuz de joye qui ont eslé faictz par les particuliers, mesme 
ès>faulx-bourg Sainct-Hichel-du-Tcrtre, ilz ont faict des flgures de 
relief où ilz ont contrefaict le lieutenant-général de l'armée du roy 
d'Angleterre qui esioit venu en France, davant ladilte isle de Ré, 
nommé Bouguingand, lequel a esté tué, laquelle figure ilz ont bruslée 
aulxdictz feuz de joye. 

Durant lesquelz feuz de joye faiclz cedict jour, il y a eu ung 
habitant de laditte ville qui a monsié au hault de l'ung des clochers 



Digitized by 



Google 



JOU&I«AL DE LOUV^T. 27 

et pyramides du clocher de SaiDct-Maurico, du cosié devers le pal- 
lais épiscopal , où estant au haull, il a cryé : Vive le roy! et mis et 
attaché contre la croix du hault dudict clocher une enseigne de 
taffetas où estoient les armes de nostre bon roy Louis-le- Juste, le 
tout en réjouissance de ladilte prinse de la Rochelle. Ce faicl, a des- 
cendu sans se fortuner du hault dudict clocher. 

Et le lendemain quinzième jour dudict mois de novembre audict 
an , à Taprès-disnée , il a esté aussy faict par des escolliers demeu- 
rant au logis de M. le curé de la paroisse M. Sainct-Michel-du- 
Tertre, au davant dudict cymetière et portai, des feuz de joye, avec 
grands triomphes et magnificences à la louange de Sa Majesté, où 
il s'y est trouvé grand nombre de peuple pour veoir. Le tout en la 
réjouissance de la ville de la Rochelle. 

Le dimanche treizième jour de décembre audict an 1628, à 
Taprès-disnée, MM. les habitants de la rue de la Bourgeoysie, pa-- 
roisso de la Trinité de ceste ville d'Angers, ont, à Timitalion dés feuz 
de joye qui ont esté faictz par les particuliers et habitants tant du- 
dict faulx-bourg Sainct-Michel , davant ledict cymetière, rue et 
quarroy de rAiguilIerye, davant le placislre Sainct-Maurille, qu'eu 
plusieurs aultres endroictz de laditte ville, faict dresser ungchas- 
teau sur la rivière, au derrière du logis des Tourelles, proche ung 
jardin, pour imitter la ville de la Rochelle, qui estoit garni de bons 
soldariz et capitaines bien armez, ayant leurs enseignes, tambours 
et trompettes, qui ont esté assailljz et assiégez par des soldariz du 
roy, où il s'est faict de grandes balteryes et arquebuzades et mous- 
quetz, feuz d'artifïice, fusées de feu jettées de part et d'auHre, où 
ceulx dudict chasleau se sont vaillamment deffenduz à coups de 
picques. Ce oéanlmoings ilz n'ont peu résister, qu'ilz n'ont esté 
prins, où estant entrez, l'on a cryé : Vive le roy f Lequel combat a 
durré toutte l'après-disnée, où il y avoit tant de peuple de tous par- 
tiz, tant sur les Treilles, pont Neuf, quay de la Poissonnerye et 
aultres endroictz, où tous les logis, ayant aspect et veue sur laditte 
rivière, estoient tous pleins aulx fenêtres où ilz ont tout veu, sans 
que, par la graace de Dieu, il y ait eu aulcun blessé ès-dittes batte- 
ryes, fors, à cause de l'afEluence du peuple, il est tombé en l'eau do 
dessus le pont neuf quelques personnes qui n'ont eu que la peur, de 
tant qu'au mesme instant ilz ont esté peschez à cause du grand 
nombre de batteaulx qui estoient sur la rivière pour veoir. 

Cedict jour de dimanche troisième de décembre audict an 1628, 
M. révesque d'Angers est allé dans l'abbaye Sainct-Nicollas, lèz ceste 
ville, pour y establir des relligieulx refformez que H. Henry Arnault, 
abbé de laditte abbaye , y a fait venir, et introduiclz du consente^ 



Digitized by 



Google 



28 REVUE D& L'ANJOU. 

ment des relligîculx de laditte abbaye, moyennant des pensions que 
ledict sieur abbé a baillées aulxdiclz relligieulx qui n'ont vouUu 
entrer en laditte refforme. 

Dédaralian du roy, avec les articles accordez par Sa Majesté à ses 
subjectz de la ville de la Rochelle, sur la réduction de la place en son 
obéissance, faiele et arrestéeau chasteau de la Sattssay le iS'^jour 
d^octobre 1628. 

« Les maire, eschcvins, pairs, bourgeois et habitants de la 
Rochelle, représentez par Jehan Berne , cscuyer sieur d'Ângoullin, 
Pierre Viette, escuyer, eschevins; Daniel de la Goutte, Jacques Rif- 
fault, pairs; Elie Moquay et Charles de la Coste, bourgeois, ayant 
charges, et dôpputtez du corps de laditte ville, recognoissant Tex- 
tréme faulte qu'ilz ont commise non scullement en résistant aulx 
justes vollontez du roy, comme ilz ont faict depuis longtemps, au 
lieu de se soubzmeltre et lui ouvrir les portes de sa ville de la Ro- 
chelle ainsy qu'ilz y estoicnl obligez, mais en oullre d'avoir adhéré 
aulx eslrangers qui ont prins les armes contre cest Estât, supplient 
avec toulte humilUté Sa Meûesté de leur pardonner le crime qu'ils 
ont commis en se gouvernant de la sorte, à recepvoir pour satisfac- 
tion d'icelluy, l'obéissance présente, qu'ilz luy désirent rendre, 
luy ouvrant les portes de sa ville qu'ilz remettront actuellement 
entre ses mains pour en disposer ainsy qu'il luy plaira, et leur pres- 
cripre telle faczon de vivre qu'il estimera plus h propos pour Tad ve- 
nir, sans aultre condition que celle qu'il plaira à Sa Msgesté leur 
faire par sa bonté, laquelle ilz implorent avec humillité, la suppliant 
les traitter comme ses subjectz qui vcullent à l'advenir vivre A 
mourir en la plus parfaite obéissance qui ait jamais esté rendue à 
aulcun souverain. 

» Le roy^ ayant esgard à la repentance de ses subjetz, les habitants 
de la Rochelle, et aulx protestations qu'ilz font de vivre à l'advenir 
comme ilz y sont obligez par leur naissance, ce qu'ilz tesmoigne- 
ront, dès après-demain lundy trentième du présent mois, ouvrira 
les portes de laditte ville de la Rochelle à Sa H^geslé pour qu'il luy 
plaise en disposer comme bon luy semblera, a commandé et donné 
charge aulx sieurs de Marillac et du Hallier, mareschaulx de ses 
camps et armées, de leur promettre en son nom ce qui s'ensuit : 

» L Le pardon de leurs faulte et rébellion commises depuis ce 
dernier mouvement, avec toutle seureté de leur vye. 
. » H. L'exercice libre do leur relligion prétendue refformée dans 
la Rochelle. * 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUTBT. 29 

» 111. Qu'ilz seront reslabliz en tous leurs biens meubles et im- 
meubles de quelque nature qu'ilz puissent estro, nonobstant toulles 
condempnalions, dons et confiscations qui se pourroient avoir esté 
failles à cause du crime de rébellion, fors et excepté la jouissance 
des reveriuz de leurs terres , les meubles , bois coupez et debles qui 
auroient esté actuellement et sans ïraudc receuz jusques à présent. 

» IV. Que tous les gens de guerre, subjectz du roy, qui se trou- 
veront maintenant dans la ville de la Rochelle, non bourgeois et 
habitants d*icelle, jouiront des graaces exprimées cy-dessus, et les 
chefs, capitaines et gentilzhommes sortiront de laditte ville Tespée 
au costé, et les soldartz le baston blanc en la main, et de tout sera 
faict estât de leurs noms et surnoms, et feront serment de ne jamais 
porter les armes contre le service de Sa Megesté , sur peine d'estre 
descheuz de la présente graace , et quant aulx capitaines et soldartz 
anglois qui se trouveront en laditte ville, ilz seront conduictz pat 
mer en Angleterre sans qu*il leur soit faict aulcun dosplaisir. 

» V. Seront aussy lesdictz de la Rochelle, tant habitants que gens 
de guerre, deschargez de tous actes d'bostillité générallement quel- 
conque, négociations ès-pays estrangers de tous aullres, sans qu'ilz 
en puissent estre rechargez, fors pour le regard des cas exécrables, 
exceptez par les édictz et coulx qui peuvent concerner la personne 
du roy. 

» VI. Comme semblablement demeurent lesdictz de la Rochelle 
deschargez de fonte de canons, fabricquation de monnoye, saisye et 
prinse de deniers tant royaulx, ecclésiasticques qu'aultres en laditte 
ville, ensemble des levées et contributions ordonnées pour Tentre- 
tenncment des gens de guerre, et contrainctes décernées contre les 
absentz, mesme par démollitions de leurs maisons et tousaultres 
employez aulx choses susdittes en laditte ville. 

» VII. Demeurent pareillement , tant lesdictz habitants que gens 
de guerre, deschargez de tous jugements, sentences et arrestz qui 
pourroient avoir esté donnez contre eulx à Toccasion de leur rébel- 
lion pendant ces mouvements. 

» VIII. Que tous jugements tant civilz que criminelz, donnez 
dans les conseilz tenuz extraordinairement en laditte ville, les juges, 
conseillers ou commissaires qui y auront assisté, n'en pourront 
estre recherchez ny mesme les particuliers au prdQDct desquelz ilz 
auront esté donnez pour ce qui concerne les prises et butins, et sur- 
tout sera imposé silence au procureur-général et à ses substitudz. 

» IX. Que les jugements, amendes, condempnations, suspensions 
et interdictions donnez par les juges pfésidiaulx tant contre le 
maire de laditte ville que ceulx qui l'ont assisté, demeureront 



Digitized by 



Google 



30 BETUE DE L^ANJOU. 

comme nulz et non advenus, comme semblablement les proceddn- 
res failles ensiiile contre aulcuns desdiclz juges demeureront nulles 
sans que aulcun de ceulx qui y ont esié employés de part et d'aullrc 
en puissent eslre recherchez. 

» X. Demeurera aussy le jugement donné pour la mort de Tour- 
vert, à ceulx qui en sont deschargez par lediot jugement, n'en pour- 
ront eslre recherchez. 

» XL Tout le contenu cy-dessus sera ratiffié parles maire, es- 
chevins, pairs, bourgeois et habitants de laditte ville, et laditte ralif- 
flcalion sera apportée dedans demain , à deulx heures après-midy, 
en bonne et authentique forme, après quoy, ii plaira au roi faire 
délivrer aulxdiclz depputtez, lettres de déclarration qui approuvent 
et ratifient ce que dessus. 

» Et lesditles rat ifficat ions estant délivrées, les portes de laditte 
ville seront ouvertes et mises en la possession de ceulx qu'il plaira 
à Sa Majesté ordonner, afin qu>n son entrée en personne quand et 
ainsy qu'il luy plaira, promettant Sa Majesté, par sa bonté, faire ap- 
porter ung tel ordre à rentrée et logement des gens de guerre en 
laditte ville qu'aulcuns habitants d'icelle, femmes et enfants, n*ea 
reçoivent aulcun desplaisir, soit en leurs personnes, soit en leurs 
biens. 

» Faict et arresté au chastcau de la Saussay , le 28* jour d*octobre 
1628, signé : Louis, de Marillàg, Prangzois db Lhospitai, le 
Hâllier, iBBkv Berne, Pierre Viettb, de là Goutte, de la 

COSTE, RiFFÂULT, MOCQUAY. » 

Déclaration du roy. 

« Louis, par la graace de Dieu, roy de France et de Navarre, à 
tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. Les maire, esche- 
vins, pairs, bourgeois et habitants de nostre ville de la Rochelle, 
recognoissant rextréme faulte qu'ilz ont commise non seullemenl 
en résistant à nos justes vollontez comme ilz ont faict depuis long- 
temps, au lieu de se soubzmellre et nous ouvrir les portes de nostre 
dit tu ville ainsy qu'ilz y estoient obligez, mais en oultre avoir 
adhéré aulx est rangers qui ont prins les armes conlre cest Estât, 
nous ayant par leurs depputtez faict très humblement supplier do 
leur pardonner le crime qu'ilz ont commis en se conduisant de la 
sorte, et de recepvoir pour satisfaction d'icelluy Tobéissance présente 
qu'ilz nous désirent rendre, nous ouvrant les portes de nostre dille 
ville, qui la remettent actuellement enlre nos mains pour en dispo- 
ser selon nostre plaisir et vollonté, et leur prescripre telle faczon de 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUTET. 3! 

vivre que nous estimerons pour Tadvenir, sans aultre condition que 
celle qui nous plaira leur accorder par nostre bonté, laquelle ilz 
implorent avec humillilé, nous suppliant de les Iraicter comme nos 
subjectz qui veullent à Tadvenir vivre et mourir en la plus parfaite 
obéissance qui ait esté rendue à aulcun souverain ; nous, ayant os- 
gard à la repentance de nos subjectz, habitants de nostre ville de la 
Rochelle, et aulx protestations qu'ilz ont faictes de vivre à Fadvenir 
comme ilz sont obligez par leur naissance, ce qu'ilz tesmoigneront 
dès demain, nous ouvrant les portes de nostre ditte ville pour en 
disposer ainsy comme bon nous semblera ; avons donné charge à 
nos chers et bien amez les sieurs de Marillac et du Hallier, mares- 
cbaulx do nos camps et armées, de leur promettre en nostre nom 
les articles cy-atlachez soubz le contre-scel de nostre chancellerie, 
lesquelz ayant esté acceptez par lesdiclz deppultez en vertu du pou- 
voir spécial et authentique à eulx donné, nous avons, lesdiclz ar- 
ticles cy comme dict est attachez et lout le contenu en iceulx, agréé, 
ratifflé et approuvé, agréons, ratifBons et approuvons par ces pré- 
sentes signées de nostre main, promettant en foy et parolle de roy 
de les garder et observer et en faire jouir inviolablement lesdictz 
habitants sans y contrevenir ny souffrir y estre contrevenu en auK- 
cune manière, car tel est nostre plaisir. En tesmoing de quoy, nous 
avons faict mettre nostre scel à cesditles présentes. Donné au^camp, 
davant la Rochelle, le 29' d'octobre, Tan de graacc 1628, et de nostre 
règne le 18«, signé : Louis, et sur le reply , par le roy, Phblippbaux », 
et scellées du grand scel de cire jaulne. 

La riduclion de la Rochelle, avec rentrée victorieuse du roy, le sermon 
du pire Souffrant de la compaignée de Jésus, ensemble V ordre de la 
cellèbre procession qui fusl faicte par toutte la ville, les rues tapissées. 
Sa Majesté y assistant, le vendredy 3« novembre 1628^ le roy estant 
entré en la ville de la RocheUe. 

Lorsque les Rochellois ont esté hors d*espérance de pouvoir avoir 
aulcun secours par la mer et par la terre, après qu'ilz ont eu mangé 
touttes leurs provisions, après qu'ilz ont aussy mangé tous leurs 
chevaulx, vaches, chèvres et lait qu'ilz avoient pour la nourriture 
de leurs petits enfants, après qu'ilz ont eu mangé tous leurs chiens, 
chatz, ratz et souris, et encorre qu'ilz ont eu mangé touttes leurs 
peaulx de bœufs, de cheval et touttes aultres sortes d^animaulx, dont 
ilz avoient bonne quantité, tant couroyées et prestes à mettre en 
œuvre que crues, desquelz ilz faisoient des gelées avec du sucre et 
ks mangeoient avec un grand mesnaigeraent, et après qu'ilz ont eu 



Digitized by 



Google 



32 RETUB DB L'ANJOU. 

achevé de manger loiitles les herbes et racines tant bonnes que 
mauvaises, autant de lyraaçons qu'ilz en ont peu attraper, fouîtes 
leurs vieilles bottes, soulliers, vieulx et neufs, davantaulx de cuir, 
gands, ceintures et pendants d'cspées, pochettes, aiguillettes, par* 
chemins et pappiers, dont ilc faisoient quelques bouillies avec ung 
peu de sucre; bref, après qu'ilz n'ont peu trouver d'aultre moyen 
pour résister et persister en leur révolte obstinée et diabolicque, les 
plus riches et mieulx approvisionnez ayant grandement esté trom- 
pez, car voyant le secours anglois par dessus les murailles, qui fai- 
soit monstre d'une grande et puissante armée navalle au nombre de 
cent-soixante à cent-quatre^ vingt vaisseaulx, ilz crurent infaillible- 
ment que cela passeroit en dépit de l'armée du roy et de la digue, 
et sur ceste croyance ilz vendoient aulx plus nécessiteux ce qu'ilz 
avoient de reste de leurs provisious, moyennant grandes sommes de 
deniers, en sorte qu'ilz se trouvèrent en moins de trois sepmaioes 
tous en pareille nécessité; mais à la fin, voyant que l'Ânglois ne 
pouvoit avancer et qu'il perdoit temps, peines, et leurs grandes 
remberges eslôient bien pour passer dessus les ondes les plus fu- 
rieuses, mais non pas par dessus les murailles, comme la digue, et 
après encorre qu'ilz ont veu que la mort les vendangeoit à milliers, 
car il est très vray que depuis cinq ou six mois il est mort dans 
ceste misérable ville plus de dix-sept mille personnes, et spéciale- 
ment pendant le dernier mois, il en est mort plus de dix raille de 
mal, faim et de touttes ces choses; la veritté en a par eulx esté re- 
cogneue, et l'ont communément et publicquement dict et confessé, 
avec plusieurs aultres choses cy-après déciarrées qui seroient malai- 
sées à croire sy d'aultres personnes qui eulx-mémes les avoient 
rapportées et sy on ne avoit touché du doigt et de la prunelle; il n'y 
a poinct de reste quatre cents familles dans la ville et encorre la 
plupart sont fort escornées. 

En effect, après qu'ilz n'ont peu fournir à enterrer leurs mortz, 
ne se trouvant plus de personnes assez robustes pour faire leurs 
fossez ny pour les porter, ilz les traisnoient avec des cordes jusques 
aulx cymetières ou jusques aulx lieux les plus escartez, où ilz les 
laissoient achever de sécher, et aulcuns se voyant mourir, se trais- 
noient eulx-mesmcsà toutte peine jusques au cymctière, et là se 
couchant y mouroient, espérant qu'ung jour ilz seroient couverlz de 
terre. 

Nonobstant touttes ces choses sy horribles, H y avoit encorre dés 
ministres sy obstinez qu'ilz preschoient sy opiniastrement contre 
ceulx qui parloient d'avoir recours à la miséricorde du roy, ce qu'ilz 
ne purent pourtant cmpescher, car ce reste de peuple mutiné print 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVBT. 33 

résollntion d'envojer des dapputfez ?ers Sa Mtqcsté , de la patience 
de laquelle et de sa grande bonté ilz avoient tant de fois abusé. 
Donc, le rendredy vingt-septième jour d'octobre 1628, ilz envoyé* 
rent trente-six des principaulx pour depputtez , ot lesquelz furent 
premièrement trouver Monseigneur le cardinal de Richelieu qui 
estoit à la Saussaye, à deulx petites lieues de la Rochelle, et luy 
présentèrent le cahier contenant les demandes qu'ilz désiraient faire 
à Sa M^esté, ce que mondict seigneur le cardinal refusa de veoir et 
n'a voulln anlcunement entendre, mais leur donna par grande cha- 
rité ung advis qui esloit de demander trois choses à Sa Migesté, 
assavoir : la vye, leurs biens ot Texercice de leur relligion. Pour la 
vye, si Sa Hsyesté leur donnoit, ce seroit par sa bonté et clémence 
en leur faisant miséricorde. Pour leurs biens, que ce seroit par une 
libéralité royalle d'aultant que leurs diclz biens appartiennent à Sa 
Majesté comme roy et comme victorieux, et pour Texercice de leur 
relligion, s*il leur accordoit, ce seroit par maxime d'Estat ot contre 
sa conscience. Et oultre, ledict seigneur cardinal leur représenta 
les grands crimes qu'ilz avoient commis par leur opiniastreté et 
comme ilz estoient cause dé la mort de tant de milliers de person- 
nes dedans la ville, et d'aultres grands maulx qui sont survenuz par 
tout le pays, ce qui ayant attentivement esté entendu et considéré 
par lesdiclz depputtez, ilz resserrèrent leur cahier, et se résolurent 
de demander au roy les choses que ledict sieur cardinal leur avoit 
conseillé, ce qui fut faîct, et dès-lors Sa Majesté ayant apprins la 
grande nécessité qui estoit dans cesle ville ingralle et désobéissante, 
commanda qu'il fust promplement envoyé six mille pains de 
munition. 

Et le sabmedy vingt-huiclième, on flst entrer dans la ville grande 
quantité de pionniers pour nettoyer les rues, à quoy ilz furent fort 
cmpeschez tout le jour et le dimanche ensuivant; ilz y trouvèrent 
grande quantité de morts par touttes les rues, carrefours et cymetiè- 
res, lesquelz ilz enterrèrent en la sorte que le temps leur put per- 
mettre, vray est que pour une sy grande quantité de moriz, les 
lieux où ilz gisoicnt n'en estoient plus infectz, car ilz ne sentoient 
anlcunement d'aultant qu'ilz estoient tous secs et mdrtz à faulte de 
n'avoir mangé. 

Le lundy trentième, toutte l'armée du roy, tant la cavallerye que 
l'infanterye, se trouva au fort de Beaulieu gardé par M. de la Ber- 
gerie, les fortz et la digue suffisamment munis pour leur garde, et 
incontinent le roy présent en Qst entrer dans la ligne de communie- 
qualion douze compaignées de gens de pied, sçavoir : quatre du 
régiment des gardes, quatre des Suisses et quatre des aullres régi- 

3 



Digitized by 



Google 



34 REVUE DE E'AUJOU. 

menls, avec deulx cotnpaignées de cavallerye, pendant quoy, eii 
mesure que deulx s'y approchoient pour entrer par la porte de 
Cogne, sortoient, par la porte Saincl-Nicolias , ceulx qui s*estoient 
révoltez et retirez dans la ville, sçavoir : les gentilzhommes avec 
Tespée et les aultres avec le baston blanc en la main. On leur donna 
leur chemin vers Sainct-Jeh'an-d'Angely. 

Le roy ayant demandé à Ms^ le mareschal Bassompierre sy le 
tout estoit entré dans la ville, à luy fust respondu que cela estoît 
falct. Sadille Majesté reprint le chemin vers La Leu pour y prendre 
son disner et y passa le reste de la journée (1). 

Ce mesme jour, H^^ le cardinal y entra, et fust descendu à Saincle- 
Marguerite, auquel lieu fust trouvé ung bon magasin de guerre, et 
entr^autre y avoit cinq barriques pleines de douzains de leur nou* 
velle fabricque. Le maire de la Rochelle, escorté de six archers, 
s*est présenté pour salluer ledict seigneur cardinal, mais on luy fist 
commandement de congédier ses diciz archers, car il u'eatoit plus 
maire. 

Entrée du roy en la viUe de la Rocheile. 



Le mercredy premier jour de novembre i628, le roy entra victo- 
rieux dans la ville de la Rochelle, et, estant à la porte de Cogne, 
MM. de la justice se présentèrent davant Sa Majesté au nombre de 
quinze ou seize, mais sans avancer, leur estant deffendu de ce faire, 
ains seuUement estant de genoux dans la fange, crioicnt le plus 
hault qu'ilz purent d'une voix tremblante et par trois fois : Vive le 
roy qui nous a faiet grâce, et tout incontinent s'esleva ung Vive le 
roy général qui dura jusques à Saincle-Marguerite (2). 

Sa Msgesté entra dans Téglise de Saincte-Marguerite, où elle fust 
reçeue par M»' Tarchevesque de Bordeaulx, reveslu de ses habilz 

(1) Icy est à remarquer que les compaignées entrant en la Tïlle, la plupart 
avoient lear pain de munition attaché i leur bandolliére ou à leur ceinture, ce que 
voyant le peuple de la Rochelle, la plupart ne purent 8*empescher de se jeter dessus 
pour en avoir ou de force ou d'amitié, chose vraiment pitoyable à veoi^'Ct ces 
braves soldartz ne mettaient pas grande peine à les empescher, tant la pilié avoit 
trouvé de place en leur coîur, à Timitation de leur roy très bon et miséricordieux. 

(2) En cest endroict est à remarcquer de grands effectz de la bonté et misé- 
ricorde de nostre roy, car ayant rencontré en ung carfour une trouppe de femmes 
s*arrestant pour le regarder et contempler avec une grande compassion , une de 
ces femmes disoit tout haut : c Ah! le bon roy qui nous a faict mraéricorde. » Une 
aultrc disoit : « Ce grand roy n'entreprend rien qn*il n'en vienne heureusement à 



Digitized by 



Google 



JOraMAL I» LODVBT. 85 

archiépiscopaux, et qni flst une harangue à Sa Hijostë, qui fust 
conduilte eu son siège qui luy fusl préparé davant le grand autel, et 
Hsr le cardinal an-dessoabz; et lors mondict rarchcresque ooni'<- 
raença le Te Dmm où Sa H^iesté rendit tesmoigoage d'une grande 
dévotion, chantant elle-même depuis le commcnceroont jusques à 
la fin, faisant paroistro qu'elle donnoit à Dieuune grande gloire pour 
une sy grande victoire. A la an, mondlot seigneur rarchoveaqne 
donna sa bénédiction. Après cela, le P. SouiSrant, de la corapeigûée 
de Jésus, monsla en chaire et flst une petite exhortation en ceste 
sorte. 

Exhortation faille par U P. Souffrant. 



« Sire, le pèlerin qui a dessein de faire un long voyaige, y 
pense souvente fois, puis Tentreprend, et finalement il persévère 
jiisqucs k ce qu'il en soit venu jusqnes au but et au terme. C'est 
ainsy qu'ont faict tous les sainclz en la conquête du ciel que la 
saincte Eglise nous représente aujourd'huy. Hz ont pensé attentive- 
ment en mettant toultes dinkultez en arrière, ont entreprins le 
chemin, les ungs par le martyre, les aultres par la pénitence» les 
auUres par une entière abnégation et persévérance. Hz y sont par- 
venuz, et maintenant sont couronnez de gloire et d'immortalité. 
C'est ainsy, Sire, qu'a faict Vostre Majesté en l'acquisition de ceslo 
ville qui a la gloire de vous posséder à présent. Vous y avez pensé 
plusieurs fois et repensé, ce qui a dcsrobé bien souvent à vos yeux 
le sommeil; mais après avoir meurement et Voyallement considéré, 
les obstacles qui s'y rencontroicnt levez, hardiment entreprins, 
méprisé touttes les diffîcullez, puis votre persévérance, tant de jours 
et de nuiclz redoublez vous l'ont mise entre les mains. C'est ainsy 
que flst ce grand David, le patron et modelle de tous les roys, lequel, 
voyant la désobéissance des Philistins ènnemys de Dieu et de son 

bonne fio. * Une aulire dssoit .* < Av98y c'est Dieu qui coiuluict touttes ses enlra->- 
prinses. ji « Il fault bien ^'aiosy soit, disoit use axAite, • Sa M<ge$té passant oultre^ 
rencontra une aultre trouppe de femmes sèches et arides au possible, Sa Majesté 
commanda qu'on leur donnast du pain. Comment ! le roy commande qu'on donne du 
pain à ceulx qui ont méntté qu'on les passe au fil de Fespëe et par touttes les ri- 
gueurs de la guerre, qu'on souttaige aeo pkis grands ennemys qui sont cause de tant 
de troubles dans son royaulme? Certes, c'est estre bon tout à faict qu^en une telle 
saison et en tel lieu , au lieu de monstrer des effets d'une juste colîère , faire pa- 
roistre une sy grande miséricorde, car les femmes de ceste ville ont esté autant ou 
plos obstinées et endiablées que leurs mariz mesmes. 



Digitized by 



Google 



36 EEVUB DE L*ANJOU. 

Estât, se résolut de les humilier, disant au pseaume 17 : Persequar 
inimicos meos, et comprehmdam illos, ei non convertar domc de^eianL 
Je persécuteray mes ennemys, je les prendray et comprimeray, et 
ne convertiray poinct jusques à ce qu^ilz défaillent et soient sans 
force et vertu. 

9 C'est, Sire, où vous avez réduict ceste ville : c'est la défaillance 
et extrême nécessité qui les a jettez entre vos braz comme à ung 
asyle très assuré de miséricorde, vertu insigne en vous et en laquelle 
vous surpassez tous les roys de la terre. 

» Ah ! paouvre peuple rochellois , pourquoy vas-tu chercher Teea 
troublée et boueuse de la terre d'Egypte? Je dis ces pallus et eaux 
puantes d'Angleterre, en mesprisant les très claires eaux que tu as 
chez toy et que lu peux facilement posséder. Ta malice et Ion aver- 
sion te remord maintenant, et te reprendra au jugement que fera 
le grand Roy des roys non seullement de la terre, mais encore de 
tous les habitants d'icelle. Tu voullois vivre sans roy et avois secoué 
le joug de son obéissance, mais il le faull en avoir ung, et sy lu le 
désires équitable et juste, il se nomme Louis-le-Juste. Sy tu aimes 
la doulceur et la clémence, il te la faict paroislre aujourd'huy. Si 
les biens et les richesses, il le laisse la libre jouissance de ceulx que 
tu possèdes, qui sont à luy comme roy et comme vaincqueur. C'est 
ung roy doux el bénin qui t'est venu cejourd'huy visiter, duquel le 
cœur est entre les mains de Dieu, et qui le cooduicl par la main de 
sa loutte puissance, en l'exéculion de ses sainctes et royalles enlre- 
prinses. Rends-lui le tribut, la gloire et l'honneiir que tu luy doibs, 
ne résiste plus i\ sa puissance, il obéit à Tordoniiance de Dieu. 

» Sire, que Voslre Majesté recognoisse que sa victoire vient de 
Dieu , et non de vos armes ny de voslre conseil , cl cependant, pen- 
dant que vous jonchez voslre chef de couronnes mortelles de ce 
monde, espérez à rimmortallité et à la gloire éternelle où puissiez 
vivre sans fin aux siècles des siècles. Amen. » 

La prédication faicle, le roy s'en retourna à la Leu où demeura 
jusques au lendemain suivant qu'il revint en la ville, el le troisième 
novembre alla de son logis, à pied, à Saincle-Margueritle où tout le 
clergé et la noblesse attendoient Sa Majesté pour faire une procession 
généralle par toutle la ville. 

L'ordre de la procession. 

Toultes les rues esloient tapissées ou de tapisseryes ou des aultres 
choses les plus précieuses des habitants, et y ayoit iODgtumps que 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYET. 37 

ceste paouvre ville n*avoit esté si brave. La procession commença 
à sortir deSaincte-Margueriteàhuictheuresdu malin. Premièrement 
marchoienl : 

Douze pères de la Charité. 

Dix-sept pères capussins. 

Douze pères récolletz. 

Dix pères mynimes. 

Vingt pètes cordelîers. 

Quatre pères jacobins. 

Huict pères augustins. 

Six pères carmes. 

Quatre pènres feuillants. 

Douze pères de TOratoire, avec le surpeliz et bonnet carré. 

Quatre chanoynes avec le surpeliz et Taumusse. 

Et après esioit porté le Sainci-Sacrement par Hc rarchovosquo 
de Bordeaulx assisté de doulx abbez. Le poésie estolt porté par 
MMs^> les duc d'Angoulesme et son fllz , et MMc'* les marescbaulx de 
Bassompierre et de Schomberg. 

Après cbeminoit le roy, et à son costé M^^ le cardinal de Richelieu. 

Après march(Ment les évesques, les seigneurs et toutte la noblesse 
qui s'y trouva en grand nombre. 

Sa Majesté et tous les cy--dessus nommez, tant le clergé que aui- 
très, avoient en leurs mains ung cierge de cire blanche allumé. 

•Les Suisses en armes marchoient aulx deulx costez du roy. Il y 
avoit une telle quantité de peuple à ceste cellèbre procession et avec 
sy grande réjouissance et dévotion que c'estoit merveille. 

Sur les onze heures , la procession ftist achevée , et estant de re- 
tour dans réglise de Saincte-Marguerite, mondict seigneur l'arche- 
vesque y cellébra la saincte messe. 

On a seu par la bouche de plusieurs Rochellois et des aultres qui 
s'estoient retirez avec enlx, que le boisseau de bled avoit esté vendu 
jusques à cent pistolles. 

Deulx mesures de bled, deulx cents livres. 

Le quartier d'une vache, mille livres. 

Le petit biscuit qui communément ne se vendoit que douze 
deniers, a esté vendu vingt livres. 

La livre de chair de cheval, quarante-cinq livres. 

Un chat, quatorze escuz d*or. 

Un rat, six escuz, et 

La teste d*ung chien, une pistolle. 



Digitized by 



Google 



3B AEYUE DE CàUSOV. 



Aulire déclaration du roy sur la réduction de la ville de la Rocheile en 
son obéissance, contenant tordre et poUice que Sa Majesté veult y 
establir. 

« Louys, par la graace de Dieu , roy de France et de Navarre, à 
tous présents et advenir, salut. Les grandes guem^ qui d^uis tant 
d'années ont affligé cest Estât, ayant eu leur principal fondement 
et appuy sur les fréquentes rébellions des habitants do nostre ville 
de la Rochelle, nous avons estimé que nous ne pouvions donner à 
nos subjectz aulcun repos assuré ny les délivrer des grandes foulles 
et oppressions qu'ilz souffrent depuis sy longtemps sinon on retran- 
chant les sources du mal et rangeant laditte ville et soS' habitants 
soubz nostre obéissance en telle sorle que les troubles qui procé- 
doient d'eutx, n'eussent plus moyen de renaistre, à quoy nous es- 
tant résolu en Tespérance de la faveur divine, nécessaire à une sy 
haultc, sy royalle et sy chrétienne entreprinse, nouB en avons 
éprouvé le secours sy efficace qu après un long siège de quinze mois 
entiers, les travaux et fatigues que nous y avons souffertz, les 
hasards de nostre personne en plusieurs occasions, les injures et 
incommoditez des hyvers et des estez, après avoir deffaict ou rendu 
inutilles trois armées des Anglois appelez par lesdiclz babilants, 
nous avons» avec le conseil, singulière prudence, vigilance et labo- 
rieux service de nostre très cher et bien amé cousin le cardinal de 
Richelieu, réduict enfin lesdictz habitants à se Jettera nos piedz, 
implorer nostre miséricorde et s'offrir à nous et laditte ville pour en 
disposer ainsy que bon nous semblera^ ce que nous avons recau 
avec le tesmoignage do l'amour paternel que nous portons à toua 
nos subjectz» et après avoir remis laditte ville on nostre obéissance 
actuelle , rendu publicquement graaces à nostre bon Dieu , auteur 
principal de cest heureux succès, et restably la religion catbolicque, 
apostolicque et rommaine en laditte ville, nous avons estimé debvoir 
avant touUes choses en régler Testai et Tordre de sa conduitte et 
gouvernement à Tadvenir. 

» I. A ces causes, sçavoir faisons qu'après avoir mis ceste affaire 
en délibération en nostre conseil, de Tadvis d'icelluy et de nostre 
graace spécialle, pleine puissance et auctoritté royalle, nous avons 
dict, statué et ordonné, et par ces présentes signées de nous, sta- 
tuons et ordonnons : 

» II. Que Tcxercice libre et publicq de la relligion catholicque, 
apostolicque et rommayne sera eslably en laditte ville, au pays 



Digitized by 



Google 



jotohal bb loutbt. S9 

d'Aulnix et en tout le gouTornement sans aulcun trouble ou empes- 
chement. 

» ni. Que toultcs les ^Uses ruisné^ et démollies, tant en laditte 
ville qu'audict pays et gouvernement, seront restablies et réédifflées 
et rendues à qui il appartiendra, avec les cymetières, maisons et 
appartenances. Et après qtt*il nous aura esté remonstré qu'il y auroit 
plus de commodité pour nos subjectz de réduire les cinq paroisses 
de la ville à trois, assçavoir Notre-Dame- de-Cogne, Sainct-Barthé- 
lemy et Sainct-Saulveur, et remettre les paroissiens de Sainci-Jehan- 
de-Perot à la paroi:$se de Saioct-Barthélemy, et ceulx de Sainct- 
Nicollas à la paroisse de Sainct-Saulveur, les habitants catholioques 
se rangeront ès-dittes trois paroisses lorsqu'elles seront en estât de 
les recepvoir, avec le consentement de Tévesque diocésain et les 
eipéditions nécessaires pour Tunion d'icelles. 

» IV. Et d'aultant que lesdittes cures sont pour la plupart réduit- 
tes à sy grande paouvreté que les curez n'ayant moyen de vivre et 
de s'entretenir en la décence convenable, les paroisses sont desti- 
tuées de pasteurs et nostre peuple abandonné et privé de sa nourri- 
ture plus nécessaire, nous voulions et ordonnons que sur le revenu 
appartenant cy-davant à l'hostel de laditte ville, il soit pris telle 
somme qu'il conviendra pour suppléer à chascun des curez de la- 
ditte ville jusques à trois cents livres en tout, et ceulx de dehors 
jusques à deulx cent quarante livres, chascun à la charge de résider 
actuellement et continuellement sur ledict trouppeau, à peine de 
privation de laditte augmentation du revenu pour aulcun» de tant 
qu'ilz manqueront à laditte résidence, lesquelz deniers revenant 
bons pour le deffault de résidence, nous affectons à l'hospital de la- 
ditte ville. Exhortons les évesques et coUateurs de mettre ès-dittes 
cures des personnes de bonne vye, suffisante doctrine et capacité 
requise, n'entendant que laditte augmentation de revenu soit don- 
née qu'à ceulx de la probité et capacité desquelz nous aurons le tes- 
moignaige qu'il appartient, et ce jusques à temps que le procès, 
concernant les dixmes de la banlieue et résignation de la transaction 
passée pour raison, soit terminé, ce qui estant faict au protlict des- 
dictz curez, nous ferons remettre à nostre dommayne ce que nous 
leur avons attribué ou ce qui exceddoit la somme dont nous enten- 
dons qu'ilz jouissent. ^ 

» V. Que tous les ecclésiasticques serout remis en la possession 
et jouissance libre et par effect de tous leurs biens meubles et im- 
meubles, sans touttefois pouvoir faire aulcune recherche ou demande 
du passé pour ce qui aura esté pris ou consommé, fors ce qui se 
trouvera en nature, ce que pareillement nous voulions estre observé 



Digitized by 



Google 



40 ABVUB DE L*Arrjou. 

pour ceulx de ladilto relligion prétendue reSbrmée qui sont demeurez 
en nostre service. 

» VI, Que les hospitaulx de ladiUe ville seront réintégrez en la 
possession de tous les biens, rentes et revenuz, droictz, noms, rai- 
sons et actions à eulx appartenant, sans que ceulx qui les ont usur- 
pez ou les tiennent, se puissent prévalloir d'auleun laps de temps 
ou possession. 

» Vn. Que rhospital de Sainet-Barlhélemy, servant à présent 
aulx hommes et aulx femmes, sera séparé en deulx par une bonne 
et forte muraille, excluant toutte communlcquation, laquelle sera 
construite au lieu qui sera trouvé plus commode par les expertz et 
gens à ce cognoissant, et qu*en la part qui sera jugée plus convena- 
ble pour les hommes, seront establiz les Frères de la Charité, du 
consentement dudict sieur évesque, pour assister et servir les per- 
sonnes qui leur seront portées et conduittes selon Tinstitutioti de 
leur ordre, et la part du revenu qui sera jugée devoir estre affectée 
audict hospital des hommes, sera maniée et administrée par deulx 
bons principaulx habitants de ladilte ville, et ung recepveur rendra 
compte selon les règlements pour ce portez par nos ordonnances. 
Et en Taultre part dudict hospital, destinée pour les femmes, seront, 
avec ledict consentement, mises et establies les rellîgieuses hospi- 
tallières tirées de celles qui sont establies en nostre ville de Paris, 
pour avoir soin des femmes et filles mallades, et jouir de la portion 
dudict revenu, qui leur sera affectée selon les constitutions et rè- 
glements qui leur ont esté donnez par leur establissement en nostre 
ditte ville de Paris. Enjoignons aulx ungs et aulx aultres de recep- 
voir audict hospital tous les mallades atteintz de malladye que Ton 
a accoustumé de traicter aulx hospitaulx ordinaires de nostre 
royaulme, sans distinction de relligion, et les traicter tous avec tant 
de soin , de doulceur et de charité qu'ilz en reçoivent contentement 
et consolation, et afin que ledict hospital puisse plus commodément 
porter la despense nécessaire , nous avons à icelluy uny et unissons 
rhospital de Sainct-Ladre et tous les biens et droictz à luy apparte- 
nant, à la charge néanlmoings de satisfaire aulx charges qui estoient 
sur icelluy pour les lépreux du pays de son étendue. 

» VIII. Qu'il soit érigé une croix en la place ditte du chasteau, 
au piédestal de laquelle sera inscript en sommaire la réduction de 
laditle ville, et que tous les ans, au premier jour de novembre, il 
sera faict en laditte ville une procession généralle et solennelle en 
mémoire de la réduction d'icelle en nostre obéissance et pour en 
rendre graaces à Dieu par l'ordre dudict sieur évesque. 

» IX. Et voulant en la mémoire de plusieurs de nos bons servi- 



Digitized by 



Google 



JOUBKAL DB LOUVHT. 41 

leurs, déceddez pour nostre service, conserver le oymelière béoy au 
terroir do Coreille auquel ilz ont esté inhumez et la chapelle en la- 
quelle les relligieulx mynimes de Sainct-Françots-de*Paule ont cel- 
Idbré continuellement le service divin, administré et mis en terre 
lesdictz gens de guerre, auquel exercice mesme plusieurs d'entr'eulx 
ont aussy floy leurs jours, nous voulions et ordonnons que ledict 
cymetière sera conservé cy-après en laditte nature sans qu*il puisse 
ostre à jamais pro&né, et qu'en ce lieu soit construit ung couvent 
de relligieulx dudict ordre des mynimes, et pour cest effect achepte 
huict arpents de terre au mesme endroict, et qu'à la porte prinei- 
palle de Téglise dudict couvent soit gravé sur deulx tables de cuivre, 
aulx deulx costez de laditte porte, ung sommaire récit de Touvraigc 
de la digue construicte au travers du port de laditte ville, et de 
nostre armée navalle, à laquelle, en nous servant, la plupart de nos 
serviteurs, inhumez audict cymetière, ont iiny leurs jours. 

» X. Remettons, pardonnons et absolvons aulxdictz habitants le 
crime de leur rébellion commis» depuis ce dernier mouvement, et 
leur donnons et promettons touttc seureté pour leur vye, defiEendant 
toutto recherche qui pourroit estre faicte contre eulx pour raison de 
laditte rébelUon, vouUant qu'ilz aient Texercicc libre de la relligion 
prétendue rcfiformée dans laditte ville, au lieu qu'il sera par nous 
ordonné pour eulx, ayant relevé et réservé le bastiment cy-davant 
servant audict usaige en la place du chasteau, pour estre ledict bas- 
timent applicqué à une église cathédralle et servir à ung évesque, 
chanoynes et aultrcs personnes nécessaires à une église de ceste na- 
ture , que nous ferons prier Nostre-Sainct-Père le Pappe de voulloir 
ériger en laditte ville ou y transférer le siège de celle des environs 
qui se trouvera plus commode. 

» XI. Que lesdictz habitants, estant en ladite ville lors de laditte 
réduction, seront restabliz en leurs biens meubles et immeubles de 
quelque nature qu'ilz puissent estre, nonobstant touttes condemp- 
nations, dons et confiscations qui en pourroient avoir esté faictz à 
cause dudict crime de rébellion, fors et excepté la jouissance du 
revenu de leurs terres, les meubles, bois couppez et dettes qui ont 
esté receues jusques à présent, actuellement et sans fraude. 

» XII. Que les gens de guerre, nos subjelz, non bourgeois ny ha- 
bitants de laditte ville, qui se sont trouvez en icelle lors de laditte 
réduction, jouiront des graaces cy-dessus exprimées, suivant Testât 
que nous avons faict faire de leurs noms et surnoms, à la charge de 
ne poincl porter les armes contre nostre service à peine de privation 
de nostre présente graace. 

9 XIII. Deschargeons lesdictz de la Rochelle, tant habitants que 



Digitized by 



Google 



42 RBVUE DB L'âMJOU. 

gons do guerre estant en icelle lors de ladiUe rédaction , de tous 
actes d'hostilliié, générallement quelconques, négociations ès-pays 
eslrangers et de tous aultres sans qu'ilz en puissent estre recherchez, 
fors pour les cas exécrables, exceptez par les édictz, et ceulx qui 
peuvent conoerner noslro personne; deschargeons pareillement les- 
diclz de la Rochelle des fontes de canon, fabricquation de nionnoye, 
saisye et prinse de deniers, tant ecclésiasticques que royaulx et aul- 
tres en ladittc ville, ensemble des levées et contributions ordonnées 
pour rentretennemcnt des gens de guerre et contrainctes décernées 
contre les absentz, mesme par desmoUitions de leurs maisons et 
tous aultres employez aulx choses susdittes en laditto ville, demeu- 
reront aussy lesdictz habitants et gens de guerre deschargez de tous 
jugements, sentences et arrestz qui pourroient avoir esté donnez 
contr*eulx à Toccasion de leur rébellion pendant ces mouvements. 
Les juges, conseillers et commissaires qui auroient assisté aulx con- 
seils tenuz extraordinairemcnt en ladilte ville , ne pourront esU'e 
recherchez de tous les jugements civilz et crirainelz donnez en 
iceulx ny mesme les particulliers au profflct desquelz lesdictz juge- 
ments auront esté donnez pour ce qui concerne les priuses et bu- 
tins, et surtout imposons silence perpétuel à nos procureurs-géné- 
raulx et leurs substitudz, les jugements, amendes, condemnations, 
suspentions et interdictions donnéez par les juges présidiaulx de 
laditte ville tant contre celuy qui portoit lors quallité de maire en 
laditte ville que ceulx qui Tout assisté, demeureront comme nulz et 
non advenuz, comme semblablement les proceddures falotes ensuite 
contre aulcuns desdictz juges, demeureront nulles sans qu'aulcun 
de ceulx qui y ont esté employez de part et d'aultre en puissent estre 
recherchez non plus que ceulx qui ont esté deschargez de la mort 
du nommé Tournert par le jugement donné pour raison de laditte 
mort, lequel jugement nous voulions demeurer sans avoir lieu. 

» XIV. Avons esteinct et abolly, esteignons et abolissons à per- 
pétuité la mayrie, eschevinaiges , corps et commuuaulté de ville, 
ordre des pairs et celuy des bourgeois, sans qu'à Tadvenir il puisse 
en avoir aulcun usaige en laditte ville ny qu'il puisse estre faict 
aulcun restablissement, à peine contre ceulx qui le poursuivront et 
en feront justice, d'estre privez comme crimineizde lôze-Hs^esté; 
voulons et ordonnons que la cloche, qui servait cy-davant à convoc- 
quer lesdittes assemblées de ville, {soit ostée et fondue. 

» XV. Abrogeons, révocquons et adnuUons tous les droictz et 
privilléges, franchises et exemptions attribuez cy-davant à laditte 
ville, corps, communaulté et officiers d'iceiie, maire, eschevins, 
pairs et aultres, sans préjudice toutefois des droictz acquis par ceulx 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 43 

qui ont cy-davaat exercé Idsdiiles charges jusques an jour que la- 
dille ville s^esi déclarrée rebelle contre noslre service en ces der- 
niers raouvetoenis de la descente des Angiois en Fisle de Ré, avons 
réuni et réunissons à nostre dommaine Tbostel commun de laditte 
ville et tous les auitres baslimenls, magasins et lieulx à luy appar- 
tenant, ensemble tous les biens, droictz, meubles et immeubles, 
rentes, rebdevances, revenuz et tous auitres biens quelconques tant 
en laditte ville que hors icelle, ensemble toutte la justice et pollice 
appartenants et attribuez à rhostel et communaulté de laditte ville 
pour demeurer à perpétuité inséparablement unis à nostre dict dom- 
noayne, estre régis et gouvernez, receuz et employez par nos offi- 
ciers, chascun en son esgard, nonobstant tous dons qui pourroient 
en avoir esté oblenuz de nous, lesquelz nous avons révocqué et ré- 
voG(!|uons par ces présentes , et pour le regard des droictz que ledict 
bosteI*de-viIle preooit sur la marine et office qu*il exerçoit. Pour 
raison de ce, nous les avons réunis en la charge du grand-nraistro 
chef et sur-intendant général de la navigation et commerce de 
France, pour estre levez et exercez par les officiers de la marine, 
ainsi qu'ils estoient par ceulx qui estoient commis par laditte ville. 

» XVI. Voulons et ordonnons que les murs, rempartz, bastions et 
auitres fortifflcations de laditte ville, fors les tours de Sainct-Nicol- 
las, de la Chayne et de la Lanterne et les murs vers la mer, depuis 
Sainct-Nicollas jusques à laditte tour de la Lanterne, seront razez 
raz pied, raz de terre et les fondements arrachez, les fossez comblez, 
en sorte que de tous costoz Taccèz et entrée de laditte ville soit libre 
et facille, que la charrue y pui^e passer comme sur les terres de 
labour, et que jamais elles ne puissent estre restablyes , non pas 
mesme par simples murailles, comme do closlure et jardrins ou 
continuation des murailles des maisons 6t héritaîges adjacents ny 
aultrement, déclarons criminelz de lèze^majeste tous ceulx qui in- 
tenteront quelque chose au préjudice du présent article ou qui ose- 
ront nous presser et importuner pour obtenir quelque chose au 
contraire du contenu en iceliuy. 

» XVIL Avons réuni et réunissons au siège de sénéchal toutte la 
justice et palais appartenant cy-davant audict hostel-de^ville, pour 
estre laditte pollice exercée par deulx officiers dudict siège, avec 
quatre bourgeois, lesquelz nous nommerons par chascun an, et 
quatre commissaires qui seront par nous créez, au lieu de quatre 
procureurs de pollice qui estoient cy-davant esleuz en laditte ville , 
nous réservant au surplus de faire tel règlement pour la pollice de 
laditte ville que selon Testât d'icelle, et les advis de nos officiers et 
auitres, nous verrons estre à faire. 



Digitized by 



Google 



44 RETGE DE L'ANJOU. 

» XVHI. Avons pareillement supprimé et supprimons le siège de 
la prévoslé de laditte yiile à présent TacquaDt, ensemble celuy du 
sel , et les avons réuniz et réunissons au siège du sénécbal et offl* 
ciers d'icelluy pour estre exercez par les juges dudict siège , et in- 
corporez en laditte juridiction, à la charge néanlmoings de récom- 
penser raisonnablement ceulx qui peuveni y avoir intéreslz selon 
qull sera arbitré en nostre conseil. 

9 XIX. En conséquences desquelles unions et augmentation de 
juridiclion attribuéez par ces dittes présentes aiudict siège de séné- 
chal et gens tenant le siège présidtal en laditte ville de la Rochelle, 
nous avons créé et érigé, créons et érigeons par ces présentes six 
offices de conseillers audict siège avec les mesmes drolctz et gaiges 
que les aultres, ung substitud de nostre procureur aux mesmes 
droictz et fonctions qu'il est porté par la création de semblables 
offices, et pour exercer laditte charge selon le règlement que nous 
ferons faire en nostre conseil entre noslre procureur et luy, quatre 
commissaires de pollice cy-dessus mentionnez aux mesmes fonc- 
tions que lesdictz procureurs de pollice et que les comruîssaires du 
Chaslelet, de Paris, ont au faict de laditte pollice seize procureurs, 
trois notaires et douze sergents pour estre aulxdictz offices pourveuz 
de gens suffisants et capables. 

» XX. Et d'aultant que la justice de laditte prévosté et du sel,*et 
celle de la pollice et du juge de la mairie consiste principalle* 
ment en Texpédition des causes des habitants de laditte ville et ban- 
lieue qui requièrent expédition plus prompte, afin qiie ceulx qui y 
recourent soient moins distraictz de leurs trafficq et négoce, nous 
voulions et ordonnons qu*il soit prins et arresté ung ou plusieurs 
jours en chascune sepraaine, selon qu'il sera jugé nécessaire, pour 
vacquer à Texpédition desditles causes par les juges dudict siège 
qui se trouveront présents, aulxquelz nous enjoignons de les ter- 
miner le plus sommairement qu'il se pourra, sans les apoincter par 
escript sll n'est bien nécesseire, alors qu'il sera besoin déjuger les 
causes au conseil et par escript. Nous deffendons aulxdictz juges 
prèsidiaulx de prendre plus grands drolctz et espèces que ceulx qui 
se prennent ès-dictz sièges , aulxquelz , sans laditte suppression et 
union, lesdittes causes debvoient estre jugées à peine de concussion, 
suspension de leurs charges et de répétition contre eulx, leurs veuf-* 
ves et héritiers, sans que, par le laps de temps, ilz en puissent estre 
deschargez. 

» XXI. Et quant à la juridiction des juges-coosulz, nous lavons 

conservée et conservons en sa fonction et exercice, selon les édictz 

sur ce faiclz, à la charge touttefois que pour les trois années pro- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL BB LOOVET. 45 

chaînes, ladilié juridiction sera exercée par ceulx du corps des 
marchands et aultres oiDciers que nous nommerons à cesle fin. 

« XXII. Ordonnons que les aydes, Iraicles foraine et domaniale 
et aultres droictz accoutumez estre levez en nostre royaulme, au- 
ront lieu et seroot levez dans laditte ville, aulx bureaulx qui pour ce 
y seront establiz, sans toult^fois qu'il puisse estre faict recherche de 
ce qui n'a pas esté payé par le passé pour raison des droictz et fer- 
mes qui se levoient en laditte ville, ny qu'il puisse estre imposé ny 
levé en icclle plus grands droictz ny aultres que ceulx qui se lèvent 
aulx aultres villes de nostre royaulme. 

» XXIII. Et en tant que touche les tailles, ayant révocqué touttes 
les exemptions, nous déclarons laditte ville y estre tenue et subjette, 
et néanlmoings, en faveur et considération du commerce, nous 
Tavons abornée et abornons à la somme de quatre mille livres par 
chascun an seullement , au lieu de pareille somme à laquelle elle 
esioit cy*davant imposée pour la subvention. 

» XXIV. DefFendons qu'en laditte ville aulcun estranger y puisse 
venir demeurer de nouveau pour y avoir domicilie et famille, sans 
npsire expresse permission par lettres de nostre grand sceau, en- 
corres qu'il aist obtenu lettres de naturallité, et nonobstant les clau- 
ses généralles, portées par lesdiltes lettres qui permettent à ceulx 
qui les obtiennent de s'habituer en telle ville de nostre royaulme 
qu'ilz voudront. 

» XXV. Que nulle personne, faisant profession de la relligion 
prétendue refformée, et d'aultre que de la relligion catholicque, 
aposlolicque et rommaine, no sera receue à venir de nouveau ha- 
biter en laditte ville, si ce n'est qu'il y ait demeuré cy-davant et y 
fust auparavant laditte descente des Anglois. 

» XXVI. Deffendons pareillement à tous les habitants de laditte 
ville qu'ilz n'aient et ne tiennent en leurs maisons, soit pour leur 
usaige et commodité particuliers , soit pour trafficq ou commerce , 
aulcunes armes de quelque sorte que ce soit, pouldre, mesches ny 
balles ny en exercer aulcun trafficq par soy ou par aulcun , sans 
nostre particuUière et expresse permission par lettres signées d'ung 
des secrétaires de nos commandements, et scellées de nostre grand 
sceau, à peine d'estre pugniz comme criminelz de lèze-Mcyesté, les 
contraventions à nos ordonnances en ce subjet ne pouvant estre sans 
ung juste soubzçon des premiers crimes. 

» XX VIL Ordonnons qu'il soit estably ung intendant de la justice 
en laditte ville, pays et gouvernement et au pays de Poictou et 
Xaintonge, depuis la rivière de Ivoire jusques à celles de Garonne et 
Gironde et aulx isles pour avoir l'œil à l'observation des choses cy- 



Digitized by 



Google 



46 REVUE DB L'ANJOU. 

dessus de dos ordonnances, suivant les commissions que nous en 
ferons expédier, à laquelle charge nous avons dès à présent commis 
le sieur de la Tbuillerye, conseiller en nostre conseil d'Estat et 
maistre des requestes ordinaires de nostre hostel , et y sera doréna* 
vaut commis de trois ans en trois ans des personi^aiges de qualliié, 
expérience et suffisance convenables, soit de nostre conseil ou des 
maislres des requestes de nostre hc^tel et aultres officiers de nos 
cours souveraines. Si donnons en mandement à nos amez et féautx 
les gens tenant noslre cour de parlement de Paris, que ces présen- 
tes nos lettres de déclaration ilz aient à les faire lire, publier et re- 
gistrer et le contenu en icello garder et observer sans y contrevenir 
ny souJBTrir y estre contrevenu en aulcune manière, mandons aulx 
gouverneurs et nos lieutenanls-généraulx de nos provinces, chasciin 
en Testendue de leurs charges, de tenir la main à Texécution de ces 
dittes présentes, car tel est nostre plaisir, et afin que ce soit chose 
ferme et stable à tousjours, nous avons faict mettre nostre scel à ces 
dittes présentes, sauf en aultre chose nostre droict et Taulrsy en 
touttes. Donné à la Roclielle au mois de novembre Tan de graace 
1638 et de noslre règne le 19% signé : Louis; et plus bas, par le roy, 
Prblippraux, et scellé de cire verte sur lacs de soye rouge et verte. > 

Résumé de fhisUrire de la RoehMê avant 1628. 

En Tan 1224, Louis YII% père Hs' sainct Louis, roy de France, 
après quMl fust couronné, assembla son ost pour aller contre les 
Poiciavins, et assembla ses gens à Tours le lendemain de la feste 
sainct Jehan-Baptiste, où il est allé à Sainct-JehanHl'Angely, où 
Tabbé et les bourgeois allèrent au davant de luy et luy rendirent la 
ville, promettant luy estre loyaulx. De là, le roy tendit à la Rochelle, 
et mit le siège davant par neuf jours, et flst rompre les murailles 
par des bombardes. Savary de Mauléon qui estoit dedans avec deulx 
cents chevalliers, les bourgeois de la ville et aultres gens, se deffen- 
dirent vigoureusement. A la parBn, cenlx qui estoient dedans, con* 
sidérant qu'ilz ne pouvoient de quelque lieu avoir secours, et voyant 
accroistre continuellement la force du roy, luy rendirent la viile par 
certaines conditions formées entre le roy et les bourgeois d'icelle, 
et par ce moyen, Savary et les siens s'en allèrent par la mer^ et 
après ce, touttes conditions cessant, les bourgeois entièrement se 
donnèrent au roy, sauf les libériez de la ville, en luy faisant foy et 
hommaige (1). 

(i) Exlraictde Vincent, historial, P 167 du v« volume. — Passage déjàcitépage i9. 



Digitized by 



Google 



jouauil de lodybt. 47 

L'an 1324, les Aogtois, duc de Guyenne et comtes de Poiclou, 
Anjou cl le Maine , s'emparèrent de laditte ville de la Roobelle avec 
les aultres villes proches, et la tinrent jusques au sacre du roy 
Louys VIII» où ledict roy d'Aogleterre no s'estant voullu trouver ny 
envoyer de sa part, bien qu'il y fust tenu comme duc de Guyenne. 
A ceste occasion esmeut le roy Louys, fllz de Phelippe-Auguste, de 
luy faire la guerre, où il gaigna et luy apporta à son dommaine la- 
ditte ville de la Rochelle et Nyort, et pour confirmer les habitants 
de ladilte ville de la Rochelle en leur Qdéllité, Sa Majesté continua 
les exemptions et bienfaits que le corps de la ville et aulcuns parti- 
culiers d'icelle avoient eu3 des roys d'Angleterre, leur en donna et 
octroya de nouveau, et, par dévotion, donna à l'église de Cantorbéry 
l'hommage d'Aimery de Cahors, bourgeois de laditte Rochelle, sonbz 
la souveraineté touttefois de la couronne de France, lequel don fust 
depuis confirmé par M. Alphonse de France, comte de Poiclou et 
Toulouse. 

Le roy saincl Louys confirma les mesmes privilléges a eulx doo^ 
nez par les Auglois, en may iT27 eten juing ensuivant, leur octroya 
d'aultres nouvelles libériez, exemptions et sauf-conduicts. 

Mais quelque temps après survindrent de nouvelles guerres en 
France entre Edouard 111% roy d'Angleterre, et le roy Phelippcs de 
Vallois, qui nous firent encorres faire perte de cesto place mesme 
par le traicté de paix conclu à Bertigny, le 8« de roay 1350, régnant 
Jehan I", son filz, furent arrestées les conditions qui s'ensuivent : 
qoe le duché do Guienne demeureroit à TAnglois, comprenant Gas- 
coogne, Poiclou, Xaintooge, Périgord, Limosin, Cahors, Rodez et 
Angoulmois, avec la Ville Blanche (ainsi s'appdoit la Rochelle), sans 
qu'il fust tenu recognoistre le roy de France pour supérieur, ne 
contrainct ou par luy ou par ses successeurs d'en faire aulcun deb- 
voir en bommaige, que de son costé il renonçoit à tous droicta qu'il 
avoit prélenduz à la couronne de France, aulx duchez de Normandye 
et Bretaigne et aulx pays d'Anjou, le Maine et Touraine. 

Conditions trop préjudiciables à ceste grande monarchye, sy 
bientost après Charles V'' n'eust faict ajourner le roy d'Angleterre à 
la requeste de ses subjectz; lors la guerre ne fust pas sitost criée, 
que le comté de Ponthieu, Cahors et après Limoges se rendirent à 
Sa Majesté. La Rochelle se révoltant fust aussitost assiégée, et au 
moyeu du secours qu'envoya Henri de Castille, les Anglois y reçu- 
rent de grandes pertes «a une bataille navalle où partye de leurs 
navires fust prinse, partye bruslée et noyée, et peu de jours après 
sortirent de la ville et du cfaasteau de la Rochelle, dit Jehan Bouohet, 
cinq ou six des plus apparents vers les princes de Berry , Bourgongne 



Digitized by 



Google 



48 UBVUE DE L'AUJOU. 

et Bourbon , leur promettre et mettre entre les mains du roy laditle 
ville, s'il luy plaisoil faire abattre le chasteau, et ordonner que ja* 
mais n'y en auroit, et aussy s'il luy plaisoil unir ledict pays de 
Rocbeliois en ressort et juridiction à la couronne de France et leur 
donner coings royaulK pour forger la monnoye en laditte ville, ce 
que lesdiclz princes firent sçavoir en dilligence audict roy Charles 
qui le voulut, et envoya lettres patentes pour le faire, et par co 
moyen luy fùst laditte ville de la Rochelle rendue et ledict chasteau 
abattu et depuis n'y en a eu. 

Ce fust ce Charles qui la flst capitale de ses limites Tan 1362 , et 
qui, pour plus grande splendeur, voulut qu'elle ressortist purement 
à la cour souveraine de son royaulme, c'est-à-dire au parlement de 
Paris. Ce fust luy qui luy conféra le droict d'eschevinaige, et qui, 
par une muniflcence royalle, permist qu'elle cust ung maire et aul- 
très officiers de ville pour vider les causes et différends des bour- 
geois, et disposer des gardes pour leur deffense, au mespris de touttes 
garnisons et forces estrangères. Ce fust luy qui luy accorda que for- 
teresse ou citadelle n'y seroit bastie aultre que la grosse tour où sont 
les armes publicques. 

Bel octroy royal certainement, mais qui de siècle en siècle haussa 
tellement le cœur à ces hommes maritimes, que se voyant comblez 
de richesses, pleins de commoditez et comme en ung des coings du 
royaulme, ilz osèrent en Qn 1542, hausser la teste contre l'auctorité 
de nos roys, et à la France, du pouvoir qu'ilz avoient sur la mer, 
refuser, selon quelques-ungs, ung gouverneur aultre qu'à leur poste. 

Ce fust soubz le roy Franczois P', lequel y alla en personne pour 
chastier leur insollence, et ayant les principaulx à quelques sommes 
de deniers, les contraignit de recepvoir ung bourgeois avec le maire 
et son soubz-maire choisis et nommez par le gouvernement, qui fbst 
H. Charles Chabot , seigneur de Jarnac , là où auparavant il y en 
avoit cent faictz au plaisir et suivant l'ellection libre des citoyens. 

Les causes et le pardon de ceste rébellion , sçavoir est que non 
seuUement la Rochelle, mais aussy les isles voisines se mutinèrent 
contre les officiers de la gabelle, et que le roy, qui médiloit ven- 
geance contre eulx , estant arrivé l'année d'après à la Rochelle, et 
ayant faict serrer en prison les principaulx, prins les armes et les 
clefs de la ville et garny tous les quartiers de fortes garnisons, ilz 
s'assemblèrent en corps au jardrin où logeoit Sa Hs^esté, confessè- 
rent publicquement leur rébellion, demandèrent très humblement 
pardon de leurs offenses, que le roy, esmeu de la piteuse voix de ce 
peuple criant à mains jointes, le genou en terre et les larmes aulx 
yeux : Miséricorde! luy remit graluitement et le criminel et le civil, 



Digitized by 



Google 



JOXTRTVÂL DE LOUYBT. 49 

totalement délivra ios prisonniers pour ce crime, luy rendit ses 
armes et les clefs de la ville, fist sortir les garnisons tant de pié que 
de cheval , les réintégra en sa graace, et Iny reslitua ses libériez et 
privilléges; h la vérité le roy soutient son trosne par gratuité. 

Neuf ans après, sçavoir Tau 1551, Henri Ils par son édict des Juges 
présidiaulx, ordonna qu'en la ville de la Rochelle (ce s<ml les parolles 
de Fordonnance) seroit siège présidial, sept conseillers et ung gref- 
fier, auxquelz ressortiroient celuy de ladilte Rochelle avec le pays 
d'Aulnis, enclaves et ressorlz du gouvernement d'icelle ville de la 
Rochelle, et c'est ce pays d'Aulnis ainsy nommé pour la responso 
du roy de France qui le conquesta sur les Ânglois, et disoit, comme 
on conte, qu'il se contentoit chascun jour d'en gaigner une aulne. 

Depuis encorres, ceste place, qui commença à refuser la garnison 
que le roy Charles IX« y voulloit mettre, ayant esté le refuge des 
huguenotz, Sa Majesté l'envoya blocquer et investir en l'an 1572, et 
l'an suivant l'assiégea de tous costez, siège l'ung des plus mémora- 
bles qui soit advenu depuis plusieurs siècles, et siège auquel beau- 
coup de chefs, et la plupart do ceulx qui s'estoient faict signaler aux 
rencontres précédentes, vinrent chercher leur sépulcre. Le duc 
d'Anjou, depuis roy de France, soubz le nom de Henri IH*, escripvit 
à Lauoue qui estoit dans la ville, avec promesses et menaces pour 
la remettre en l'obéissance du roy, et estant party de Paris le 
10^ janvier, fut avec M. d'Alenczon, son frère, en l'armée, après 
neuf ou dix assaultz et plusieurs effortz soustenuz , apfès la mort 
d'ung grand nombre d'hommes et signemment ide Claude de Lor- 
rainne, duc d'Aumalle, oncle du duc de Guyse; enfin les ambassa- 
deurs de Poulongne vinrent pour emmener le duc d'Anjou qu'ilz 
avoient nouvellement esleu pour leur roy, ce qui fust ung moyen 
pour mettre eh ]it>erté ceste place, épuisée desjà de vivres» de mu- 
nitions de guerre et de plusieurs centaines d'hommes, et le roy, par 
les articles de paix dressez en forme d'édict, luy accorda, et à aultres 
villes qui s'estoient maintenues libres, exercice de leur relligion. 

Tel a esté Testât de la Rochelle jusques à présent et ces années 
passées, sçavoir, l'an 1604, M. le marquis de Rosny ayant prins 
possession de ce grand et riche comté de Poiclou, les Rochellois, 
qui n'avoient pas tousjours ouvert leurs portes à touttes testes que 
les deffuncz roys avoient destinées, le reçurent avec honneur et don- 
nèrent toute créance aulx parolles qu'il leur porta de la part du roy. 

(1629). Le lundy quinzième janvier 1629, M. Lasnier, président 
et lieutenant-général au siège présidial d'Angers, sur la remons- 
trance à Iny faicte par M. le procureur du roy par cculx qui font 

i 



Digitized by 



Google 



50 RBVUB DB L*AI«JOU. 

profession de la relligion prétendue rcfformée en ccste ville d'An- 
gers, des injures et insollences qui leur sont faictes par quelques 
habitants de ceste ditte ville , leurs enfants et serviteurs , lorsqu'ilz 
vont et retournent au boui^ de Sortes pour Texercice de leur dittc 
prétendue relligion , au préjudice des édiclz de pacifiicalion , et en 
conséquence de la lettre de Sa Majesté, du deulxiènie de ce mois, 
contenant les plainctes que lesdictz de la prétendue relligion ont 
faictes au roy, desdictz cxcèz, forces et viollences et voies de faict, par 
laquelle Sa Majesté enjoinct aulx maire et eschevins et habitants de 
ceste dittc ville de se comporter avec ceulx de laditte prétendue 
relligion avec telle modération qu*ilz n'aient à Tadvenir subjcct de 
se plaindre, ains leur tenir la main à rexécution de sa vollonlé, et 
ordonne commission estre décernée à M. le procureur du roy pour 
informer desdictz excèz, forces et viollences, avec deffenses aulx- 
diclz habitants de la ville et faulx-bourgs de troubler lesdictz de la 
relligion prétendue refformée en la liberté et exercice d'icelle, leur 
médire ny méfaire, et eqjoinct aulx pères de famille et maistres de 
retenir leurs enfants et serviteurs, et les empescher de corameltro 
aulcune insoUcnce à peine de cent livres d'amende, ce qui sera publié 
par les quarfours et faulx-bourgs de Sainct-Michel et Bressigné. 

Le vendredy vingt-sixième jour dudict mois de janvier 1629, 
M. Phelippc^s Guillard, marquis d'Arcy, de la province du pays du 
Hayno, de la relligion prétendue refformée, mené prisonnier ès-pri- 
sons royaulx d'Angers, en vertu d'arrest du conseil privé du roy, 
lequel a esté , en vertu d'Icelluy, prins et envoyé par davaut M. de 
la Houssayc-Heguyon , prévost provincial d'Ai^ou, Angers, qui Ta 
mis prisonnier ès-dittes prisons, dès le 26* jour d'aoust dernier 1628, 
à MM. les gens tenant le si(^e présidial audict Angers, pour luy estre 
son procès faict et parfaict sur les chefs d'accusations toutes graves 
et capitales jusques au nombre de douze. 

Le premier est pour lassassinat qui a esté commis par son com- 
mandement en la personne de Louis Langlois, huissier-audiencier 
en la ville du Mans, lequel fust roué à coups de baston au villaige de 
Chemiré-le-Gaudin , {Kir les nommez Lecomte , Duval , Remion et 
Becossière, domesticques dudict sieur marquis, après fust dépouillé 
et fustigé de verges jusques à effusion de sang, luy mettent ung 
rideau de linge blanc sur les espaulles en forme de surpeliz et une 
serviette au col, luy font la révérence, et luy demandent s'il ne leur 
pardonne pas, luy couppent les cheveulx et la moustache, et font 
d'ung sergent ung martyr. Ces cruaultez faictes, ilz le font sortir de 
la maison, où ilz le traisnent audict villaige, et le mènent à la place 
publicque, à la porte de l'église, luy font rompre le panonceau où 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUTRT. 51 

fîsloicnl les armes du roy, avec le procès-verbal de cryée qu1l faisoit 
et avoit commencé de faire, cl non contents de ce, luy couppent la 
moustache, et l'attachent en trophée à la grande porto et entrée 
prîncîpalle dudict sieur marquis, ce qui luy fust rapporté, auquel 
ledict marquis flst response que ledict Langlois avoit esté traicté trop 
doulcement et que c'estott dommaige du peu. 

Le second chef d*accusation dont ledict marquis est prévenu , est 
de n'avoir gardé son bien qu'il luy estoit enjoinct garder, par arrest 
du 6* aoust i626, pour raison de quoy laditte cour a décrété prinse 
de corps contre luy le C« aoust 1627. 

Le troisième chef d'accusation est pour la fausse monnoye. 

Le quatrième chef d'accusation est pour avoir levé et mis sur pié 
une compaignée de carabines en Tan 1616, sans commission du roy, 
qu'il a faict vivre à discrétion sur son pays pour le temps de six 
sepmaines. . 

Le cinquième chef desdittes accusations est pour avoir tenu la 
campagne en temps de paix à main armée, et faict une assemblée 
illégitime en la maison de la Roche-Patras. 

Le sixième chef desdittes accusations est pour avoir logé en la 
maison de TEpichelière deulx hommes Anglois et une femme, durant 
le siège 8e l'isle de* Ré. 

Le septiènie chef d'accusation est pour avoir, aulx mois d'aoust et 
septembre 1627 , faict un amas d'hommes et chevaulx contre le 
service du roy. 

Le huictième chef d'accusation est d'aToir faict faire des concus- 
sions, d'avoir faict tuer ung nommé Thomas Renauldin, violler sa 
fille et voiler sa maison ; qu'il est complice de touttes les volleryes , 
brigandàiges et excèz qui ont esté commis par les nommez La 
Fresnaye et René Bourgère. 

Le neufvième chef d'accusation est une rébellion faicte à ung 
nommé Sillé, sergent-royal, par les gens dudict sieur marquis lors 
d'une vente de bestiaulx exécutlée par ordonnance de justice. 

Le dixième chef d'accusation est l'assassinat commis en la per- 
sonne d'Oclavien Picard par les coupe-jarretz dudict sieur marquis 
accusé. 

Le onzième desdîclz chefs est pour la prinse de tous les fruictz du 
lieu du CkH. 

Le douzième desdictz chefs n*est ung crime seul , mais une infi- 
nité de crimes, ensemble nommez du nom de tyranpyes, exactions 
sur les subjectz du roy. Le tout bien informé. 

Sur tous lesquelz chefs d'accusation , le procès a esté faict et par- 
faict audict sieur marquis, auquel il a esté confronté grand nombre 



Digitized by 



Google 



52 ' RBVUE DE L'ANJOU. 

de tcsmoings en la chapelle desdilles prisons, et sur icelliiy, MH. les 
gens du roy ont prins conclusion à la mort, et lequel a, cedict jour 
de vendredy 26' janvier audict an 1629 , esté mené en la chambre 
du conseil par les archers du prévost, et icelluy ouy sur la sellette 
sur tous lesdictz chefs d'accusation , en laquelle chambre il a esté 
trois heures, et auparavant que d'y estre mené, MM. ont faict dix- 
sept séances par dii-sapt jours aulx matinées, où ilz ont esté trois 
heures en chascune desdittes séances. 

Et le sabmedy ensuivant, vingt-septième dudict mois, MM. dudict 
siège présidial sont entrez en laditte chambre du conseil au nombre 
de trente -deulx juges, et ung nommé M. Eveillard, advocat, 
appelé comme estant de la relligion prétendue refformée suivant 
rédict de Nantes, où M. Lasnier, président et lieutenant-général, a 
présidé; en laquelle chambre ilz ont esté depuis les huict heures du 
matin jusques à Theure de cinq heures du soir sans en sortir, où ilz 
ont donné contre luy jugement par lequel il est banny à perpétuité 
du royaulme de France, en mille livres de réparation vers ung 
nommé Langlois, sa partye adverse, demandeur et accusateur, et 
ès-despens et en grandes amendes tant vers le roy que aultres lieux. 

De laquelle sentence grand nombre de personnes d'honneur et de 
quallité ont grandement murmuré à rencontre tant de*MM. les 
juges qui l'ont jugé que contre M. l'évesque d'Angers qui a sollicité 
pour luy et employé tous ses amis pour le saulver et beaucoup de 
seigneurs, mesme Madame de Brissac qui est venue exprès en cestc 
ville pour solliciter pour luy, a aussy employé tous ses amis pour 
luy, comme aussy il y a eu des seigneurs de la cour du p^irlement 
à Paris qui ont escript pour luy en ceste ville à des MM. du siège 
présidial d'Angers pour et en la faveur dudict sieur d'Arcy, qui a 
donné subject au peuple de murmurer et mesdire contre MM. du 
sié^e présidial , d'avoir saulvé ledict sieur d'Arcy qui a faict tant de 
mal et de crymes, lequel avoit auparavant esté banny par arrest de 
Sa cour, et aussy de ce que M. Tévesque d'Angers a aidé à saulver 
ung huguenot héréticque, lequel mériloit avoir la teste tranchée, et 
non les gallères. 

Le lundy vingt-neufvième dudict mois de janvier audict an 1629, 
sur l'advis donné à M. le procureur du roy que ledict marquis Phe- 
lippes Giiillard avoit faict imprimer et mettre en lumière une haran- 
gue qu'il désiroit faire à MM. en la chambre du conseil, le jour qu'il 
y fùst mené, à rentrée de la chambre, qu^il eust faicle sinon quil 
hist interrompu au commencement d'icelle par M. Lasnier, prési- 
dent et lieutenant-général , laquelle contenoit plusieurs invectives 
contre M. le chancelier garde des sceaulx, ledict sieur procureur du 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LODVET. 53 

roy a faict sa plaiacte à MM. en ladittc chambre, où il a représenté 
laditle harangue et une lettre missive aussy imprimée, lesquelles 
veues en laditte chambre, Timprimeur nommé Adam Maulger a esté 
mandé en laditte chambre, et après l'avoir ouy, ledict sieur lieute- 
nant-général et le rapporteur du procès sont allez ès-prisons pour 
ouyr ledict marquis sur le contenu 6s-dilte harangue et missive , et 
ce faict, ledict sieur procureur du roy a le tout envoyé avec ses in- 
terrogatoires audict sieur chancelier, attendant la response duquel ; 
ledict sieur marquis a esté retenu ès-dittes prisons, nonobslant la 
consignalion tant de la réparation que amendes par luy consignées, 
jusques au mercredy vingt-unième de febvrier ensuivant, où il a esté 
mené et conduict en la chambre du conseil où il a receu une grande 
remonstrance et mercuriale de MM., lesquelz ont ordonné que la- 
ditte harangue et lettre' missive seroient cassées et lacérées en sa 
présence en laditte chambre, en présence de MM., ce qui a eslé faict. 
Et ce faict, a esté mis hors desdittes prisons, et ce après avoir receu 
lettres dudict sieur chancelier. 

Le mercredy dixième jour de febvrier audict an 1629, il est arrivé 
en Tabbaye e| couvent de H. Sainct-Siergc et Sainct-Bach, près 
Angers, neuf relligieulx réformez de Tordre de sainct Benoist, sui- 
vant le consentement de Tabbé rolligieulx de laditte abbaye, pour y 
dire le service et résider en laditle abbaye, suivant la règle dudict 
ordre, laquelle réforme en laditte abbaye et en celle de Sainct-Nicol- 
las, près ceste ditte ville, a apporté en la ville aulx bons calbolic- 
ques d'icelle beaucoup de contentement. Dieu veuille continuer la 
bonne et saincte réformation en Téglise comme elle est bien com- 
mencée, et MM. de la justice, lesquelz et beaucoup d'aultres sont sy 
despravez en vices et meschancetez , tant pour ne rendre bieu 
comme ilz doibvent la justice, laquelle debvroit estre bonne, d'aiil- 
tant qu'elle est vendue bien chèrement à ceulx qui en veullent avoir, 
qui est la cause que la maltouste et subsides et meschantes inven- 
tions qu'on trouve sur le paouvre peuple soubz des prétextes et advis 
donnez au roy, sur lesquelz le roy faict des édictz par Tadvis de son 
conseil, lesquelz ont part et participent aulx subsides qui se lèvent 
sur le paouvre peuple, qu'ilz envoient aulx villes pour les y faire 
esiablir, lesquelz y maintiennent par ceulx qui y tiennent les pre- 
miers, qui y ont aussy part pour les maintenir. Comme aussy Dieu 
veuille faire une bonne réformalion sur la superfluilé des habitz que 
portent les hommes et parlicullièrement les femmes, lesquelz por- 
tent à tous les jours dos habitz de prince et princesse, tant on leurs 
manleaulx qui sont doublez de panne de soye et velours, les cotil- 
lons de velours, figure et fonds d'argent, que uullrcs esloffes de 



Digitized by 



Google 



54 REYUE DE L'AIVJOD. 

soyc qui ne sont propres que pour faire des aornemenls d'église. 

Lejeudy-gras vingt-deulxième jour de febvrier 1629, MM. les pra- 
ticiens et bazochiens du pallais royal d'Angers, et particullièrement 
ceulx qui espèrent d'eslrc advocalz, ont plaidé, au siège présidial 
dudict lieu davant M. Lasnier, filz de M. le président et lieutenant- 
général audict siège, lequel a présidé et tenu le siège, des ôauses 
grasses, où ilz ont faict leurs plaidoyers en parolles couvertes et 
parlé en mauvais termes, et des choses fàulses et non véritables de 
la femme d'ung marchand de ceste ville, laquelle est tenue comme 
de faict elle est femme de bien et d'honneur, comme aussy ont parlé 
en mauvais termes de beaucoup de personnes de laditte ville, à 
raison desquelz plaidoyers et parolles dictes et faulx bruictz qu'on a 
faict courir de la femme dudict marchand, tout le corps et commu- 
naultè des marchands de laditte ville se sont grandement (Pensez et 
irritez, lesquelz à raison de ce, tous lesdictz marchands tant domi- 
ciliiez, tenant boulicques, se sont assemblez le mardy-gras, jour de 
caresme-prenant, vingt-septième de cedict mois de febvrier, dans le 
champ Saint-NicoUas, près la ville, jusques au nombre de plus de 
quatre cents, tous monslez sur des chevaulx de combat et de grand 
prix que grand nombre de noblesse et seigneurs leur ont prestez, 
lesquelz marchands estoieut tous masquez et bien couvertz de riches 
habitz faictz tout exprès, et ont entré en la ville en ung bel ordre, 
deulx à dculx, assistez de quelques trente ou quarante hommes 
aussy masquez, habillez de plusieurs faczons, ayant et portant des 
rincereaux et basions de basleleurs, et sont ainsy marchez et allez par 
sur les grands ponts, rue Baudrière, passé par le Pillory, auquel et 
aullres quaroiz et lieux les plus éminents de la ville ilz ont berné 
une Qgure vestue d'une robe longue, ung bonnet quarré, ayant des 
sacs et une escriploire attachez à la ceinture, qu^on disoit estre la 
Qgure d'ung advocat qu'ilz beruoient, ce qu'ilz ont pareillement faict 
davant la porte du paJIais en la rue Sainct-Michel , et ont sorty par 
la porte Sainct-Michel, et sont allez par sur les fossez, pour lesquelz 
veoir il y avoit par les rues sy grand nombre de peuple, sur les bou- 
licques et aulx fenestres des logis , à raison desquelz plaidoyers et 
mascarades et bernement, il s'est engendré en la ville entre grand 
nombre de familles, beaucoup d'inimiliez, divorces et divisions. 

Le treizième febvrier audict an 1629, a eslé passé ung accord par 
davant Poussier, notaire royal d'Angers, entre MM. les maire et esche- 
vins et les fermiers des sept sols six deniers qui se lèvent pour pippe 
do vin, par lequel tous MM. de laditte maison de ville, MM. du siège 
présidial, de la prèvoslé et des esleuz sont exemplz dudict subside, 
ce qui a donné subject aulx habitanis de la ville de murmurer conlre 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUTBT. 55 

culx, et de dire qu'ilz adhèrent aulx malloustes qui se lèvent sur le 
peuple, d'aullant qu*ilz en seront exempts et en tirent des pensions. 

Le jeudy premier jour do mars audict an 1629 , M. le prince de 
Condé a entré en la ville d'Angers à Taprès-disnée, et mis pied à 
terre à Thostellerye de l'Ours, près Sainct-Aulbin , où MM. les lieu- 
tenant-général, procureur du roy, conseillers du siège présidial, 
H. le maire et Vévesque d'Aiïgers, MM. de rUniversilé et aullres le 
sont allez salluer, et le. lendemain, ledict seigneur prince s'en est 
allé en Bretaigne pour y faire tenir les Eslalz, et pour faire enlhéri- 
gner le don à luy faict par le roy des biens qui sont et appartiennent 
à M. de Roban, chef des huguenolz. 

Le sabmedy dix-septième dudict mois de mars audict an 1629 , 
MM. de l'église d'Angers ont depputé et envoyé deulx chanoynes de 
laditte église au pallais royal, où ilz ont entré en l'audience, au 
parcquet de MM. les gens du roy, pour invitter MM. de la justice de 
se trouver demain à la matinée en laditte église, pour assister aulx 
sermon et procession généralle qui se feront, et a esté ordonnée estre 
faicte par M. le révérend évesque et MM. du chappitro pour aller en 
l'église prier Dieu pour le roy, de le conserver et garder, et luy faire 
la graace de parvenir à ses intentions pour la conduit le d'une grande 
et puissante armée qui est allée en Italie, à laquelle procession, 
M. Lasnier, président et lieutenant-général , après le réquisiloire de 
M. Mesnaige, advocat du roy, a enjoinct à tous les habitants de cesle 
ville d'y assister et prier Dieu pour Sa Majesté. 

Et le dimanche dix-huictième dudict mois de mars audict an 1629, 
il y a eu ung sermon en laditte église qui a esté dict par ung rcli- 
giegix jacobin, où il s'est trouvé grand nombre de peuple, ajtrès le- 
quel la procession généralle a esté extraordinairemcnl faicte aulx 
fins cy-dessus» à laquelle tous MM. du clergé et relligieulx, mcsme 
les bons pères capussins sont allez processionnellcment en laditte 
église des Cordeliers, chantant en musicque la lytanye, accompai- 
gnez et assistés de grand nombre d'habitants de la ville, où estant, 
il a esté dict et chanté une grand'messe en grande solempnité, qui 
a esté dicte par M. Garande, grand-archidiacre de laditte église, où 
M. le révérend évesque a esté. 

Le lundy dix-neufvième desdictz mois et an, MM. de l'église d'An- 
gers ont commencé à dire et faire les prières des quarante heures 
en laditte église, et mis sur le grand autel le précieulx corps de 
Nostre-Seigneur, où il y a eu sermons et prédications qui y ont esté 
dictz par trois grands prédicateurs bien sçavants et bien suiviz et 
assistez du peuple, pour raison de leur grande doclrinne, sçavoir, 
les relligieulx cordeliers, jacobins et capussins, pour inviter et inci- 



Digitized by 



Google 



5& ' KEVUE DE L*âNJOU. 

ter le peuple de prier Dieu pour le roy ; comme aussy, par ordon- 
nance dudict sieur révérend évesque/Fon a faicl prières par touttes 
les églises de ceste ditte ville, et mis et posé sur les grands aulelz 
desdilles églises le précieulx corps de Noslre-Seigneur pour Tadorer 
el prier Dieu pour le roy. 

Le sabmedy dernier jour de mars audict an 1629, HM. de Téglise 
d'Angers ont faict ung service solennel de Tofflce des Irespassez 
pour le repos de Tàme de deffunct H. le mareschal du Bois-Dauphin, 
ancien gouverneur d'Anjou. 

Ledict sabmedy dernier dudict mois de mars audict an 1629, 
M. Jacques Lasnier, sieur de Sainct-Lambcrt, conseiller du roy, 
Irésorier général de France, el Franczois Lasnier, président et lieu- 
tenant-général au siège présidial d'Angers, commissaires de Nos- 
seigneurs du conseil d'estat de Sa Majesté en cesle partye, par com- 
mission du 9* aoust dernier, pour Fexéculion de Tarresl dudict 
conseil , donné sur requeste présentée par HM. les maire et escbe- 
vins audict Angers, se sont transportez avec M. le procureur du roy 
audict siège et M. Mathieu Renou, greffier civil, pour l'exéeution de- 
laditte commission, ce requérant lesdictz maire et eschevins et en 
leur présence, et de Pierre Galicher, arpenteur-juré prins d'office 
à Feffecl du toysaige et mesuraige des places cy-après. 

Sçavoir : une place nommée le Port-Lignier qui commence de- 
puis le ponstcau qui est vis-à-vis de la maison de la veufve Simon 
Mesnil , et va jusqu'à la Basse-Chaisne, laquelle a esté toisée par le- 
dict Gallicher, quUl a rapporté contenir tant en longueur que lar- 
geur, depuis ledict piilier jusques à laditte Basse-Chaisne, soixante- 
cinq cordes qui vallent demi-arpent et ung septième d'arpent. * 

Plus une aultre place nommée la Savatte que ledict Gallicher rap- 
porte qu'elle contient, tant (*n longueur que largeur, cent-quatre 
cordes qui vallent ung arpent sept sixièmes et quart d^arpent. 

Les places qui sont sur et au long du canal de la rivière, appelées 
les places des Tanneurs, à prendre au long depuis l'arche du petit 
pont jusques aulx murs de la ville, contiennent tant de longueur 
que largeur cent dix-sept cordes qui vallent ung arpent et deulx tiers 
d'arpeut. 

Aultre place qui est au long et davant la Poissonnerye , nommée 
le quay Richard qui va jusques au pont des Treilles, contient, tant 
en longueur que largeur, trente-six cordes qui vallent ung quart 
d'arpent onze cordes. 

La place de Boisnct qui sert à jeter les immondices de la ville, 
qui prend depuis le Port-Ayrault jusques au pont des Treilles, con- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOCTET. 57 

tient tant en longaeur que largeur trois cent vingt-deulx cordes et 
demie qui vallcnt trois arpents demi-quart. 

Le procès cy-dessus faict pour en obtenir du roy le don pour y 
faire et y édiffier des quais pour la décoration et embellissement de 
la ville, et en laditte place de Boisnet y faire pareillement des quais, 
et transporter les murailles de la ville qui font la closturc dudict 
Boisnet, jusques au long de \A rivière, à prendre depuis le Port- 
Ayrault jusques au moullin Treppault, et combler le fossé qui e^t 
contre lesdittes murailles où y a des eaux puantes et infectes qui 
gastent les logis qui sont en laditte ville proche lesdittes murailles, 
et pour y establir le marché du bestial qui est en laditte ville, pour 
raison des inconvénients qui arrivent aulx habitants, et de faire une 
porte au bas des halles et ouverture en laditte muraille de Boisnet, 
près le boullevard Sainct^Sierge, comme appert plus au long par le 
procès-verbal qui a esté faict dudict arpentaige et toisaige, lequel 
est au greffe civil. 

Le sabmedy septième jour d'apvril audict an 1629, Pierre Ouvrard 
a faict lire et publier en Taudieuce du siège présidial d'Angers, la 
juridiction tenant, à la matinée, ung édict du roy portant la création 
de deulx maistres experts et d*ung controlleur visiteur, en chascun 
bailliaige et sénéchaussée, et d*ung controlleur général en chascune 
généraliité de France, pour congnoistre, distinguer et marcquer le 
fer doux d'avec le fer aigre, afin que les artisans et gens de mestiers 
les emploient à Tadvenir en leurs ouvraiges, suivant les règlements 
de leurs dictz mestiers, et conformément à Tadvis de la chambre du 
commerce, donné à Paris au mois de febvrier 1626, et vérifflé en 
parlement, le roy y séant, le 6« mars ensuivant, avec le règlement 
y attaché, faict au conseil de Sa M^esté le 8« apvril 1628, avec une 
commission y attachée soubz le grand scel du roy, par lequel édict 
est attribué audict controlleur cent pour millier de fer qui est dix 
solz pour cent pour le marcquer, et pour Facier prendra dix livres 
pour millier. A laquelle publication il y a eu une opposition formée 
par un très grand nombre d*arlizans de la ville qui se sont trouvez 
en laditte audience, qui ont tout haultcment crié qu'on les voulloit 
faire mourir de faim et leur famille, et qu'ilz s'opposoient, et ont 
menacé ledict controlleur, tellement qu'il y a eu ung grand mur- 
mure dans ledict pallais contre ledict controlleur maltoustier, qu'il 
falloit le jeter en l'eau avec ung nommé X"^ qui se voulloit et pour- 
suivoit pour se faire recepvoir à faire le controlle du greffe civil du 
siège présidial d'Angers, auquel estoit aussy attribué à prendre de 
ce que les greffiers prennent audict greffe sans diminution de leurs 
droictz tant sur le pappier que parchemin , et générallement le tiers 



Digitized by 



Google 



58 RSYUB DB L'AIVJOU. 

de tous les esmoUuments que les greffiers prennent audict greffe , 
que les parties paieront oultro le droict desdictz greffiers, qui a aussy 
apporté une grande clameor, murmure et cry par les habitants 
contre MM. de la justice , et particullièrement de M. X"^, lequel ilz 
tiennent pour avoir part aulx maltoustes à raison des pentions quUi2 
luy promettent faire et le tiennent en mauvaise opinion. 

Le dimanche huiclième dudict mois d'apvril audict an 1629, jour 
et festo de Pasques-Fleuryes, MM* de Téglise d'Angers ont, à Tissue 
de leurs vespres, chanté le Te Deum en leur église où MM. du siège 
présidial ont assisté, ayant, les chefs de la justice, leurs robbes rou- 
ges, comme aussy MM. les maire et eschevins ont assisté, et se sont 
mis aulx deulx costez de davant le grand autel, où s'est aussy 
trouvé ung grand nombre d'habitants pour louer Dieu de ce que le 
roy a faict tenir le siège devant la ville de Cazal qui estoit assiégée 
d'une grande armée parle roy d'Espaigne, icelle munilionnée de 
grand nombre de vivres, laditte ville appartenant à M. le duc do 
Nevers. 

Le lundy vingt-unième jour dudict mois de may audict an 1629, 
premier jour que se font les processions solennelles des Rogations, 
MM. de l'église d'Angers et aultres églises collégiales sont allez en la 
formée! manière accouslumées , processionnel lement, assistez do 
grand nombre de peuple, jusques en l'église Sainct-Sierge et en aul- 
tres églises, les jours suivants, où beaucoup des habitants de ceste 
ville d'Angers, assistant aulxdittes processions, ont grandement 
murmuré et se sont scandallisez de ce que M. de Rueil, évesque de 
laditle ville, estant en laditte ville, en son pallais épiscopal, n'a aul- 
cunement esté ny assisté aulxdittes proc&ssions généralles qui se 
sont faictes aulx jours des Rogations, pour servir de mirouer et 
monstrer de bon exemple au peuple de prier Dieu, comme aussy de 
ce que pas ung de MM. du corps do la justice, tant du sirge présidial 
que de la prévosté et aultres juges des juridictions qui sont dans le 
pallais, n'y ont aulcuncment esté ny assisté, et de ce que Icdict 
sieur évesque n'assistoit aulcuncment aulx bonnes festes en l'église 
d'Angers ny aultres jours. 

Le mercredy vingt-troisième dudict mois de may audict an 1629, 
MM. les abbé et relligieulx de Sainct-Nicollas-lèz*Angers , ont faict 
fondre touttes leurs cloches qui estoient en leur grosse tour ou clo- 
cher jusques au nombre de six cloches tant grosses que petites dont 
la plus grosse estoit cassée, et les auUres ont esté refondues et re- 
faicles de tant qu'elles ne s'accordent pas bien de leur son les unes 
les aultres, et est à notter que les fondeurs les avoicnt failly à les 
faire quinze jours auparavant, et ay ouy dire à ung des relligieulx 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUTET. 59 

refformez de laditte église que les six cloches cousieroient bien 
douze cents livres estant touttes monstées audlct clocher et prestes 
à sonner. M. ArnauU, lors abbé, et H. Ayraull, prieur, ont faict 
la réforme des relligieulx de laditte abbaye et faict venir en icello 
des relligieulx refformez en laditte abbaye. 

Le vendredy huictième jour de juing audict an 1629, M. N^, sieur 
de Saincto-James, père de M. Franczois Lasnier, président et lieute*- 
nant-général au si^e présidial d'Angeirs, a esté cedict jour inhumô 
et enterré en Véglise de la parroisse M. Sainct-Michel-du-Tertre de 
ceste ville d'Angers, auquel enterrement tous MH. de la justice da 
siège présidial ont assisté et grand nombre de personnes d'honneur 
et de quallité, habitants de laditte ville, lequel a grandement esté 
regretté tant desdictz habitants que de tous les parroissiens de la 
parroisse de Saincte- James où il est mort et déceddé en sa maison ^ 
aagé de quatre-vingts ans, lequel estoit très sçavant homme qui 
entendoit et sçavoit bien parler touttes sortes de langues, tenu et 
réputté pour ung homme de bien qui aymoit grandement tous les 
habitants de ladille parroisse Saincte-James, lesquelz il assistoit et 
souliaigeoit en tout ce qu*il pouvoit tant pour les tailles, sallaiges, 
mesrae des gens de guerre lorsqu'il y en avoit au pays, les nourris- 
soit tous en paix et amitié les ungs avec les aultrcs, et lorsque quel* 
ques-ungs avoient des disputtes et divorces, il les aocordoit et ne 
voulloit qu'iiz eussent des procès les ungs contre les aultres, telle-^ 
ment que pas ung des parroissiens n'avoit anlcun procès, et n'alloit 
ny ne venoit en la maison de ruisne qu'on appelle le pallais. 

Le sabmedy neufvième jour dudict mois de juing audict an 1629, 
Von a rendu dans le pallais royal de ceste ville d'Angers la lettre 
missive de la royne, mère du roy, envoyée à H. le duc de Montba- 
zon, pour la publication de la paix entre les deulx couronnes de 
France et d'Angleterre, contenant huict articles, faictc à Suze, le 
24*' apvril 1629, laquelle a esté publiée tant au siège présidial d'Angers 
que par les carfours le 16« jour de ce présent mois (1). 

Cedict jour de sabmedy neufvième dudict mois de juing audict an 
1629, MM. de l'église d'Angers ont faict lever les eschafaults qui 
avoient esté faiclz et mis au davant de la grande porte et entrée de 
leur église pour réparer et refaire le dessus de laditte porte qui avoit 
cy-davant esté rompue et brizée par la cheutte du tonnerre qui avoit 
tombé et estoit cheù sur ledict portai , lequel avoit grandement 

(1) Nota que le 7* jour de juing 1546, les articles de la paix entre Franczois ^^ 
roy de France , et Henry Y1II«, loy d'Angleterre , ont esté faictz , le tout atf aché 
ensemble. 



Digitized by 



Google 



60 BBYUB DE L*ÀNJOn. 

rompu , brizé ot endommaigé renrichissement et figures de dessus 
ladille porle, du coslé où est la figure d'ung lion, et a esté ledict es- 
cbafauU osté à raisou de la procession de la feste du Sacre qui se 
fera jeudy prochain. 

Le mardy douzième jour dudict mois de juing audict an 1629, 
MM. de Téglise d'Angers ont, à Taprès-disnée dudirA jour, chanté le 
Te Deum en leur église, où M. du Bellay, gouverneur, MM. Lasnier, 
président et lieutenant-général, Le Chat, lieutenanl-général-crimi- 
nel , Boylesve, assesseur, N**, doyen de la chambre du siège prési- 
dial d'Angers, ayant tous leurs robbes rouges, accompaignez de trois 
conseillers dudict siège, MM. les maire et eschevins et grand nombre 
de peuple des habitants qui s'y sont trouvez pouf louer Dieu de ce 
que les deulx couronnes de France et d'Angleterre sont en bonne 
paix (1). ' 

Le jeudy quatorzième jour dudict mois de juing 1629, feste du 
Sacre, la procession du Sainct-Sacrement s'est faicle en la forme ot 
manière accoustumées Angers, où M. du Bellay, gouverneur, et 
grand nombre de noblesse et aultres personnes pour veoir ladille 
procession à laquelle M. le révérend évesque a assisté et porté le 
précieulx corps de Nostre-Seigneur, où en venant , approchant de 
l'église de la Trinité, il a faict une grande cheuUe de pluye qui a 
eslé cause que l'on n'a point porté Nostre-Seigneur à Sainct-Laurent, 
suivant l'ancienne coustume, et est demeuré sur le grand autel de 
l'église de Nostre-Dame-du-Ronceray, en laquelle église le sermon 
a esté dict, et la pluye continué en retournant à Sainct-Maurice du- 
rant que toutte la procession et MM. du clei^é ont esté renduz en 
ladille église Sainct-Maurice, laquelle pluye a apporté beaucoup de 
perte à tous les beaulx et riches aornements desquelz MM. du clergé 
estoient revestuz. 

Le vendredy troisième jour d'aoust audict an 1629, MM. de l'église 
d'Angers ont receu en leur chappilre la fondation d'un anniversaire 
fondé lous les ans en leur église par M. Charles Miron, en son vivant, 
évesque d'Angers et archcvesque de Lyon, par laquelle fondation il 
ordonne eslre payé aulxdictz sieurs du chappitre six cents livres de 
rente aulx charges cy-après, et ont cedict jour commencé à dire en 
leur église vigilles et vespres des morlz à son intention, et faict son- 
ner toutte la sonnerye des cloches de ladille église, auquel service 
MM. des églises ont assisté en ladille église, et y sont venuz procès- 
sionnellement la croix levée, savoir : Saincl-Laud, Sainct-Marlin , 

(1) Nota que M. Tévesque d'Angers, estant eu son pallais épiscopal, n'a esté ny 
assisté au Te Deum, dont beaucoup de peuple a grandement murmuré contre luy. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUTBT. 61 

Saincl-Jullien, Saincl-Pierrc, Saincl-Mainbœuf, Sainct-ttauritlo, ]a 
Trinité, les relligieulx cordeliers, les jacobins et auguslins, les curé 
et ohappelains Sainct-Michcl-du-Tertre, les curé et chappelains 
Sainct-Hichel-de-la-Pallud, les curé et chappelains Sainct-Sannson 
et les curé et chappelains Sainct-Jacques. 

Tous lesquelz sont tous allez, comme dict est, processionnelle- 
ment, ayant leurs croix levées, revestuz de leurs surpeliz, les ungs 
après les aultres en laditte ^lise pour assister au service cy-dessus, 
où eslant arrivez, ilz se sont mis en laditte église d'Angers, et assis 
snr des baucelles que MM. de laditte église leur ont faict préparer 
tant au davant du grand autel qu*aulx deulx costez d'icelluy et aulx 
deulx costez de Tautel M. Sainct-René qui est derrière ledict grand 
autel, où MM. les relligieulx, curez et chappelains desdittes parrois- 
ses, et MM. des chappitres et collèges se sont pareillement assis aulx 
deulx costez dudict grand autel, où ilz ont, tout durant ledict ser- 
vice, prié Dieu à basse voix sans aulcunement chanter ny psalmo- 
dier, durant tout lequel service de vespres et vigilles de mortz, 
touite la sonnerye de laditte église a sonné, le tout suivant et au 
désir de Tintention dudict deffunct sieur Miron, et le lendemain ont, 
tous les dessus dictz , assisté à la grand*messe des trespassez qui a 
esté ditte en laditte église où ilz y sont allez en la forme du jour 
d'hier sans aulcunement y chanter. 

Le mercredy vingt-septième jour de juing audict an 1629, le roy 
a accordé vingt-un articles au duc de Rohan, sieur de Soubize, et 
aultres rebelles subjects du roy, qui sont de là religion prétendue 
refformée des pays de Languedoc et les Sévannes, savoir : aulx ha- 
bitants des villes d'Anduze, Sauve , Ganges, Le Yigan , Florac, Mer- 
vez,et touttes aultres places desSévainnes;Nimes, Aymargues, Usez, 
Milhau, Cornu, Saincte-Forgue , Le Mas, d'Azil, Sainct-Phelix, 
Saincte*Royne, de Tarn, le pont de Camarez, Viane, Castres, Roc* 
quecourbe, Revel, Montauban, la ville de Palmiers, Caussade, Ma- 
zères, Saverdun, Cariât, et générallement touttes places et lieux, 
gentilzhommes et aultres de laditte relligion prétendue refformée 
qui sont à présent en armes contre le service du roy après les soub- 
missions qu'ilz ont faictes cl rendues au roy par leurs depputtez et 
leur repentir de leurs faulles passées, tous lesdictz articles faictz par 
Sa Ms^esté y estant avec et grandes et puissantes armées à Alais , le 
mercredy 27« jour de juing 1629, signé : Louys, et plus bas, Phb- 
LIPPEAUX. Touttes les fortifflcations desdittes villes et lieux cy-des- 
sus seront entièrement ruisnées et desmollies, fors les ceintures de 
murailles, dans le temps de trois mois, à la dilligence des habitants, 
et que Texercice libre de la religion calhoiicque, apostolicque et 



Digitized by 



Google 



62 RETUB DE L'ANJOU. 

roniiïiayDCf sera remis et restably en touttes leàdittes villes et lieux 
susdictz, sans qu*il leur soit donné aulcun trouble ny cmpeschement. 

Ensuit la lettre du roy Lçuys XIII^ qu'il a envoyée à MM. les prévosls 
des marchands et eschevins de la ville de Paris j sur la paix prinse et 
réduction desdittes villes. 

« Très chers et bien amez , envoyant le sieur de Quincé vers la 
roy ne, nostre très honnorée dame et mère, pour luy donner advis 
des soubmissions que le duc de Rohan et les villes qui jusqnes à 
présent estoient rebelles, ont onvoyé rendre par leurs depputlez 
pour implorer nostre miséricorde, et de la graace qu*en suitte il nous 
a pieu leur faire moyennant la desmollition entière de touttes leurs 
fortiflications anciennes et nouvelles, à la réserve de la seulle cein- 
ture de murailles, nous avons bien vouUu vous faire cette lettre 
pour vous donner part de ce succès, lequel, en ce qui regarde l'ad- 
vantaigo de nostre auctoritté et la seureté du repos de cest Estât , 
apportera sans doute beaucoup de contentement à nostre bonne ville 
de Paris en Tespérance qu'elle pourra prendre de nostre retour, au- 
quel une des choses qui nous peult aultant convier est le désir que 
nous avons de tesmoigner au général et aulx particulliers de nostre 
ditte ville ce qui est de nostre bienveillance particulière en leur en- 
droict, et d'aultant que nous nous remettons sur ledict sieur de 
Quincé de vous dire touttes aultres particularitez, nous ne vous en 
ferons plus longue lettre. Donné au camp do Ledignan, le 23'' jour 
de juing 1629, signé : Louts, et plus bas Boutiller. » Et sur le 
reply est escript : A nos très ehers et bien amez les prévostz des mar-- 
chands et eschevins de nostre ville de Paris, 

Le lundy treizième jour d'aoust audict an 1629, soeur Anne de 
Rougé, relligieuse-prieure d'Avesnières, a esté enlevée de force de 
Fabbaye du Perray-lèz-Angers, par M. le lieutenant-général de La 
Flesche, en vertu d'arrest de Nosseigneurs de la cour du parlement 
à Paris (1), accompaigné de plusieurs hommes armez, où estant, il 
a esté faict de la résistance, avec refus de Fouverlure des portes de 
laditte abbaye, au moyen duquel, ledict sieur lieutenant a faict pro- 
ceddcr par Vouverture des portes qui luy ont esté refuzées d'ouvrir, 
et ce, par les voies accoustumées du bris d*icelles, et a entré de force 
audict couvent où. il s*ost faict plusieurs insollences, et ont prins et 
enlevé laditte de Rougé et icelle faict mettre en ung coche, accom- 

(i) Auparavant d*ol»tenir ledict arrest, s^estoit pourveue par davant MM. dn siëge 
présidial d'Angers, comme sera faict mention cy-après. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 63 

paignée de quiuze ou vingt hommes de cheval , et icelle amenée et 
conduitle Angers, et icelle mise en Vabbaye du Rooceray où elle est 
arrivée environ les huict heures du soir, dont elle s'estoit faict en- 
lever et avoit sorly dès le jour de dernier, contre le gré et sans le 
consenlcment de Madame l'abbesse de laditte abbaye du Ronceray, 
hors dudict couvent par les portes de derrière du costé de la rivière, 
laquelle dame abbesse, ayant à la matinée eu advis de ladite sortye 
et enlèvement, tout au mesme instant a envoyé ses officiers et ser- 
viteurs après par les derrières de laditte abbaye, où ilz ont trouvé le 
manteau de M. le p<!nitencier de Téglise d'Angers et aultres bardes 
à luy appartenant, et esté advertiz qu'il aura, avec plusieurs aultres, 
faict mettre laditte d'Âvesnières en ung balleau, et estoient allez 
vers le villaige de Recullée, et qu'elle s'esloit faict mener en Tabbaye 
du Pcrray, à raison duquel enlèvement, laditte dame abbesse a faict 
instance et procès-criminel à rencontre dudict pénitencier et ceulx 
qui Vont assisté, lequel enlèvement, le commun bruit estoit avoir 
esté faict par ledict sieur pénitencier, en vertu des bulles de Nostre* 
Sainct-Père le Pappe, sans avoir esté communicquées ny monstrées 
à ladilte dame abbesse du Ronceray ny sans les avoir faict enthéri- 
gner, et mesme n'a peu sortir de son couvent pour aller en ung 
auUre couvent qui n'est do sa règle, sans au préalable avoir le congé 
et permission de laditte dame abbesse du Ronceray, ny à laditte 
dame abbesse du Perray la recepvoir, ce qui a apporté ung grand 
scandalle et murmure. 

Et le mcrcredy quinzième jour dudict mois d'aoust 1629, feste de 
la Nostre-Dame, mi-aoust, M. Louet, lieutenant-particulier, est allé 
avec le greffier civil en ladilte abbaye du Perray pour recepvoir la 
plaincte de la dame abbesse, des insollences et bris de portes qui ont 
esté faictz en laditte abbaye, dont il a faict procès- verbal. 

Ledict quinzième dudict mois, MM. du clergé et les relligieulx de 
cesle ditte ville ont faict des prières en leurs églises pour la disposi- 
tion du temps adonné aulx grandes challeurs qui ont faict mourir 
grand nombre de ceps de vigne, comme aussy il a esté faict des 
processions, le tout suivant l'ordonnance de M. l'évesquc d'Angers. 

Le vingt-huictième du mois de juillet audict an, laditte de Rougé, 
prieure, a présenté requeste à HM. du siège présidial, où elle re- 
monslre avoir sorly hors laditte abbaye du Ronceray sans le congé 
de laditte dame abbesse pour les raisons déduittes par icelle, requiert 
qu'il luy plaise ordonner qu'elle sortira dudict couvent du Perray, 
sur laquelle a esté ordonné que M. le lieutenant se transportera au- 
dict couvent du Perray pour parler à la dame abbesse dudict lieu et 
à laditte de Rougé, afin d'ung accommodement et accord, où estant, 



Digitized 



by Google 



64 BEVUE DE L'AMOU. 

après avoir conféré avec laditle dame abbcsse, et luy avoir déclarré 
la vollonlé de ladille de Rougé, a promis audict sieur président la 
renvoyer en ladilte abbaye du Ronceray, et sur sa parolle et pro- 
messe, ledict sieur président s'en est revenu audict Angers, où 
estant, a eu advis que laditte dame abbesse du Perray n'a vouliu 
permettre la sorlye de laditte de Rougé, au moyen de quoy elle s'est 
pourveue en la cour où elle a eu commission adressante audict sieur 
lieutenant-général de La Flescbe. 

Le sabmedy dix-buictième jour dudict mois d*aoust audict an 
1629, MM. du siège présidial d'Angers ont en Taudience, sur la re-- 
monstrance du procureur du roy, faict deffenses aulx habitanis des 
parroisses de Martigné-Briand, Chavaigne, Mille et aultrcs parroisses 
contiguës, ès-quelles la malladie de contagion est, de venir en ceste 
ville d'Angers pour quelque cbose que ce soit, et aulx habitants do 
ceste ville d'Angers de les retirer en leurs maisons ny les hanter et 
fréquenter, à peine de cinquante livres d'amende, avec deflfenses 
aulx marchands et habitants de ceste ditte ville d'aller à foire qui se 
tiendra en ce mois à Chavaignes, ny d'achepter ny vendre, sur les 
mesmes peines. 



(La suite à la prochaine livraison). 



Digitized by 



Google 



VAUVENARGUES 



(ï) 



îl csl des esprits oxceticnts qui, sans compter parmi les plus 
sublimes, occupent dans l*histoire des lettres une place émincnte et 
entre toutes digne d^envie. Ce sont ces génies d'un ordre moyen, si 
j'ose dire, tempérés dans leur force, indulgents dans leur sagesse, 
inspirant Tamour plus encore que Tadmiration, qui, s'ils ne s'élè- 
vent pas jusqu'aux plus hautes cîmes, savent se maintenir toiyours 
dans les pures régions de la pensée ; qui n'ont point les splendeurs 
ou les coups de foudre de l'éloquence, mais brillent d'une lumière 
toujours égate et sereine ; qui instruisent le monde sans l'étonner, 
et l'éclairent sans l'éblouir. 

Tel fut Vauvenarçues. Parmi nos moralistes, il en est de plus 
illustres; il n'en est point de plus aimable. Sa gloire ne fut celle ni 
du satirique, ni du peintre de mœurs ingénieux et piquant. Une 
noblesse de cœur et une élévation de pensée naturelles, un ardent 
amour de tout ce qu'il y a de beau et de bon , un mélange de sensi- 
bilité et de raison, de naïveté et d'enthousiasme; je ne sais quoi 

(1) La Revue sort aujourd'hui de ses habitudes et de son programme en publiant 
un travail complètement étranger à Tliistoire d'Aryou. Mais il s*agit de l'œuvre d'un 
de nos concitoyens , et nos lecteurs , nous l'espérons , loin de nous blâmer de cette 
infraction , nous sauront gré de leur avoir fait connattre une étude littéraire qui a 
valu à son auteur, avec une nouvelle distinction de l'Aoadémie française , la haute 
approbation de M. Villemain. Nous avons envié Saint-Simon à la Revue des Deux-* 
Mondes. Elle nous enviera Vaui-enarffues, 

5 



Digitized by 



Google 



66 REVUE DE L'AWJOU. 

enfin de graeicux et de triste, d'austère et de doux à la fois; voilà 
sous quels traits il apparaît à toutes les mémoires. 

Que si on Fcnvisage de plus près, un inlérél touchant s'attache à 
ce jeune homme, né pour les lettres, et enlevé aux lettres par une 
mort prématurée. Peu de vies furent aussi vile flétries et pourtant 
aussi fécondes; peu d'écrivains ont laissé des pages aussi courtes et 
aussi durables ; peu d'hommes ont montré dans le malheur aulant 
de fierté, dans la souffrance autant de résignation et de courage. 

En un temps de politesse et de corruption, de sensualisme élégant 
et de scepticisme railleur, Yauvenargues eut des mœurs pures « un 
esprit sérieux, des croyances graves et fortes. Contemporain de Fon- 
tenelle, de Voltaire et de Duclos, il semble plutôt un philosophe du 
siècle de Descartes et de Fénélon attardé dans le siècle de la licence 
et de l'incrédulilé. 

Non qu'il ne soit de son temps par plus d'un côlé; mais ce qu'il a 
pris de son temps, ce sont ses grandes idées, ses généreuses ambi- 
tions, son amour de la tolérance et de la liberté. Moraliste, il puise 
ses inspirations à des sources supérieures ; philosophe , il demeure 
étranger aux passions qui déjà enflamment les esprits; et ou dirait 
qu'éclairé par uu pressentiment secret, il essaie de prémunir son 
siècle contre les erreurs qui bientôt vont le déshonorer. 

Luc de Clapiers, marquis de Yauvenargues, était d'une famille 
noble de Provence. Destiné aux armes par sa naissance, bien que sa 
constitution débile semblât l'appeler à d'autres travaux, il entra à 
dix-huit ans, après de faibles études, comme sous-lieutenant, au ré- 
giment d'infanterie du roi. 

Le goût des lettres, qui élait inné en lui, survécut aux premières 
dissipations de la jeunesse, et la penle de son esprit l'inclina do 
bonne heure aux sérieuses études. Quelques bons livres, qui le sui- 
vaient partout, furent ses maîtres : la médilalion solitaire aï la ri- 
chesse de sa nature firent le reste. Descartes, comme lui, avait vécu 
dans les camps. Qu'importent au génie les circonstances et les 
lieux? il germe dans tous les sols et fleurit sous tous les soleils. 

Qui sait môme si le jeune Yauvenargues ne dût point à ce rude 
noviciat de conserver intacts les dons heureux qu'il avait apportés 
en naissant? Riche et perlant un beau nom, admis à la cour, intro- 
duit dans ce monde de grands seigneurs débauchés et de philosophes 
beaux-esprits qui , au sortir des orgies de la Régence, commençait 
d'ajouter à la licence (les mœurs la licence des idées, n'eût-il point 
vu, au contact des vices et de l'impiété à la mode, se flétrir la can- 
deur virginale de son âme? Pauvre et obscur, soumis à de dures 



Digitized by 



Google 



TAVYBIfARGUBS. 67 

c^proiivcs, il garda du moins sous TuDiforme sa simplicité et sa pureté 
premiùrcs. 11 y a dans la vie du soldat je ne sais qiioi de salubre et 
de fortifiant, qui assainit les âmes malades, qui trempe comme 
Tacier les âmes saines. 

Tout enclin qu^il était, par nature, aux spéculations de Tesprit, 
Vauvenargues aimait son métier : chez ce penseur, il y avait le 
germe des grandes vertus militaires. Il aimait la gloire; ce fut sa 
première, et on peut le dire, sa seule passion. Il avait le goût, le 
besoin de Faction ; et c'est même là un des traits les plus originaux 
et les plus marquants de son caractère. Faire de grandes choses, 
eût été son ambition : digne de les comprendre, il se sentait capable 
de les accomplir. Vivre, pour lui, c'est agir : pour lui, c'est dans 
Faction seule que Tbomme trouve la plénitude de sa vie, la posses- 
sion entière de son ftme et les plus vives jouissances qu'il lui soit 
douné de goûter (1). 

Mais la pensée morale s'ajoute tout de suite pour la modérer à 
cette ardente aspiralion vers Faction et la gloire. La gloire lui semble 
belle, mais il ne la veut point séparée do la vertu. « Ce n'est pas, 
» dit-il, à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros 
» attache la gloire, mais à les souffrir pour l'état; ce n'est pas à 
» donner la mort, mais à la braver » (2). Voltaire avait raison : le 
vieux Catinat ne devait pas penser autrement que ce jeune sous- 
lieutenant (3). 

Avec l'amour de la gloire et le culte de l'honneur, avec une gran- 
deur d'âme naturelle et un courage froid et tranquille, Vauvenargues 
n'avait, ni dans sa personne, ni dans ses paroles , rien qui attirât le 
regard ou fixât l'attention. Simple et modeste, sérieux et presque ti- 
mide, il était de ceux qui ne mendient point la faveur et que la fa- 
veur ne va point trouver, qui ne courent point après la fortune et 
qne la fortune oublie. 

Tel il se peint, ou plutôt tel il se trahit lui-même dans les pages 
trop rares qu'il nous a laissées : dénué de ces dehors brillants sur 
lesquels juge le monde, dénué surtout de ce savoir-faire et de cette 
habileté vulgaire qui , mieux que le génie, conduisent au succès; 
mais généreux, ouvert, plein d'nne charmante bonté, gagnant tous 
les cœurs par la grâce de son esprit et l'aménité de ses mœurs. 

Dans un des fragments qui datent de sa jeunesse, il raconte sous 
un nom imaginaire une anecdote qui ressemble trop à un souvenir 

(\) Réflexions diverses. — Maxime 199. 

(2) Max. 224. 

(3) Correspond, géa. — 15 avril 1743 



Digitized by 



Google 



68 RETUB DE L AlfJOn. 

personnel pour qu*on nY voie pas une image de la sensibilité de son 
âme. Un jeune homme a rencontré une femme de mauvaise vie : il 
a prêté Toreille au récit des misères qui Font conduite à cet excès de 
dégradation, et, pris d*une compassion profonde, sa bourse étant vide, 
il lui a donné sa montre. Ses camarades le raillent, et il leur répond : 
<c Mes amis, vous riez de trop peu de chose. Le monde est rempli de 
misères qui serrent le cœur; il faut être humain... » (1). 

Paroles simples et louchantes que ne désavouerait pas la charité 
chrétienne ! Noble candeur qui ne rougit ni de ses attendrissemenls 
ni du bien qu'elle sait faire ! C*est un des beaux côtés du caractère 
de Vauvenargues que ce courage de la vertu et cette indifférence de 
la moquerie. Il a encore sur ce sujet de généreuses paroles : « C*esi 
» une chose basse, dit-il, que de craindre la raillerie qui nous aide k 
» fouler aux pieds notre amour-propre , et qui émousse , par Phabi- 
9 tude de souffrir, ses honteuses faiblesses. » (Réflex. div.) Ne di- 
rait-on pas d*une maxime d'Épictète ou d'une pensée de Nicole ? 

Cette inoffensive raillerie, cette douce réprimande dont il parle ici 
sont à ses yeux le plus grand bienfait comme le plus sérieux devoir 
de Famitié. L'amitié, que son ftme était si bien faite pour comprendre 
et pour sentir, Famitié dont il a tracé de si gracieux tableaux , n'esl 
pas seulement pour lui^un sentiment fécond en joies nobles et pures ; 
elle est surtout une chose sainte, et presque une religion. Dans ce 
commerce sublime où se complaisent plus que d'autres les âmes ti • 
mides et sérieuses, il fait une large part, sans doute, aux doux et 
mystérieux épancbements; mais il y veut par dessus tout les fermes 
conseils et les austères leçons. 

A dix-neuf ans, Vauvenargues avait déjà fait une campagne en Italie. 
Bientôt, et après une paix de courte durée, éclatait celte guerre de la 
succession de FEmpireoù, malgré le courage de ses soldats, la France 
ne devait recueillir que des désasires. Prague, enlevée par Fhéroîquc 
audace de Chevert et de Maurice de Saxe, était, après quelques suc- 
cès promptement suivis de revers, devenue le seul refuge, au fond 
de la Bohème perdue, d'une armée épuisée et désormais sans espoir 
de secours. Belle-Isie, cependant, s'y maintenait intrépidement, 
quand un ordre de Versailles enjoignit d'évacuer la place. Il fallut 
partir, malgré la saison, les chemins impraticables, le dénuement de 
tout et Finfériorité des forces. L'armée se mit en marche au milieu 
des rigueurs d'un hiver terribfe ; et sur une route de quarante lieues, 
couverte de neiges , sema pendant dix jours ses débris sanglants et 
glacés. 

(1) Caractères, Tbiesle ou la simplicité. 



Digitized by 



Google 



VAUVEf^ÀRGCBS. B9 

Vauvcnargues' était dans les rangs de celle brave et malheureuse 
troupe. Dans les murs de Prague même, il avait vu mourir à ses cô- 
tés un compagnon d'armes, jeune comme lui, comme lui trop faible 
pour les fatigues de celle rude guerre, et à qui l'unissait la plus 
tendre amitié. Celte perte fut, ce semble , une des grandes douleurs 
4le sa vie. Il en a laissé l'expression dans des pages où se révèle, il 
est vrai, rinexpérience de Técrivain, mais qui sont pleines de grâce 
<^t de sensibilité. 

Lui-même, s'il no resta pas enseveli sous les neiges de la Bohême, 
y endura de telles souffrances que les sources de la vie furent 
allcinies en lui. Depuis lors, il ne fit que languir ; pareil à ces arbres 
délicats qu'une gelée tardive a frappés au printemps, et dont les 
jeunes tiges se faneront aux premiers soleils. 

Obligé d'abandonner sa profession, Vauvenargues vit avec douleur 
s'évanouir les espérances qu'il y avait fondées : avide d'action , il 
était condamné à l'impuissance ; avide de gloire, et ne soupçonnant 
point encore qu'elle lui viendrait d'ailleurs, il voyait la gloire s'envo- 
ler sans lui avoir jeté un de ces regards si doux qu'il a comparés aux 
premiers feux de l'aurore (i). 

Un instant il songea à se faire une carrière nouvelle dans la diplo- 
matie, et il vint à Paris pour solliciter. Solliciteur, nul n'était moins 
fait que lui pour le devenir. Son caractère indépendant se pliait mal 
à un tel rôle, et en maint endroit de ses écrits on sent comme le 
frémissement de sa fierté qui se révolte. « La fortune exige des soins, 
n dit-ii amèrement. Il faut être souple, amusant, cabaler, n'offenser 
» personne, plaire aux femmes et aux hommes en place... Combien 
» de dégoûts et d'ennuis ne pourrait-on pas s'épargner si on osait 
» aller à la gloire par le seul mérite (2). » 

Cependant , après une longue attente , il semblait que la fortune 
allait lui sourire, et la promesse d'un emploi diplomatique lui avait 
été faite quand un nouveau coup l'accabla. Une maladie épidémiquc 
qui défigura ses traits et faillit le priver de la vue; détruisit, avec les 
derniers restes de sa santé, ses dernières espérances d'avenir. Il sen- 
tit qu'il fallait dire adieu à l'ambition. 

Alors cette âme courageuse sembla se recueillir et se réfugier en 
elle-même. Tout lui manquait coup sur coup, et la vie même se dé- 
robait à ses étreintes : triste, mais résigné , il ne demanda plus qu'à 
SCS méditations favorites , à l'étude de l'homme et de la philosophie 
morale, les consolations dont il avait besoin pour mourir. 

(1) Max. 375. 
(^2) Maxime 60. 



Digitized by 



Google 



70 REVUE DE t'ANJt)U. 

De préctenses amitiés lui restaient cependant , qui adoucirent un 
peu ramerluBTie de ses derniers jours, et entre toutes, celle de 
l*honirae illustre qui allait, durant un siècle presque entier, exercer 
sur la France et sur TEurope la domination sans rivale de son 
génie. Il y avait quelques années déjà que Vauvenargues, alors en gar- 
nison à Nancy , avait adressé à Voltaire quelques essais littéraires. 
L'auteur de Mérope avait accueilli avec ime distinction particulière 
ce premier écrit du jeune officier :. une correspondance s*était enga- 
gée et suivie, pleine, d'une part, d*admiration et de déférence éclai- 
rée, de Tautre, de conseils ingénieux et de considération affec- 
tueuse. 

 mesure que la relation s'était prolongée, une plus vive sympa- 
thie avait rapproché ces deux hommes si divers à tani d'égards. 
Voltaire s'était pris pour ce jeune homme obscur d'une amitié sin- 
gulière; et quand Vauvcnarguesi obligé de renoncer aux armes, était 
venu à Paris tenter une autre carrière, le grand poète, alors au 
comble de la gloire et de la faveur, recherché des grands seigneurs, 
protégé de la favorite , npmmé gentilhomme de la chambre du roi , 
allait , au sortir de ses audiences de Versailles ou de ses triomphes 
du théâtre, visiter son jeune ami dans sa demeure presque indigente, 
l'encourageait, l'aidait de ses avis, le servait de son influence : tou- 
chante amitié qui, dans cette inégalité de l'âge et de la gloire , revêt 
chez Voltaire quelque chose de paternel , et honore autant celui qui 
l'a inspirée que celui qui l'a ressentie. 

Dès le premier jour,, le poète avait compris tout ce qu'il y avait 
d'original et de puissant dans cet esprit qui s'ignorait lui-même et 
cherchait encore sa voie. Il avait été frappé de la fermeté de pensée 
et de style, du goût délicat et élevé qui distinguaient les essais litté- 
raires de Vauvenargues. 

Avec des connaissances fort incomplètes^, Vauvenargues montre 
en effet, dans ses appréciations des grands écrivains du xvip siècle, 
la plus pénétrante et la plus exquise finesse. Il n'a pas l'étendue des 
vues, mais il a la rectitude et la netteté. Il n'a pas la sûreté que don- 
nent l'étude et Texpérience; mais il a, ce que rien ne donne et ne 
supplée, l'instinct profond de l'art, la vive intuition du beau, et celte 
émotion intime qu'il éveille dans les âmes bien douées. 

« Il faut avoir de l'âme pour avoir du goût, » a-t-il dit lui-même. 
C'est là en effet tout son secret. Celte vérité profonde qu'il avait 
puisée en lui,, il en a donné par son exemple la plus éclatante con- 
firmation. S'il avait peu lu, en revanche il st^ntait vivement cl avait 
beaucoup réfléchi. 11 avait vécu avec les poètes, les orateurs, les 
philosophes du siècle passé; et son âme, naturellement élevée, avait 



Digitized by 



Google 



VAUVBNARGUES. 71 

contracté dans le commerce de ces incomparables esprits quelque 
chose de leur noblesse et de leur grandeur. 

ËnIcndeZ'le, par exemple, parler de Bossuet, de Pascal, de Féné- 
Ion. Comme il est entré dans le secret de leur génie! Comme il les 
comprend et s'identifie en quelque sorte à eux! Comme il parle 
naturellement leur langue, et, en caractérisant chacun d'eux, re- 
produit sans effort dans son style le mouvement et Taccent de leur 
éloquence! 

Ce sont ses maîtres, ses idoles, et il ne souffre point qu'on porte 
atteinte i\ leur msjesté. A Voltaire lui-même il ne pardonne pas une 
pareille légèreté; et si, parmi tant de jugements ingénieux et sûrs, 
l'auteur du Temple du goûl a jeté une phrase qui semble reléguer 
Pascal au second ordre, il s'échauffe, il proteste; il proclame l'au- 
teur des Pensées « l'homme de la terre qui savait mettre la vérité 
dans un plus beau jour et raisonner avec plus de force. » 

Sur un point seulement, il est plus sévère que Voltaire. Une pré- 
férence instinctive lui fit de tout temps mettre Racine beaucoup au 
dessus de Corneille. Cette préférence, poussée jusqu'à l'excès, avait 
été un des sujets de sa correspondance avec Voltaire. Voltaire le 
reprend doucement, et Vauvenargues modifie en partie ce qu'il y 
avait d'outré dans ses premières appréciations. Hais sa prédilection 
persiste : par nature, il est plus sensible aux touchantes beautés du 
peintre d'Andromaqtie qu'aux mâles inspirations de l'auteur d'Ho- 
race; les rudesses de ce dernier semblent lui voiler à demi ses gran- 
deurs; le sublime le touche moins que l'emphase ne le choque. Le 
même goût un peu exclusif pour ce qui est élégant et noble, expli- 
que une autre de ses injustices ; il ne comprit guère et n'aima 
jamais Molière. Mais ici, à côté du jugement littéraire, il y a un 
sentiment qui lui est propre et qu'il porte en toutes choses, je veux 
dire une aversion naturelle pour toute œuvre qui ridiculise et 
rapetisse l'homme. 

Ces essais littéraires no furent jamais pour Vauvenargues que des 
éludes secondaires et comme une distraction à des travaux plus sé- 
vères. L'étude de Thomme, lanalyse de ses facultés morales, de ses 
sentiments et des lois qui les gouvernent, voilà vers quel sujet s'était 
toujours de préférence dirigé l'effort de sa pensée. 

Il a réuni en un corps d'ouvrage les résultats de ses premières 
méditations sur l'entendement humain. Ce livre qui parut de son 
vivant, et qui est intitulé : Inlroduclion à t étude de V esprit humain, 
n'est point le litre de gloire de Vauvenargues. L'analyse philosophi- 
que ne s'y montre ni neuve ni complète. L'ordre et la précision y 
manquent; les idées sont confuses, les définitions peu exactes. C'est 



Digitized by 



Google 



712 RRVUB DE l'ANJOCT. 

ressaîd*un esprit curîcax, sagace, ingénieux : rœiivrepromcl, mais 
il y a peu de profit à en tirer. Quelques chapitres seulement, vers 
la fin , quand il aborder les grandes questions du bien et du mal 
moral, sont remarquables par Télévation des idées et la justesse du 
coup d'œil philosophique. Ici, ob pressent Tauteur des Réflexions et 
Moûoimes. 

Les Maximes, Toilà le monument de Vauvonargues ; monument 
modeste, si on en considère les proportions; œuvre impérissable, si 
on en étudie le caractère et Tinspiration. Là, éclate vraiment Pori- 
ginalilé de Vauvenargues ; là se révèlent les éminentos qualités de 
son esprit. 

Gomme mcNraliste, Vauvenargues, au premier coup d*œil, se classe 
à part dans notre littérature. Il ne ressemble à aucun des grands 
moralistes qu*ont vu naitre les deux siècles précédents. 

Montaigne est un douleur qui se joue avec Tesprit humain, sans 
se fier à lui ; La Rochefoucauld est un ambitieux déçu qui se venge 
de rhomme par en médire ; Pascal est un désespéré qui jette la raison 
brisée aux pieds de la croix; La Bruyère, un observateur ingénieux 
qui montre à Thomme son image pour Tinslruire en Tamusant. 
Tauvenargues n'est rien de tout cela : c*est un philosophe, ce n*est 
pas un sceptique; c*est un penseur, ce n*est pas un peintre. 

Mais il faut entrer plus avant dans ce parallèle : il faut, si on Veut 
conhaîire Vauvenargues, remonter jusqu'à Tidée supérieure d'où ii 
procède, et voir en quoi le principe de sa morale diffère des principes 
de ses devanciers. 

Jusqu'à lui, les moralistes avaient à Tenvi déprécié, accablé 
rhomme. Les uns, ce sont les moralistes chréiiens, ne voyant dans 
rhomme qu*une créature déchue, un roi découronné qui porte 
encore au fronts avec le reflet de sa grandeur perdue, le sceau de son 
châtiment, l'ont montré plein de misères et d'impuissances, de con- 
tradictions et d'abîmes. Les autres, ce sont les sceptiques et les sati- 
riques , inspirés tantôt par l'esprit de système, tanlôl par le res- 
sentiment ou l'humeur , se sont plu à peindre l'homme en laid , à 
mettre en relief ses travers et ses vices, à exagérer ses erreurs et ses 
défaillances. 

Dans la sévérité de Bourdalouc ou de Nicole, il n^'y a ni haine ni 
mépris pour l'homme. S'ils écrasent son orgueil, c'est pour domp- 
ter sa volonté ; s'ils le ravalent jusqu'à terre, c'est pour le prosterner 
devant Dieu. Ils rabaissent d'une main, mais ils le relèvent de l'au- 
tre. Même ces sublimes violences, ces sarcasmes hautains où s'em- 
porte Pascal, ce sont, nous le savons bien , les cris de douleur que 



Digitized by 



Google 



VAGVBNARGUES. 73 

lui arrache une lultc déchirante; et c'est par le désespoir qn*il nous 
achemine à croire. 

Chose étrange ! La morale des philosophes est moins indulgente 
pour rhomme. Leur science humilie sa raison sans consoler son 
cœur : elle le jette à terre , et veut qu'il y reste. Demandez à Mon- 
taigne et à son disciple Charron le dernier mot de leur sagesse? 
N'est-ce pas la négation de la conscience (1) et le mépris de 
rhomme? (2) — Demandez à la Rochefoucauld quel est le fonde- 
ment de sa morale? Il ne croit pas plus à l'homme qu'il n'espère 
en Dieu ! — Plus modérée, plus équitable, il n'est pas jusqu'à la froide 
raison du peintre des Caractères qui ne soit empreinte d'un certain 
dédain et n'inspire à la longue le découragement et la tristesse. 

Entre ces deux manières do considérer l'homme , identiques par 
le procédé, bien que différentes par le but, il y en a une troisième, 
qui est purement philosophique comme la seconde, et qui aspire k 
être consolante comme la première. Entre ces deux morales, qui 
loutes deux dépriment la créature humaine, il y en a une autre qui 
s'efforce de la relever, et par le sentiment de sa dignité native de lui 
donner des forces pour le bien. C'est celle qu'enseignèrent sous des 
formes diverses les grands philosophes de l'antiquité; celle dont Pla- 
ton enirevit dans Tordre étemel et divin le sublime exemplaire; 
celle qui soutint Epiclète, inspira Cicéron et Senèque, affermit Harc- 
Aurèle et tous les Stoïciens : nobles esprits qui , manquant des lu- 
mières de la foi et réduits aux seules ressources de la raison, cher- 
chaient dans Id conscience humaine un point fixe où pût s'appuyer 
le monde. 

Or, celte morale antique, cette morale éternelle et éternellement 
belle, c'est celle dont s'inspire Vauvenargues ; c'est celle qu'il entre- 
prend de restaurer. 

Morale tout humaine, j*en conviens ! Non pas qu'elle méconnaisse 
ou qu'elle oublie Dieu : Dieu apparaît toiyours au dessus d'elle 
comme son principe à la fois et sa sanction ; mais c'est dans le cœur 
de l'homme, c'est dans sa conscience que celte morale prend son 
point d'appui; c'est aux vérités qui se révèlent à la raison qu'elle 
emprunte son flambeau. 

(1) « Les lois de la conscience que nous disons naislre de la nature , naissent de 
la coustume. » Essais, liv. i, ch. 22. 

(2) Montaigne, Essais, 1. 1, ch. 50: # Il me semble que nous ne pouvons jamais 
estre assez mesprisés selon nostre mérite... Je ne pense point qu'il y ait tant de 
malheur en nous comme il y a de vanité...; nous ue sommes pas si pleins de mal 
comme d'ioanité; non» ne sommes pas si misérables comme nous sommes vils. » 



Digitized by 



Google 



74 REVUE DB L'AmOO. 

Hais quoi! n'élail-ce pas la, à rheiire où écrivait Vauvenargiios, la 
seule morale qui fût de saison ? N'élail-ce pas la seule que pût écou- 
ter son siècle? Quand les croyances religieuses avaient perdu déjà 
de leur autorité; quand l'incrédulité, comme un flot croissant, com- 
mençait de les batlre et de les ébranler de toutes parts; quand bientôt 
la raison, ivre de sa souveraineté reconquise, allait régner sans rivale 
sur les ruines du passé, n'était-il pas opportun de chercher, comme 
les philosophes anciens, dans la raison même, la base immuable qui 
allait manquer ailleurs? Quand les idées spirilualistcs elles-mêmes 
allaient pâlir obscurcies un instant par les grossières vapeurs du 
matérialisme, n'était-ce pas une grande pensée de mettre en plus 
vive lumière les éternels principes de la morale, et, à la place de la 
loi religieuse désertée, de proclamer une loi, moins efficace sans 
doute, mais faite encore pour commander à Thomme le respect et 
le sacrifice? 

Qu'on y songe en effet ! Ce n'était pas seulement l'âge de la foi qui 
était passé; l'âge même de la grande philosophie, de la raison pure 
et de ses sublimes spéculations, semblait fini. On était entré dans 
l'ère de la critique et de l'analyse. Le monde appartenait au 
doute. 

Déjà des bords voisins do la Hollande, l'esprit sceptique et fron- 
deur a soufflé sur la France. Déjà, en France même, un puissant 
génie, qui plus tard élèvera à la science des lois un monument d'im- 
mortelle sagesse, s'est essayé en se jouant à cette raillerie audacieuse 
qui mettra tout en poussière. 

Voltaire est allé emprunter à TAnglelerre une philosophie analyti- 
que qui, négligeant dans Thomme l'élément divin, principe des 
clartés supérieures, le subordonne tout entier aux sens et fait sortir 
toute l'intelligence du phénomène de la sensation. Disciples infidè- 
les de Descartes, les philosophes nouveaux, tout en gardant sa mé- 
thode, ont déjà dévié de la ligne lumineuse qu'il leur avait tracée, 
et, au lieu de diriger leur pensée vers les hauteurs dont il leur ouvrit 
le chemin, se sont peu à peu inclinés vers la matière où bientôt 
ils iront se perdre. 

Vauvenargues essaie de reprendre l'œuvre interrompue du maître. 
Assez ignorant des philosophies anciennes et modernes, et grâce 
peut-être à cette ignorance même, il a l'ait, par une admirable ins- 
piration , dans le domaine de la morale , ce que Descartes , par la 
puissance de l'abstraction, avait fait naguère dans la sphère de la 
métaphysique. Il a rompu comme lui avec la tradition reçue; il a 
échappé comme lui aux systèmes en honneur; et il y a échappé de 
la même manière, je veux dire en cherchant l'évidence au dedans 



Digitized by 



Google 



TAUVfiNARGUES. 75 

de lui, en demandant à la conscience humaine, profondément in- 
terrogée, les principes indéfedibles de la vérité morale. 

Ce n*est pas de l'analyse, c'est de Vinspiraiion qu'il procède; ce 
n'est pas à l'esprit critique, c'est à l'esprit de foi qu'il demande la 
lumière. L'esprit critique dessèche et stérilise; l'esprit de foi vivifle 
et féconde. L'intuition, le senliment intime, la révélation intérieure, 
voilà à quelle source il ira puiser ses croyances et ses règles de 
conduite. 

Il semble qu'en cela l'instinct de sa nature le guidait autant que 
la sagacité de son esprit. Le doiite lui est antipathique; la raillerie 
lui déplaît; le sarcasme irréligieux TafiDige. Il ne se sent nul goût 
pour les esprits légers ou dédaigneux. Ne lui parlez pas de Bayle : 
toute son érudition, il la donnerait pour une pensée de Socrate. Il 
aime, il admire Voltaire ; mais en Voltaire, ce n'est pas le philosophe, 
c'est le poète qu'il aime ; ce n'est pas l'auteur des Lettres anglaises , 
c'est l'auteur de Zaïre et de Brutus qu'il admire. 

Et pourtant, il est bien vrai, le doute Ta atteint lui-même. Le 
doute a ruiné en lui le vieux dogme. Comment en eût-il été autre- 
ment? L'incrédulité était partout; on la respirait dans l'air. Mais 
quelles douleurs ne devine-t-on pas dans cette âme veuve et mal 
consolée de ses croyances maternelles ! Comme il semble les pleurer 
encore ! comme il crie parfois et se débat sous la blessure qu^il b 
reçue au cœur et qui saigne toiiu^urs (1) ! 

L'entcndez-vous s'indigner des plaisanteries qui s'attaquent aux 
choses saintes (2)? Le voyez-vous attester, comme pour s'abriter 
sous leur génie, ces grands hommes « du plus philosophe de tous 
les siècles, » les Newton, les Descartes, les Bossuet, les Racine, les 
Fénélon, nobles patrwisdont il aime à invoquer la gloire, comme 
un fils celle de ses aïeux (3)? 

En proie à ces combats secrets, tourmenté par le doute, et plein 
du besoin de croire, il n'a trouvé le repos que dans une philosophie 
généreuse qui , au lieu de dégrader l'homme, s'appliquât à le réha- 
biliter à ses propres yeux, et pour accroître ses forces lui en rendît 
le sentiment. 

Exagérer les misères humaines, faire ressortir les contradictions 
et les difficultés, fausse philosophie, s est-il dit ! Dieu n'a rien fait en 
vain; Dieu ne s'est point donné de démenti à lui-môme (4). La con- 

(1) Réflexions diverses, t. 3. 

(2) Maximes, 526, 529, 591, 325. 

(3) Maximes , 59i. 

(i) Maximes, 288-289. 



Digitized by 



Google 



76 REVUE DE L'AIIJOU. 

ciiialion qui se dérobe à votre étroite analyse, une plus largo com- 
préhension des faits, une vue d'ensennble vous Teûl révélée. Aussi, 
à la hauteur où il se place , ni les défaillances de la nature hunnaîne 
ne le déconcertent, ni ses contrariétés apparentes ne le troublent. 
Les petites objections s'effacent, les antinomies disparaissent : tout 
s'enchaîne et se coordonne; et à côté des instincts égoïstes et con- 
servateurs de la créature, se montrent, non moins constants, non 
moins universels, les nobles instincts qui font d'elle un être moral 
et la rendent capable de vertu. 

C'est de la sorte qu'il échappe à Pascal accablant l'homme sous le 
poids de ses contradictions et triomphant de son néant. C'est surtout 
de ce point de vue supérieur qu'il réfute avec une admirable force 
le scepticisme de La Rochefoucauld; car on sent qu*en écrivant, il a 
pensé bien plus encore à La Rochefoucauld qu'à Pascal. 

Que lui fait cette sèche et haineuse anatomie des passions? Si nos 
vices quelquefois se déguisent en vertus, est-ce à dire que la vertu 
ne puisse plus se distinguer du vice? D'une vérité particulière, est- 
on en droit de faire une vérité générale? De ce que l'amour-propre 
se mêle en nous à tout, faut-il conclure qu'il corrompt tout? Tu n'as 
oublié qu'un point, ô philosophe, c'est de distinguer ces deux cho- 
ses qui ne se ressemblent que de nom, — Tégoîsme réfléchi, calculé^ 
qui subordonne et sacriQe tout à soi ; — et l'amour-propre instinctif, 
irréfléchi, que la nature a mis au fond de nos entrailles et dont il ne 
nous est pas donné de nous dépouiller. 

c Le corps a ses grâces, l'esprit ses talents, s'écrie Vauvenargues : 
» le cœur n*aurait-il que des vices? et l'homme, capable de raison, 
» jserait-il incapable de vertu (i) ? 

» Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de 
» compassion et de raison. mes amis ! qu'est-ce donc que la 
» vertu (2)? » 

Qu'importe qu'au point de vue philosophique le langage soit par- 
fois inexact , ou les formules peu précises ? La pensée n'en est pas 
moins ferme et moins nette. Nature, instinct, cœur, sentiment, — 
toutes ces expressions , synonimes sous sa plume , désignent pour 
Vauvenargues la même chose : c'est la raison , plus sûre que le rai- 
sonnement, c'est l'intuition, plus claire que la réflexion; c'est la 
vision spontanée du bien et l'élan naturel qui nous porte vers lui. 

Que si on demande quels sont les caractères de la loi morale qui 
se manifeste ainsi à notre entendement , Vauvenargues n'hésite pas 

• (1) Maximes, 297. 
{i,) Maximes, 298. 



Digitized by 



Google 



VAUVBWARGUES. 11 

à répondre que son caraclèrc cssenlicl, c*est d'èlre universelle, abso- 
lue, indépendante des temps et des lieux, supérieure aux individus 
et aux circonslances (1). Au point de vue social , il ajoute que son 
signe distinctif, c*est la subordination de Tintérèt particulier à Tin- 
lérét général (2). 

Voilà le principe abstrait, mais pour Vanvenargues la morale n'est 
point une science d'abstractions. Le but déterminé, il s'agit d'y at- 
teindre. La voie tracée, il faut y marcher. Quels mobiles vont nous 
y aider ? Quels aiguillons presseront nos flancs ? 

Ici le moraliste a , sur le rôle de la passion , une théorie à la fois 
élevée et hardie. C'est dans le cœur, c'est dans les passions que rési- 
dent les forces vives de notre âme. T'est de ce foyer que s'élancent les 
grandes inspirations, les héroïques dévouements. « Si vous avez, dit^il, 
» quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus gêné- 
» reux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère!.. (3) » 
Aimez les hommes : ne craignez ni d'être dupe , ni de trouver des 
ingrats. Aimez la gloire, cette noble passion qui, comme « une aile 
forte et légère » emporte la vertu humaine par delà ses limites 
vulgaires (4). 

L'esprit même n'a-t-il pas dans la passion son ressort le plus puis- 
sant ? N'est-ce pas elle qui féconde le génie et enflamme l'éloquence? 
D'autres l'avaient dit déjà; mais Vauvenargues, résumant dans cette 
idée sa théorie do la passion, l'a frappée à son coin et marquée de 
son nom quand il a dit ce mot célèbre : « Les grandes pensées 
viennent du cœur. » Parole profonde , aussi vraie dans le domaine 
de l'art que dans celui de la morale. Sous quelque forme qu'il s'offre 
à nous, le sublime, en effet, ne jaillit-il' pas d'une même source? 
Le bien , le beau , ne sont-ils pas deux faces diverses d'un même 
idéal ? Et l'âme humaine n'est-elle pas faite pour les embrasser d'un 
même amour et d'un même enthousiasme ? 

L'idée que Vauvenargues se fait de la passion , jointe à un besoin 
d'action qui était dans sa nature , lui a dicté encore cette maxime 
caractéristique: « Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre 
comme si on ne devait jamais mourir... La pensée de la mort nous 
fait oublier do vivre » (Max. 142-143); maxime tout antique , qu'il 

(1) «Le mot de vertu eroportc l'idée de quelque chose d'estimable à Tégard de 
toute la terre ; le vice au contraire. » Introduction à Tétude de l'esprit humain, Livre 
3, du bien et du mal moral. 

(2) Ibid. 

(3) Conseils à un jeune homme. 
(i) Discours sur la gloire. 



Digitized by 



Google 



78 REVUE DB L'Amon. 

oppose dans sa pensée à la nnorale ascéliquo; maxime que Montaigne 
avait aussi énoncée à sa façon, quand il avait dit : « Il m'est advis 
que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie... (1) » 

Sans nul doute, il faut bien le répéter^ c'est là une morale font 
humaine, trop humaine peut-être. Vauvenargues peut-être croit un 
peu trop à la force de l'homme : il néglige trop l'idée divine, la pen- 
sée religieuse, les espérances immortelles, et tout ce secours qui nous 
vient d'en haut, et sans lequel toute force humaine n'est que fai- 
blesse. C'est la marque de son siècle. C'est aussi Teffet de celle 
réaction philosophique qu'il accomplit, de celte proteslalion qu'il 
élève contre deux systèmes de morale qui déprimaient également 
rhomme. 

Mais du moins quelle pureté, quelle grandeur d'inspiration! S'il 
s'arrache à ce qu'il y a d'étroit dans l'ascétisme, à ce qu'il y a de 
sec dans la doclrine de l'intérêt , ce n'est pas pour se laisser aller à 
la molle et facile vertu de Montaigne ; ce n'est pas davanlage pour 
tomber dans l'orgueilleuse dureté du stoïcisme. Encore bien qu'il 
ne soit plus chrétien, il semble avoir retenu de la religion chrétienne 
un fond d'indulgence et d'amour. C'est un stoïcien religieux et 
attendri; c'est un stoïcien, moins l'impassibilité et l'orgueil stoî- 
ques. 

Avoir, au milieu du xvin« siècle, porté à cette hauteur la science de 
l'homme et le sentiment moral ; avoir, avant les impiétés de Voltaire, 
prolesté contre l'esprit d'irréligion ; avant les sophismes d^Helvétius 
et les déclamations de Diderot, flétri les doctrines matérialistes ; c'est 
une gloire qui suffirait à sauver un nom de l'oubli. Ces philosophes 
qui prétendront émanciper l'esprit do l'homme, asservir le monde 
entier à sa domination, et le conduire par un perfectionnement sans 
fin vers un bonheur sans limiter , étrange contradiction ! en exaltant 
son orgueil, ils le dégraderont de sa dignité morale; eu proclamant 
la souveraineté de sa raison, ils le feront déchoir au rang des créa- 
tures inférieures. Vauvenargues, plus profond qu'eux, a vu que la 
grandeur de l'homme est moins dans son intelligence que dans le 
sentiment moral qui l'éclairé, et que s'il est une créature sublime, 
c'est surtout parce qu'il a en lui la raison pour concevoir le bien et 
la liberté pour Taccomplir. 

Si cette noble philosophie ne prévalut point, l'effort n'en fut pas 
moins beau. Si l'œuvre à peine ébauchée de Vauvenargues fut em- 
portée par l'irrésistible courant du siècle, elle a surnagé toutefois ; 

(1) Essais, Liv. 3, ch. 12. — « La sagesse, a dit un aulre philosophe, n'esl pas 
la méditation de la mort, mais dQ la vie » (Spinoza, Eth. ) 



Digitized by 



Google 



VAUVENARGCES. 79 

elle a, chose admirable, survécu à tant d^œuvres brillantes qu*en- 
toura la popularité. Elle a grandi de jour en jour dans Tcslime et le 
culte de la postérité, parce qu'elle portail remprcinto de la beauté 
morale et de la vérité éternelle. 

Vauvcnargues connaissait peu les hommes, mais le cœur do 
Vhomme n'avait guère de mystères pour lui. Il n'avait pas, comme 
La Bruyère, observateur attentif et patient, étudié dans ses mille 
incidens le jeu de la vie sociale, pris les mœurs sur le vif, scruté 
les caractères^ analysé les passions, leurs nuances et leurs caprices. 
Il n'avait pas, comme La Rochefoucauld, en des temps de trouble et 
à la lueur des agitations politiques, sondé les replis de Tégoîsme hu- 
main, dévoilé ses ruses, démasqué ses hypocrisies. Mais dans le si- 
lence de la solitude, il était descendu en lui-même, et comme dans 
Teau pure d'une source, il y avait lu les lois secrètes gravées par la 
nature. 

Aussi, sur les choses qui touchent les grands intérêts sociaux, 
comme sur celles qui n'ont trait qu'à la morale privée, faillit preuve 
de la même reclitude, de la même fermeté d'esprit, de la même me- 
sure dans la sagesse. Il ne croit point que le progrès des lumières, 
comme on disait déjà, emporte nécessairement le progrès de la raison 
générale. Vainement le siècle s'enorgueillit de ses connaissances; il 
trouve que le bon sens est toiyours rare; et, à son avis, on aura 
gagné peu de chose, si, en jetant dans les esprits tant d'idées nou- 
velles, on ne leur a pas appris à raisonner juste (1). Il aime la 
liberté et applaudirait volontiers à de sages réformes. Mais il estime 
qu'il n'est pas sensé de renverser ce qu'on qualifie d'abus, avant 
de savoir ce qu'on pourra mettre à la place. Il croit à l'égalité do 
tous les hommes ; mais sa haute raison a compris d'abord que l'iné- 
galité des conditions entre les hommes découle nécessairement 
de l'inégalité de leurs facultés et de leurs forces : et d'avance il a 
refuté d'un mot les sophismes que son siècle léguera bientôt au 
nôtre (2). 

Que de traits de lumière semés dans ces pensées éparses! que d'a- 
perçus profonds I que de paroles éloquentes ! Ce mot ne semble-t-il 
pas tombé de la plume de Tacite ? « La servitude abaisse les 
» hommes jusqu'à s'en faire aimer. » Et dans cet autre : « La liberté 
A est incompatible avec la faiblesse, » quelle leçon pouries peuples 
comme pour les individus ! 

Partout, dans ses Maximes, se peint une belle àrae, alliée à un 

(1) Max. 270-271. — Réflex. sur différents siècles. 

(2) Max. -480 i8i. 



Digitized by 



Google 



80 REVUE DE L'AT^JOO. 

beau génie. Parloul éclate Tamour de la justice, de la clémence qui 
la tempère, de Tindulgence qui adoucit la sévérité de la loi, de la 
magnanimité meilleure que la prudence. 

Une simplicité mâle caractérise le style comme les pensées de 
Vauvenargues. Il a des incorrections et des faiblesses nombreuses. 
Hais on sent qu'en écrivant il obéissait loiJijours à une inspiration 
vraie et n^exprimait que des idées profondéments méditées. Nulle 
recherche, nulle ciselure de style; rien de cet art laborieux et savant 
qu'on admire chez La Rochefoucauld et La Bruyère. L'expression 
nait sous sa plume simple et forte, limpide et lumineuse. Il a, à 
un degré que personne n'a dépassé, cette netteté souveraine et 
celte propriété parfaite qui sont , comme il Ta si bien dit, « le ver- 
nis des maîtres. » Ce style ferme et plein, élevé sans effort, concis 
sans affectation, atteint à Téloquence à force de justesse et de clarté. 
Il semble que pour parler aux hommes, la vérité ne pût trouver un 
langage plus digne d'elle. 

Parfois Taccent du cœur, à demi étouffé, se fait entendre : sa pa- 
role s'empreint alors d'une sensibilité touchante; Parfois même 
l'imagination colore doucement sa pensée ; et une image gracieuse la 
fait briller un instant comme un nuage léger qu'empourpre le cou- 
chant. Quel charme pénétrant par exemple, dans ces sentences qu'on 
se plait toujours à rappeler : « Les premiers jours du printemps ont 
» moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme. » — 
« Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le 
» soleil d'hiver. » — « Les longues prospérités s'écoulent quelquefois 
» en un moment ; comme les chaleurs de l'été sont emportées par 
» un jour d'orage. » 

Vauvenargues s'occupait de revoir ces pensées , œuvre rapide de 
sa jeunesse , quand la mort vint le frapper : il l'attendait et l'avait 
vue venir de loin. Il avait 32 ans. Que de fois, sans doute, sentant la 
vie tarir en lui et son génie s'éteindre, il dut jeter un regard attristé 
sur cet avenir plein de promesses cruellement trompées, et, comme 
un autre et charmant génie moissonné aussi dans sa fleur, se frap- 
per le front en se disant : « Il y avait pourtant là quelque chose! o 
Et n'est-ce point eu effet comme un soupir de regret qui lui échappe 
quand, à la fin de cotte belle page où, sous le nom de Clazomène, il 
a tracé son propre portrait, il ajoute ces touchantes paroles : « On 
» voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, et où les fruits 
» sèchent dans leur fleur » 

Hais l'égalité de son âme n'en fut pas troublée. Aux angoisses d'un 
mal sans remède, il opposait une fermeté et un calme inaltérables. 



Digitized by 



Google 



TAUVBNÀRGUB&. 81 

Comme un disciple île Socrato, il conversait paisiblement avec ses 
amis sur ce lit de douleur qu'il savait être son Ht de mort; et jus- 
qu'au dernier jour il les charma par ses discours pleins de grâce et 
d'éloquence. Frappé d'admiration pour tant de courage et de sim- 
plicité , Voltaire a laissé tomber au souvenir de son ami quelques 
larmes venues du cœur, et prononcé une parole qui est à elle seule 
tout un éloge : « Jamais , dit-il « je n'ai vu de mortel plas infortuné 
et plus tranquille. » 

Nous-mêmes, à la distance d'un siècle, nous ne pouvons sans 
émotion contempler cette pâle et mélancolique figure , inclinée à 
demi sous le poids de la douleur et de la pensée. Nous ne pouvons, 
sans un sentiment de respect mêlé d'attendrissement , suivre dans 
son rapide passage au travers d'une époque brillante et dissolue, ce 
jeune homme à l'âme aniique, au cœur « simple comme celui d'un 
enfant » (1), qui, solitaire, ignoré de tous, accablé par le malheur et 
portant fièrement sa pauvreté , meurt entrevoyant à peine la gloire 
tardive qui luira sur son tombeau. 

Cette gloire est pure du moins entre toutes; elle est unique peut- 
être dans le temps qui l'a vue éclore. Au milieu de tant d'hommes 
illustres dont il fut le contemporain, Vauvenargiies se distingue par 
des qualités singulières. Dans le siècle de l'esprit et des hardiesses 
sans frein, la raison seule et la plus ferme sagesse l'inspirent. Quand 
la philosophie devient un moyen de popularité ou une arme de 
parti , elle reste pour lui une croyance austère et une consolation 
pieuse. Ce n'est ni la vanité ni la mode qui le poussent fr écrire , 
mais seulement le besoin de soulager son cœur ou le désir de rendre 
hommage à la vérité. Dédaigneux des frivolités de ce monde qu'il a 
vu de loin sans se mêler à lui , supérieur à ses bassesses et à ses 
petites ambitions, il offre, à une époque où les caractères ne furent 
pas toujours au niveau des talens, l'image du véritable philosophe. 

Le xvjii* siècle n'avait pas encore atteint la moitié de son cours 
quand Vauvenargues mourut. On dirait qu'en lui se personnifie la 
jeunesse de ce siècle puissant, et qu'il résume tout ce qui s'y ren- 
contra de vraiment grand et de vraiment fécond; je veux dire sa foi 
dans la raison humaine, son amour de l'humanité , son culte pour 
tout ce qui l'élève , l'affranchit et l'honore. J'avouerai même qu'il 
partagea quelques-unes des illusions de son temps, et je ne me sens 
pas le courage de l'en blâmer. Heureux qui a pu mourir avant d'a- 
voir perdu toutes ses illusions! 

Si la mort t'a frappé avant Tâge, ô Vauvenargues, elle t'a donné 

^ (i) Voltaire. 



Digitized by 



Google 



82 RSYUB DB L'AKJOU. 

au moins cette fortune de mourir avec ta foi entière et tes jeunes 
espérances! Tu n'as pas vu la conflance de l'esprit humain s*exaUer 
jusqu'à un orgueil insensé ; tu n'as pas vu la liberté de pensée dégé- 
nérer en une licence impie, la philosophie en un matérialisme dér 
gradant. Ne maudis pas la mort : elle t'a épargné des désenchante- 
ments et des tristesses. Elle t'a enseveli dans la douce sérénité do 
ton àme ; elle a laissé sur ton front une auréole de foi et d'enthou- 
siasme. 

Noble foi , qui console et fortifie ! Enthousiasme saint , qui élargit 
les âmes et les soulève de terre ! Pourquoi cette foi s'est-elle retirée 
de nous? Qui nous rendra les fortes convictions, les ardentes espé- 
rances? Nous n'avons plus, hélas! la foi religieuse de nos pères, et 
nous n'avons pas la foi philosophique qui la remplaçait pour Vau- 
venargues. Le scepticisme a passé sur nous comme un torrent de 
sable: les institutions ont été détruites, les croyances déracinées , 
tous les principes ébranlés. Nous marchons parmi les ruines du 
monde moral. La puissance de l'homme, la grandeur de son intel- 
ligence , c'est dans le monde matériel surtout qu'elles se déploient ; 
c'est dans la sphère des sciences physiques , de l'industrie , des arts 
qui contribuent au bien-être des individus et à la prospérité des 
nations, que l'homme rêve de hautes destinées, que renthousiasmc 
l'enflamme, que sa foi accomplit des miracles et transporte des 
montagnes. 

Voici un homme fait pour nous rappeler la vraie grandeur de 
l'homme : c'est Vauvenargues. Il parle un langage doux et grave ; il 
s'adresse au cœur autant qu'à la raison. Arrachons-nous , s'il so 
peut, quelquefois an bniit de nos luttes et aux enivrements de nos 
triomphes , pour prêter un instant l'oreille à sa forte et consolante 
sagesse. 



Eugène Poitou. 



Digitized by 



Google 



LA FAIILLI DU BILLAY 



0) 



SUITB DBS éCRIVAmS ET DES HOMMES DE LETTRES DE LA FAMILLE 

DU BELLAY. 



Martin, le troisième des fils de Louis du Bellay el do Harguerilc 
de Latour, avait embrassé au sortir de Tenfance, comme nous 
Tavons déjà dit, la carrière des armes, et, admis à faire partie de la 
suite du roi pendant la première campagne d'Italie, il avait eu 
l'honneur de se battre sous ses yeux à Harignan. 

Il devint plus tard capitaine de cavalerie, chevalier de Tordre du 
roi, lieutenant général en Normandie, sous le Dauphin, et fut nommé 
gouverneur de cette province. 

n devint plus tard, comme Guillaume, gouverneur de Turin, et 
prit lui-même, après la mort de celui-ci, le titre de seigneur de 
Langey. Son mariage avec Isabelle Chenu ajouta à ses titres celui 
de prince d'Yvetot. 

Pendant la campagne de Provence, il assista à cette bataille où 
les Français taillèrent en pièces l'armée de Charles-Quint et la ré- 
duisirent à une fuite honteuse; il partagea la gloire de Montmorency 
que Ton appelait' le sauveur de la France, et il inquiéta lui-même, 
à la tête d'un corps de troupes, rennemi dans sa retraite désordonnée. 

(1) Voir Revue de V Anjou , année 1856 , tome i , pages 72 et 200. 



Digitized by 



Google 



84 RBYUB DE t*A»JOU. 

La campagne de 1544, si brillanle à son début, si désastreuse à 
la fin , et pendant laquelle Jean rendit de si grands services à son 
pays par la défense de Paris, fournit également à Martin l'occasion 
de se signaler de nouveau, et ce fut pendant les seconds troubles de 
la capitale que ce dernier, msgor-général de Tarmée du comte 
d'Enghien, contribua à la grande victoire de Cerisoles, remportée la 
même année par le duc d'Enghien sur le marquis du Guast et les 
Espagnols, victoire qui coûta 15,000 hommes aux Impériaux. 

Jean ti Martin ne trouvèrent point h la cour de Henri II la faveur 
dont François |«' les avait si justement honorés, ainsi que Langey. 
Tandis que Jean partait pour Rome , Martin alla se retirer en son 
château de Glaligny, où il prit à tâche de compléter les mémoires 
de Langey avec le peu de manuscrits qu'on avait pu sauver , et il 
avait terminé ce travail, quand il mourut le 9 mars en 1559, quel- 
ques mois avant son frère le cardinal. De Thou, les Sainte-Marthe, 
La Croix du Maine et du Verdier parlent tous de ses ouvrages. 

Rien ne donne mieux Tidée de la considération dont Guillaume 
de Langey était entouré durant sa vie, et de l'estime toute particu- 
lière que lui portait son frère, que la manière dont Martin s'exprime 
à regard de ce frère, dans la préface de ses œuvres. 

Nous allons citer ses propres paroles : 

« Quant aux parlicularitez de ce royaume, et ce qui concerne les 
» guerres que le feu roy de très louable mémoire, François, premier 
» de ce nom, a esté contraint soustenir et entreprendre , je n'ay veu 
» homme qui se soit employé à les descrire tant amplement et par 
» le menu, que feu mon frère messire Guillaume du Bellay, seigneur 
» de Langey, chevalier de Tordre du roy et son lieutenant général 
» en Italie, homme de telle vertu et érudition que chacun a cogneu : 
» lequel avoit composé sept ogdoades latines, par luy mcsrae tra- 
A duittes, du commandement du roy, en nostre langue vulgaire, 
» où Ton pouvoit veoir, comme en un clair miroir, non seulement 
9 le pourtrait des occurrences de ce siècle, mais une dextérité d'es- 
» crire merveilleuse et à luy péculière, selon le jugement des plus 
» sçavants. » 

Quant aux motifs qui Tout engagé à poursuivre l'œuvre de son 
frère, Martin les donne naturellement : une partie des écrits de 
Guillaume ayant été dérobés, il était à craindre que certaines per- 
sonnes songeassent à en altérer la substance. « A raison de quoy, 
9 dit-il, il m'a semblé, estant quelquef(»is en repos des armes, et 
» employant mon temps afin de n*estre réputé oisif (car oisiveté est 
9 mère et origine de tous les vices), de ne devoir espargner ma 
9 peine et diligence , etc. » 



Digitized by 



Google 



L4 FAMILLE OU BËLLAT. 85 

Il nous reste à voir, par une analyse rapide de ses mémoires, 
comment Martin du Bellay comprit la tâche que son frère lui avoit 
laissée et comment il Taccomplit. 

L'auteur commence son récit à Tépoque des désastres qui suivi- 
rent la victoire de Ravcnne, au moment où Louis XII cherche à re- 
couvrer par tous les moyens possibles son duché de Milan et sa 
prépondérance en Italie, en 1513, quand il confie à Louis de la Tré- 
mouille le commandement de Tarmée levée après Pâques, et lui 
donne pour lieutenants le seigneur de Trivulce, maréchal de France, 
et messire Robert de la Marche, seigneur de Sedan, qui avait lui- 
même pour lieutenant le sire de Florenges, son fils aîné. Il retrace 
les principaux événements qui suivirent ces préparatifs, notre défaite 
h Novarre, les tentatives d'invasion en France par Henri VIII, allié i\ 
Fempereur Haximilien et aux Suisses, la funeste bataille des Epe- 
rons et la mort du roi Louis XII au milieu de ses nouveaux plans 
pour reconquérir le Milanais. Nous arrivons ainsi & Tavénement de 
François I« en 1515. 

Le style de Martin du Bellay ressemble à la prose de tous les au- 
teurs de son temps. Il ne tombe jamais dans la prétention, et il y 
est d'autant moins porté que la gravité de l'histoire, en exigeant la 
concision, exclut tout esprit de recherche. On ne peut donc comparer 
Martin qu'à des historiens, et non à ces écrivains, dans les ouvrages 
desquels, poètes ou romanciers comme Joachim du Bellay ou Rabe- 
lais, l'imagination a une plus large part. Et encore cette cotnparaisou 
ne peut-elle avoir lieu avec Brantôme, le seul historien contem- 
porain de Martin du Bellay, mais dont les mémoires galants et 
romanesques diffèrent autant du genre de Martin que les écrivains 
dont nous venons de parler. 

N'était le progrès de la langue, il y aurait, quant à Tesprit qui a 
dicté le livre de Martin du Bellay, plus d'analogie entre ce dernier 
et son aine d'un siècle, Philippe de Commines. Martin marque le 
second essor de l'ère historique, ouverte par le conseiller du roi 
Louis XI; les deux écrivains font tous deux de l'histoire au lieu do 
faire de la chronique, parce que tous deux envisagent les situations 
dont ils se font les narrateurs à un point de vue sérieux, au point 
de vue de la politique et de la morale, plutôt qu'au point de vue des 
intrigues et de la galanterie. Si Martin se rapproche de Philippe de 
Commines par la gravité du caractère, il offre d'un autre côté , par 
son penchant à décrire les batailles, assez d'analogie avec Froissart, 
sans avoir autant de piquant et d'originalité que ses devanciers. 

Quant au style, la différence entre ces deux auteurs et Martin est 



Digitized by 



Google 



26 REVUE DE L^ANJOU. 

à peine saisissabic. Pour so faire une idée de la révolulioa qui s'est 
faite dans le genre historique, il faut remonter plus haut. Il y a bien 
loin, par exemple, du style de Marliq da Bellay aux récils incorr 
xects, mais si charmants de naïveté du bon sire de Join ville, récits 
dans lesquels le cœur a bien plus de part que Tesprit, et où la langue 
française essaie en quelque sorte ses premiers bégaiements. Dans 
Martin du Bellay « la phrase, sans se composer de longues périodes, 
et sans arriver encore à Télégance ni à Téclat, commence à se cons- 
truire, à devenir régulière ^ et promet tout ce qu'elle doit tenir dans 
le siècle suivant. La littérature du xvi^ siècle, au point de vue de 
Tart, ressemble à une jeune fille qui n'est plus on enfant, mais qui 
n'a pas encore les allures de l'adolescence. La langue française, au 
XVI' siècle, parle distinctement; elle ne se sert plus de ces exprès- 
sions du premier âge qui vous amuseot et vous étonnent quand on 
commence à grandir; mais elle en a gardé la gaucherie et la naïveté, 
et elle ne se doute pas encore de toute» les séductions et de tous les 
charmes) qu'elle exercera bientôt. 

Aussi n'est-ce point dans sa syntaxe ni dans sa rhétorique qu'il 
faut chercher à apprécier le style de Martin du Bellay, c'est dans 
l'énergie de la pensée et dans les mots eux-mêmes, souvent d'au- 
tani pliis vigoureux que l'auteur devait suppléer par la force de 
l'expression à une plus grande ignorance des règles et de la méthode. 
Telles ces peintures de l'école florentine , premiers essais de l'art 
moderne, dans lesquelles la science du dessin n'existe pas encore, 
mais dont les )>ersonnages sont d'autant plus dramatiques, et por- 
tent sur leurs traits un sentiment d'autant plus profond de leur rôle 
et de leur situation. 

Pour donner une idée du style de Martin du Bellay, nous citerons 
tout au long le tableau qu'il nous fait de la bataille de Marignau. 

« Le jeudy, treizième de septembre, jour de Saincte-Croix 1515, 
» environ deux heures après-midy, vinrent (les Suisses) donner sur 
» nostre avanl^garde, de laquelle avoit la conduitte le duc de Bour- 
» bon, connestable de France; mais ils trouvèrent ledit connestable 
» en armes, lequel, à cette première abordée, les recueillit vigou- 
» reusement, mais non sans perte; car il entra un effroy en un do 
» nos bataillons de lansquenets, tel, qu'ils s'esbranlèrent pour se 
» mettre à vau de roupte , ayant mis en leur opinion que le traitté 
» que le roy avoit faict avecques les Suisses estoit demeuré en son 
» entier, et que ce qui se faisoit élcHt une fainte pour les vouloir 
» livrer entre les mains des Suisses, leurs anciens ennemis; mais, 
» voyans la gendarmerie qui soustint l'eflFort des ennemis, reprin- 
» drent asseurance telle, qu'ils retournèrent au combat, voyans 



Digitized by 



Google 



LA FAMILLE DU BBLLAT. 87 

» aussi le roy qui marchoit avec les bandes noires coste à cosle de 
» son arlillerye. A ladite charge fut tué François Monsieur de Bour- 
» bon, le seigneur dlmbercourt, le comte de Sanxerre et plusieurs 
» autres gens de bien. Et dura le combat jusques à la nuict, qui fut 
» si obscure, même à cause de la grande poulcière que faisoient les 
» deulx armées, que nul ne cognoissoit Tautre, et mesmes que les 
» Suisses portoient pour leur signal la croix blanche, aussi bien que 
» les François, ne portant pour différence sinon une clef do drap 
» blanc chacun en Tespaule ou en Testomac; et pour mieux sur- 
» prendre nostre armée, n*avoient porté aucuns tambourins, mais 
4 seulement des cornets pour se rallier; et fut la chose en tel désor- 
» dre, pour Tobscurité de la nuict, qa*en plusieurs lieux se trouvé- 
» rent les François et les Suisses couchez auprès les uns des autres, 
» des nostres dedans leur camp, et des leurs dedans le nostre ; et 
Jr coucha le roy toute la nuict armé de toutes ses pièces (hors mis 
» son habillement de teste) sur Taffùst d'un canon. 

». Le jour venu qu*on se recognut, chacun se retira soubz son 
» enseigne, et commença le combat plus furieux que le soir; de 
» sorte que je vey un des principaux bataillons de nos lansquenets 
» estre reculé plus de cent pas, et un Suisse, passant toutes les ba- 
9 tailles, vint toucher de la main sur Tartillerye du roy, où il fut 
» tué; et sans la gendarmerie qui souslint le faix, on esloH en bazard, 
» A ladilte bataille fût tué messire François de la Trimouille, prince 
» de Tallemont, seul fils du seigneur de la Trimouille; le seigneur 
» de Bussy d*Amboise et le sieur de Roye et plusieurs autres. Aussi 
» fut blessé en deux ou trois endroits de coups de picque le cheval 
» de Monseigneur de Yendosme; le comte de Guise, qui estoit de- 
» meure général de tous les Allemans, estant au premier rang, fut 
9 porté par terre; mais un sien escuyer de service^ nommé Tescuyer 
9 Adam, natif d'Allemagne, voyant son maître de tous costez battu 
9 à coups de picques et de hallebardes, se jetta sur son dit maistre, 
9 portant les coups que son maislre eût porté ; pendant lequel temps 
9 les Suisses furent reboutez et ledict de Guise secouru , et par 
9 un gentilhomme de la maison du roy, nommé le Capitaine. Il 
9 fut porté hors de la presse; de quoy il avoit grand bcsoing, tant 
9 pour les coups qull avoit reçeus, que pour le nombre d'hom- 
9 mes qui avoient passé par dessus luy, tellement que à grande 
9 peine avoit-il la puissance de respirer. Environ les neuf heures du 
9 malin, les Suisses, pour divertir nostre armée, jeltèrent une troupe 
9 d'hommes à leur main gauche, pour, par une vallée, venir donner 
9 par derrière sur nostre bagage, espérans nous faire tourner la teste, 
9 et par ce moyen nous deffaire; mais ils furent rencontrez par M. le 



Digitized by 



Google 



88 RBTGB DE L'âNJOCJ. 

• duc d'Alençon, avecquc nostrc arrière-garde, lequel les deffit; 
9 desquels une partie, s'estant retirée dedans un bois, fut toute tuée 

* par les Gascons , desquels avoit la charge le seigneur Pètre de Na* 
» varre, et les arbalestriers à cheval, desquels avoit le petit Cossé 
» cent soubs sa charge, et le légat Maugeron cent. 



» Les Suisses, qui ponvoîent estre au coinmeticement trente-cinq 
» mille hommes, ne pouvant plus sôustenir le faix du combat, ayant 
9 perdu la plupart de leurs capitaines, et le combat ayant duré 
» deux jours, perdirent le cœur et se mirent en roupie; un bon 
» nombre d*iceux se retira dans le logis de Monsieur de Bourbon, où 
» no se voulant mettre à la mercy du roi , le feu fut mis , et furent 
» tous bruslez..., antres se retirèrent au chasteau de Milan, autres 
» droit en Suisse, parce que le roy, se voyant avoir eu la victoire, se 
» contenta de les y laisser aller. Et y mourut des Suisses de quatorze 
» à quinze mille , et des meilleurs capitaines et hommes qu'ils 
» eussent et plus aguerris. » 

Quand cette description de la bataille de Marignan n'aurait que le 
mérite de cette authenticité qui s'attache au récit d'un témoin ocu- 
laire et aussi consciencieux que Martin du Bellay, elle aurait déjà 
pour nous un grand prix. Or, qui songerait jamais à révoquer en 
doule la parole d'un homme dont le nom déjà si giorieux. loin de 
se démentir en cette circonstance, de Taveu même de son roi, servit 
de drapeau aux plus intrépides et aux phis éprouvés? 

Nous ne voulons pas ici, bien entendu, faire un mérite à Martin 
d'une qualité exigée dans le plus médiocre des écrivains et sous- 
entendue tout naturellement dans un auteur d'un caractère aussi 
noble que celui-ci, comme un de ses attributs nécessaires; mais ce 
n'en est pas moins un avantage pour les générations auxquelles son 
livre est adressé. Il faut, avant tout, chercher dans ce passage le 
récit d'un soldat, et y voir plutôt le guerrier que l'historien. 

Hais il y a dans cette page autre chose que de la conscience; il 
y a le sentiment d'un homme dont le cœur a été agité de toutes les 
vicissitudes d'une de ces grandes batailles dans lesquelles l'honneur 
national est mis enjeu; sentiment bien profond dans un du Bellay. 
Il y a plus d'une image saisissante;, la confusion des troupes, le pèle- 
mêle des Suisses et des Français dans l'obscurité de la nuit, sont 
rendus avec beaucoup de naturel et de vérité. Pendant le jour, 
quand la bataille recommence^ il y a de la chaleur et de l'action. 

No4is aimons cette phrase y dans laquelle l'auteur, en parlant de 
nos lansquenets qui commençaient à fléchir, ajoute que, sans la 
gmdarmerie qui sou&iint le faix, m esloU m hazard. Cette dernière 



Digitized by 



Google 



LA FAMILLE DU BfiLLAT. 89 

ciprcssion csl très heureuse ; il esl impossible de rendre d*une ma* 
nièro plus laconique et plus juste à la fois celte hésitation d'un cofps 
de troupes aussi près de sa défaite que de sa revanche et pour qui 
tout csl en question. 

Plus loin, Martin du Bellay nous apprend que c'est à Angers que 
François I*^ conçut la pensée de former une alliance solide avec 
Henri, roi d'Angleterre. Ce dernier monarque avait tenu sur les 
fonts de baptême le second fils du roi, et lui avait donné son nom. 
Col auteur nous apprend aussi que Ton chargea de cette importante 
négociation mcssire Gouffier, seigneur de Bonnivet, amiral de 
France , qui alla trouver ce prince à Greenwich, une de ses maisons 
de plaisance sur la Tamise. Il igoute que l'amiral Bonnivet remplit 
parfaitement cette mission, et que pour mieux cimenter cette al* 
liance, il fut encore chargé de négocier le mariage de François, 
Dauphin de France, et de Madame Marié, fille unique du roi d'An- 
gleterre, âgée de quatre ans do plus que son royal fiancé. Voici 
comment il rend compte de l'entrevue de François 1<' et de Henri VIII 
au camp du Drap-d'Or : 

« L'an 1520, par le moyen de l'amiral de Bonnivet, lequel avoit 
» le maniement des affaires du roy depuis le trépas du grand-maître 
» de Boisy, son frère , et du cardinal d'Iorc (cardinal Volsey) qui 
» avoil la superintendance des affaires du roy d'Angleterre, fut ac* 
» cordée une entre veue entre Içurs deux Hajestez, à celle fin qu'en 
» personne ils peussent confirmer l'amitié faicte entre eux par leurs 
» députez. Et fut pris jour auquel le roy se tronveroit à Ardres et 
» le roy d'Angleterre à Guines; puis par leurs députez fut ordonne 
» un lieu, my chemin d'Ardres et Guines, où les deux princes se 
» dévoient rencontrer. Ledit jour de la Feste*Dieu, au lieu ordonne, 
» le roy et le roy d'Angleterre , montez sur chacun un cheval d'Es- 
» pagne, s'entre-abordèrent , accompagnez, chacun de sa part, de 
» la plus grande noblesse que l'on eusl veu cent ans auparavanl en- 
» semble, estans en la fleur de leurs aages, et estimez les deux plus 
» beaux princes du monde et autant adroitz en toutes armes, tant à 
» piedqu'à cheval. Je n'ay que faire de dire la magnificence de leurs 
» accoustrements, puisque leurs serviteurs en avoient en si grande 
» superfluité , qu'on nomma ladite assemblée le camp du Drap-d'Or. 
» Ayans faicl leurs accollades à cheval , descendirent en un pavillon 
» ordonné pour cest effet , ayant le roy seulement avecques luy 
i> l'amiral de Bonnivet et le chancelier du Prat et quelque autre de 
» sou conseil, et le roy d'Angleterre, le cardinal d'Iorc, le duc de 
» Norfolc et le duc de Suffolc. Où, après avoir devisé de leurs affai- 
» res particulières, conclurent que audki^Ura se feroient lisses et 



Digitized by 



Google 



90 REVUE DB L*AIfJOJD. 

» escbaffaulx. où se feroit un tournoy, estans délibérez de passer 
»^Ieur temps en déduit et choses de plaisir, laissans négocier leurs 
» affaires à ceux de leur conseil , lesquels de jour en autre leur fai- 
» soient rapport de ce qui avoit esté accordé. Par douze ou quinze 
» jours coururent les deux princes Tun contre Tautre, et se trouva 
» audict toumoy grand nombre de bons hommes d*armes, ainsi que 
» pouvez estimer, car il est à présumer qu'ils n'amenèrent pas des 
« pires. » 

Martin expose ensuite avec détail les circonstances qui amenèrent 
en 1521 la seconde guerre entre le roi François et Tempereur, au 
sujet de la spoliation du royaume de Navarre par le roy d'Aragon, 
a!eul maternel de Tempereur. Le général firaoçais de Bourbon, 
comte de Saint-Pol, fut nommé généralissime. 

Les différentes opérations de cette campagne sont décrites avec la 
même exactitude et le même scrupule que la première guerre du 
Milanais. Dans le cours de cette deuxième expédition, après une dé- 
faite de Tennerai, défaite dont Fhonneur revenait en grande partie 
h Bayard, le roi confère à celui-ci Tordre de SaintMicheK 

Pendant que François !«' obtenait cet avantage en Allemagne, 
Martin nous montre l'amiral Bonnivet en Espagne, ixinduisant le 
siège de Fontarabie, ville qui appartenait à Tempereur et que 
Tamiral lui enleva. 

Ce premier livre se termine au moment de la ligue du pape et de 
l'empereur contre les Français, dans le but de les chasser du Mila^ 
nais au profit de Haximilien Sforce. 

Le second livre occupe cette triste période pendant laquelle nous 
avons vu chaque jour décliner notre puissance en Italie sous les 
coups d'une coalition habilement ourdfp, ^fans tequclle fienri VitI 
finit par entrer, jusqu'à la bataille de Pavie dûot nous citerons seu- 
lement le dernier épisode : 

« Le roy, ainsi que je Tay prédit, aj^ant deffaict la première 
» trouppe qu'il avoit trouvée, estans ses lansquenets deffaicts et ses 
» Suisses retirez, tout le fais de la bataille tomba sur luy; de sorte 
9 qu'enfin son cheval luy fut tué entre les jambes, et luy blessé en 
9 une jambe. Et de ceux qui estoiont prèz de luy furent tuez l'ami** 
j» rai Bonnivet, le seigneur Louis de la Trimouille, âgé de soixante- 
» quinze ans; le seigneur Galleas de Saint-Severin, etc.. Le comte 
>» de Sainct-Pol y fut pris près du roy, estant blessé tant au visage 
» qu'ailleurs, si qu'on en estimoit plustost la mort que la vie... Le 
» mareschal de Montmorency, qui le jour précédent avoit esté en^ 
» voyé avecqucs cent hommes d'armes et mille hommes de pied 
» françois, qui cstoicnt, ce me semble, soubs la charge du seigneur 



Digitized by 



Google 



Là FAMILLE BU BBLLAT. 91 

» Bussy-d'Amboisc, et deux mille Suisses à Smnct^Ladre, pour 
» garder un passage, auquel lieu estant arrivé, il estoit demeuré en 
» arm<^ jusques au polnct du jour, qu'il ouyt rarliUerie tirer, se 
9 retira pour se venir joindre avecques le roy, mais ce ftit trop tard; 
9 mesmes il fut empesché de ce faire, car il fut enveloppé, defifalct 
9 et pris avant qu'il s'y peust joindre. Ainsi deqà la ruine tomboit 
» sur nous. » 

Voilà bien la traduction de ce mot de François l^ à sa mère : 
TotU est perdu; voyons maintenant comment ^honneur fut sauf. 

«r Revenons où j'ay laissé le roy à pied. (Ayant eu son cheval tué 
» sous lui), estant par terre, fut de tous costez assaiily et pressé de 
» plusieurs de bailler sa foy; ce qu'il ne vouloit faire; et tousjours, 
» tant qu'alaine luy dura, se deffendit, encores qu'il cognust qu'il 
3» ne pouvoit résister à la volonté de Dieu ; mais il craignoit que pour 
» les querelles que deajà il voyoit entre les Impériaux pour le butin, 
» estant rendu par de$pit Tun de Tautre, ils le tuassent. A l'instant 
» y arriva le seigneur de Pomperant, lequel soudain se meit à pied 
» auprès du roy, l'ospée au poing, et feit retirer chacun d'auprès de 
» sa personne, jusques à ce que le vice-roy de Naples arriva, auquel 
» le roy bailla sa foy. » 

Cette position critique de François I*^ ses efforts désespérés pour 
Se faire jour à travers les ennemis sont très bien décrits; on asS^iste 
à ses perplexités, on éprouve tout ce qu'il devait ressentir de regrets 
et d'amertume dans sou ambition et dans son orgueil. Bientôt il est 
pressé de toutes parts, obligé de,se battre corps à corps, à pied, près 
de son Qdèle coursier gisant dans laxnélée, et de même qu'en Mar- 
tin, l'écrivain disparaît sous la cuirasse du soldat, dans François V\ 
le monarque et le général s'effacent sous le chevalier; il ne dispute 
plus un royaume à ses ennemis, mais le terrain qu'il a sous ses 
pieds, et à chaque pas le péril devient plus imminent. 

Le troisième livre traite du gouvernement de la duchesse d'An- 
goulème pendant fa captivité du roi, son fils, gouvernement dont la 
sagesse sut prévenir les desseins hostiles des Anglais sur la Picardie. 
11 y est question d'une insurrection allemande sur la Arontière du 
Rhin , et de la manière dont elle fut réprimée par les frères du duc 
de Lorraine, de la maladie du roi et de sa délivrance. L'auteur nous 
entretient de la ligue formée pour chasser les Espagnols d'Italie, des 
avantages remportés d'abord par Lautrec, et nous apprend comment 
ils furent tout à coup interrompus par la nécessité de voler au se- 
cours du pape Clément surpris de son côté par les Espagnols. Il 
parle ensuite de la revoie d'André Doria, et des conséquences dé- 
sastreuses que cette défection faillit avoir pour la France. Il est 



Digitized by 



Google 



92 REVUE DE L'ANJOU. 

question bientôt de la paix de Cambray, cimentée par le mariage du 
roi avec la sœur de TEmpereur, et ce chapitre se termine par le 
voyage de Charles-Quint à Rome, où il se fait couronner. 

Dans le quatrième livre, pour apporter quelque compensation aux 
conditions rigoureuses du traité de Cambray, qui le dépossédait de 
la Flandre, de l'Artois, de la Lombardie et de tous ses droits sur 
Naples et la Sicile, nous voyons François h^ négocier des tiUiances 
en Allemagne, en Angleterre et en Italie, et Guillaume de Langey, 
frère de l'auteur, représenter son gouvernement de la manière la 
plus honorable dans les deux premiers de ces trois Etats successive- 
ment. L'auteur passe ensuite aux négociations infructueuses qui 
eurent lieu entre l'Empereur Charles-Quint et le roi de France pour 
former une ligue contre les Turcs, nous entretient de divers inci- 
dents qui faillirent rallumer la guerre en Italie, du mariage du duc 
d'Orléans, second fils du roi, et de Catherine de Médicis, duchesse 
d'Urbin, et de la mésintelligence survenue entre le roi de France et 
le duc de Savoie. 

Comme nous en avons déjà prévenu nos lecteurs, les 5« 6« et 7« li- 
vres de ces mémoires sont attribués à Langey. Le premier de ces 
trois livres traite des nouvelles espérances qui semblèrent se pro- 
noncer en faveur de François ^^ relativement au duché de Milan , 
après la mort du duc Francisque, le dernier des Sforce, et de l'occu- 
pation de la Savoie et du Piémont par nos armées. 

Guillaume, dans le sixième,, arrive à l'expédition de l'Empereur 
qui s'achemine vers la Proveuce , par Nice , pour s'opposer aux 
desseins de François I»'. 

Dans le septième livre, où nous suivons le cours de cette nouvelle 
guerre entre les deux gfands rivaux de cette mémorable époque, 
Guillaume de Langey dessine parfaitement le caractère de Charles 
Quint. Il nous le montre dans d'hypocrites scrupules, couvrant des 
voiles de la religion les intérêts de son ambitieuse politique, et cher- 
chant à présenter, aux nations soumises à son sceptre, François I*^ 
comme une espèce de renégat, ou du moins comme un impie qui 
ne craint "pas d'allumer une guerre contraire aux vœux de la 
chrétienté. 

Nous voyons l'Empereur réunir une partie de son armée pour lui 
présenter, dans une harangue passionnée, la cause de son adversaire 
sous de noires couleurs. Nous nous étions fait la promesse de passer 
rapidement sur ces trois livres de Langey, puisque nous le connais- 
sons d^à; mais entraîné par le charme de cette page, qous ne pou- 
vons résister au plaisir de la faire connaître au lecteur : 

« En icelle, dit Tauteur, il le descouppa de toutes les sortes d'op- 



Digitized by 



Google 



LA FAMILLB DU firXLAY. 93 

1» probes conviticuses quUI est posÎBiblc, le blasonnant , ot appellent 
» violateur de foy, infracteur d*al]iances et traittez, défenseur des 
9 infidèles, éverseur et ennemy du repos et tranquillité des chres- 
» tiens; et au contraire parla de soy si magniflqueraeut , -qu^à peine 
» Ton eust sceu juger à quoy il prenoit plus de plaisir, ou de hault- 
9 louer ses conditions, ou de blasmer celles de son ennemy« Et alors 
» commença à célébrer et magnifier Theureux et fortuné augure du 
» jour de son arrivée en ce lieu, remonstrant comment il falloit bien 
» dire que niiraculeusement son voyage estoit conduit et dirigé par 
» le vouloir de Dieu , dispensateur et arbitre des choses humaines. 
» Car au même jour que Tan passé, il avoit pris terre en Afrique, 
» jour qui estoit presque universellement sainct et célèbre à toutes 
» les nations dont son armée estoit composée, et quoy que ce soit, 
» avoit esté à tous, sans exception, heureux et fortuné par la notable 
» et insigne victoire qu^ils avoient remportée, arrivans à tel jour en 
» Afrique, soubs sa conduitte, et à son service; où ils délivrèrent la* 
9 dite province de Foccupation et injure du Turc, ennemy de nostrc 
9 foy, à celuy mesme jour avoient-ils mis le pied au dedans des 
» confins et limites de France. 



» Et si à rencontre du Turc, ils avoient obtenu en Afrique une si 
» noble et si honorable victoire, plus noble et plus illustre seroit 
» celle qu'ils remporteroiont indubitablement de cette entreprise; 
» car, supposé que le Turc soit infidèle et contraire à nostre foy, il 
» ne Test certes que par erreur et ignorance; mais le François, ins- 
» truict et apris on la foy, ne peult, sinon malignement, s'en estre 
9 aliéné, s'alliant à rencontre, et s'accompagnant honteusement h la 
» cause et entreprise des infidèles. » 

Il nous était impossible de ne pas nous arrêter sur ce passage. 
Jusqu'ici, Guillaume de Langcy, donnant à son frère l'exemple de 
la fidélité et de l'exactitude , et rehaussant sa gravité d'historien de 
tout son respect pour la discipline, s'était contenté de jeter à la pos- 
térité, comme des bulletins militaires, des pages écrites, en quelque 
sorte, avec la pointe de son épéc. 

Le voilà tout à coup se dégageant de la dépendance de sa noble 
profession, le voilà entre deux faits d'armes ou deux négociations 
diplomatiques, dans le repos de sa tente ou dans le silence du cabi- 
net, oublieux enfin du bruit des camps ou du mot d'ordre, qui se 
prend à penser d'après lui-même, et, laissant Tépée pour le pinceau, 
se met à nous faire, non plus la description méthodique de tel siège 
ou de tel combat, comme les circonstances ou la gloire l'ont fait, 



Digitized by 



Google 



94 RBirUB BB L'ANJOU. 

mais le portrait d*un des grands héros de son siècle, sinon comme 
il est réellement, du moins comme il le voit de ses propres yeux. 
Nous devons lui savoir gré de sou inspiration , et ce n'est pas nous 
qui nous plaindrons de cet instant de loisir dont il nous fait si bien 
Jouir nous-mêmes trois siteles après lui. 

Mais revenons à Martin que nous ne quitterons plus désormais. 
Dans le 8* livre, nous sommes toujours en Provence, témoins des 
tribulations de TEmp^eur dont le camp est assiégé par la fomine et 
la peste. Nous voyons le roi, par sa présence, apporter quelque esa-^ 
couragement à ses fidèles Provençaux. Pendant ce temps, les Bour- 
guignons lèvent le siège de Péronne. Bientôt le roi poursuit l'Em- 
pereur pour félonie en la cour du parlement, en sa qualité de comte 
de Flandre, d'Artois et de Cbarolais, et, pénétrant dans l'Artois, 
prend Hesdin, Saint-Pd, Liliers et Saint-Venant. Mais nous assis- 
tons à de nouveaux revers, les Bourguignons nous reprennent Saint- 
Paul, où nous perdons beaucoup de monde, et le Dauphin, obligé de 
lever le siège de Terouanne, contracte une trêve par l'intermédiaire 
de la reine de Hongrie. La gUjsrre recommence avec de nouvelles 
alternatives de perte et de revanches du marquis du Guast, d'une 
part, et de M. de Montmorency, de l'autre^ . . 

A la suite de ces événements, et après un nouvel avantage du 
Dauphin, M. de Montmorency est nommé connétable, et l'on con* 
vient d'une trêve de dix ans, pendant laquelle Charles-Quint obtient 
la permission de passer en France pour aller ch&tier les Gantois 
révoltés. 

11 y a dans ce livre, comme dans les précédents de Martin du 
Bellay, bien des passages curieux dont nous pourrions extraire des 
citations si nous ne craignions de trop les multiplia. 

Dans le neuvième livre, l'auteur nous montre Charles-Quint ré* 
pondant à l'hospitalité du roi par une mauvaise foi insigne et un 
refus obstiné de lui restituer ses Etats du Milanais. Les principaux 
événements de cette période sont la prise de Perpignan par le dau- 
phin, la conquête du Luxembourg par le duc d'Orléans, et les succès 
de Langey dans l'expédition d'Italie. 

Martin nous raconte qu'il mène à bien les afifaires de son frère 
mort à Tarare, victime de son dévouement à son pays, comme nous 
l'avons vu plushaut. Il prend lui-même plusieurs places aux ennemis, 
et découvre quelques trahisons ; il nous fait voir M. de Vendôme non 
moins heureux en Picardie, où il remporte certains avantages sur 
Tennenii, qui lui permettent de ravitailler Terouanne reconquise et 
de reprendre Liliers , dernière opération de cette période de la guerre. 
Nous ne voyons rien de parlkulier à signala dans ce livre où nous 



Digitized by 



Google 



LA FAMILLE DU BBLLAT. 95 

trouvons cependant encore, peu de temps avant sa mort, un beau 
discours de Langey aux Etats de TEmpire, réunis à Ralisbonnc, 
pour so plaindre do l'assassinat des ambassadeurs du roi de France , 
César Frégoso et Antoine de Rincon, et en demander raison, efforts 
impuissants qui conduisirent le roy à se faire justice lui*raème. C'est 
le discours auquel nous avons fait allusioa dans la biographie dc^ce 
gentilhomme. 

Le dixième livre, qui est le dernier des Mémoires de Martin du 
Bellay, commence par la guerre que le rot entreprend dans le Hai- 
nault, où il fait de grands ravages. Le duc d'Orléans prend pour la 
seconde fois Arlon et Luxembourg. Les hostilités recommencent 
aussi dans le Piémont, où Barberousse prend la ville de Nice, tandis 
que le marquis du Guast surprend celles de Mondevis et de Carignan; 
mais les Français, entr*autres succès, lui enlèvent bientôt celte der- 
nière place après la victoire de Cerizolles, à laquelle concourut Mar- 
tin du Bellay en qualité de miyor-général dans l'armée du comte 
d'Enghien. L'auteur prend une part active à cette dernière campa- 
gne, et si quelque chose dépasse les service qu'il rendit à son pays 
pendant cette période, c'est assurément la modestie avec laquelle il 
en parle. 

Nous essuyons de nouveaux revers, au moment de l'invasion do 
la Picardie par le roi d'Angleterre et l'Empereur. On conclut enfin 
une paix désirée par tout le monde, à la suite de combats si achar- 
nés ; ce dernier événement est suivi de la mort du roi d'Angleterre 
et bientôt de celle de François P' à Rambouillet, 1547. 

Tout en accordant à Langey et à Martin ce qui peut leur revenir 
d'éloges dans cet ouvrage, nous reconnaissons avec M. Petitot qu'il 
porte trop le caractère d'un écrit officiel. La partie philosophique 
n'existe pas pour ainsi dire , et on ne comprend pas le silence pres- 
que absolu qu'ils ont gardé sur le concordat, les abus résultant de la 
vénalité des charges, l'apparition du schisme de Luther, les progrès 
de Calvin et les mœurs du temps, enfin sur le mouvement intellec- 
tuel de cette grande époque. On voit qu'ils se sont crus, par leur 
position, obligés b garder trop de ménagements. C'est le reproche 
qu'un écrivain de leur siècle, le célèbre Montaigne, leur a adressé. 
Il se demande comment, par exemple, ils n'pnt rien dit des disgrâ- 
ces de Messieurs de Montmorency et de la faveur de la duchesse 
d'Estampes. Pour tout ce qui concerne les choses du pays propre- 
ment dites, il propose de consulter d'autres ouvrages; mais, quant 
aux annales militaires, il leur rend justice comme nous nous som- 
mes plu à le faire nous- même. 

« Ce qu'on peut faire içy de profit, nous dit Montaigne, c'est par 



Digitized by 



Google 



96 RRTUB DB L'ANJOU. 

» la déduction particulière de batailles jet exploits de guerre où ces 
» gentilshommes se sont trouvés, quelques paroles et actions privées 
» d'aucuns princes de leur temps, et les pratiques et négociatioDS 
» conduites par le sieur de Langey, où il y a tout plein de choses 
» dignes d'être sceues et des discours non vulgaires. » 

Nous ne nous permettrons rien d'sûouter à cette critique qui ré- 
sume d'ailleurs tout ce que nous avons dit de cette œuvre historique 
jusqu^à présent. 

Ces Mémoires furent publiés pour la première fois en 15A9 (ua 
volume in-folio), par René du Bellay, baron de La Lande, gendre 
de Langey, qui les dédia au roi Charles IX. Ils furent réimprimés 
dans le même format, en 1572, 1582, 1588, et dans le format in-8<> 
en 1570 et 1586. 

Il existe plusieurs éditions des Hémoires des frères du Bellay. Ils 
ont même été traduits en latin, et imprimés en 1574, à Francfort, 
chez Maréchal , en 1 vol. in-^, sous ce titre : GuiUelmi et Martini 
BeUaiorum historia latine facta ab Hugane Sur(BO, 

Enfin Louis eut encore un quatrième fils, qui, sans atteindre le 
degré d'illustration de ses trois frères , ne laissa pas d'avoir lui aussi 
son genre de distinction. Il se nommait René, et il obtint en 1535 
par le crédit de ses frères l'évèché du Mans. Aucun rêve d'ambilioa 
ne troubla plus sa vie : à partir de ce moment, il mit son bonheur 
dans l'accomplissement de ses devoirs. Il avait des mœurs pleines 
de douceur et d'aménité; sa grande passion avait pour objet les 
charmes de la nature. Dans la belle saison, dès que ses travaux spi- 
rituels le lui permettaient, il partait pour la campagne où il se livrait 
à l'étude des sciences. 

Il aimait beaucoup la physique; mais l'étude pour laquelle il avait 
le plus de prédilection , était celle des fleurs et des plantes les plus 
rares dont il s'était formé une riche collection. On lo considère 
comme le créateur de la botanique en France. 

Cependant l'amour du prochain l'emportait encore chez ce véné- 
rable prélat sur les jouissances intellectuelles, même les plus 
innocentes et les plus pures. 

Son diocèse fut, en 1546, éprouvé par un terrible fléau, la famine, 
qui fit de tels ravages, que le peuple se vit contraint de se nourrir 
de gland. La ville du Mans chercha dans cette cruelle extrémité 
quelqu'un qui pût être auprès du roi François I^' l'organe de tant do 
souffrances, et elle ne chercha pas longtemps. Personne n'était 
mieux fait pour exposer sa triste situation que celui dont la main 
pieuse et charitable répandait chaque jour dans son diocèse tant de 
bienfaits et de consolations. René du Bellay accepte donc cet hono- 



Digitized by 



Google 



lA PAffILLK DU BELL4T. 97 

rable mandat qui avait particulièrement pour objet d'obtenir la 
décharge des gens de guerre. Précédé à la cour par sa réputation , 
on fut trop heureux de lui accorder les secours si légitimes qu'il 
venait demander pour son troupeau, au milieu duquel il rentra 
comme une second^ providence. 

Le ciel semblait lui avoir réservé, dans Taccomplissement de 
cette mission évangélique, Tavant-goût des félicités éternelles, car 
Dieu le rappela vers lui le mois d'août de la même année pendant 
son voyage de Paris (1). 

Tandis que ses frères affrontaient successivement les dangers de 
la guerre ou les orages de la politique, n'y a-t-il pas quelque chose 
de touchant à voir ce vénérable évêque vivre dans la retraite, ou- 
bliant les choses d'ici-bas , se livrer à la contemplation des merveil- 
les de la nature pour remonter de la créature au Créateur, et trouver 
jusque dans les loisirs, au milieu desquels il se reposait du service 
de Dieu , un nouvqau moyen de te glorifier? Il ne songeait pas que, 
trente ans après, les champs et les bois où il venait chercher le 
silence et la méditation, retentiraient du bruit de la guerre civile, .et 
il ne pensait pas sans doute qu'il cultivait des fleurs sur un volcan. 



Paul Bbllbuvrb. . 



(i) Lecorvaisicr, Histoire des évéques du Mans. Les frères Sainte-Marthe, Gallia 
Christiana. 



(La tuUe à une prochatne livraison). 



Digitized by 



ESSAI 



SUR 



DAVID D'ANGERS 



STATUAIRE. 



La fio de Tart est Texpression de la beauté 
morale à Taide de la beauté physique. 



V. Cousin. 



Àvanl de commencer Tessai que Ton va lire, Fauleur doit confes- 
ser qu'il n'est ni peintre, ni sculpteur. S'il a visité parfois des 
ateliers , c'est comme curieux, non comme disciple. S'il a parcouru 
souvent des musées, il n'a guère songé à faire tourner au proQt de 
Vétude le charme qui l'y conduisait. Des systèmes et des théories 
qui se partagent l'école, il n'a recueilli jusqu'ici que des contradic- 
tions, peu propres assurément à lui fonder un corps de doctrines. 
xMais qu'importe? Au dessus des opinions individuelles, objets de 
luttes et de discussions passionnées, s'élèvent un petit nombre de 
principes, communs à tous les arts, respectés de tout le monde, 
admis par le philosophe comme par le critique; principes éternels, 
que Phidias appliquait à chacune de ses œuvres, que Platon dévelop- 
pait dans de poétiques cl éloquents dialogues, et qui, de nos jours, 
ont reçu leur expression la plus élevée et la plus pure dans les pages 



Digitized by 



Google 



BSSA1 SOR DAVID D'âICGBRS. 99 

d*un beau livre, écrit par un disciple de Platon, avec rame et le 
génie daniaUre(l). 

« La fin de Fart, onl-ils dit tous trois, est Texpression de la beauté 
morale à Taide de la beauté physique. » 

On peut s'appuyer avec confiance sur cette grande et simple doc- 
trine, qui est oelle de tous les siècles. Nul ne Ta enfantée, quoique 
tous l'aient formulée et suivie. Eternelle et préexistante à toute 
œuvre d'art, elle est la base et Fessence même do l'art, qui a pris 
naissance, le jour où un artiste inspiré, pour charmer ses regards et 
ceux de sou semblable, en fit une visible et manifeste application. 
C'est elle qu'à bon droit nous devions inscrire sur la première de ces 
pages, car c'est elle qui dirigera nos pas. Seule, elle a pu nous don- 
ner la confiance de nous aventurer dans celte longue et périlleuse 
élude; seule, nous prêter un flambeau qui ne saurait s éteindre, 
encore qu'il vacille dans nos mains incertaines. 

D'ailleurs nous ne partageons pas cette opinion, souvent répétée, 
qu'un sculpteur seul a le droit de juger un sculpteur. 

Une seule âme anime tous les arts ; la mémo destinée les convie. 
S'élcvant de terre par des routes distinctes, et gravissant l'infini par 
des cAlés divers, ils viennent se réunir tous sur le sommet de l'idéal 
et du beau, régions sereines, du haut desquelles, comme une 
sublime famille, ils étendent au loin leur commune royauté. 

Celui que son propre essor, ou l'aile du génie d'autrui a soulevé 
jusqu'au lumineux sommet, celui-là peut, avec une juste connais- 
sance, ouvrir son âme aux impressions de la musique et des vers, 
des couleurs et des formes, car il a reçu la révélation du beau; les 
liens secrcls qui unissent les arts , ont cessé de fuir ses regards , 
et sous les formes diverses que revêt la pensée humaine , il perçoit 
l'unité de la loi éternelle autour de laquelle ils viennent tous gravi- 
ter. Et lui aussi, il rêve dans le bloc de Paros une jeune et blanche 
déesse, aux formes pures, au front divin. S'il n'a pas ce don mysté- 
rieux , cette force créatrice de la tirer du marbre en lui donnant la . 
vie, du moins, il en conçoit distinctement l'image. Le sentiment du 
beau, dont il a été touché, a déposé en lui un idéal divin. Et lorsque 
l'artiste viendra lui monlrer son œuvre, il n'aura besoin, pour 
échauffer son enthousiasme ou forltfler son mépris , que de la rap- 
porter, de la comparer à cet idéal. Dans toute œuvre humaine, il 
cherche une image, un reflet de celte beauté sans mélange dont 
l'exemplaire est en lui-même, et s'il en trouve quelques rayons, il 
jouit, il admire, il est ému. Dès-lors, il ne cherche pas d'autre lu- 

(i) Du vrai, du beau et du bien, par M. Victor Cousin. 



Digitized by 



Google 



100 RBVUB DE L'AIfJOn. 

mièrc. C*esl à cette émotion qu'il éclaire et dirige son jugement : 
elle lui est un guide Qdèle auquel il peut s'abandonner sans crainte. 
En fait d'œuvre d'art, juger, c'est avant tout sentir. 

Donc, si étranger que nous soyons à l'art du statuaire, et nul ne 
l'est davantage, c'est sans crainte et sans honte, que nous parlerons 
de David, comme nous parlerions sans honte et sans crainte de 
Raphaël ou de Beethoven, et de tous ceux, poètes ou artistes, dont 
le génie aura fait goûter à notre âme l'émotion du beau. Car il est 
vrai pour tous , et le plus humble a le droit de l'invoquer, ce vers 
de Térence touyours cité et toujours applaudi : Je suis homme, et de 
tout ce qui louche à rhomme, rien ne m'est étranger! 

D ailleurs, il s'en faut bien que nous soyons réduit à nos 
propres et uniques ressources. Sans compter les pages nombreuses 
qui ont été écrites sur David (1) , et que nous avons mises à profit, 
nous vivons au sein d'une cité où la culture des arts, riche pa- 
trimoine de gloire pour quelques-uns, est pour tous l'entretien 
préféré de chaque jour. Aussi, n'avons-nous eu souvent qu'à ouvrir 
l'oreille pour recueillir ce que des bouches éloquentes ou ingénieu- 
ses laissaient échapper autour de nous. Nos jugements se sont plus 
^d'une fois éclairés ou inspirés de ceux d'autrui, et plus d'un, parmi 
nos lecteurs, reconnaîtra, en feuilletant ces pages, ses propres sen- 
timents, ses propres émotions. Qu'il nous pardonne, c'est notre 
prière, non de lui avoir dérobé des pensées qu'il croyait confier à la 
solitude d'un musée, ou à l'attention désintéressée d'un cercle, mais 
de n'avoir pu leur rendre, sur ces pages, la grâce sévère, l'expression 
juste et forte dont il les avait revêtues. 



Pierre-Jean David naquit à Angers, au mois de mars 1789, sur le 
seuil mémo de l'ère nouvelle que la France allait ouvrir. Sa vie 
n'est pas de celles qui présentent une riche matière aux récits du 
biographe, ni aux méditations du philosophe. Mais Ton y admire 
et l'on y suit avec intérêt les développements d'un esprit richement 
doté par la nature, qui sentit de bonne heure la pente où l'inclinait 

(1) Gustave Planche, articles divers dans la Bévue des Deux-Mondes. — M. Maillard, 
biographie de David. — David (d* Angers), article anonyme inséré dans le Magasin 
pittoresque (juillet 1856). — M. Victor Pavie, notice sur Bonchamp, etc., etc. 



Digitized by 



Google 



ESSAI SUR DATID D'àNGERS. 101 

soD génie, et qui , s'élant proposé dèsTabord un but élevé, ne cessa 
de s'y diriger d'un pas rapide et sûr et d'une irrésistible volonté. 

Son père était un artiste aussi , non de ceux qui occupent les 
hauteurs de l'art, et dont les doigta savants impriment au marbre 
la beauté de la figure humaine. Simple sculpteur sur bois, il tirait 
de sa profession un médiocre salaire, et l'art, qui porta si haut jadis 
la fortune et le nom de tant d'excellents artistes flamands et italiens, 
suffisait à peine à faire vivre l'obscure famille. 

Tous ceux qui ont visité cette galerie où l'orgueil de la cité a ras- 
semblé l'œuvre presque entier du grand statuaire, se sont arrêtés 
devant un cadre vitré qui renferme quelques fleurs sculptées. L'on 
ne peut s'empêcher d'en admirer la grâce fragile, l'élégance délicate, 
et comme ces guirlandes courent légèrement sur les veines du bois, 
firêles végétations, que la nature envie au ciseau de l'artisle. C'est 
l'ouvrage du père de David. On aime à le voir modestement mêlé, 
presque perdu au milieu des œuvres puissantes qui l'entourent, et 
le souvenir de l'humble artisan, recueilli par la piété d'un fils, abrité 
par sa gloire, remue doucement le cœur. 

Pierre-Jean révéla de bonne heure une imagination ardente et 
fière. Ses premiers rêves furent pour la gloire des combats. C'était 
l'ivresse de la France entière, victorieuse de la conjuration euro- 
péenne; c'était aussi le souvenir confus de ses premières années, 
lorsque, porté sur un caisson, il traversait les champs de bataille de 
la Vendée à la suite de l'armée républicaine. Quand l'avènement do 
Bonaparte rendit son père au travail du foyer, un goût plus sérieux 
et plus profond commença de dominer cette jeune Âme, et la pas- 
sion du dessin succéda à celle des armes. Mais le souffle belliqueux 
qui avait agité son enfance, David ne put si bien l'étouffer, qu'il ne 
revint plus tard animer sous ses mains les statues de tant de guer- 
riers illustres, remplir les mâles poitrines du Condé, du Jean-Bart, 
du Pbilopœmen, et donner à leurs mouvements l'audace du combat 
et l'élan de la victoire. 

Les dispositions merveilleuses de l'enfant le firent admettre de 
bonne heure au cours de dessin de l'école centrale d'Angers. Ce fut 
pour lui un inappréciable bienfait. Les leçons et les exemples qu'il 
recevait dans l'atelier de son père, cachaient plus d'un écueil. L'or- 
nemaniste ne connaît pas l'exactitude savante qui conduit la main 
du peintre et du sculpteur, dans l'imitation de la nature. Pourvu 
qu'il offre aux regards de riantes images et de gracieuses concep- 
tions, le ciseau peut s'égarer, sous ses doigts, à la suite de Timagi- 
natiou, et obéir aux caprices d'une inspiration indépendante, qui ne 
reconnaît de règle que le goût, de muse que la fantaisie. 



Digitized by 



Google 



102 RBTUB DE L'AUJOU. 

Ce n'est pas à une telle école que David eût puisé cette science 
sévère du dessin qui fait, au jugement des habiles, Fun de ses plus 
incontestables mérites. Le germe de ces qualités, il le doit aux étu- 
des patientes de sa jeunesse sous Tœil bienveillant d*un maitre, dont 
il fit plus lard Tuu de ses plus cbers amis (1). 

La suppression imprévue de Técole. municipale interrompit ses 
études, sans ralentir ses goûts. Déjà Tenfant lournait ses désirs vers 
Paris, vers ces grands maîtres, dont le plus grand avait illustré déjà 
le nom de David, vers ces musées, riches des dépouilles de Tltalie 
et des trésors de la conquête. 

Mais le père s'effrayait de cette aspiration de son fils vers une car- 
rière, où lui-même n'avait trouvé, sur le seuil, que labeur et misère. 
La pauvreté conseille la prudence, et David, captif dans sa ville 
natale, sans aliment pour nourrir ce naissant génie dont il était 
obsédé, David méditait, comme jadis Cano va, de mourir plutôt 
que de renoncer à ses plus chères espérances. Mais un^homme 
Tavait deviné. Une tète modelée en argile, d'après un dessin de 
Michel-Ange, avec une grande sûreté d'exécution, avait révélé à 
son msdtre la force originale de ce jeune talent. A ce premier essai 
d'une main déjà puissante , il le reconnut sculpteur, et ne douta 
plus un seul instant de ses destinées futures. Grâce à ce généreux 
bienfaiteur, tous les obstacles furent bientôt levés, et David, plein 
d'espoir et d'firdeur, quitta, pauvre et obscur, la ville qu'il devait 
remplir un jour de sa fortune et de son nom. 

David avait dix-huit ans lorsqu'il vint à Paris. Là, commença 
pour lui une vie austère, remplie par d'opiniâtres labeurs, et soute- 
nue par la dignité d'une misère volontairement acceptée et noblement 
subie. 

Les notions qu'il avait reçues dans Fatelier de son père ne lui 
furent pas inutiles alors, et c'est à l'art dédaigné de l'humble artisan 
qu il demanda pendant quelques mois le pain de chaque jour. Les 
corniches du Louvre et les frises de l'arc-de-triomphe du Carrousel 
doivent des ornements et des figures à ce fier ciseau qui devait 
plus tard attacher au fironton des palais et des temples tant de glo- 
rieuses images. Son pain gagné, David allait sécher les sueurs du 
travail dans Tatelier du sculpteur Rolland (2) et dans celui du peintre 
L. David. 

^1) M. Delusse, ami constant de David, le père, dont il accompagna, presque 
seul , le convoi funèbre. Avant lui , M. Marchand avait enseigné le dessin à David. 

(2) Le Louvre possède une statue à' Homère, due à Rolland. C'est une composi- 
tion froide et régulière , habilement traitée , mais sans inspiration et sans génie. 



Digitized by 



Google 



ESSAI SDR DAVID D'ANGEBS. i03 

Le premier lui apprenait à pétrir Targile et à tailler le marbre; 
Tautro l'initiait à tous les secrets de la science du dessin. Cette école 
académique, dont Tinfluence, d'abord heureuse, ne tarda pas h se 
pervertir par l'exagération même de son principe, n'avait pas pour 
un sculpteur le même danger que pour un peintre. L'étude inces- 
sante, et la reproduction acharnée du nu, telles que Tauteur de 
Léonidas et des Sabines l'imposait à ses élèves, convenait à celui qui 
devait plus tard imiter la forme humaine dépouillée du charme de 
la couleur, et la composition pompeuse de ce peiutre s'accommodait 
assez de la dignité du marbre. 

Le jeune étudiant complétait ses études pratiques par d'autres 
études non moins nécessaires au sculpteur : il allait demander à son 
compatriote Béclard les lumières de la science analomique , et pui- 
ser dans les leçons du savant Angevin une connaissance sérieuse cl 
profonde du jeu des muscles sur la charpente humaine. 

Tant d'énergie et d'efforts devaient être couronnés de succès. 
L'écolier d'Angers grandissait en science et en génie, et confirmant 
le jugement de son premier maître, le peintre David lui prédisait de 
belles destinées. Le petit David ira loin, disait-il ! Le même homme 
louait déjà en lui celte énergie passionnée qui fera plus tard le trait 
dominant de ses œuvres. 

Une première médaille obtenue en 1809 (1), puis un second prix 
remporté dans le concours de i810, appelèrent l'attention sur le 
nom de David. Sollicitée par une classe entière de l'Institut, la ville 
d'Angers vota une pension qui permit au jeune lauréat de consacrer 
aux études fécondes de l'art, les heures que lui enlevaient les gros- 
siers labeurs de la pauvreté. 

Dès ce jour commença pour David la dette de reconnaissance 
qu'il n'a cessé de payer à sa ville natale, etque sa volonté dernière 
étend jusque par-delà le tombeau. Fidèle à un culte pieux, il vou- 
lut que le nom de son pays ne fût plus séparé du sien , adoptant 
pour mère la cité qui de loin veillait sur ses travaux et favorisait 
Tessor de son génie. 

L'année suivante (1811), David, vainqueur de tous ses rivaux, 
remportait le grand prix de Rome, par son bas-relief de (a Mort 
d'Epaminondas» 

Entre ce morceau et les deux précédents, l'œil le moins exercé 
mesure une distance et un progrès considérables. UOlhryadès, qui 
obtenait en 1810 la seconde couronne, révèle, dans la main qui Ta 

(i) Tête d'expression, qui se voit encore au Musée. C'est Tœuvre la plus ancienne 
qu'il possède de David. 



Digitized by 



Google 



104 RBYUB DB L'ANJOC. 

sculpté, use rare vigueur et promet un puissant talent. Mais Yex- 
pression de Ténergie, poussée jusqua la contorsion, eflian^tootes 
les autres. Sur ce masque, déchiré par de convulsives soufihrances, 
Ton cherche vainement le senlimeat moral : Fàme est absente do 
ce corps si violemment tourmenté. 

Le bas-relief d'Epaminondas est admirable au contraire par la 
largeur de la composition', Tharmonie des lignes et la sérénité de 
Tcnsemble. Cest une page de Plutarqua, traduite avec une majes- 
tueuse simplicité et une élégance antique et sévère. L'on y aime 
surtout deux guerriers thébains , qui , debout derrière le héros expi- 
rant, s'enveloppent de leur manteau de guerre, et le regardent 
&'éteiiidre avec une gravité douloureuse. 

Ce triomphe ouvrait à David la route de Tltalie ^ qu'il souhaitait 
comme naguère il avait souhaité Paris. 

L'Italie est la terre promise de Tarliste et du poète. Il semble^ 
comme on Ta dit, que ce soit une patrie perdue, vers laquelle les 
entrcdncnt sans cesse, du fond de Texil, les regrets et les errances. 
L'orgueil de la conquête romaine, en y rassemblant les dépouilles 
de la Grèce antique, a fait de ce sol magique l'immense musée, la 
source vive où tout homme , épris du beau , va puiser l'inspiration 
et féconder son génie. Sous ce ciel chanté par Virgile, au sein do 
cette nature que l'âme se plaît à rêver si belle, les chefs-d'œuvre des 
arts brillent sans doute d*un plus vif éclat. Là, le marbre et le bronze» 
revêtus des formes divines que leur imprima le ciseau des Grecs, ne 
sont pas, pour Tartiste qui les contemple, un froid et vain spectacle» 
l'aliment banal d'une stérile curiosité. C'est une nourriture délicate 
et choisie dont il remplit son ême. L'assidue contemplation du beau 
lui fait comme une forte et profonde habitude où se retrempe son 
génie. Son goût s'épure et grandit au contact des œuvres parfaites. 
Comme ces femmes antiques, qui prêtes à devenir mères, et ja- 
louses de la beauté de leurs flls, bannissaient de leur présence tout 
modèle grossier, pour ne s'entourer que de belles et gracieuses ima- 
ges, ainsi l'artiste, qui sent s'agiter dans son cœur le germe des 
œuvres futures, ne se nourrira que de pure beauté, s'il veut n'en- 
fanter un jour que de nobles conceptions. 

Le séjour de David en Italie fut de cinq années. Chose étrange 1 
cet homme, qui révélera bientôt une si merveilleuse fécondité, ne 
produit dans ce laps de temps que deux morceaux, une Uie d'Ulysse 
et un jeune berger (i), qui ne comptent pas parmi ses meilleurs ou- 

(1) Ce sont les premiers ouvrages que David ail exécutés co marbre. Il refusa, 
dit- ou, de les vendre, jaloux, d'en faire hommage à sa ville natale. 



Digitized by 



Google. 



ESSAI 60R DAVID p'AKOfiBS. 105 

vrages. C'est que de sévères éludes reroplissaîeni les heures lai>o- 
rieases. Le ciseau reposait entre ses doigts, et son âme, contenue 
par une raison austère, amassait dans le silence de la méditation les 
trésors qu'elle allait bientôt répandre autour d'elle sans compter. 

Les encouragements et les exemples ne lui manquaient pas d'ail- 
leurs : deux jeunes Français, dont les noms devaient grandir à côté 
du sien, dans une autre région de Fart, Ingres et Abel de Pujol, 
habitaient Rome vers la même époque. L^atelier de Canova les réu- 
nissait souvent, et l'artiste italien, alors en possesion.de toute sa 
gloire, exposait aux futurs maîtres, les principes du beau et les 
secrets de la science en face des modèles de l'art antique. 

Quelle que soit l'admiration de David pour l'ingénieux auteur du 
groupe de Thésée, il est facile de voir combien peu il en a subi l'in- 
fluence, et comme son génie est resté libre et indépendant devant 
l'autorité que prétait aux paroles du maître italien le prestige d'une 
gloire éclatante , aujourd'hui pâlie (1). 

David revint à Paris vers 1816. Hais son passage n'y fut que do 
quelques jours. Des amertumes politiques Ten chassèrent, dit-on, et 
il alla demander à l'Angleterre la paix de l'étude et des enseigne- 
ments qui lui furent refusés. 

Les splendides débris arrachés au fronton du Parthénon par le 
brutal marteau de lord Elgin, avaient quitté la screiue lumière du 
beau ciel de Grèce, pour venir s'ensevelir loin du pays de Phidias, 
sous les brumes humides de l'Angleterre. C'est devant ces admira- 
bles images, que le sculpteur Flaxman, si profondément pénétré du 
goût antique, façonnait l'esprit de ses élèves. David vint avec con- 
fiance et simplicité demander à l'interprète d'Eschyle et d'Homère, 
le droit d'entrer dans son atelier et de recueillir sa parole. Hais le 
nom qu'avait taché un régicide, sonnait mal aux oreilles de l'An- 
glais, qui, sans plus ample examen, ferma durement sa porte au 
solliciteur. Seul et inconnu dans cette grande ville de Londres qui 
avait abrité naguère toutes les détresses de l'émigration , David tomba 
dans une extrême misère. C'est alors qu'on vint lui proposer une 
part lucrative dans les travaux commencés pour le monument de 



(1) Si nous osions faire connaître notre pensée tout entière, nous signalerions 
pourtant dans le marbre du Jeune berger quelque chose de si étranger au faire de 
David que Ton ne saurait y méconnattre des traces dMmitation. C*est presqu'une 
femme que cet adolescent aux formes molles et trop délicatement arrondies. S'il eût 
été donné à Canova de voir Tœuvre entier de David , j'imagine qu*il aurait pardonné 
bien des rudesses de ce hardi ciseau , en faveur de ce morceau , où brille comme 
un reflet de la morhidezza italienne. 



Digitized by 



Google 



106 BRYUB D£ l'AKJOO. 

Waterloo. Mais tous les sentiments d*orgueil et de loyauté se réveil- 
lèrent dans YÈmo du Français, à celte odieuse proposition : frère des 
vaincus, il s'indigna, et, s*embarquant pour la France, repoussa du 
pied le sol où se vendait d*un prix si amer le pain de Thospitalité. 

Ce dur séjour devait lui rendre plus o^her celui de la patrie. La 
gloire Tattendait sur Tautre rive de la Manche. Le sculpteur Rolland, 
ce premier maître de David , venait d'y mourir, au momei>t d'exé- 
cuter la statue du prince de Condé, destinée à l'ornement du pont de 
la Concorde. David recueillit l'héritage de son maître. L'œuvre, 
qu'avait ébauchée celte pensée défaillante, sortit de la main du dis- 
ciple, complète et transformée. Par elle se révéla au public et aux 
connaisseurs cette fougue d'un génie original qui allait s'avancer 
par des routes nouvelles, et imprimer à l'art du statuaire une vive 
et soudaine impulsion. 

C'est sur le seuil de cette vaste carrière et de cette longue popu- 
larité que nous arrêterons notre récit biographique. Si nous nous 
sommes étendu avec quelque complaisance sur les premières an- 
nées de l'artiste, c'est qu'à nos yeux une haute leçon morale est 
renfermée dans cette enfance laborieuse, si vite couronnée de fIruiU. 
Jamais vocation n'a été ni plus précoce, ni plus persévérante, ni 
mieux embrassée. Jamais homme n'a déployé à un plus haut degré 
cette longue patience qui est la moitié du génie. Et d'ailleurs, quel 
plus légitime intérêt que celui qui s'attache aux premières années 
d'un grand homme? C'est là qu'il se révèle dans sa simplicité et sa 
candeur première, mettant à découvert le germe de la grandeur fu- 
ture. La semence de l'avenir est renfermée dans ce petit nombre 
d'années généreuses, comme leflenvef est contenu dans la source. 
Queêt-ce qu'une gfande vie, dit un poète, sinon une pensée de la jeu- 
nesse exécutée par fàge m^? La jeunesse regarde fièrement r avenir de 
son œil d^ aigle, y trace un large plan, et tout ce que peut faire notre 
eanstence entière, c'est d'approcher de ce dessin! (1) 

Ce regard, David l'a jeté en avant; ce plan, il l'a fièrement ébau- 
ché, et c'est dans l'examen même de ses œuvres que nous allons en 
chercher le dessin. 



II. 



La meilleure part, et la plus pure, des gloires de l'âge contempo- 
rain, appartient à ce petit nombre d'années actives et fécondes qui 

(i) Aifred de Vigny. 



Digitized by 



Google 



ESSAI 8CR DAVID D'AICGERS. 107 

succédèrent & l*époque bruyante de TEmpire. Secouant la poussière 
et Fimmobilité d'un long sommeil, tous les arts sentirent cette heu- 
reuse influence du réveil de la pensée, et, rivaux Tun de Tautre, 
s'élancèrent à de nouvelles destinées. 

Si la sculpture conquit sa part dans cette gloire commune , le 
génie de David n*y fut pas étranger, et Ton peut dire qu'il y aida 
entre tous par la multiplicité de ses œuvres et des voies qu'il a tentées. 

C'est dans celte courte période de dix années, qui s*étend de 1820 
à 1830, que paraissent ses œuvres, sinon les plus hardies et les plus 
savantes, du moins les plus heureuses et les plus complètes, celles 
qui réunissent dans leur degré de perfection, et sans mélange, 
les meilleures qualités du statuaire , je veux dire la beauté de la 
pensée rayonnant à travers la beauté de la forme. L'âme nourrie des 
souvenirs de la Grèce et de Rome, il n*a pas songé encore à secouer 
le joug de la tradition classique , pour s'aventurer, par des voies ha- 
sardeuses, à la poursuite d'une originalité' souvent expiée par de 
trop chers sacrifices. Sans assiqélir, sans enchaîner son inspiration 
aux formes convenues et aux fjroides élégances de l'école, il sait 
exprimer sa pensée dans toute sa force et dans toute sa grandeur 
sans faire violence aux lois du beau. La poésie et la beauté', ces 
muses de la jeunesse, conduisent seules le ciseau qui doit successi- 
vement créer le général Fùy, Banchamps et Fénelon. 

La statue de Coudé avait produit une sensation profonde sur la 
foule, surtout sur celle qui sent d'autant plus vivement qu'elle s'ar- 
rête moins aux lenteurs de l'analyse. Le groupe des spectateurs était 
toiqours épais devant le piédestal où le héros de Rocroy, prêt à lan- 
cer par-dessus les remparts son bâton de commandement, et, livrant 
au soufïle de l'air les plis de son écharpe, semblait, comme le guer- 
rier de Bossuet , s'élancer à la victoire ou à la mort par vive et impé- 
tueuse saiUie. Le nom de l'artiste grandissait de jour en jour à ce 
baptême de l'admiration populaire (1). 

En 1825, lorsque le général Foy mourut, et qu'il s'agit de dédier 
un monument somptueux à celui dont les funérailles avaient sou- 
levé Paris tout entier autour de son cercueil, l'on se souvint de 
l'auteur du Condé, et Ton jugea que les mains, qui avaient si fière- 
ment exprimé la fougue du génie militaire, étaient dignes de faire 
revivre, dans sa mâle simplicité, le génie de l'orateur. 

La statue que créa David est en effet au premier rang parmi ses 
chefs-d'œuvre et l'une de ses plus pures conceptions. Ce n'est pas 
un homme, c'est le génie d'uue époque entière qu'il a sculpté sous 

(i) Ma fine! disait une bonne femme, c'est romme roHivgan. 



Digitized by 



Google 



108 REVUE DE L'ANJOU* 

les traits d'un homme dont le (t'ont, vraiment aniaié, porte le rdict 
de cette ardente passion qui poussait alors tous les grands cœurs 
aux généreuses conquêtes de la liberté. 

L'orateur est debout à la tribune, champ de bataille des pacifiques 
victoires. Sa tête est large et puissante, son front élevé : son regard 
inspiré a quitté la terre, et s'est élevé au ciel comme pour suivre le 
vol d'une haute pensée ; de ses lèvres enlr'ouverles , la parole semble 
couler abondante et sans effort. 

Si le respect qu'il devait garder à la ressemblance du modèle, n'a 
pas permis à l'artiste de donner h cette figure la sereine beauté des 
statues antiques, il lui a imprimé du moins celle qui résulte de 
l'harmonie des lignes et de la convenance des proportions. L'attitude 
du corps est solennelle sans être théâtrale, le geste noble et puissant 
sans violence. Fidèle à ces lois du goût si constamment obéies des 
Grecs, et négligeant ce qu'il avait jusqu'alors recherché, c'est-à-dire 
le déploiement pompeux de la force et du mouvement, David a saisi 
Torateur à ce moment où, sorti vainqueur des luttes de la discus- 
sion, et maître de son auditoire, il l'emporte sur l'aile de son élo- 
quence. 

Dans cette statue, David a répudié le costume moderne qu'il avait 
reproduit dans le Condé avec une scrupuleuse exactitude. Des criti- 
ques lui en ont fait un reproche : nous osons nous séparer d'eux sur 
ce point. II est une chose que le sculpteur doit mettre au dessus de 
la vérité matérielle ou historique, c'est l'expression libre et souve- 
raine du beau. Toutes les fois que la première blesser^ la seconde , 
le devoir de l'artiste est de s'en affranchir, et de briser son ciseau, 
plutôt que de le condamner à reproduire, sous prétexte de vérité, 
de grotesques images et d'informes ébauches. 

Le, riche costume des seigneurs , au temps de Louis XIII , peut 
manquer de simplicité, et pécher, au point de vue de l'art, par une 
trop grande profusion de détails; mais du moins ces écharpes flot- 
tantes, ces nœuds et ces panaches offrent-ils au sculpteur qui sait 
en simplifier l'ensemble, de molles draperies et d'amples étoffes, 
dont les plis souples obéissent aux formes du corps , et composent 
une heureuse variété de lignes élégantes. Mais que faire du vêtement 
moderne dont les formes étroites emprisonnent le corps sans le 
dessiner, masquent la beauté de l'ensemble et dérangent les propor- 
tions? Qu^ilsoit permis au sculpteur de dépouiller ses personnages 
de ces haillons de la mode, et de jeter sur les épaules nues de l'ora- 
teur la chlamyde de Démosthènes ou la toge de Cicéron. 

Hais cette année 1825 devait compter pour deux chefs-d'œuvre 
dans la vie de David. Après Torateur des chambres et le défenseur 



Digitized by 



Google 



ËSSAt SUR DAVID D'ilK<ÏERS. 109 

de$ libertés publiques, c'est le h(^ros des guerres de la Vendée, le 
vaiaqueur de Thoaars et de Torfou, l'apôtre de Saint-Florent, 
Bonchamps. 

La mèxne purelé de goût , la même élévation de pensée, le même 
respect des règles éternelles , ont présidé à cette composition , et 
de toutes les statues sorties des mains de David, c'est celle qui se 
rapproche le plus par la beauté des lignes et la puissance contenue 
de l'expression, de Tidéal divin que certaines œuvres de l'antiquité 
nous font rêver. Le lieu où elle s'élève, le souvenir du fait qu'elle 
immortalise, tout se réunit pour accroître Fimpression produite, et 
peut-être la placerait-on au-dessus de tout ce qu'a créé David, si l'on 
avait le loisir ou la présomption de faire un choix et d'assigner des 
rangs, parmi tant d'œuvres admirables à divers titres. 

Pour goûter avec plénitude Texcellence de cette dernière , il faut 
l'aller contempler dans Thumble église de village qui l'enferme , au 
milieu des souvenirs qui l'entourent ; rendra) à la riche vallée l'in- 
cendie immense qui la dévorait ;.à l'église, aujourd'hui déserte, son 
troupeau de prisonniers et de condamnés ù mort; aux Vendéens, 
leur désespoir altéré de vengeance ; à Bonchamp, sa blessure et sa 
grandeur : puis il faut pénétrer dans le temple, et contempler dans 
l'obscurité du chœur, dans la blancheur et l'immobilité du marbre, 
ce héros renversé par la mort, les flancs meurtris et palpitants, se 
soulevant avec douleur sur son coude blessé, et s'arrètant sur le 
seuil de son tombeau, comme un autre Lazare, pour jeter à la foule 
ce dernier cri de commandement, cet impérieux sanglot qui fit le 
salut de cinq mille hommes : Grâce aux prisonniers f Grâce! Bon-- 
chatnp r ordonne f 

Approchez du socle de marbre, et vous lirez sur les traits du gé->* 
néral expirant une expression profonde de douleur et d'angoisse. 
Tandis que le corps souffre sous nos yeux, l'âme réfugiée sur ce 
front pâle, qu'elle éclaire d'une denùère lueur, est en proie aux 
anxiétés cruelles, aux luttes dévorantes de l'espérance et de la 
crainte. — L'ordre qu'il a dicté sera-t-il entendu? le sang a-t-il 
coulé? est-il déjà trop tard? — Dans ce contraste de la vie et de 
la mort, aux prises sur une créature humaine, dans cet empire 
d'une volonté puissante qui -s'élance au-delà du visible, et brise les 
liens de la mort qui enchaînent le corps, David a su réaliser pleine- 
ment sa conception, sans faire violence au marbre, sans heurter les 
lois sévères qui dirigent le ciseau du statuaire, et de cette alliance 
étroite entre la beauté de la pensée ol rharmonie des formes qui la 
revêtent, est née une œuvre éternellement belle, éternellement 
admirée. 



Digitized by 



Google 



110 RBYUB DE L'ANJOU. 

C'est qu'en sculptant Bonchamp, David ne puisait pas Tinspiralioù 
aux sources communes et vulgaires. Une pieuse pensée fécondait 
son génie cl dirigeait son ciseau. Au nombre des prisonniers sauvés 
par la clémence du Vendéen, se trouvait le père de David. C'est par 
un chef d'œuvre que trente ans plus tard David paya sa rançon, et 
c'est à ce sentiment de sainte reconnaissance que le fils du vainca 
dut la grandeur et la beauté de son inspiration. Car quelle que soit 
la forme que l'artiste imprime à sa création; qu'il lui prête l'harmo- 
nieuse mélodie des vers ou la sereine msyesté du marbre , c'est tou«- 
jours dans l'émotion de l'âme que l'œuvre puisera sa beauté. Eq 
quelque langage qu'elles se traduisent, les grandes pensées xnenneni 
du coeur. 

Si David, puisant aux sources les plus vives de son âme, a jeté 
dans le monument de Saint-Florent tout ce qui peut émouvoir et 
remuer l'homme jusqu'au plus profond des entrailles, s'il a poussé 
l'expression du pathétique jusqu'aux limites légitimes que le goût 
impose à la statuaire, le Finelon exécuté trois ans plus tard oBte au 
regard ce que l'onction chrétienne a de plus doux, ce que la grftce 
de l'esprit et du cœur, la douceur du langage ont de plus aimable. 

Il existe un admirable et vivant portrait de Fénelon, non d'un 
peintre ni d'un sculpteur, mais du grand annaliste de la cour de 
Louis XIV. 

« Quelle finesse de trait, dit un écrivain, bon juge en pareille 
» matière : quelle délicatesse de nuance dans cette grande figure de 
» Fénelon, où se mêlent si harmonieusement la gravité et la dou- 
» ceur, la grâce et la noblesse, où brille surtout dans une dislinctîoQ 
» souveraine ce don de séduction irrésistible qui enchaînait à lui tous 
A les cœurs (1). » 

Eh bien, c'est avec le portrait si habilement tracé par Sarnt-Simoa 
que le statuaire a voulu rivaliser, et que pourrions-nous dire pour 
louer son œuvre, sinon qu'elle égale celle du Tacite moderne? Elle 
s'en inspire si heureusement, qu'elle anime pour lés yeux ce qui 
n'existait que pour la pensée, et fait revivre avec une admirable 
vérité cette physionomie du prélat, dont le charme était si grand, 
qu'il fallait, dit Saint-Simon, faire effort pour s'en détacher. 

A demi couché sur des coussins (car c'est une figure tumulaire), 
Fénelon s'est relevé et se penche vers un auditoire accoutumé qu'il 
atlfre à lui par le channe de sa parole. L'une de ses mains, étendue 
en avant, par un geste familier à l'orateur, semble suivre ou acheva 
le mouvement de la pensée. L'autre ramenée sur la poitrine presse 

(1) Discours sur Saint-Simon, par M. Eug. Poitou. 



Digitized by 



Google 



ESSAI SUR DAVID D*ÂNGERS. 111 

ardemment ce cœur si doux et si tendre, source de son génie, ali- 
ment do la parole divine. Une grâce infinie est répanduç sur tous ces 
traits, où la distinction du grand seigneur s'allie avec une molle ai* 
sance, à Tévangélique sérénité du prêtre. La cbarilé respire sur ce 
visage et mêle son expression de douceur aux rayons du génie : des 
lèvres entr'ouvertes et souriantes, s*écbappe, douce et molle comme 
le miel des lèvres de I>(es(or, une parole onctueuse et facile, parfumée 
d'antique poésie, échauffée au feu de la foi et de Tamour divin. 

Placée à côté du général Foy, la statue de Fénelon formerait un 
beau contraste. Auprès de Torateur politique, qu'emporte la chaleur 
de Taction et Tivresse de sa propre parole, on goûterait plus pleine- 
ment encore celte paix sereine d'une éloquence sacrée qui triomphe 
sans lutte et sans combat, et que sou vol paisible emporte naturelle- 
lement vers Dieu. 

Nulle statue n'est plus expressive, malgré la simplicité des moyens 
dont l'artiste s'est servi pour réaliser sa pensée : nulle n'a plus 
d'harmonie et d'unité, inalgré la variété des sentiments qui s'y mê- 
lent. L'art du statuaire a si habilement fondu tous ces éléments, 
que tous concourent à une seule et même impression, qui est celle 
d'une infinie douceur. L'aimable causeur des plus délicates sociétés 
de la cour, le poète du Télémaque, l'orateur Jyrique des missions 
étrangères, le vénérable pasteur de Cambrai, toutes ces manifestations 
de l'âme de Fénelon sont fidèlement exprimées dans le marbre de 
David, dont le ciseau, plus énergique que gracieux, semble avoir 
dérobé, cette fois, au modèle, tous les dons de la beauté. 



m. 



En poursuivant l'histoire du génie de David, notro intention n'est 
pas de nous arrêter à chacun de ses pas, ni d'analyser en détail 
chacune de ses productions. La tâche serait immense, comme 
l'œuvré du statuaire. Elle demanderait plus d'espace que ces feuil- 
lets n'en comprennent et une autre plume que la nôtre. Pendant 
vingt ans, et plus, c'est du même atelier que sont sorties les statues 
de tous les grands hommes, relevés de la tombe par l'admiration de 
ce siècle. C'est la main infatigable de David qui pétrit et anima 
dans l'argile tous ces fronts humains, couronnés par la gloire. Dans 
toutes nos grandes cités, au berceau de tous nos grands hommes, 
s'élève, dernier témoin de leur immortalité, l'ouvrage du maître 
angevin. A Rouen, c'est la mâle figure do Pierre Corneille, prêt à 



Digitized by 



Google 



112 REVUE DR L'ANJOU. 

tracer, sous Tinspiralion de la musc, les beaux vers du Cid et les 
grandes peintures à^ Horace et de Cinna, A la Ferlé-Hilon, c'est Ra- 
cine, qu'à la beauté de ses traits, aux draperies qui l'enveloppent, 
on prendrait pour un poète antique, et qui trahit par la noblesse et 
rélégance de sa personne, rharmonieuse douceur de ses vers. A 
Laval, le vieux chirurgien du xv!"" siècle, le père de la science mo* 
derne, revit tout entier, avec l'auslérilé Je sa foi calviniste, et sa vue 
fait rêver à celte belle parole que l'histoire recueillit sur sa bouche 
croyante : Je le pansay. Dieu le guarit. 

Ailleurs (i), c'est le poète des Hesséniennes embrassant les plis du 
drapeau qu'il a pleuré, tandis que non loin de là, le suave et mélan- 
colique auteur de Paul et Virginie, rêve aux amours de ces deux en- 
fants endormis à ses pieds dans un berceau de palmes. 

Toutes ces statues et d'autres encore mériteraient une étude par- 
ticulière, et pourtant nous ne ferons que passer devant elles. Le but 
de notre travail n'est pas de dresser un inventaire raisonné de l'œuvre 
de David. La tâche serait ingrate et inutile : car les salles du Musée, 
enrichies de leurs récents trésors, sont elles-mêmes le plus éloquent 
des catalogues. Notre ambition vise plus haut. Nous voudrions dé- 
gager de ces œuvres ce qu'elles ont de plus proi^re à nous faire con- 
naître la nature de son génie, et demander à un petit nombre de 
morceaux excellents ou marqués d'une plus forte empreinte, le se- 
cret de cet admirable talent. A ce titre, la statue de Philop<Bmen est 
digne d'une longue et sérieuse étude. 

David aimait à feuilleter Plutarque, et c'est dans son livre qu'il a 
rencontré le sujet de cette œuvre. Le biographe raconte qu'à la ba- 
taille de Sellasie, le futur chef des Achéens, alors jeune et sans gloire, 
eut la cuisse traversée d'un javelot qui s'arrêta dans la plaie ; que 
personne n'osait lui arracher le fer, lorsque lui-même le rompit et 
retourna, plein d'ardeur, au combat, dont sa brillante valeur déter- 
mina la fortune. 

Voilà un beau trait de courage, fait pour parler haut dans l'âme 
du mâle David : aussi des œuvres qu'il a créées, celle-ci est-elle, à 
bon droit, considérée comme la plus fière et la phis énergique. 

Le sujet qu'il choisissait était d'une difficile exécution; il avait à 
exprimer trois sentiments divers, à jeter trois âmes et trois pensées 
dans ce marbre qu'il taillait. Il fallait que le spectateur, venant con- 
templer la statue, au sortir de la lecture de Plutarque, y pût dis- 
tinguer clairement la souffrance causée par la blessure, la force 
morale du guerrier, qui lui fait briser le javelot dans les chairs, et 

(1) Au mvre. 



Digitized by 



Google 



ESSAI SDR DAVID D' ANGERS. 113 

enfin Timpatiehce de retourner an combat qii'il n'a pas quitté sans 
colère. Comment atteindre à la réalisation de cette conception mul- 
tiple? comment traduire par le moyen seul de la forme ces trois 
sentiments divers? Quel lien d'unité, quel équilibre établir dans 
Fexpression de cette triple antithèse? David a résolu tous ces pro- 
blèmes : sous sa main babile, les éléments, en apparence opposés, se 
sont rassemblés, mêlés Tun à Tautre dans une ôtroile et forte unité, 
pour former Tune des œuvres les plus grandes et les plus originales 
qu*il ait jamais signées de son nom. 

Philopœmen est debout et à demi courbé sur lui-même. Tout le 
poids de son corps porte sur la jambe intacte, tandis que Vautre, roidio 
par la blessure, fait effort pour se détacher de terre. Là, tout exprime 
une cuisante douleur. Les veines sont gonflées, les muscles tendus, 
le pied crispé sur le sol. Mais ce cri du mal physique est étouffé par 
Tempire de la volonté. L'âme, dont l'expression si fugitive est diffi- 
cile à saisir et à fixer, même sur le modèle vivant, David Ta enchai- 
née à son marbre. Elle y vil, elle y respire, et c'est elle qui vient 
d'imprimer le mouvement rapide et impérieux du bras, par lequel 
brisant le javelot dans la blessure, le héros s'apprête à eu jeter 
avec mépris les tronçons sanglants. Mais ceci encore n'est qu'une 
partie de l'action conçue et traduite par le sculpteur. C'est trop 
peu de la souffrance de la chair pour captiver cette âme héroïque. 
Le sang coule encore de la plaie agrandie, et déjà la pensée est 
ailleurs. Ce firent fièrement tourné vers un point éloigné, nous 
montre le chemin qu'elle a pris. Pas une convulsion, pas un pli 
douloureux ne trahit la souffrance sur cette face stoîque. On la di- 
rait étrangère au corps qu'elle surmonte, étrangère au mal qui le 
déchire. C'est qu'une autre passion s'y reflète et l'arrache à l'in- 
digne sentiment du mal physique. L'œil étincelant de colère, la 
lèvre hautaine et menaçante, la narine gonflée par Timpatience et 
l'enthousiasme, Philopœmen, en proie au démon belliqueux, brûle 
de voler au combat. Déjà il mesure les coups qu'il va porter; il 
étreint convulsivement le glaive que la douleur n'a pas arraché de 
ses doigts, et la victoire frémissante est entre ses mains. 

Telle est cette statue , admirable entre toutes par la chaleur de 
la passion et la plénitude de la pensée. 11 ne tenait qu'à David 
d'en faire son chef-d'œuvre et celui de la sculpture moderne. Plus 
poignante et plus pathétique, la statue de Bonchamp n'a ni la même 
force, ni la même hardiesse de conception. L'àme du Vendéen 
expirant n'a pas marqué sur ce front qu'elle va cesser d'animer, 
une si forte empreinte. Flambeau près de s'éteindre, elle ne l'é- 
claire plus que d'une fugitive lueur. — Le Milon de Crotone, de 

8 



Digitized by 



Google 



114 RBTUB DB L'ANJOU. 

Pierre Puget, auquel le Philopœmen a plus d'une fois été comparé, 
u'excite ni cet intérêt puissant ni cette vive émotion que fait naitre 
Tœuvre de David, et pour la grandeur de la pensée, il ne saurait 
peser d'un bien grand poids dans la balance. Et cependant le Milon 
et le Boncbamp tiennent, à nos yeux, un rang plus élevé dans Té- 
chelle du beau. 

Ici, nous enlrons dans la partie la plus délicate et la plus périlleuse 
de notre travail. La mesure et le respect que tout homme doit obser- 
ver, même dans-la critique, à l'égard d'un grand génie, conviennent 
surlout à celui dont les paroles n'ont d'autorilé que ce qu'en peut 
donner l'ardent désir d'être jusie et vrai. Ce n'est pas dans la pa- 
trie de David, ce n'est pas à la place où nous écrivons, qu'on peut 
craindre de voir offenser sa mémoire; l'expression d'un jugement, 
pour être indépendante, n*a pas besoin de cesser d*êlre respectueuse. 

Ce qui manque au Philopœmen, c'est précisément ce qu'un 
éloquent philosophe, qui s'est montré artiste excellent et ins- 
piré, appelle avec raison la perfection de l'art, je veux dire la 
beauté de la forme s'unissant à la beauté morale, et lui prêtant ce 
splendide manteau dont elle a besoin pour paraître à nos yeux. 

Les formes que David a sculptées sur ce marbre, sont dures, vio- 
lentes et dépouillées de cet agrément qui fait d'une œuvre d'art, le 
charme et le plaisir des yeux. Le jeune guerrier, dont le premier fait 
d'armes était la victoire de Sellasie, est devenu entre ses mains un 
robuste hoplite, un vétéran sortant de la virilité et d^à voisin de la 
vieillesse. Quelle cause assigner à cette métamorphose préméditée ? 
Est-ce donc que les formes noueuses et creusées par l'âge, les dures 
saillies des muscles, les clavicules osseuses et profondes, les chairs 
arides qui revêtent la poitrine d'un homme prêt à vieillir, sont pré- 
férables, pour l'artiste, aux formes abondantes et pleines, aux pro- 
portions heureuses que la virilité fait naître, à ce point de perfec- 
tion de la vie qui est comme la saison même de la beauté? 

L'œil le moins exercé saura répondre à cette question, et résoudre 
ce doute. Toute Tanliquilé, avec ce qu'elle nous a laissé de monu- 
ments illustres, se soulève contre une pareille erreur, et sans re- 
monter si loin dans la chaîne des traditions, David aurait pu tirer 
du Puget, son aieul et son maître, un conseil meilleur. L'histoire 
ou la fable attribuait à la vieillesse de Hilon de Crotone le trait qu'a 
retracé l'artiste toulonnais. Celui-ci pourtant n a lias cru que cette 
considération pût tenir devant un intérêt plus sérieux. Comme il 
mettait bien au-dessus d'une stérile vérité historique le vrai et le 
beau dans Fart, il a rajeuni son modèle, et son ciseau s'est attaché 
à lui donner les formes et les proportions d'une florissante virilité. 



Digitized by 



Google 



ESSAI Sun OAYfD D'AICGBRS. 115 

Moins bien inspiré , trompé peut-être par le désir d'être original 
et neuf en abandonnant les modèles déjà connus, David a voulu créer 
un type auquel nul n'eût encore songé, et par là lui-même s'est ravi 
la gloire de créer une œuvre qui pût entrer en balance avec les mor^- 
ceauz les plus admirés des grands maîtres « et guider dans la pour^ 
suite du beau les jeunes générations d'artistes. 

Le Philopœmen fut et devait être diversement accueilli. Les 
apôtres de la sculpture réaliste, ceux qui voient le triomphe de Tart 
dans rimilation exacte et bornée de la nature , louèrent à Tenvi 
rhabileté infinie du ciseau qui avait retracé avec une scrupuleuse 
fidélité tous ces détails d^anatomie savante, ce réseau de veines et 
de nerfs, et les moindres reliefs des muscles. Ils crurent reconnaî- 
tre un des leurs, et ils applaudirent. Ils ne voyaient pas que David 
n'était réaliste qu'en partie, et par accident, par système, non par 
l'impuissance de s'élever au-dessus de l'iuerte nature. La pensée, la 
passion et la vie rayonnent à travers la forme trop réelle qu'il a 
sculptée, tant il a su les répandre avec abondance dans son œuvre. 

Toutefois les amis de la pure et complète beauté, regrettèrent que 
l'artiste se fût trop assiduement courbé sur l'indigne matière, alté- 
rant par une imitation trop exacte ia splendeur première de sa 
conception. Pour n'être pas, comme le visage, le siège et le miroir 
des passions humaines, le corps humain a son idéal aussi, dont la na- 
ture fait entrevoir mais ne fournit pas le parfait exemplaire. Guidé , 
non asservi par elle, l'artiste doit chercher cet idéal dans ses pro- 
pres méditations: l'étude du modèle l'empêchera d'égarer son ciseau 
hors du vrai, mais elle ne saurait mettre entre ses mains l'entière 
possession du beau. Quand le statuaire transmet au marbre la di^ 
gnité de la forme humaine, il doit élever sa pensée au-dessus des 
modèles qui l'entourent , et faire pour son œuvre comme ces dieux de 
la fable, dont la divinité se révélait , même après la métamorphose, 
par quelque chose de plus qu'humain. 

En ce qui regarde l'exécution matérielle, David n'a pas eu cette 
aspiration idéale. Il y a dans le Philopœmen une profusion de dé- 
tails qui nuit à la grandeur et à l'harmonie de l'ensemble. L'atti- 
tude du héros manque de noblesse, les épaules trop épaisses et trop 
voûtées semblent attendre un fardeau. L'on aperçoit trop dans ce 
marbre l'image de l'athlète vigoureux qui a posé devant l'artiste. 
L'élégance et la dignité, ces lois essentielles de la statuaire, n'y sont 
pas assez respectées. Non que je regrette cette dignité froide 
et cette élégance de convention derrière laquelle se cache l'absence 
de mouvement et de pensée. Mais David, en se consultant lui-même, 
aurait pu trouver dans les œuvres que nous avons louées précédem- 



Digitized by 



Google 



il6 BEVUB DB L'ANJOU. 

ment, rexemple d'une alliance plus heureuse de la force et de la 
beauté. N'en ofiFrait-il pas lui-mémo, en cette même année 1837, un 
parfait modèle , dans cette statue de Talma , qu une élégance su- 
prême, une exquise pureté de lignes et une simplicité vraiment an- 
tique recommandent à Tadmiration ? L'excellent tragédien, si pro- 
fondément pénétré du génie des Grecs, se fût reconnu et applaudi 
dans ce marbre, à la noblesse de la pose , et à la grandeur contenue 
du geste : il eut envié peut-être la beauté sereine et l'expression pro- 
fonde que l'artiste a répandues sur son front, et il eut aimé dans 
cette image l'idéal de la pensée heureusement uni à celui delà forme. 
Dans son Phitopœmen , David dépasse l'expression naturelle de l'é- 
nergie, et s'arrête à peine devant une rudesse presque farouche. 

Les défauts que nous venons de signaler se retrouvent , selon 
nous, à des degrés et sous des formes diverses, dans plusieurs des 
œuvres qui suivent 1830. Jusqu'alors , David respecte les lois de la 
tradition, dans ce qu'elles ont de nécessaire et d'étemel. La révolu- 
tion romantique qui triompha après 1830, ouvre une période nou- 
velle dans son talent, période de tentatives et de systèmes tour à tour 
suivis et abandonnés, où l'on voit le génie de l'artiste osciller en sens 
divers, cherchant partout le beau, sans le rencontrer toujours, tantôt 
quittant les voies de la tradition, tantôt revenant vers les maîtres de 
l'art , toujours admirable par la force et l'originalité de la pensée, 
même lorsqu'il se trompe. 

D'ailleurs c'est l'entraînement naturel de certains esprits, dont 
rénergie est le caractère dominant, de forcer le principe de leur 
génie, et de s'exagérer eux-mêmes en grandissant, comme s'ils ne 
pouvaient se tenir dans la mesure d'une harmonieuse croissance. 

Ainsi, après ses premiers chefs-d'œuvre. Corneille poursuivant 
avec trop d'opiniâtreté la ligne inflexible qu'il s'était tracée, pousse 
à bout, dans ses demières pièces, l'expression de cet héroïsme pas- 
sionné dont il avait fait l'élément de son théâtre. Parfois en relisant 
ces œuvres de sa vieillesse, où son génie se révélait encore par des 
traits si éclatants, il s'étonnait avec amertume de l'indifiérence sous 
laquelle elles étaient tombées. Corneille avait tort. Toute œuvre 
d'art se compose d'éléments divers entre lesquels l'artiste doit tenir 
un juste équilibre et établir cette heureuse unité, qui est l'une des 
conditions du beau. Développer l'une avec excès, aux dépens et au 
mépris de l'autre, c'est se condamner à no produire que d'impar- 
faits ouvrages, objets d'une incomplète admiration. 

Tel est recueil où vint heurter David. Emporté par la fougue 
4e son génie à réaliser des pensées souvent téméraires ou irréali- 
sables, il incline à négliger la beauté de la forme, il semble qu'il en 



Digitized by 



Google 



ESSAI SUR DÂYID D^ANftERS. 117 

soil venu à considérer son œuvre comme parfaite du moment qu'on 
y peut lire le sens philosophique qu*y enferma sa volonté. — Fâ- 
cheuse erreur. Sans doute le statuaire doit s'attacher surtout à tra- 
duire les sentiments de Tàrae : sans doute la forme n'est que le 
moyen d'y réussir, et l'art ne saurait la prendre pour but, sans dé- 
choir du trône élevé où le porte l'idéal. Hais la forme, par cela 
même qu'elle concourt à la production du beau, a des lois qui 
l'unissent à la beauté morale, et font de sa perfection la condition 
essentielle de la beauté de l'œuvre. 

« Le génie, a dit excellemment H. Cousin, est une perception 
prompte et sûre de la juste proportion dans laquelle l'idéal et le na- 
turel, la forme et la pensée se doivent unir. Cette union est la per- 
fection de l'art : les chefs-d'œuvre sont à ce prix. » 

De quelle manière le sculpteur peut-il s'affranchir de cette loi, 
lui qui n'a, pour parvenir à T&me, d'autre chemin que les yeux, et 
pour parler aux yeux, d'autre langage que la forme dans sa froide 
immobilité? Comment éveillera-t-il en moi l'idée de l'infini, s'il se 
ferme lui-même le seul accès qu'il ait jusqu'à mon Àme, et ne par- 
vient qu'à blesser mes regards pisir l'image de la réalité? Non, David, 
quand vous foites à la matière cet insigne honneur de lui donner 
la vie avec la forme, quand vous la marquez du sceau de votre génie, 
vous devez imiter le Créateur, et soufDer à cette froide argile quelque 
chose de votre âme et de votre pensée. 

Il est un éclectisme qui guide l'artiste à la poursuite du beau , 
comme le philosophe à la recherche du vrai. Parmi les formes di- 
verses que présente la nature , il faut savoir distinguer et choisir : 
toutes ne sont pas également dignes de servir de vêtement et de 
parure à la pensée humaine. On dirait que, semblable à l'homme, 
la nature n'arrive que par de nombireux essais et de lentes épreuves 
à celte perfection qu'elle donne , mais pour un temps bien court, aux 
œuvres de ses mains. 

Le sculpteur et le peintre ont aimé, de tout temps, à reproduire 
les traits et les formes de l'enfance. Chacun connaît V Enfant à la 
grappe, heureuse création de David, qui manquait aux galeries du 
Musée, et qu'une généreuse pensée vient d'ajouter à tant d'autres 
trésors. Rien de plus charmant que le geste avide du bambin près 
d'atteindre les raisins convoités , et savourant d'avance , avec une 
adorable expression de gourmandise, le jus délicieux. C'est un petit 
chef-d'œuvre que cette naïve et riante composition où le naturel 
s'allie si bien à une exquise élégance , et qu'on dirait inspirée par 
le souvenir d'une idylle antique. 

Ici, Tàge du modèle était heureusement choisi. En effel, renfance 



Digitized by 



Google 



118 REVUE DE L^AIfJOTT. 

a des formes qui lui sont propres, dont la mollesse, pleine de gr&ce, 
et les contours délicats, peuvent réjouir et captiver le regard. Mais 
il n'en est pas de même de Tâge qui lui succède. L'adolescence est 
une période de transition , période ingrate pendant laquelle le corps 
se dépouille des grâces de Tenfance sans posséder encore les formes 
pleines et robustes de la virilité. A ce^raomi'Rt les membres sont 
grêles, les os saillants oi collés à la peau, la poitrine décharnée; 
Tartiste évitera donc de reproduire oe modèle, ou bien il emploiera 
toutes les ressources de son art à voiler ce qu'il présente de choquant 
et d'inachevé. David n^a pas toujours jugé ainsi, et là encore , en se 
montrant trop ami du réel, il a mioiqué le but. En vain a-t-il réussi 
à exprimer dans son jeuns Barra \st langueur de la mort répandue 
sur tous les membres , en vain , dirigé par une habileté consommée» 
son ciseau a-t*U reproduit avec une scri^)uleuse fldélité toute Fana* 
tomio du corps humain, le spectateur ne prête qu^une médiocre 
attention à ces mérites divers; car cette œuvre, d'une réalité trop, 
aue, blesse en lui le sontiment du beau. 

La jeune fUle au tombeau de Botzaris, n'a*t-elle paselie-même... 
Mais non, je ne veux pas médire de cette oeuvre, Tune des plus pure& 
conceptions du statuaire. Lhs bras sont maigres, dira la critique» 
les genoux anguleux. D'accord ; mais peut-on se lasser de contem- 
pler et d- admirer la gr&ce infinie de l'ensemble? S'il est vrai que le 
comble de l'art soit de déguiser l'art, David, dans cette o&uvre, s*est 
élevé aussi haut que possible. Rien ne trahit le travail dans cette 
statue de jeune flUe; à l'aisance et à l'abandon de la pose, on dirait 
qu'elle est sortie sans effort et sans peine du marbre où elle dor-« 
mait. Penchée sur une pierre tumulaire, la jeune Grecque, symbole 
de la Grèce renaissante, épèle d'uu doigt timide le nom de Marce 
Botzaris , et à mesure qu'elle lit, un sentiment de vague admiration 
se peint sur son firent rêveur. 

David avait sculpté cette statue avec une sollicitude pleine d'a- 
mour. C'était son œuvre de prédilection, sa fiUe la plus chère comme 
il r<^pelait. Nul autre que lui n'y avait travaillé, et la maiu des pra- 
ticiens n'avait pas touché le marbre vierge d'où elle devait sortir. Plus 
tard, l'exilé la revit à Missolonghi» dans la patrie même de Botza- 
ris. Les balles des Palicares lui avaient mutilé le front Mais David ne 
s'en affligeait pas : la main des barbares n'avait lait qu'avancer pour 
lui l'œuvre du temps sur les statues qui ne doivent pas périr (1). 

L'erreur volontaire que nous reprochions à David, dans le choix 

(1) Le journal des Débats a reproduit un article du Moniteur grec qui contient 
ces curieux détails. 



Digitized by 



Google 



ESSAI SUR DAVID D*AII6BBS. 119 

des âges, il Ta commise aussi dans le choix des costumes. Il voulait 
que la statuaire moderne portât sur elle la date du siècle. Il la voulait 
surtout populaire et applaudie des foules. Il voulait par elle agir sur 
leur esprit et sur leur cœur, et en faire un moyen de civilisation. 
Ambition généreuse , mais dont le résultat Ta trompé. Quoi que Ton 
dise et que Ton fasse, le langage de Tart est sévère et ne s^adresso 
qu*aupetil nombre. Il faut, pour le comprendre, une longue et rare 
culture, que de longtemps encore ne recevra pas la multitude. L'élé- 
vation même où le place sa nature, met Tart hors de la portée de 
la foule. L'abaisser vers elle, et le faire descendre au niveau de ses 
ignorances, c'est le détrôner, et installer à sa place un art nouveau, 
bâtard et d^énéré, qui ne plaira aux masses qu*à condition de bles- 
ser le goût délicat du petit nombre. Travaillez donc à soulever le 
peuple jusqu'à rintelligence du beau , et non pas à abaisser le beau 
jusqu'au niveau du peuple. David, plus que personne, fut animé 
de cette pensée, et c'est par une illusion malheureuse qu'il est des- 
cendu jusqu'au peuple, croyant l'élever à lui. Pour parler aux yeux 
de la foule, il a laissé à ses personnages leur costume de chaque jour. 
Les draperies antiques auraient dépaysé ses spectateurs , et c'est à 
ces ménagements qu'il a si complètement sacrifié le beau dans les 
statues d'Armand Cartel et de Bichat. 

La même ambition, le même désir de frapper, et de frapper forte- 
ment, lui a fait exagérer quelquefois le mouvement de ses statues. 
Son JeanrBart , son Gobert j son Condé lui-même, malgré d'admi- 
rables qualités , ont quelque chose de théâtral. Le marbre ne se 
prête pas , sans de nombreux ménagements et sans une grande dis- 
crétion, au déploiement violent de la vie. David ne se trompe-t-ii 
pas, quand il imprime à ses guerriers de si rudes mouvements, et 
les saisit au plus fort, au plus ardent de l'action? N'est-ce pas un 
moment plus favorable à l'expression du beau, celui où, sortant 
de son repos, et mesurant par la pensée le cercle qu'il va parcourir, 
le héros se dispose à entrer dans l'action ? Hanque-t-elle donc de viva- 
cité et de vie, cette Diane chasseresse dont le pied n'a pas encore 
quitté le sol, mais qui, prête à faire sifiQer la flèche, livrant à l'air 
les plis de son écharpe, va devancer tout à l'heure le pas léger de 
sa biche? Il y a au contraire quelque chose de dur et de grimaçant 
dans le déploiement d'une force poussée à son plus haut degré d'é* 
nergie. Les artistes anciens s'interdisaient ces sujets dans l'intérêt du 
beau, ou, s'ils les abordaient, ils épuisaient leur art, comme dans le 
Laocoon, par exemple, à conserver aux lignes leur harmonie et leur 
simplicité : même dans l'expression des plus violentes passions, lemar- 
bre qu'ils sculptaient gardait toujours quelque chose de sa sereine 



Digitized by 



Google 



120 RBYUB DE L'ANJOU. 

beauté. C*était la loi qui régnait encore sur les arts au XTir siècle, et 
non pas seulement sur la sculpture, mais aussi sur la poésie. Racine, 
peignant Néron, le prenait avant Theure des grands crimes :il lais- 
sait au poète médiocre le facile triomphe de déclamer les fureurs 
du parricide, se contentant pour lui de soulever d*une main délicate 
le masque que gardait encore le disciple de Burrhus, et de jeter 
sur cette ftrae, indécise entre le bien et le mal, un jour sinistre et 
profond. Racine écrivait la tragédie : comme ses confrères les poètes, 
David fit quelquefois du drame. C*est pour des marins qu'il a pétri 
son Jean-Bart, et je ne doute pas qu'il ne produise un puissant effet 
sur le port de Dunkerque, dominant la tumultueuse agitation des 
quais, dominé lui-même par les mâts des navires. Mais est-ce assez 
de cette beauté relative, créée pour un lieu unique, et dont Féclat 
fugitif se perd, pour peu que le point de vue soit changé? La vraie 
beauté est absolue : elle convient à tous les temps, la splendeur en 
est éternelle comme Témotion qu'elle proiluit. Ces tronçons mu- 
tilés, ces débris de statues antiques n'enchaînent pas moins puis- 
samment le regard, si loin qu'ils soient du ciel qui les éclairait jadis. 
Le Jean-Bart a perdu sa signification sous les voûtes d'un musée : 
sa vue y produit plus d'étonnement que de plaisir. 



IV. 



Hais lo plus difficile de notre étude est accompli : dans quelques 
statues, moins heureusement nées que leurs autres sœurs, mais belles 
encore, soit par la fierté de leur attitude, comme le René d'Angers, soit 
par la douceur de la physionomie et la beauté de l'expression morale, 
comme le Lcarrey du Yal-de-Grftce , signalons- certains défauts de 
proportions dans l'économie générale du corps et dans le volume 
de la tôte. Ces erreurs tiennent aux idées de David sur la phrénolo- 
gie et sur la part que cette science doit avoir dans les arts. On les lui 
a assez souvent et assez durement reprochées pour qu'il nous soit 
permis de n'y faire qu'une rapide allusion. Nous avons hâte d'en 
finir avec toutes ces critiques : si la tâche que nous avons entreprise 
nous imposait le devoir de les formuler, notre respect, notre sym- 
pathie pour le génie de l'artiste, nous défendent d'y insister plus 
longtemps. 

Malgré les imperfections qui dépareut ua certain nombre de ses 
œuvres, David n'en est pas moins le plus grand sculpteur de ce 
siècle, et il faudrait, pour lui trouver un rival, remonter jusqu'au 



Digitized by 



Google 



B8SAI SUB DAVID D'AIT&RRS. 121 

Puget lui-même. Son ciseau, même dans ses écarts, ne cessa 
pas de consacrer son effort à i^expression d'une pensée toujours 
haute et généreuse. Alors même qu*il néglige la beauté de la forme 
David est encore spiritualiste, et dans un coin de son œuvre^ sur 
le front de sa moins belle statue, brille toujours un rayon de 
ridéal. Où trouver une conception plus haute, une pensée plus vaste 
et plus hardie» que dans cette statue de Bichat dont nous blâmions 
tout à rheure le réalisme? Rival du poète, aussi hardi, aussi puis- 
sant que lui dans Texpression de sa pensée, David, par un étonnimt 
effort d^imagination, a pu symboliser dans la pierre, la vie et le génie 
d*un homme, dévoués tout entiers au service d'une seule passion, 
celle de la science : Tœil fixé sur lenfant qui se prête à ses observa- 
tions, Bichat compte les battements du cœur sous cette frêle poi- 
trine ; il épie les secrets de la vie et de la mort, et déjà se composent 
et s'ordonnent dans sa tête les éléments de son grand ouvrage (1). 

David a peu sacrifié à la fiintaisie. V Enfant à la grappe, la Jeune 
fUle au tombeau de BolzariSj et celte graciouse Sainte Cécile qui tient 
de la musc autant peut-être que de la sainte, sont de charmantes, mais 
de rares exceptions. C'est aux œuvres sévères de Thistoire que Tin- 
clinait son génie. Il aimait à revêtir des splendeurs de la forme les 
abstractions de la pensée. Nul ne fut moins que lui partisan de la 
fameuse doctrine de l'art pour l'art. De bonne heure s'était révélé à 
son ême, ce qu'il appelait le moral de l'art (2), c'est-à-dire, j'imagine, 
une pensée philosophique et morale sous d^ contours de pierre ou 
de bronze. Il rêvait pour le sculpteur le rôle de Plutarque dans la 
littérature antique; il voulait être, et il a été l'historien de nos gloires 
nationales et le sculpteur de la patrie; il ébauchait dans sa pensée 
un immense panthéon dont lui-même peuplait les dêmes et les au- 
tels; c'est à la réalisation de ce rêve qu'il consacra la merveilleuse 
activité de son génie et le persévérant labeur de sa longue carrière. 

Chacune de ses statues est en quelque sorte une biographie, oti 
il a su renfermer et faire saillir, sous l'enveloppe durable du marbre 



(1) Recherches sur la vie et la mort. 

(2) Voici ce que raconte M. Maillard , ami de Tartiste et biographe bien ren- 
seigné : t La vue d*une gravure représentant le Marcus-Sextus , de Pierre Guérin, 
contribua beaucoup i raffermir dans ses résolutions. Cette gravure lui enseigna tout 
d^un coup ce qui jusque-là était resté inconnu pour lui , i savoir quelles ressources 
un artiste , doué de sensibilité et d*énergie , trouve dans les émotions de Fâme hu- 
maine. Lui qui n'avait encore vu que des formes et des contours , il vrnait d'envi- 
sager des sentiments et des p^^nsées. » • Le wwral de Partt nous disait-il, prit pour 
la première fois, ce jour-li, possession de mon esprit... » 



Digitized by 



Google 



122 RBVUB DE L'AIVJOD. 

OU du métal, le trait dominant du génie et du caractère d*un grand 
homme. La force de son imagination consiste moins à créer des 
formes et des images, qu'à pénétrer l*àme des morts, à leur arracher 
le secret de leur génie éteint pour en rallumer sur leur firent Tétin- 
cdle radieuse. Un instinct merveilleux, auquel lui-même obéissait 
sans s*en rendre compte, le faisait pénétrer profondément dans Tin- 
telligence de Thistoire et des hommes. Cest de génie, et comme par 
révélation, lui-même Favouait souvent, qu'il discernait la faculté 
maîtresse de leur ftme. Son éducation littéraire avait été fort incom- 
plète, et, plus tard, ses nombreux travaux Tempèchèrcnt de réparer 
entièrement ces lacunes de Tenfance. Et cependant, à voir tous ces 
hommes, poètes, philosophes, historiens, savants, publicisles, dont 
il a si merveilleusement reproduit la physionomie morale, on le 
croirait familier aVec leurs œuvres , et versé comme eux dans la pra- 
tique des hautes spéculations de Tesprit. N'est-ce pas un disciple de 
Cuvier qui a su reproduire avec tant de vérité le génie du grand géo- 
logue, donner à son geste un si puissant langage, et briser sous son 
doigt savant Fenveloppe ténébreuse du globe? Certes, Tacite, Saint- 
Simon, Shakspeare , ne sont pas plus vrais dans les portraits qu'ils 
ont retracés, que ce puissant créateur d'hommes. 

C'est par-là que ses bustes s'élèvent à la même importance et au 
même intérêt que ses statues et ses groupes. Et pourtant quelle 
différence dans les moyens ! 

Dans l'exécution d'une statue, le statuaire réunit, pour traduire 
sa pensée, le langage du geste, la vérité de Tattitude et le choix 
des attributs; dans un buste, le jeu des muscles est le seul élément 
qui lui reste. C'est par lui qu'il doit exprimer, dans leur mobile 
variété, ces innombrables expressions que l'âme communique au 
masque humain. 

David a conduit cet art jusqu'à sa perfection. Bientôt sa renommée 
devint universelle, et, pendant trente années, tous les hommes 
illustres d'Europe et d'Amérique, tous les princes de la pensée et de 
la science n'ont cessé de venir frapper à son atelier; ils ont vu avec 
admiration Tai^ile s'animer devant eux , et garder l'empreinte de 
leur génie agrandi et rendu sensible au regard. 

Quand un obscur bourgeois de Hycènes ou d'Argos, vainqueur 
aux courses olympiques par l'habileté de son cocher et la légèreté 
de son attelage, venait demander à Phidias de consacrer le souvenir 
de sa victoire, et de le couronner de lauriers dans le marbre de Parcs 
ou l'airain deCorinthe, celui-ci imitait volontiers, j'imagine, son 
confrère le poète. Ainsi que Pindare avait chanté la divinité de Pol- 
lux, au lieu de l'obscure victoire d'un Argien ou d'un Thessalicn 



Digitized by 



Google 



ESSAI SUR DA?rD D'AIffiBRS. 123 

ioconnu, Phidias sculptait sans doale, de ses mains habituées aux 
formes pures, non la vulgaire figure d'un sot orgueilleux, mais 
quelque belle image de héros, où la Grèce adorait un Dieu. 

David n'eut jamais besoin de recourir à ce subterfuge. Si disgra- 
ciée que semble une figure humaine, si dégénérée qu'elle soit du 
divin modèle, la pensée, qui Thabite, y répand un rayon de no- 
blesse et de beauté, qui rend à Tœuvre du créateur, quelque chose 
de sa première et splendide empreinte. Ce rayon, cet éclair , David 
attend l'heure où ils doivent luire, il les saisit, il les fixe, il les en- 
chaîne dans Targile, et c*est à la lueur de cette étincelle, précieuse- 
ment XM>nservée, qu'il transfigure , pour Télever à la dignité de Tart 
et à la beauté morale, la laideur physique de son modèle. 

Tous ses bustes n'ont pas cette pureté de traits, cette élance de 
lignes que la belle tête de Gh&teaubriand offrait au sculpteur : tous 
ont celte beauté qui résulte de la vie et de la pensée. Tous surtout 
traduisent fidèlement Tàme et le génie du modèle ; il y a du Ra- 
belais dans ce masque épais et charnu de Balzac, comme il y en 
a dans les mœurs et dans les écrits du célèbre romancier. Dans la 
figure douce et fine de Charles Nodier, la grâce aisée du conteur 
s'allie naturellement avec la verve piquante, môme un peu raf- 
finée de rbumoriste. André Chénùr est bien le charmant génie que 
Ton connaît, le mélodieux rêveur qui déroba à l'idylle antique 
ses grftces molles et son doux langage. Ici, voilà Kossini, perdu 
dans le monde des harmonies : les lèvres entr'ouvertes , l'œil 
dirigé vers le ciel, l'Ame en suspens, il écoute bourdonner l'invi- 
sible essaim des mélodies, qui voltigent autour do lui comme des 
abeilles d'or. Là, c'est le grand poète de l'Allemagne, qui, plongé 
dans l'indifférence de son panthéisme rêveur, ramène en lui-même 
son calme regard, et élève au dessus des hommes et des choses la 
sérénité de son front olympien. Hais de tous ces bustes, le plus 
expressif et le plus beau est celui de Lamartine. Cette pureté de 
formes, qui trahit la distinction de la race et la noblesse du sang, 
cette beauté mondaine si complaisamment décrite et tant de fois 
chantée par l'auteur de Raphaël, David s'en est emparé; il les a 
transmises au marbre en les épurant encore. Sous les contours 
élégants de cette noble figure, il a fait briller le rayon divin du 
génie lyrique. Ce front large et plein , ces narines que dilate légè- 
rement un souffle invisible , ces lèvres où vollige un sourire plein 
d'une mélancolique douceur, tout est bien du poète inspiré des 
MidiUUians et des Hamumies. Au mouvement de la figure, on devine 
l'essor de la pensée, l'aile de la Muse qui soulève le poète. Son âme 
aspire ardemment vers le ciel , patrie des sereines amours, et de sa 



Digitized by 



Google 



124 BBVUB DE L*A1<IJ00. 

bouche semble s^échapper à jamais ce vœu tant de fois répété 
par lui : 

Que ne puis-je , porté sur le char de TAurore , 
Vague objet de mes vœux » m'élancer jusqu'à toi ? 
Sur la terre d*exil, pourquoi resté-je encore? 
II n*est rien de commun entre la terre et moi. 

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie , 
Le vent du soir s'élève et Tarrache aux vallons ; 
Et moi , je suis semblable à la iéuille flétrie : 
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons! 

Après les bustes, les bas*reliefs demanderaient une élude spéciale^ 
et volontiers laisserions-nous s'étendre notre analyse dans un si:uei 
où il y a tant à louer. Nous n*en dirons pourtant que quelques mots, 
car il se fait temps d'abréger cette longue étude, et la bienséance 
nous dicte le conseil de ne pas nous donner, aux dépens du lecteur, 
le stérile mérite d'être complet. 

La vie, le mouvement, la force, la pensée, toutes les qualités que 
nous avons signalées dans les œuvres de ronde bosse, sont commu- 
nes aux bafr-relieb : elles y brillent d*un éclat au moins égal. Il s'y 
joint une autre qualité éminenle, que le sculpteur n*a pas occasion 
de déployer à un degré si élevé, dans ses statues; je veux dire la 
science de la composition. Par là David a montré qu'il n'eût pas moins 
réussi dans la peinture que dans la statuaire. Nul ne l'eût surpassé 
dans l'art d'ordonner les détails autour de l'action principale, d'é- 
tablir un lien naturel d'un groupe à l'autre, et de transmettre enfin à 
sa composition cette majestueuse grandeur qui résulte de l'unité dans 
la variété. Ses bas-reliefs sont des tableaux, toujours pleins d'intérêt 
et de charme, quelles qu'en soient les proportions. Rien de plus doux 
et de plus touchant dans sa grâce n-iive, que celui qui retrace l'his- 
toire populaire de Fénelon ramenant à de pauvres gens cette vache 
égarée, leur seule richesse. 

Les bas-reliefs qui décorent la statue de Larrey, celle du général 
Gobert et du général Foy, le bas-relief de Marseille, La patrie m dan- 
ger, offrent au contraire des tableaux animés, énergiques, où circule 
le soufDe de la passion et de la vie. Nulle part n'a été mieux justifiée 
la parole du peintre David , louant Cinergie passionnée do son jeune 
élève. Tout se meut et s'agite dans ces cadres étroits. Les soldats 
s'élancent, les armes se heurtent, les chevaux hennissent et roulent 
en se tordant sur le sable; vainqueurs et vaincus, morts et blessés, 
tombent pêle-mêle; tout s'ébranle, tout se confond, tout se pré* 



Digitized by 



Google 



BàSAl SUR DAVID D'AN6EB8. 125 

cipite, tout est en proie; et derrière celte horrible mèlée^ par dessus 
ces lignes épaisses de soldais et de baîonnclles, luisent encore les 
baionneltes des régiments qui accourent pour se ruer au même 
combat. 

La critique, il est vrai, a bien à relever quelques défauts dans ces 
fougueux tableaux. Quelquefois le sculpteur veut lutter de trop près 
avec le peintre, il oublie qu'il lui manque le charme de la couleur 
et Tillusion de la perspective; alors il multiplie les plans, entasse les 
personnages, exagère Taction. Ou bien la précîpilalion du travail se 
trahit par des traits inachevés, des contours sans précision, des 
mains, un torse, une Qgure à peine ébauchés. 

Mais dans le nombre de ces ouvrages, il est facile d*cn trouver que 
ne dépare aucune de ces ombres. Les funérailles du général Foy sont 
un morceau achevé, où la beauté incomparable de la forme rayonne 
sur la beauté de la conception. Ces hommes qui portent le cercueil, 
ces enfants qui le suivent, ces vieillards, ces vétérans mutilés qui 
le voient passer avec une tristesse moriie et un recueillement dou- 
loureux, tout imprime à cette scène un caractère austère et reli- 
gieux, et fait songer à ces grandes funérailles de l'antiquité que des 
cités entières illustraient de leur douleur. 

Le fronton du Panthéon est une magnifique composition où s'est 
déployé, dans do vastes proportions, tout le génie de Tartiste. David a 
su traduire dans un tableau éloquent et simple, rinscription du 
temple : Aux grands hommes ht patrie reconnaissante. Elevée de 
toute la tète au-dessus des personnages qui rentourent, la Patrie 
distribue les palmes méritées. A la beauté sereine de son visage, à 
la noblesse de son attitude, aux molles draperies qui renvelopperït, 
on reconnaît une sœur des muses antiques. Entourée de THistoire 
et de la Liberté, elle occupe le centre de la composition, et de chaque 
côté se déroulent dans une harmonieuse unité les scènes qui la com- 
plètent. D'un côté, les guerriers se hfttent vers les couronnes en- 
viées, et à leur tète, s'élance le jeune vainqueur de l'Italie, rapide et 
impatient de la gloire, tandis qu'appuyé sur son mousquet l'im- 
passible grenadier d'Arcole attend, comme en un jour de bataille, 
que s«)n tour soit venu. De l'autre cdté sont les hommes de pensée 
et d'étude, les poètes, les philosophes, les savants, les magistrats. 
Leur attitude calme et recueillie contraste heureusement avec l'em- 
pressement et la fougue des soldats. Une dignité paisible et douce 
anime leurs mouvements , et ils viennent lentement recueillir ces 
palmes, conquises par les patients labeurs et les veilles silencieuses. 
L'immortalité où ils viennent d'entrer est calme et sereine comme 
leur vie passée. 



Digitized by 



Google 



126 RBYUB DB L'AIfJOU. 

Le seul reproche que Ton puisse adresser à David, c*esl d'aroir 
choisitous ses personnages dans te xvin* siècle, au lieu de prendre 
dans chaque siècle de noire histoire, ou du moins dans les derniers 
et les plus féconds, les grands hommes au génie desquels la France 
doit sa force et sa puissance. L'œuvre n*en aurait rien perdu en 
beauté : elle eut été plus juste et plus complète. Cette réserve faite, 
il faut reconnaître dans le fronton du Panthéon Tua dos plus vastes 
et des plus beaux morceaux de la sculpture moderne (i). 

C*est par ces nobles travaux que David occupa Factivité de sa 
longue carrière, et mérita cette popularité qui ne subit jamais 
d'éclipsé. Angers eut cette gloire singulière de fournir à TEurope 
entière et au Nouveau-Monde, un sculpteur national et sans rival. 
Maintos fois, ses œuvres franchissant nos frontières et passant les 
mers, sont allées faire admirer dans le monument d*un grand 
homme d'Allemagne ou d'Angleterre, de Grèce ou d'Amérique , le 
génie et la pensée de l'artiste français. 

Un seul homme, dont la tombe précéda de peu de temps la sienne, 
partagea avec lui le sceptre de la sculpture. Le nom de Pradier régna 
longtemps à côté du nom de David. Le génie de ces deux artistes 
est si différent, qu'on ne relève, en les comparant, que de pro- 
fondes dissemblances. 

Nous connaissons David : il est avant tout le fils de son siècle, 

(1) Jeune, David s'était exercé à la sculpture relî|^euse. Il fit pour la chapelle de 
ViDcennes les statues des douze apdtres. Nous ne les avons pas vues, non plus que les 
figures symboliques qui décorent le tombeau de la dudiesse de Brissac : mais il 
existe à la cathédrale d'Angers, dans la chapelle de Saint-Maurice, une composition 
en pierre qui mérite d^élre citée. C'est la scène solennelle et touchante qu'à retracée 
l'Evangile, alors que du haut de la croix, Jésus près d'expirer, léguait i sa mère le 
disciple bien aimé. Le Christ est suspendu à Parbre fatal : de chaque côté, au-des- 
sous de lui, et un peu en avant, Marie et saint Jean sont debout, le front tourné vers 
le crucifié et plongés dans une amère douleur. On peut adresser plus d'un reproche 
à ce grand travail. Il fallait plus qu'une habileté technique, plus qu'une inspiration 
humaine pour s'élever à la grandeur religieuse du sujet On cherche en vain dans le 
crucifié la sereine majesté de l'homme-dieu. Une anatomie trop curieuse et trop 
savante masque la divinité de la grande victime. Le sentiment de la Vierge est lourd 
et indécis, le mouvement du cou un peu forcé. Mais quelle expression dans la tète 
de saint Jean ? quelle harmonie et quelle beauté dans ces traits frappés de douleur ! 
quelle souplesse et quelle abondance dans les draperies où s'enveloppent la Vierge et le 
disciple ! — Dans ces derniers temps David songeait à revenir à la sculpture sacrée, 
et préparait de grandes choses. Avant de déposer pour jamais le ciseau du sculpteur, 
il voulait, nous dit un de ses amis, couronner ses beaux et innombrables ouvrages 
par une statue du Christ bénissant l'humanité. — Vaste et belle pensée que la mort 
a emportée ! 



Digitized by 



Google 



ESSAI SUR DAVID D' ANGERS. 127 

dont il embrasse avec ardeur toutes les idées et toutes les passions. 
Sa sculpture en porte Tempreinte ineffaçable. Toutes empruntâmes à 
rhistoire, ses statues semblent faites pour instruire c^t frapper plutôt 
que pour plaire, et, parfois, nous Tavons vu, le dédain de la forme 
nuit à Texpression du beau. 

Pradier est un transfuge de Tâge moderne; c'est un Grec égaré 
parmi nous. Artiste paycn, c'est aux riants mensonges de la my- 
thologie qu'il va demander rinspiration. Ses Nymphes, ses Muses, 
ses Grftces sont de charmants fantômes dont la vue réveille dans nos 
esprits tous les rêves aimables de la poésie grecque. Mais il est bien 
loin d'atteindre, dans la conception de ces sujets, à la msjesté de la 
statuaire antique. Il excelle dans le gracieux, mais il s'élève rare- 
ment jusqu'au beau. La Vénus de Milo a quelque chose d'auguste et 
do serein, et je ne sais quelle plénitude de grandeur et de majesté 
qui enchante le regard et remplit l'âme d'un sentiment sans mé- 
lange. Les statues de Pradier cherchent trop à séduire : leur attitude, 
leur geste, leur expression manquent de simplicité et de grandeur; 
— défaut plus grave encore : elles manquent de pensée. Plus at- 
tentif à la beauté plastique qu*à la beauté morale, artiste inimitable 
en ce qui concerne l'exécution matérielle et la perfection de la forme, 
Pradier néglige l'expression de la pensée. Dans une statue, ce qui 
l'occupe le moins, c'est la face, c'est-à-dire l'ftme. La critique lui a 
reproché à bon droit de n'avoir jamais exécuté un bon buste, igno- 
rant ou dédaignant cet art d'interpréter par le jeu savant des mus> 
des, la mobile variété des sentiments humains. Cette idolâtrie de la 
forme, cette absence de sentiment moral ont plus d'une fois égaré 
son ciseau : plus d'une fois il a violé cette inviolable loi de décence 
et de pudeur, que le goût impose à la statuaire. Cet apostat de nos 
croyances, ce transfuge de notre siècle a trahi les Grecs aussi. Il n'a 
guère imité la nudité chaste de leurs statues, mais il a donné au 
marbre un langage lascif et des attitudes provocantes. De cet art qui 
ne doit remuer que l'âme, il a fait l'aiguillon des sens. Partout où il 
a blessé le sentiment le plus craintif et le plus jaloux du cœur, 
Pradier s'est condamné lui-même à rester éloigné du beau, car le 
propre de la beauté, c'est d'épurer l'âme, de l'ennoblir, de l'échauffer 
par l'enthousiasme et non d'y soulever l'ardeur des tumultueux désirs. 

Si supérieur par l'élévation et la force de la pensée, David l'est 
aussi par la dignité et la décence de ses œuvres. Le choix ordinaire 
de ses sujets l'éloignail de l'écueil où vint échouer Pradier, mais 
plus encore, la sévérité naturelle de son génie. La rêverie, l'émotion, 
l'enthousiasme, voil^ les impressions qu'il veut faire nailre; il dé- 
daigne les surprises des sens. 



Digitized by 



Google 



128 RfiVOB M L* ANJOU. 

Sa Jeune fille au tombeau de Boizaris est un modèle de gr&ce et de 
pureté. C'est la candeur et Tabandon de Tinnocence. L'œil peut im- 
punément contempler celte nudité chaste qui s'ignore elle-même 
et que défend Tinstinctive pudeur. Dans cette œuvre destinée à la 
Grèce, David a été vraiment grec. 

C^cst parmi les artistes du xvii« siècle qu*il feut chercher à David 
des aieux et des maîtres. Nous avons déjà nommé le Puget, qui, ua 
siècle et demi avant lui , chercha la beauté de la statuaire dans 
l'expression de la force et du mouvement : mais un autre homme, 
un grand peintre, exerça sur le génie de l'artiste angevin une in- 
fluence moins directe, mais aussi puissante, et, selon nous, plus 
heureuse, c'estLe Poussin. De tous les peintres, c'est lui, nous apprend 
un biographe, que David embrassa avec le plus d'ardeur et qu'il 
étudia avec le plus de persévérance. Une pente naturelle le portait vers 
cette étude, et cet hommage rendu au génie du mattre, n'était pas 
le fruit d'nne vaine admiration ; c'était la vertu de son propre génie, 
révélant de bonne heure les voies qu'il devait choisir un jour. 

Il y a du Poussin dans le statuaire moderne. S'il n'a pas toujours l'i- 
naltérable pureté et la réserve heureuse qui ont présidé à l'exécution 
du Déluge, de TArcadie, du teeiameiiU d^Eudamidîas, il a la même pro* 
fondeur de pensée , la même grandeur de conception. Ses statues 
font méditer et rêver comme les toiles du peintre. D'elles aussi l'on 
peut dire que chacune est um leçon morale, dont le spectacle nourrit 
l'Ame des plus nobles et des plus graves sentiments. En un mot , 
comme Poussin est le plus philosophe des peintres, David est le plus 
philosophe des sculpteurs (1); son éternel titre de gloire, au milieu 
de cet âge dédaigneux du passé, c'est d'avoir continué, toi:gours, 
mais surtout dans un polit nombre d'œuvres parfaites, les traditions 
spiritualisles de l'école française ; il sera pour la postérité le repré* 
sentant de l'art français au xix« siècle , comme Jean Goiyon Test 
au xvi«, et Pierre Puget au xvin. 

La vieillesse des grands artistes est souvent attristée par l'affai- 
blissement de leur génie; la conscience de leur décadence est un 
poison qui répand son amertume sur leurs derniers jours. Le peintre 



(1) GeUe rare faculté du statuaire angevin semblait le désigner pour exécuter la 
statue de René Descartes, inaugurée à Tours, il y a quelques années. La sévère figure 
du philosophe spiritualiste eût trouvé un interprète digne d'elle, et le ciseau de David 
eût su imprimer sur son front la marque de son génie. La statue qui se voit à Tours 
représente, au naturel, un homme fortement absorbé ; mais je n'y reconnais nullement 
le pensenr qui va laisser échapper tout à Theure, de ses lèvres inspirées, cette grande 
parole : Je pense, donc je suis ! 



Digitized by 



Google 



BSSAI SUR DAVID D'âI^GERS. 129 

Gros, alloint de cette incurable douleur, répondait aux soins de ses 
amis par ces paroles désolées : « Il n'y a qu'un mal auquel ils no 
peuvent porter remède , c'est la honte de se survivre à soi-même. » 
David n'a pas subi cette affligeante décadence. Comme une flamme 
vivace, son génie conserva jusqu'à la fin toute sa vigueur et son éclat. 

De retour de l'exil, triste et déjà malade, il ébauchait, pour la 
tombe à peine fermée d'un ami (i), une statue empreinte d'une 
sombre et poignante tristesse, appel funèbre qu'il faisait à la mort. 
Il rêvait aussi de faire revivre un de ces héros dont l'histoire d'Anjou 
a gardé le souvenir. Au bord de cette Loire dont les Armoricains 
avaient si vaillamment défendu le passage contre les légions romaines, 
sur la cime escarpée de cette roche qui domine le cours des trois ri- 
vières, il voulait élever à la mémoire de l'intrépide Dumnacus, un 
magniOque et colossal monument. L'œuvre était faite dans sa tête, et 
lui-même, d'un crayon vif et ferme, avait jeté sur le papier quelques 
traits de ce vaste projet .- le coq gaulois, debout sur les tronçons des 
enseignes devait terrasser l'aigle romaine, et entonner fièrement le 
chant d'indépendance. L'artiste n'a pas eu le temps de réaliser sa 
conception : la mort est venue, avant l'heure, arracher le ciseau de 
ses mains généreuses; nous seuls, avons le droit de regretter un 
chef-d'œuvre qui eût noblement tenu sa place à côté de tant d'au- 
tres. Hais sa gloire n'en a pas besoin, et tant de morceaux fameux, 
que possède sa ville natale, l'ont pour jamais fondée. 

Dans le vestibule du musée, auprès de l'escalier de pierre qui con- 
duit aux galeries supérieures, s'élève une statue, œuvre modeste 
qu'aucun nom n'a signée, mais dont la pensée délicate et vraie nous 
a toi\jours touché. C'est le Génie de la gloire inscrivant sur sou livre 
de marbre les noms des plus illustres enfants de l'Anjou. Après les 
du Bellay, les Bodin, les Proust, lesBéclard et tant d'autres, la main 
discrète de Fartiste a gravé, conime un mot inachevé et suspendu , 
les premières lettres du nom de David. Cet hommage rendu à la 
modestie de l'artiste , la mort le rend inutile désormais. Il faut se 
hâter d'achever l'jnscription commencée , car depuis un an déjà le 
grand statuaire est ei^tré dans se^ pleine inimorlalité. 

HippoLYTB Durand. 



(1) François Arago. Le Magasin pittoresque (n^ cité) donne la gravure de cette 
ébauche d'argile. — Surpris par la mort au sein même de Tétude, le savent tombe, 
la plume à la main , sur la pierre qui doit le couvrif . 

8' 



Digitized by 



Google 



LA PYRAMIDE DE SORGES. 



Il nNîSt pas un Angevin qui ne connaisse la Pyramide de Serges; 
c'est le passage ordinaire , le rendez-vous aimé des écoliers et des 
pensions qui peuplent le faubourg, de Bressigny jusqu'aux Justices. 
Mais ]*origine et la destination de ce monument qui donne son nom 
au village voisin, c'est ce que j'ai demandé à qui a voulu m'enten- 
drc, et ce que personne ne m'a pu dire de science sûre, c'est ce que 
j'ai cherché où j'avais chance meilleure d'apprendre, sans avoir 
rien rencontré qui pût satisfaire. Ni dans les livres imprimés ni dans 
les manuscrits de la Bibliothèque, ni dans les titres des Archives dé-^ 
parlementâtes, ni dans les registres de la paroisse de Sorges {1534- 
1802), déposés aujourd'hui à la mairie des Ponts-de-Cé, je n'ai pu 
trouver même une simple mention qui me mît sur la voie de la 
vérité. 

Les traditions ni les conjectures ne manquent pas, mais n'ap- 
prennent rien. 

Ici, comme dans toutes les occasions difficiles, à une certaine 
époque, on a mis en cause les Romains. Il faut noter le fait pour 
mémoire; mais la tradition locale, et vraiment populaire, attribue 
le monument aux Anglais qui l'auraient élevé comme limite de 
leurs possessions dans la paroisse de Sorges. C'est la môme histoire, 
avec quelque vraisemblance de moins, qui se racontait pour l'an- 
cienne pyramide, récemment détruite, du grand pont d'Angers. Tel 
que la précédente opinion ferait sourire est tout prêt à donner les 
mains à celle-ci ; le style seul pourtant du monument dispense de 



Digitized by 



Google 



LA PTRAMfDB DE SORGBS. 131' 

discuter cette légende. Une troisième tradition y vent voir un monu- 
ment commémoratif de la bataille livrée en 1620 par les troupes du 
roi Louis XIII aux troupes de la reine-mère ou tout au moins, du 
traité conclu à la suite de cette échauffourée. C'est Topiniou la 
mieux accréditée, et je Tai recueillie de personnes lettrées qui n'en 
faisaient point doute : soutient-elle mieux Texamen ? j*ai peine à le 
croire. La bataille eut lieu aux Ponts-de-Cé, la réconciliation à Bris- 
sac. Quel motif d'élever un monument à Serges, dans un site inha* 
bité, à portée des eaux tant soit peu grandes, plutôt qu'à Sainlc- 
Gemmes ou à Beaufort? Pourquoi d'ailleurs élever une pyramide eu 
souvenir d'une affaire qui est restée connue dans l'histoire , sous le 
nom peu grandiose de la Drôlerie des Ponts-de-Cé. En fait, tous les 
héros du combat et bien d'autres qui n'y étaient pas, en ont laissé 
leur récit, de nombreux pamphlets ont plaidé la cause ou du roi ou 
de la reine : nulle part il n'est question d'une circonstance qui eût 
été bonne à rappeler et qui prêtait facilement au panégyrique ou au 
ridicule. Le silence d'ailleurs des historiens de la province et de la 
ville me semble décisif. Nous avons sur cette époque des documents 
détaillés de toute sorte, et durant tout le XVII* siècle une série de 
compilateurs ou d'historiens sérieux, qui n'eussent point laissé celte 
singularité passer ainsi inaperçue, Bruneau de Tartifume, Grandet, 
Pocquet de Livonnière, Artaud, Claude Hesnard, Ménage, Pétrineau 
des Noulis, Roger, et le plus minutieux de tous, le greffier Louvet, 
qui jour par jour note au passage les nouvelles, les fêtes, les entrées 
des princes et des gouverneurs, les événements tristes ou heureux 
dont Angers et l'Anjou sont le théâtre. On peut être certain d'y 
trouver un renseignement cherché sur un fait contemporain de ce 
genre; il ne dit mot de la Pyramide; c'est, je croîs, prouver l'invrai- 
semblance absolue d'une origine qui d'ailleurs, je l'indiquais tout- 
d'abord, pèche par Tétrangeté de sa pensée première. 

A mon avis, s'il faut le dire, la Pyramide a été érigée vers 1732, 
en commémoration de Tachèvemcnt de la levée de la Loire, qui 
anciennement se terminait au port de Sorges. On était arrêté là par 
TAuthion, qu'il fallait passer dans un bac. La construction d'un 
pont, fermé par des vannes contre les grandes crues de la Loire, 
rendait les communications libres, en abritant la vallée jusqu'alors 
presque déserte en cet endroit. L'emplacement du monument était 
indiqué d'avance, à la rencontre des deux routes de Baugé et de 
Beaufort, au centre du pays abrité, si bien qu'à l'entour vin- 
rent se grouper les familles et les habitations d'un nouveau vil- 
lage, attirées là par les besoins prévus de la vie commune et la sé- 
curité rendue au pays. Celte opinion , qui n'est comme toutes les 



Digitized by 



Google 



£32 REVUE DE L'ANJOU- 

précédentes qu'une conjecture, s'autorise au moins de l'aspect 
même de la Pyramide qui certainement ne peut être attribuée à une 
époque antérieure à la première moitié du xviir siècle, et aussi de 
la pratique ordinaire des constructeurs de cette époque. A l'extré- 
mité du pont des Treilles, sur l'esplanade du côté du Ronceray, 
sélcvail aussi une pyramide qui en 1744 fut transportée sur le grand 
pont d'Angers , et dont les vestiges ont disparu il y a huit ou neuf 
ans. Lors de la canalisation du Layon, l'adjudicataire s'était engagé 
à construire une pyramide sur le pont de Chalonnes; le projet fut-il 
réalisé, je ne sais ; mais il est attesté sur le plan des ouvrages dressé 
par Moiùiey à la suite de ses Recherches sur Angers, Enfin sur le pont 
de Blois existe encore, je crois, une pyramide élevée vers le com- 
mencement du XVII' siècle lors de la reconstruction du pont et des 
grands travaux de la Loire , en sorte qu'aux deux extrémités de la 
hvée, pour ainsi dire, deux monuments de même nature atteste- 
raient' le souvenir et la réalisation d'une pensée commune ou tout 
au moins d'une entreprise contemporaine. 

Ces considérations ont sans doute quelque valeur, je suis loin 
pourtant de les donner comme certaines. L'administration supé- 
rieure, qui s'intéressait à ce problème, a tout récemment ordonné 
des fouilles, qui n'ont rien produit. La question eût été moins obs- 
cure si les inscriptions, qui existaient au moins sur une des faces du 
monument, n'eussent été détruites à la Révolution, en même temps 
que la fleur de lys en marbre blanc qui, m'a-t-on dit, surmontait la 
pyramide. Toujours est-il que dans les données actuelles, j'ai pris 
plaisir à cette recherche, et que des nombreuses personnes à qui 
chemin faisant, j'ai eu occasion de recourir, aucune ne s'est trouvée 
surprise; j'ai trouvé partout au contraire, j'entends surtout parmi 
les paysans de la Vallée, la preuve d'une préoccupation antérieure à 
mes demandes, et le regret d'une ignorance involontaire, à laquelle 
pourtant il faudra bien nous résigner, bon gré mal gré, en attendant 
mieux. 



Célestin Port. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL 



ou 



Téritabie de tont ce qui est adveou digne de mémoiie tant en la irilie d'Angen, 
d'injou et aidres iieui (depoà Tan 1560 jusqu'à Tan 1634). 



JEHAN LOUVET, 

clerc au greffe civil du siège présidial dudit Angers (1). 



Le dimanche dix-neufvième dudict mois audict an 1629, il a eslé 
faict une procession gén(^ralle en ceste ditte ville d'Angers, ^ la- 
quelle on a porté les sainctes relicqucs de la Vierge Marie et le chef 
M. sainct Loup qui ont eslé portez processionnellement en Téglise 
de Nostre-Darae*du-Ronceray, où H. de Rueil, évesque d'Angers, 
H. Lasnier, président et lieutenant-général, et deulx conseillers du 
siège présidial, noble homme Nepteu, marchand, maire et cappilaine 
de la ville d'Angers, accompaigné de quelques MM. les eschevins et 
conseillers de ladilte ville, ont assisté avec grand nombre d'habi- 
tants, laquelle, auparavant que de sortir hors l'église d'Angers, pour 

(i) Voir Revue de V Anjou, année 1854, tome i, page 257, tome il, pages 1 , 
129 et 257, année 1655, tome i , pages 1 , 129 et 257 , tome n , pages 1 , 129 et 257, 
année 1856 , tome i , pages 1 , 129 et 285 , tome il ,'page 1 . 

9 



Digitized by 



Google 



134 RBYUB DB L*ANJOU. 

aller en ladille église du Ronceray, il a esté dict ung sermon par 
frère *^, prieur de Téglise des Quarmes, lequel a adverly tout le 
peuple que la procession, par Tordonnance dudict sieur révérend 
évesque, cstoil pour la disposition du temps, pour prier Dieu de nous 
donner de la pluye pour les biens de la terre gui estoit si sèche et 
aride qu'elle n'avoit plus.d'humeur faulle d'eau, et qu'il falloit, pour 
apaiser Tirre de Dieu contre son peuple, faire pénitence, amender 
nos mauvaises vies, avec protestations à Tadvenir de ne retourner 
plus au péché ny offenser plus Dieu , et que toultes les processions, 
prières, voyaiges et dévotions et touttcs les messes que Ton pourroit 
ouyr, seront inutilles, si premièrement les blasphémateurs et ju- 
reurs du sainct nom de Dieu , joueurs, les paillards et dissolutions 
d'habitz et générallement tous les aultres grands peschez et vices 
qui régnoient et se faisoient en cesto dilte ville d'Angers tant par les 
ecclésiasticques que ceulx de la justice, mesme qu'on laissoit mou- 
rir de faim grand nombre de petitz enfants qui couschoient la nuict 
ès-rues, dessus les boutioques et sur le pavé, et entre aultres grand 
nombre do paouvres femmes chargées de petitz enfants qu'elles 
avoient à la mamelle, qui mouroient entre leurs braz,.faulte de 
nourriture, lesquelles n'avoient poinct de lait pour leur donner ny 
du pain à leur bailler, qui leur en demandoient, et qu'il y avoit 
grand nombre d*habitants riches et opuUents et aultres qui estoient 
à leur aise, et avoient touttes leurs commoditez, qui n'en avoient 
aulcunement pitié, et lesquelz estoient et portoient, sçavoir : les 
riches, des habitz de soye tous couverlz de draps d*Espaigne, de vingt, 
vingt-cinq et trente livres l'aulne , tous doublez de velours et pans 
de soye qu'ilz portoient^ avec aultres habitz riches et précieulx, à 
tous les jours, et les femmes accoustrées et habillées comme les 
courtizannes, de cotillons de soye, qui se faisoient ès*pays estran- 
gers, qui estoit la cause que Dieu estoit irrité contre nous, et lequel 
prédicateur a faict tant.de prières et supplications, les mains joinctes, 
les larmes à l'œil , à tout le peuple de s'amender et quitter les pes- 
chez et mondanitez qui régnoient aujourd'hui, et a faict son sermon 
d'une sy grande dévotion et affection qu'il y a eu grand nombre de 
peuple qui en a pleuré; à l'issue duquel sermon, auparavant que la 
procession ait sorty de l'église, il est arrivé en icelle une grande dis- 
putte entre MH. les chanoynes do Sainct-Martin et MM. les chanoy- 
nés de ladiltc église d'Angers, pour raison de la relicque du chef 
M. sainct Loup que Icsdictz de Sainct-Harlin ont apporté en ladilte 
église, suivant le mandement qui leur a esté faict pour estre portée 
à laditte procession ; que lesdictz de Sainct-Hartin n'ont vouUu porter 
sur le grand autel de laditte église, ny permettre d'estre portée à la 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVBT. 135 

procession par deulx de HM. les chanoynes de laditte église d'Angers, 
et qu'il n'y avoit que deulx clianoynes de laditte église Sainct-Mar- 
tin à le porter, ce qui a grandement donné du trouble, retardement 
et empeschement à la procession et scandalle entre le peuple, à rai- 
son dudict différend et verbalisement qu'ilz ont faict de part et 
d'auUre, ce qui n'estoit jamais arrivé, pour avoir esté de tout temps 
portée en mesme subjet par lesdictz chanoynes de Saincl-Maurice , 
et n'avoicnt aussy lesdictz de Sainct*Marlin faict ledict refus, et 
voyant ledict sieur évesque ledict trouble, et M. le président la dis- 
putle, et qu'ilz n'ont peu les accorder, ledict sieur évesque a faict 
porter ledict chef par deulx des chanoynes de laditte église d'Angers 
en attendant leur différend à vider. 

Le jeudy vingt-troisième jour dudict mois d'aoust, M. le lieute- 
nant-particulier, procureur du roy, M. le maire et MM. de la prévosté 
se sont assemblez au siège de laditte prévosté, sur l'advis donné 
qu'il y avoit, en la rue Chaperonnière de cëste ville, des mallades 
qui estoient frappez de la contagion , pour àdviser aulx moyens d'y 
remédier, de les tirer hors la ville, et du lieu où les mettre. 

Le sabmedy premier jour de septembre 1629, à la matinée, M. de 
la Trimouille estant Angers, on luy a faict récit que ses prédéces- 
seurs estoient enterrez en l'église des Cordeliers de ceste ville d'An- 
gers, ce qui l'a convié d'y aller, où il a ouy la messe en grande dé- 
votion, après laquelle, le gardien de laditte église l'a sallué et faict 
une harangue fort brefve en la chapelle du roy de Sicille, où la messe 
luy a esté ditte, après laquelle ledict gardien luy a monstre les sé- 
pultures de ses anciens prédécesseurs, où il y avoit et s'est trouvé 
beaucoup d'honorables personnes qui ont pareillement assisté à la 
messe, lesquelles ont loué Dieu d'avoir veu ung sy grand seigneur 
en une sy grande dévotion, et lequel puis peu de temps s'estoit faict 
catholicque, qui esloit l'ung des chefs huguenotz parpaillaux. 

Le sabmedy premier jour de septembre 1629, il a esté lou et publié 
au siège présidial d'Angers, la juridiclion tenant, une déclarration 
du roy pour Testablissement du commerce et trafficq avec les An-- 
glois, vérifliëe en parlement le 9« jour d'aoust dernier, et ung arrest 
de la cour du parlement à Paris, par lequel il est ordonné que les 
juges ne prendront adjoinctz de la religion prétendue refformée si 
ce n'est aulx procès qui seront jugez prévostallement. 

Le mercredy cinquième jour de septembre audict an 1629, en les 
dix heures du soir, quelques habitants de ceste ville d'Angers, sur 
l'advis qui leur a esté donné qu'il y avoit ung maltoustier accom- 
paigné de sergents qu'il avoit amenez avec luy pour establir ung 
nouveau subside sur les cuirs et touttes sortes de peauix, et con- 



Digitized by 



Google 



136 REVUE DE L'ANJOU. 

traindrc les lannours de ladilte ville de le payer, qui csloîent logez 
ea rhostellerye où pend pour enseigne Fimaige Sainct-Jullien, rue 
de la Parchemynerie, il y a eu soixante ou quatre-vingts desdiclz 
habitants qui sont, environ laditie heure, allez en laditte hostellerye 
qu'ils ont trouvée fermée, où ilz ont faict ung grand bruit et tintam- 
marre, et menacé lesdictz maltoustiers de les jeter en Teau, mesme 
de mettre le feu en laditte hostellerye, et se sont mis en debvoir de 
rompre les portes pour y entrer, et rompre à coups de pierres les 
vittres des basses fenestres et s'en sont allez. 

Et le lendemain , jour de jeudy, sur la plaincte de Fhoste et des- 
dictz maltoustiers de ce qui s'estoit faict le jour d'hier au soir en 
laditte hostellerye, M. Lasnier, président et lieutenant-général au 
siège présidial audict Angers, et M. le juge de la prévosté, y sont 
allez, oùiizontouy et entendu tant lediet hoste que le prétendu 
commissaire dudict subside de cuirs, sans touttefois en rien rédiger 
par escript, aulxquelz commissaire et hoste ilz ont faict response, et 
remonstré qu'ilz ne pouvoient les assurer de leur vye et les garantir, 
et que les habitants estoient en une trop grande rumeur qu*ilz ne 
pouvoient apaiser sans le péril de leurs personnes, mesme qu'ilz les 
menaçoient de mettre le feu en leurs maisons, comme les peuples 
ont faict en beaucoup de villes de la province du Poictou , et que , 
pour éviiter le danger de leurs personnes, ilz leur donnoient avis de 
se retirer le plus promptement qu'ilz pouvoient, et de faict se sont 
retirez et sortis hors ville au moyen de l'assistance qu'ilz ont eue, 
et estant hors, ont dict à ceulx qui les ont conduictz qu'ilz fcroient 
ung procès-verbal des oultrages qu'on leur avoit faictz en leur hos- 
tellerye et de ce qu'on les avoit mis hors la ville, et sont allez à 
Beaufort, près Angers, où estant, ilz sont allez ès-Iieulx et endroictz 
où les tanneurs de cesle ditte ville d'Angers avoient des lieulx où 
ilz ont prins des bestiaulx, où ilz les ont vendus audict Beaufort, et 
ont prins prisonnier ung tanneur de ceste ditte ville d* Angers, qu'ilz 
ont trouvé hors ville, et l'ont mené prisonnier à Saulmur, dont les- 
dictz tanneurs ont faict plaincte à M. le maire, et de ce qu'il y avoit 
deulx habitants de ladilte ville qui avoient assisté lediet commissaire 
dudict nouveau subside de cuirs aulx saisyes de bestiaulx et biens 
desdictz tanneurs, mesmo à l'emprisonnement dudict tanneur, 
nommé Habert, l'uug des procureurs de fabrice de la Trinité de ceste 
ville d'Angers. 

Le dix-septième jour de septembre audict an 1629, MH. Franczois 
Lemaryé et Claude de Roye, conseillers au siège présidial d'Angers, 
tant pour culx que pour aultres particuliers de ceste ditte ville d'An- 
gers, ont, sur l'advis qui leur a esté donné qu'il avoit esté faict une 



Digitized by 



Google 



JODRKAL DE LOUVBT. 137 

conclusion en la maison de ville, portant don faicl par MM. les 
maire et eschevins au profit des relligieulx pères carmes de ceste 
dîtle ville, de la somme de huict cents livres à prendre sur les de- 
niers communs de laditte ville pour accrmstre leur église , se sont 
opposez à ce que laditte somme leur fust dellivrée et donnée , d'aul- 
tant que le corps de ville est grandement obéré et chargé de grandes 
dettes de plus de cent mille livres, et que lesdictz rclligieux sont 
grandement riches, et qu^llz ont acquis deulx beaux logis qui sont 
proches de rentrée de leur église, laquelle opposition est au greffe 
civil en la tenue des actes dudict mois de septembre. 

Le sabmedy vingt-deulxième septembre audict an 1629, teste 
M. sainct Maurice, M. Léonor d'Estampes de Valencey, évesque de 
Chartres et abbé de l'abbaye de Bourgueil , est allé et dict la grand'- 
messe et officié aulx premières et secondes vespres en l'église cathé- 
dralle M. Sainct-Maurice de ceste villo d'Angers. 

Au mois de septembre dernier audict an 1629, il a esté envoyé à 
ung des habifants de ceste ville d'Angers, de la province de Poictou, 
ung ample discours escript à la main , de ce qui s'est faict et passé 
en la ville d'Angoulesme, Sainctes, Sainct-Jehan-d'Angely et aultres 
lieux et endroicts audict Poictou , où les peuples et communes se 
sont eslevées et esmoyées à rencontre des gabeleurs et maltonsliers 
qui lèvent des nouveaulx subsides sur le peuple, où ilz ont prins les 
armes, 'et se sont tellement irritez contr'eulx, et particullièrement 
les femmes, que le péril esloit sy grand d'aller par payssy l'on n'estoit 
bien cogneu , principalement en Angoulmois et en Sainctonge où 
ilz ont en opinion que le président des esleuz, nommé Lembert , et 
ung aultre notable de la ville, nommé Gabriau, d'avoir reçeu une 
pancarte de plusieurs impositions qu'ilz voulloient faire lever, dont 
il y a eu une sy grande esmotion dans la ville que le peuple alla 
assiéger la maison dudict président des esleuz pour l'assommer, et 
ne peurent, le maire, ny la justice, ny M. de Constade, gouverneur, 
empescher que le peuple ne ruisnast et n'abbastist la maison dudict 
président raz pié, raz terre, et qu'au mesme temps ledict peuple 
alla ruisner touttes ses maisons qu'il avoit aulx champs, et pour 
faire saulver ledict président, on le fist déguiser et retirer dans le 
chasteau, dont le peuple fut tellement irrité qu'ilz allèrent pour 
l'assiéger. 

Dans ceste esmotion, le peuple s'advisa de. donner le commande- 
ment aulx femmes qui commandèrent comme capitainnes, avec des 
estafflers autour d'elles. 

En la ville de Sainctes, le peuple s'y est beaucoup esmeu, et a 
massacré ung nommé M. Guyton, président des esleuz, qui cstoit 



Digitized by 



Google 



138 RBYUB DB L'ANJOU. 

venu de Tours, accusé de voulloir establir une pancarte à maltoustes 
cl infiniz aultres. 

 Sainct-Jehan, le peuple, estant aussy esmeu, a prins M. le pré- 
sident des esleuz arrivant des champs, luy mettant sus, et Taccusant 
d'avoir une commission pour Testablissement des pancartes, l'atta- 
cha sur une claye, le traîna par les rues de la ville et des faulx-- 
bourgs, et le pendit par les piedz, la teste en bas dans la rivière, et 
le laissa mourir en ce misérable estât. 

A Sainct-Maixent fust veu deulx hommes incogneuz, qui estoient 
de Loudun, soubçonnez d'estre allez foire des exploictz pour les 
pancartes et maltoustes, dont ilz furent adveriiz par M. le procureur 
du roy, nommé Lemberd, dont le peuple ayant eu advis qu'ilz s*es- 
toicnt saulvez, le peuple courut après deuU lieues, et eurent bien 
de la peine de se saulver, et s'est foict plusieurs grandes insollences 
mentionnées audict discours , qui seroit trop long à transcripre au 
présent manuscrit, où y ai transcript en brief les plus grandes cédi- 
tions de remarque qui se sont feictes en la province de Poictou , et 
qui se font^n plusieurs aultres provinces de ce royaulme pour raison 
des nou vcaulx subsides et impôts qui se mettent sur le paon vre peuple. 

Le deuixième jour d'octobre 1629, Hiérosme de Bragelongne, 
conseiller du roy en sa cour des Aydes, commissaire députté par Sa 
Hâgesté pour la réformation des gabelles, est venu au pays d'Anjou, 
où il est allé à Chasteaugontier et en la ville de Craon , où il a foict 
one ordonnance, en datte de ce j.our, signée : de Braoelongub et 
ARUYER, son greffier, qu'il a foict afficher à la porte du pallais royal 
d'Angers, où il a eiyoinct à chascun des habitants de la ville et 
feulx-bourgs d'Angers, bourgeois, boucher» charcutiers, routisseurs, 
pâtissiers, bouchers, boullangers, hoslelliers et cabarcliiers, et aulx 
nobles, ecelésiasticques du ressort du grenier à sel d'Angers, pren- 
dre incessamment et cy-^rës audict grenier tout le sel qui leur est 
nécessaire tant pour la provision de leurs maisons que grosses sal- 
laisons, à peine de cent livres d'amende, et au paiement des resti- 
tutions des amendes et despens ès^-quelz ilz ont esté cy-davant con- 
dempnez , et qu'ilz ont encouruz , foulte d'avoir prins du sel audict 
grenier, et ont foict le procès générallement à tous les habilanls de 
la ville dudict Chasteaugontier, pour raison d'un archer de la gabelle 
qui a esté tué près Chasteaugontier. 

Le mardy vingt-troisième jour d'octobre audict an 1629, il y a eu 
une grande assemblée en la maison de ville où tous les depputtez des 
parroisses de l'ellection d'Angers se sont trouvez, pour donner leur 
advis pour foire l'amortissemeut de sept solz six deniers que le roy 
demande estre levez sur chacune pippe de vin. 



Digitized by 



Google 



JOaRNAL DB LOUVBT. i39 

Le lundy fingt-quatrième jour dudict mois de septembre audict 
an 1629, Ton a commencé à faire les vendanges. 

Le lundy vingt-neufvième jour dudict mois d*octobre audict an , 
les pères de VOratoire de ceste ville d'Angers ont faict ung service 
solennel en leur église, rue Sainct-Michel , pour le repos de Faame 
de deffunct M. le cardinal BeruUe, où M. rofflcnal d*Angers a officié 
et dict la grand'messe qui a esté respondue et chantée en muczique 
par HH. de la psallette de Téglise d'Angers où a esté dlct une oraison 
funèbre à la louange dudict sieuY cardinal par ung relligieulx carme, 
où il y avoit grand nombre de peuple et des plus apparents de ceste 
ville, laquelle église estoit tendue tout aulour et au davant de la 
porte et entrée d'icelle, du costé de laditte rue Sainct-Michel, de ve- 
lours noir, sur laquelle tenture estoiént les armes dudict cardinal , 
et au mytan de laditte église ung grand nombre de cierges blancs, 
allumez autour d*ung drap mortuaire. 

Comme aussy les relligieuses carmelinnes ont aussy tendu leur 
diapelle à noir, qui est au logis Barrault où elles sont demeurantes, 
et mis les armes dudict deffunct cardinal, et faict le service et prières 
pour ledict defifunct qu'elles ont continuées par plusieurs jours. 

MM. de réglise d'Angers ont faict réparer le davant de la grande 
porte de leur église que le tonnerre et foudre du ciel avoit razé, 
rompu, abattu et desmolly les figures qui estoiént au hault de laditte 
porte, et ont le tout faict peindre et dorer, où les sculpteurs et pein- 
tres y ont esté depuis le mois de septembre jusques à la fin du mois 
d'octobre, an présent 1629, pour peindre et dorer touttes les figures 
qui sont autour de laditte porte, qui ne l'avoient jamais été. 

Le lundy cinquième de novembre audict sgi 1629 , l'ouverture de 
la juridiction du pallais a esté faicte d'après les induces des vendan- 
ges, et ont MM. Lasnier, président et lieutenant-général, Louet, 
lieutenant-particulier, assesseur, conseiller, et M. Jouet , procureur 
du roy, Mesnaige et Dumesnil, advocatz de Sa Msyesté, monté au- 
dict siège à la fin de la grand'messe ditte en la chapelle dudict pal- 
lais, où estant, ledict sieur Mesnaige a faict une harangue qu'il a 
fondée sur un exemple et comparaison qu'il a allégués , dos mes • 
chantes herbes et yvraye qui venoient ès-bledz, et qu'à faullc de les 
sarcler et arracher comme elles commenczoicnt à croistre, qu'elles 
gastoient les bledz, et qu'il falloit au commeucement et tousjours, 
pour bien rendre la justice, s'abstenir des corruptions et vices qui 
estoiént entre ceulx qui avoient la charge de l'administrer, etc. 
Après» ledict sieur Lasnier, président, a aussy faict une belle ha- 
rangue, en laquelle il a faict de grandes louanges de nostre bon 
roy Louys, à présent régnant, de toutes les vicloires qu'il avoit 



Digitized by 



Google 



140 REVUE DE l'ANJOO. 

obtenues tant en son royaulme de Navarre que des villes rebelles 
qui esloicnt en son royaulme, occupées et tenues par les hugucnotz 
parpaillaulx: contre son service, tant de la Rochelle, Montauban et 
aultres , lesquelles louanges faicles de Sa Majesté comme estant le 
chef de la justice. 

Le dixième jour dudict mois de novembre audict an 1629, H. le 
lieutenant-général a faict publier au siège présîdiai d'Angers, la juri- 
diction tenant, ce requérant M. le procureur du roy, des defFenses è 
tous les habitants de ceste ville et faulx-boiirg, d'aller ès-parroisses 
de Chavaignes, Thouarcé, Marligné et Gonnord, à cause qu'elles es- 
toient infectées de la malladye de contagion , et aulx habitants des- 
dittcs parroisses, de non venir en ceste dilte ville pour quelque cause 
que ce soit, à peine de cent livres d'amende, et que les deffaulx, 
contre eulx donnez de ceulx qui ont des procès, sont sursis, laquelle 
malladye a esté apportée au chasteau d'Angers par ung soldart qui 
y estoit allé, où ilz en est oient neuf ou dix, de laquelle, pour chasser 
le venin , ilz ont tirré au soir par plusieurs fois grand nombre de 
coups de canon. 

Les mardy vingtième, mercredy vingt-unîi^me et jeudy vingl- 
deulxième dudict mois de novembre audict an 1629, les rivières et 
eaulx ont esté grandes à raison des longues et continuelles pluyes 
qu'il a faict en ce mois, lesquelles ont entré ès-rues de la Parche- 
mynerie, Poissonnerye, rue Peincte et rue de la Tannerye, lesquel- 
les ont esté sy haultcs qu'elles ont passé par sur les boulicques des- 
dittes rues, et les habitants desdittes rues, pour aller et venir en leur 
logis, contrainctz de mener dos battaulx ès-diUes rues, laquelle a 
esté proche du quarroy de la porto Chapellière , du costé de laditte 
rue de la Poissonnt.Tye et du costé de l'entrée du port Lignier. 

Le lundy troisième jour de décembre audict an 1629, noble 
homme Thomas Nepveu, maire et capitaine de la ville d'Angers , 
M. Mesnard, conseiller du roy au siège présidial de laditte ville, et 
M. N. Jarry, greffier des appellations audict siège, sont allez à 
Paris, comme ayant cy-davant esté dcpputtez par les habitants, en 
l'hostd et maison commune de laditte ville, pour raison de grands 
et excessifs subsides que le roy veull lever et faict lever sur le vin. 

Le sabmedy huictième dudict mois de décembre audict an 1629, 
feste de la Nostre-Dame, vénérable et discret M. Pierre Croux, natif 
de Billon, en Auvergne, curé de l'église M. Sainct-Michel-du-Tertre 
de ceste ville d'Angers, a esté inhumé et enterré au davant du grand 
autel en laditte église, lequel seroit déceddé en son logis presbytéral 
de laditte église, le jeudy sixième de cedict mois, d'une grande lon- 
gueur de malladye, durant laquelle il a esté grandement assisté de 



Digitized by 



Google 



JOURNAL BB LOCVET. 141 

r tous ses parroissiens qu'aùltres, et particullièrement de tous les 

} ecclésiasticques tant reiligieulx que prédicateurs et personnaiges 

B doctes et sçavanls tant de la ville que fauU-baurgs, pour estrc ledict 

B deflunct grandement aymé de tous les habitants de laditte ville à 

raison de sa doctrine et saincte vye dont il vivoit, et à raison de ce, 

[ esté regrette générallement tant de ses parroissiens que de tous les- 

r dictz habitants pour les assistances qu*il faisoit de visiter les malla- 

* des, aumosnes qu*il faisoit aulx paouvres, sermons et prédications 

r qu*il faisoit. A Tenterrement duquel tous lesdictz parroissiens ont, 

L avec ung grand regret et pleurs, assisté depuis les plus grands jus- 

i ques aulx plus petitz de laditte parroisse, comme aussy tous les 

i curez et prédicateurs de la ville et grand nombre d^aultres personnes 

de quallité, lequel deffunct durant sa vye a résigné sadilte cure 

j entre les mains de M. Avrillon, chanoyne en Téglise d'Angers, et 

cy-davant correcteur en l'église de la Trinité, tenu et repputté par 

ledict deffunct, tant de tout le clergé que de tous les habitants de la 

ville, d'estre très sçavant homme de bien et de bonne vye, natif de 

ceste diite ville, lequel deffunct portoit une grande amitié à cause 

de sa doctrine et vye. 

Le dimanche neufviëme dudict mois et an, environ les neuf heu- 
res du soir, noble homme Jacques Licquet, conseiller du roy au 
siège présidial d'Angers, sortant avec sa femme du logis de la Roë, 
de chez son beau-père cy-davant juge de la prévosté, où ilz estoient 
allé soupper, a faict rencontre de plusieurs escolliers et aultres per- 
sonnes, a trouvé ung homme mort sur le pavé, qui avoit esté tué, 
auxquelz escolliers ledict sieur Licquet, tenant sa femme soubz le 
bras, marchant davant eulx ung flambeau allumé, a dict quelques 
propos, l'ung desquelz escolliers, breton, a frappé ledict Licquet 
d'ung coup d'espée dans le ventre, duquel coup il est mort le lende- 
main. A raison duquel coup. Ton a, le lendemain, différé et retardé 
TouVerture des portes de la ville pour faire perquisition et recherche 
dudict escollier et ceulx qui estoient en la compaignée; qui a donné 
subject d'un grand murnmre entre les habitants de la ville, lesquelz 
unanimement disoient qu'il estoil besoin qu'il arrivast du scandalle 
en la personne d'ung conseiller, encorre qu'il fust tenu pour homme 
de bien, et que sy l'on eust tué ung habitant de basse condition, 
l'on en eust faict aulcune recherche, et que pour en demander la 
justice, il fauldroit que la veufve, enfants ou héritiers allassent prier 
et courtiser les juges, et qu'ils fissent provision de grand nombre 
d'argent pour lachepter et de grande patience et longueur de temps 
pour l'avoir, et qu'ils ruisnoienl tous ceulx qui demandoient la jus- 
tice tant au criminel que civil, et qu'elle ne se rondoit plus que par 



Digitized by 



Google 



142 RBTOE^DB L* ANJOU. 

amys, faveur el aident, et que H. le juge de la prévosté niisno les 
habitants tant es procès civilz que criminelz, de tant qu'il décrète 
des emprisonnements fort légèrement pour avoir de l'argent pour 
les eslargir, qui sont toutes les plaincles et discours que lesdictz 
habitants tiennent et disent contre les juges. 

Le mardy onzième desdiclz mois et an, MM. du siège présidial ont 
faict en la chambre du conseil une ordonnance de pollice contre les 
escolliers et habitants de la ville, qui a esté affichée tant contre les 
portes du pallais qu*aulx quarfours, et publiée, laquelle affiche estant 
venue à la cognoissance de M. le juge de la prévosté, et en ayant eu 
advis, il est venu au pallais, et Ta rompue et arrachée de contre les- 
dilles portes, à raison de ce qu'il n*a esté appelle et n'a laditte 
ordonnance esté faicte avec luy comme estant juge de pollice. 

Le mercredy douzième dudict mois de décembre audict an 1629» 
Tescollier qui a tué ledict sieur Lioquet, a esté prins à La Flesche, 
trouvé en habilz d(^guisés, et amené ès-prisons royaulx audict An- 
gers, lequel se nomme Josselin Porter, de la ville de Sainct-Malo, 
fllz d'ung des plus riches marchands de France. 

Et le vendredy quatorzième desdiclz mois et an, à la matinée, 
MM. du siège présidial d'Angers ont, en la chambre du conseil, dé- 
putté M. Louet, lieutenant-particulier, et M. de Golsmard, conseiller 
audict siège, pour aller ès-prisons, et faire venir en laditte chambre 
ledict oscollier accusé d'avoir tué ledict sieur Licquet, où Hz sont 
allez, et ont mené avec eulx M. Trabu, greffier-criminel, et deulx 
huissiers-audienciers pour ramener en laditte chambre, et icelluy 
ouyr et interroger, où il a esté amené, et après avoir esté ouy eu 
laditle chambre, MM. ojit faict une ordonnance en laditte chambre, 
qui a esté prononcée audict escollier et aultres qui estoient en sa 
compaignée lorsque ledict sieur Licquet fust tué et dudict homme 
couturier aussy tué lequel sieur juge ayant aussy eu advis que le- 
dict escollier avoit esté mené ouyr, interroger en laditte chambre, 
et extraict desdittes prisons par ledict sieur lieutenant-particulier et 
M. Goismard, conseiller, tout au mesme instant auroit faict fermer 
toutes les portes de la ville par Tordonnance de M. Poisson, conseil- 
ler en la prévosté , vice-maire en labsence de M. le maire estant à 
Paris, laquelle fermeture a apporté ung grand trouble et murmure 
entre les habitants daos la ville et dans le pallais, de laquelle ferme- 
ture des portes, MM dudict siège présidial auroient esté advertiz, et 
ont faict une ordonnance contenant commandement estre faict au- 
dict Poisson, faire ouvrir lesdittes portes, avec deffenses de non à 
Tad venir les faire fermer sans la permission de M. le gouverneur en 
conclusion de iout le corps de ville, lequel sieur juge et ses sergents 



Digitized by 



Google 



JOURKAL DB LOUVBT. 143 

estoient lors ë8<-diUe8 prisons duraot la fermeture desdittes portes, 
où il a prins les clefs desdittes prisons , et a empescbé que ledict 
Trabu, greffier, sortist, jusques à ce qu*i1 eust payé Tamende en Ia-> 
quelle il Tavoil condempné pour avoir prononcé Tordonnance don- 
née en laditte chambre par HM. du si^e présidial aulx aultres ac- 
cusez qui estoient prisonniers ès-dittcs prisons où ledict Trabu esloit 
allé pour faire^ditte prononciation; à raison de laquelle rétention, 
il s'est faict ès-dilles prisons une grande clameur entre les portes 
et avec lequel Trabu ledict sieur lieutenant-particulier esloit, qui 
n*a voullu sortir qu'il n'eust son greffier, ce qui a tout incontinent 
esté rapporté à MH. dudict siège présidial estant en laditte chambre, 
qui ont depputlé M. Lasnier, président et lieutenant-général, qui est 
allé ès-dittes prisons avec ung greffier, dont il auroit faict sortir le- 
dict sieur lieutenant- particulier et ledict Trabu, et sont retournez 
en laditte chambre du conseil où ilz ont ordonnez que ledict escol- 
lier seroit mené au Uans par le lieutenant du prévost et ses archers, 
suivant la réquisition et demande dudict escollier d'estre renvoyé 
en ung aullre siège, do tant que le beau-frère dudict Licquet estoit 
lieutenant au siège de laditte prévosté, et que ledict deifunct estoit 
conseiller audict siège présidial, et pour foire laditte conduitte, 
MM. dudict siège présidial auroient depputlé ledict sieur lieutenant- 
particulier et le lieutenant de la prévostè pour le faire conduire ès- 
prisons de laditte ville du Mans, pour empescher laquelle conduitte 
et sortye de la ville, ledict sieur juge do la prévostè et ses sergents 
sont allez entre les portes dudict portai Saioct-Michel pour s*apaiser 
et empescher qu'il fust mené; pour veoir laquelle sortye, il s'est 
trouvé grand nombre de peuple qui y ont esté jusques à nuict fer- 
mée. A raison de tout ce que dessus, la juridiction n'a tenu cedict 
jour tant audict siège qu'audict siège de la prévostè, et sur tous les- 
dictz différends d'entre ledict sieur juge de la prévostè et MM. dudict 
siège prèsidie^l , ilz ont accordé par entre eulx que ledict escoUier 
seroit remis ès-dittes prisons, et ce que faict avoit esté de part et 
d'aullre seroit mis entre les mains de M. N... Hamelin, advocat, jus- 
ques à ce qu'il eust esté ordonné par Nosseigneurs de la cour du 
parlement, le tout pour èvitter qu'il n'arrivast plus grand scandalle 
de part et d'autre et le murmure du peuple. 

Le lundy vingt-quatrième dudict mois de décembre audict an 
1629, la rivière a esté grandement grande, et a entré ès-rues de la 
Poissonnerye et ès-rues de la Tannerye, et est venue près le quaroy 
de la porte Chapellière, laquelle crue s'est faitte à raison des longues 
pluyes qui ont faict et duré plus d'ung mois, et des grands vents qui 
ont submergé grand nombre de bâtteaulx sur les rivières où il s'est 



Digitized by 



Google 



144 RETUB DB L'Amon. 

fortuné beaucoup de peuple, et le lendemain mardy, jour et festc de 
Noël, lesdiites eaulx ont commencé à baisser à raison du vent qui 
s'est tourné d'amont, et durant lesditles pluyes il estoit tous^ours 
d'aval. 

Le sabmedy vingt-neufvième jour dudict mois de décembre, il est 
arrivé Angers H. Crespy, conseiller au parlement de Paris, en la 
grande chambre, accompaigné de M. le substitud, de M. le procu- 
reur-général du roy, commissaire depputté par la cour pour faire le 
procès à ceulx qui ont tué et assassiné H. Licquet, conseiller, et ung 
couturier. Et le dimanche vingt-deulxième janvier 1630, ledict sieur 
commissaire s'en est allé à Paris auparavant instruire ledict procès. 

L'année 1629 a esté assez bonne pour les bledz qui ont vallu, 
sçavoir : le bled-seigle, neuf à dix livres le septier, le bled-froment 
douze Uvres, le blcd-méleil onze livres. 

Les vins qui ont esté cueilliz ont esté bons et doulx, tellement 
qu'à raison de ladilte doulceur, peu après qu'ilz ont esté amenez en 
ville, l'on a commencé à en boire, et a vallu la pippe quatre, cinq, 
six, sept, huict et neuf livres. 

n a esté fort peu de fruictz, sçavoir : pommes, poires , prunes qui 
ont vallu après la cueuillette, sçavoir; les poires douze deniers pièce, 
les pommes de resnctte et capendu douze et six deniers la pièce, et 
les aultres trois et deulx deniers la pièce. 

(1630). Le lundy septième jour de janvier audict an 1630, M. Las- 
nier, président et lieutenant-général au siège présidial d'Angers, est 
allé à Paris. 

Le sabmedy douzième jour dudict mois de janvier audict an 1630, 
il a esté publié au siège présidial d'Angers une déclarralion du roy, 
portant deffenses de faire aulcun establissemcnt de monastères* 
maison et communaultez régullières et relligieuses en aulcunes villes 
et lieulx que ce soit, sans la permission de Sa Majesté. 

Le dimanches treizième jour dudict mois de janvier, la procession 
généralle est allée, autour des cloistres de l'église H. Sainct-Maurice, 
à raison des grandes pluyes qu'il a faict cedict jour et tous les jours 
de cedict mois, et continuent, laquelle procession se debvoit faire le 
dimanche sixième de ce présent, qui a esté remise à cedict jour à 
cause de la feste des Roys. 

Le dimanche treizième jour dudict mois de janvier audict an , la 
procession généralle du jubillé a esté faicte à Paris, laquelle a sorty 
de réglise Nostre-Dnme, et est allée aulx Cordeliers, à laquelle estoit 
M«' Tarchevesque de Paris, revestu pontifflcallement, avec deulx 
archevesques et douze évesques ayant leurs rocquctz et camailz, à 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYET. 145 

laquelle assistoient à pié des roynes, au davant desquelles estolent 
MM. d'Alet el de Beauvois, revestuz du camail et rocquet, leurs grands 
aumôniers, avec les aultrcs aumosniers de Leurs Majeëtez, MM. les 
ducs de Guyse et d'Esperghon et grand nombre de seigneurs, quan- 
tité et multitude de peuple innombrable. 

Le mercredy seizième jour dudict mois de janvier 1630, il a faict 
de grands tonnerres et pluyes. Dieu veuille conserver les biens de 
la terre ! 

Le mercredy trentième dudict mois de janvier, en les deulx heu- 
res après mesnuict, M. Delalande, prévost commercial, a exlraict 
des prisons d'Angers les accusez d'avoir tué ledict sieur Licquet, 
conseiller, pour les mener à Paris. ^ 

Le dimanche dixième jour de febvrier audict an 1630, il y a eu 
ung sermon qui a esté dict en Téglise H. Sainct-Maurille de ceste 
ville d'Angers par ung bon père rclligieulx de Tordre des bons pères 
mynimes de leur couvent sis près et joignant la prëe d'Allemaigne 
et jeu de Mail, près laditte ville, lequel a faict à son sermon une 
grande clameur et plaincte, les larmes à l'œil, de ce que jeudy der- • 
nier, septième de ce mois et an, six jeunes hommes, enfants déjuges 
et aultres de bonne famille, avoicnt poursuivy une fille bien saige 
et de bonne famille qui appartient à personnes de quallité et de 
moyens, laquelle, se voyant poursuivie par les dessus dictz, fust 
contraincte, pour les éviter et tomber entre leurs mains, pour la 
craincte et paour qu'elle eust, d'entrer en l'église desdiclz pères rel- 
ligieulx mynimes, et de courir, pour se saulver, jusques contre le 
grand autel de laditte église, pour la seureté de sa personne, où elle 
fust suivye par lesdictz jeunes hommes jusques audict grand autel, 
où se voyant forcée, et la paour qu'elle eust d'estre enlevée et forcée 
en laditte église, se print à cryer à la force par plusieurs grands 
criz, aulxqueiz criz les bons pères relligieulx , qui esloient en dévo- 
tion et à prier Dieu et dire leur service, sortirent de leur chœur qui 
est au davant de leur dict grand autel, et entrèrent en leur église 
pour empeseher la force et viollence, et saulver laditte fille d'entre 
leurs mains, qu'ilz leur estèrent, et la menèrent et conduisirent 
en la maison de ses père et mère, et n'eust esté leur secours, ledict 
prédicateur a dict tout haultement qu'il croyoit mieux que aultre- 
ment qu'ilz l'eussent forcée et enlevée hors laditte église, et qu'il le 
sçavoit bien pour avoir esté présent et l'avoir veu, et a, ledict pré- 
dicateur, faict une grande mercuriale contre les juges de ce qu'ilz 
n'en fàisoient la justice et pugnition, et a, avec une grande dévotion, 
prié Dieu de la faire tant contre lesdictz jeunes hommes que contre 
lesdictz juges qui en rendront compte davant Dieu; ce qui a apporté 



Digitized by 



Google 



146 RBTUE DB L'UfJOU. 

UDg grand eslonaemcnt et frayeur an peuple qui a ouy ledict ser- 
mon, et donné subject de murmurer et mal parler contre lesdictz 
juge et procureur du roy tant du siège de la prévosté que du siège 
présidial , et que c'estoit des enfants et parents de la justice qui 
avoient faict et commis ung sy salle et villain crime, qu'ilz n'ament 
garde d*en faire poursuitte ny d'en parler, non plus qu^ilz font des 
aullres crimes qui se font tous les jours, tant en ta ville qu'aultres 
lieulx et endroictz s'ilz n'en sont sollicitez et priez, et qu'il y ait 
personnes qui se rendent partyes pour payer leurs grandes vacqua- 
tiens qui sont sy chères et longues, qu'ilz ruisnent ceulx qui sont 
entre leurs mains, tellement qu'aujourd'huy, au meschant et pi- 
toyable règne où nous sommes, Von ne voit plus pugnir personne 
par la voye de justice, comme faisoient le temps passé les bons juges 
qui rendoient bien la justice, sçavoir : MM. Rerre Ayrault, lieute- 
nant-général-criminel, son flilz qui a esté président et les conseillers 
qui esloicnt de leur temps au siège présidial audict Angers, lesquels 
ont condempné et faict exécutler grand nombre de genlîlzbomroes 
. et aultres personnes pour leurs crimes, et ce, d'aultant que lesdictz 
juges estoient sçavanls personnniges et gens de bien qui jugeoient 
sans espérance de proflict ny honneur; mais aujourd'huy, les hom- 
mes de touttes conditions, principallement ceulx qui ont du bien, 
sont receuz aulx estalz de judicature et à rexercice d'iceulx, moyen- 
nant grandes sommes de deniers , qui est la cause de la corruption , 
et que la justice n'est plus rendue, qui sont causes de la plaiucte et 
murmure du peuple qui en parlicullier dict et rapporte tout ce que 
dessus. 

Le mardy douzième dudict mois de febvrier audict an 1630, Ton 
a leu et publié au siège présidial d'Angers, la juridiction tenant, ung 
mandement du roy qui a esté apporté par ung courrier en Tau- 
dience dudict siège présidial, commandant aulx chefs et membres 
de la compaignée de gendarmes du roy, de se trouver au 6* de mars 
prochain, à Méry-sur-Seinc, et à ceulx de la compaignée de chevau- 
lègers de la garde de Sa Majesté, de se trouver à Arcis-sur-Aulbe, sui* 
les peines y contenues. 

Le vendredy premier jour de mars audict an 1630 , le père Bou- 
cher, relligioulx cordelier, prédicateur, a faict ung sermon en Téglise 
des Cordeliers de ceste ville d'Angers, du mauvais riche, et a dict et 
faict plaiucte que depuis huict jours il y avoit eu de mauvais riches 
Angers, qui n'avoient pas faict du chemin ny veu tant de royaulme 
comme le mauvais ncbe pour despenser son bien , comme avoient 
faict beaucoup de personnes de quallité et moyens de ceste ditte 
ville, qui n'estoient alleez en pays estranger pour jouer et despenser 



Digitized by 



Google 



JOUENAL DB LOUVET. 147 

leur bien, mais qullz s*esloient mis et cachez en des caves et grottes 
pour y jouer, ivrougner, blasphémer le sainct nom de Dieu , et y 
paillarder et y adorer les déesses Vénus, Pallas, qui esloient les ton- 
neaulx et pippes de vin, et y proféroicnt auUres salles et villaines 
parolles déshonnestes, et que ceulx qui estoient en charges de juges 
et officiers qui tenoient le rang des estatz de judicature , et comme 
il faisoit sa plaincte en la chaire, Dieu Ta entendu et ouy, qu'il a 
prins à tesmoin de sa plaincte, pour avoir tout au mesme instant 
faict de grands ésclatz de tonnerre et gresle qui ont duré fort long- 
temps, et dont il a faict une grande exclamation de Tirre de Dieu, et 
lequel il a tout haultement prié d'en faire la justice et pugnition 
pour servir d'exemple aulx meschants, laquelle plaincte a apporté 
ung grand estonnement au peuple et auditeurs qui estoient au ser- 
mon, et donné subject de murmurer et mal parler contre tous 
MM. delajustiee. 

Le mercredy, à Faprès-disnée, sixième mars audict an 1630, 
MM. Charles Louet, lieutenant-particulier. Jouet, procureur du roy 
au siège présidial, Garande, grand archidiacre en Téglisc d'Angers, 
M. le juge, et procureur du roy au siège de la prévoslé, eschevins, 
marchands et auUres personnes notables de ceste ditte ville se sont 
convocquez et assemblez dans le siège de laditle prévosté pour y 
tenir la pollice généralle, sur l'advis donné du transport des bledz 
que les marchands faisoient hors la province pour les mener à Nan- 
tes et hors le royaulme, et qu'à raison de ce, il enchérissoit, pour 
y donner ordre et empescher ledict transport et y donner le prix, et 
que les boullangers de la ville eussent à leur en garnir et faire pro- 
vision, et que sy Ton n'y metloit ordre et pollice, attendu la grande 
indisposition du temps et les pluyes continuelles qui se faisoient et 
continuoient quatre mois, sont à plus durant tout Thyver, nous 
estions en danger de vooir une disette et cherté de biens et de gran- 
des malladyes, et aussy pour empescher à ce que les paouvres qui 
estoient en sy grand nombre en la ville, qui y venôient de toutes 
partz des aultres provinces en sy grand nombre que les églises en 
esloient touttes reinpiyes, et aussy pour mettre hors à Thospital où 
estoient les paouvres tant hommes que femmes, vieulx et sexagé- 
naires, qui y estoient nourriz et inslruitz, lesquelz, faulle que les 
habitants de la ville ne voulloient payer leurs taxes, à quoy ilz s'es- 
toieot volloniaircment taxés et imposez pour la nourriture et entre- 
tien desdictz paouvres, et qu'à raison de ce, les pères directeurs 
d'icelluy seroient contraincts de quitter, et qu'on seroit contrainct 
de rompre l'eslablissement dudict hospilal. 

Le onzième dudict mois do mars audict an 1630, il a esté leu et 



Digitized by 



Google 



148 HBYUB DE L'ANJOU. 

publié au siège présidial d'Angers une déclarration du roy sur le faict 
des monnoyes, contenant deffenses de ne prendre les pistolles d'Es- 
paigne qu'à raison de sept livres quatorze sous pièce. 

Le quinzième jour de mars audîct an 1630, Pierre Girard, venu 
de Paris en ceste ville d'Angers, a présenté sa requeste en la cham- 
bre du conseil du siège présidial d'Angers, tendant à ce qu'il plus! 
à MH. dudict siège l'installer en l'exercice de controlleur des greffes 
dudict siège, suivant l'édict de création d'icelluy faict par le roy, 
portant création en hérédilté des offices des controUeurs des greffes, 
places de clercs, présentations, notariatz, tabellionnaiges, parisii et 
receptes des consignations, en toutes les cours, sièges et juridictions 
de ce royaulme, tant souveraines que subalternes, donné à Paris au 
mois de juing 1627, vériffîé en la court du parlement à Paris, le roy 
y séant, le 28» juing 1627, et en la chambre des comptes le 28« des- 
dictz mois et an, et en la cour des Aydes le 28< juillet audict an 
1627, portant ordonnances et règlements, lesquelz lesdictz greffiers, 
maistres, clers, notaires et tabellions doibvent mettre en chascune 
page de pappier des expéditions qu'ilz délivreront en pappier vingt- 
cinq lignes, et en chascune ligne quinze syllabes, et eu la page 
d'ung feuillet ou rolle de parchemin trente lignes , et en la ligne 
vingt syllabes, et en la peau escripte sur le blanc soixante lignes, et 
en la ligne quarante syllabes, avec attribution audict controlleur de 
prendre chascun le tiers de tous les droictz et esmoUuments ordon- 
nez et attribuez aulxdictz greffiers, clercs, notaires et tabelUons, au 
bas de laquelle requeste, présentée par ledict Girard, notaire dudict 
siège présidial , ont ordonné que, pour évitter aulx rigueurs et con- 
dempnations en privez noms, contre eulx jugées par l'arrest de 
Nosseigneurs du conseil privé du roy, du dernier jour de janvier 
dernier, que ledict Girard sera receu et installé en laditle charge de 
controlleur comme commiz du sieur de Bullion, acquéreur de tous 
les controlles mentionnez audict édict pour le prix et somme de 
quarante-sept mille quatre cent deulx livres douze solz deulx de- 
niers, faisant par luy le serment en tel cas requis, pour jouir des 
droictz attribuez audict office sur les grosses et coppies dont sallaire 
sera prins par les greffiers à raison de l'escripture seullement, sui- 
vant et conformément audict édict, avec injonction de faire garder 
et observer en l'escripture des actes et jugements, à peine de dom- 
maiges et intérestz des parties, comme appert par ledict édict, re- 
queste et aultres pièces que j'ay registrez ès-pappiers et registres des 
insignuations du greffe civil, suivant l'ordonnance qui est au bas de 
laditte requeste. 

Lequel establissement a donné subject à tous ceulx qui ont des 



Digitized by 



Google 



JOURNAL OB LOUVBT. 149 

vacqualions dans le i)anais, et aullres personnes, de murmurer 
conlre ledict conlrollcur, comme aussy les advocalz, de ce que on 
leur demande, et que les malloustiers les veullenl faire payer à 
chàscun six cent vingt livres , sy mieulx n'aynient que le roy fasse 
establir des procureurs audict siège, à raison desquelles demandes 
ilz ont envoyé des depputlez à Paris vers le roy pour le supplier leur 
voulloir rabattre et remettre lesdittes taxes, et remonstrer à Sa 
Majesté qu'ilz ont puis peu d'années achepté les oflices de procu- 
reurs, et en ont prins lettres, lequel controlle augmentera le tiers 
de tous les droictz que les greffiers prennent, lequel tiers sera, oultre 
du droict desdicts greffiers, payé par les parties qui lèveront des sen- 
tences en parchemin et actes en pappier, qui donnera subject, à 
ceulx qui vouldront plaider, d'accorder leurs procès et différends , 
attendu que Saditte Majesté vend è son peuple la justice sy cher et 
qu'il est tenu rendre gratuitement. Chose pitoyable de veoir au 
règne auquel nous sommes, où on lève tënt de sortes de subsides et 
où on crée tant de sortes d'offices et tributz sur touttes sortes d'es- 
tatz et vacquations, oultre les grandes tailles et sallaiges que l'on a 
augmentées sur le paouvro peuple qui est sy paouvre qu'il est con- 
trainct quitter les lieux où il est aulx champs , d'aultant qu'il paye 
plus que tous lesdictz lieux ne vallent de revenu, tellement que le 
peuple appelle et nomme à présent le royaulme de tyrannie et 
cruaulté^ui s'appelloit le royaulme de France, laquelle tyrannie est 
exercée par ceulx qui sont du conseil privé du roy, qui ont part en 
touttes les maltoustes, volleryes et brigandaiges qui se font sur le 
paouvre peuple, lesquelz empeschent ceulx qui vont vers Sa Majesté 
pour luy faire des plainctes de la misère de son peuple, des grands 
tributz et création de nouveaulx officiers sur le peuple, mesme 
d*ung estât encorre érigé de nouveau à l'oppression du peuple, qui 
est d'ung office de commissaire sur les saisyes des biens immeubles 
qui se font sur le peuple à faulte de paiement des detles qu'ilz 
doibvent. 

Le lundy vingt-cinquième dudict mois de mars audict an 1630 , 
H. Lasnier, président et lieutenant-général au siège présidial d'An- 
gers, a estably au chasteau d'Angers M. Bermoutel pour gouverneur 
audict chasteau, pays et duché d'Anjou et de la ville audict Angers, 
au lieu de M. de la Loge qui commandoit dans ledict chasteau, le- 
quel estoit grandement aymé des habitants de la ville. Dieu fasse la 
graace à M. le gouverneur, qui à présent y a esté estably, aymer 
lesdictz habitants ! 

Le dimanche trente-unième et dernier jour de mars audict an 
1630, feste de Pasques, les eaulx et rivières ont esté sy grandes 

10 



Digitized by 



Google 



150 RBVUB DE L'AIfJOU. 

qu*eUes ont esté en la ruo de la Poissonnerye, et sont venues jusque 
près le quarroy de la porte Chapellière et ès-rues de la Tannerye et 
ès-placistres et parvis desdittes rues, à raison des pluyes continues 
tant de jour que de nuict qu'il a faict depuis cinq noois, et ont tout 
rhyver continué, et pluyes et ventz et oraiges, préparatifs que Tan- 
née 1630 sera stérille en biens de la terre et signes de grandes mal- 
ladyes. Dieu luy plaise avoir pilié de son peuple et de ne le pugnir 
de ses faultes ! 

Le sabmcdy sixième jour d*apvril audict an 1630, à la matinée, il 
a esté veu par plusieurs personnes de ceste ville d'Angers ung pla- 
card de grand pappier escript, qui estoit afiBché contre les deulx 
portes du pallais royal tant du costé de la rue Sainct-Michel que des 
Halles, dans lequel il y avoit plusieurs libelles diffamatoires tant 
contre M. Lasnier, président et lieutenant-général au siège présidial, 
Eveillard , juge de la prévosté, et contre plusieurs aultres personnes 
de quallilé de ceste ditte ville, tous desnommez par leurs noms, 
qu1lz accusent par ledict escript d'estre maltousliers qui veullent 
lever à Angers des subsides excessifs sur tous les habitants, tant 
contre MM. les juges et advocatz, greffiers, notaires, sei^ents, bos- 
telliers, cabarettiers, et aultres subsides sur le vin, lesquelz placards 
et affiches ont esié arrachez et levez de contre lesdittes portes par 
Houssaye, sergent-royal, et Castille le jeune, lequel Houssaye en 
auroit faict ung procès-verbal , et employé en icelluy les noms 
de ceulx qui lisoient lesdittes affiches et libelles diffamatoires , 
comme estant contre Thonneur des desnommez ès-ditles affiches, 
et tendant à cédilion , et tout au mesme instant ledict sieur Lasnier 
a eu ad vis et esté adverty, lequel, après en avoir faict lecture, tout 
au mesme instant en a faict donner advis à MM. les lieutenant-cri- 
minel , procureur et advocatz du roy et conseillers dudict siége^ et 
faict prier de se trouver à laditte matinée audict pallais, où estant 
assemblez, ont tous entré en la chambre du conseil pour adviser et 
délibérer sur lesdittes affiches. 

Comme aussy, tous MM. les advocatz se sont aussy assemblez et 
congrégez dans ledict pallais pour adviser et délibérer par entre eulx 
les moyens pour évitter les conlrainctes de payer les sommes ex- 
cessives que les maltousliers leur demandent, tant pour les procu- 
reurs qu'on vcult establir que lesdictz advocatz ont plusieurs fois 
payé, que pour avoir lettre et pouvoir de plaider aulx esleuz, trailtes 
et aultres juridictions dudict pallais, et de prendre lettres pour estre 
héréditaires, où estant assemblez, ont conclud et arresté par entre 
eulx, soubz le bon plaisir de MM. dudict siège présidial , de no venir 
ilus au pallais ny rien faire en Toxercice de leurs charges d'advo- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUTET. 151 

catz pour leurs parties, jusques à ce que le roy et MM. de la cour 
du parlement eussent esté advertiz des grands subsides à quoy on 
les voulloit contraindre, et qu'on eust responsc de leurs depputtez 
qu'ilz avoient pour ce subject cy-davant envoyez à Paris , ce qu'ilz 
ont promis et juré faire en leur ditte assemblée, et que ceulx d'entre 
eulx qui contreviendront à leurs promesse et serment, ilz recepvront 
d'eulx une grande mercurialle, et pour cest cffect ont depputlé 
deulx advocalz pour aller trouver MM. dudict siège en la chambre 
du conseil pour leur proposer Tadvis qu'ilz auroient prins et con- 
dud par entre eulx, et les supplier de leur donner expédient et 
remedde pour s'exempter de payer l'argent excessif qu'on leur de- 
mandoit, aulxquelz a esté faict response qu'ilz ne sauroient leur 
donner aultre ny meilleur advis que celluy qu'ilz avoient prins et 
délibéré par entre eulx, qu'ilz trouvoieni bon, et qu'en justice ilz 
les assisteroJent, et ont lesdictz depputtez sorti de laditte chambre 
du conseil , et sont allez en l'assemblée desdictz advocatz pour leur 
faire rapport et récit de ce que MH. dudict siège leur avoient ré- 
pondu, dont ilz se sont grandement louez et contentez; comme 
aussy tous les hostes qui tiennent hoslelleryes, cabarettiers, routis- 
seurs et pâtissiers de ceste ditte ville et faulx-bourgs, ont délibéré 
par entre eulx de ne plus loger ny vendre vin, ny table ouverte en 
leurs maisons à aulcunes personnes que ce soit, sinon aulx habitants 
qui en vouidront envoyer quérir en leurs maisons à pots et à pintes, 
aussy à raison de ce que on leur veult faire payer grandes sommes 
de deniers, et prendre lettre d'héréditté et aultres sommes de de- 
niers à raison desquelles maltoustes, subsides, cruauUez et tyran- 
nyes qu'on veult exercer sur touttes sortes d'eslatz et vacquations 
sur les habitants des villes par des voies illicittes , et que tout l'ar- 
gent, qui se lève par les partizans et maltoustiers , n'entre pas ès- 
coffres du roy la vingtième parlye, et que les partys qu'ilz acheptent 
au conseil du roy qu'ilz ont pour des cent mille escuz, ilz en lèvent 
sur les subjeclz du roy des millions d'escuz, et que les parties qu'ilz 
pcennent, ceulx du conseil du roy y ont part, et reçoivent audict 
conseil tous les donneurs d'advls et maltoustes, et empeschent que 
le roy en aist la cognoissance, et qu'on parle à Sa Hegesté pour luy 
représenter les cruaultez et tyrannies que ceulx de son dict conseil 
font sur ses subjectz. 

Le lundy huictième jour dudict mois d'apvril audict an 1630, 
premier juridicq d'après Quasimodo, MM. du siège présidial de ceste 
ville ont monsté en l'audience, en laquelle ont été lues les lettres 
de M. d'Efliat pour son gouvernement du pays d'Anjou et de la 
ville et chasteau d'Angers que le roy luy a donné par la démission de 



Digitized by 



Google 



152 RETUB DB L*ÂNJOn. 

la royne-mère; après laquelle leclure, M. Mesnaige, advocat du roy, 
a réciilé et rapporté tous les services où ledict sieur d'Efllat a esté 
employé pour Sa Msyeslé avec touttes les louanges qui se peuvent 
dire, et après avoir esté ouy, M. le président a ordonné que lesdittes 
lettres seroient registrées au greffe. Ce faict, ledict sieur président 
a faict appelier les causes du rolle par rhuissier-audiencicr, où il ne 
s*est trouvé dans le barreau et audience dudict siège ny dans la salle 
dudict pallais aulcun advocat pour plaider, sinon leurs clercs et plu- 
sieurs clients et habitants de cestc ville, à raison de Tabsence des- 
quelz, ledict sieur Mesnaige s'est levé, qui a faict à HH. dudict siège 
de grandes remonstrances , sur lesquelles ledict sieur président a 
ordonné que les syndics et six des plus anciens desdictz advocatz 
comparoistroient demain en la chambre du conseil pour, en présence 
de H. le procureur, estre pour eulx ouys, ordonné ce que de raison, 
et ce, par leurs syndics et quatre des plus anciens par la dilligence 
de M. le procureur du roy. 

Le mardy neufvième jour dudict mois d'apvril 1630, à la matinée, 
MM. les syndics des advocatz, et deulx ou trois des plus anciens, 
sont, suivant Tordonnance du jour d*hier, comparuz en la chambre 
du conseil où MM. dudict siège prèsidial et H. Jouet, procureur du 
roy, Mesnaige et Dumesnil, advocatz de Sa Mcgestè, se sont tenuz, 
où estant lesdictz syndics et anciens advocatz ont, comme cy-da- 
vant, remonstré à MM. qu'à raison des subsides et maltousles à quoy 
on les voulloit contraindre, ilz avoient en leur assemblée conclud, 
arresté et faict serment de ne venir plus au pallais ny rien faire de 
leurs vacquations jusques à ce qu1lz eussent receu nouvelles de 
leurs depputtez qui cstoient à Paris, aulxquelz ilz avoient ample- 
ment mandé ce qu'on leur demandoit, et qu'ilz n'exeroeroient leurs 
charges jusques à ce que le roy et MM. de la cour du parlement 
Faussent ordonné. 

Et à Taprës-disnèe dudict jour, s'est faict au faulx-bourg Sainct* 
Michel une grande cédition et querelle par des sergents venuz pour 
faire les conlrainctos contre lesdictz advocatz et aultres habitants de 
la ville, mesme sur les taverniers au paiement de leurs taxes, 
lesquelz sergents ont mis la main à Tespée, et ont grandement 
blessé d'ung coup d'espée ung nommé Gault, tavernier, demeu- 
rant en la rue Sainct-Micbel , à raison duquel coup le peuple s'est 
esmeu contre lesdictz sergents et ceulx qui les assistoient et ont 
courru sus. Ce que voyant, ilz ont esté contrainctz s'enfuir et se 
saulver, fors ung nommé Charles Pichon, qui estoit avec eulx, qui 
a faict le coup, lequel s'enfuyant a entré en ville pour saulver sa 
vie et pour èvitter la furyc du peuple, luy-mesme jette ès-prisons 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. il)Z 

OÙ il a esté rclcnu, et n'enst esté la présence de M. le juge de la 
prévoslé qui intervint, il eust esté assommé avec les auitres ses 
compagnons. 

Le jeudy nenfvième dudict mois d*apvril audict an 1630, il a esté 
trouvé derechef des affiches et placards au quarroy de la porte Cha- 
pellière et auitres endroictz de la ville, mesme contre la potence qui 
est planctée aulx halles, ès-quelz placards y a des libelles diffama- 
toires contre Thonneur de M. le président et auitres habitants de 
ccsle ville. 

Le vendredy douzième dudict mois et an, H. le juge de la pré- 
voslé ayant faict le procès à celluy qui a blessé d'ung coup d'espée 
ledict Gaull, qui s'est luy-mesme jette ès-prisons mardy dernier, 
nommé Charles Pichon, pour se saulver de Tesmotion du peuple, 
comme estant Vung de ceulx qui estoienl venuz Angers pour faire 
les contraincles pour les maltousliers, la faict venir en la chambre 
du conseil où il a esté ouy, ensemble les médecins et chirurgiens 
qui ont pansé et veu ledict Gault, dudict coup d'espée qui luy a esté 
donné par le recors desdictz sergents venuz pour faire lesdittes con- 
trainctes, a esté condempné d'estre pendu et estranglé, dont il a 
appelle, et lequel a esté mené à Paris le lundy ensuivant, quinzième 
dudict mois. 

Le lundy quinzième jour dudict mois d'apvril audict an 1630, la 
pollice généralle ajenu au siège de la prévosté d'Angers, où H. Las- 
nier, président et lieutenant-général, et M. Jouet, procureur du roy, 
se sont trouvez, lequel a faict une remonstrance , que cy-davant 
toultes sortes de personnes avoient esté adverties des deffenses qui 
avoietit cy-davant esté faicles de taxer et transporter les bledz hors 
ceste province, que néanlmoings il auroit eu advis que quelques 
marchands ont passé leurs batteaulx chargez de bledz pour mener 
à Nantes, mesme qu'il y en a qui sont allez es -marchez pour enlever 
les farinnes qui s'y vendent, a esté ordonné qu'il sera informé, à la 
requeste et par la dilligence dudict procureur du roy, de la contra- 
vention faicte aulxdittes ordonnances, et qu'à ceste fin sera faict 
commandement aulx fermiers de latraicte, de représenter leurs 
registres qu'ilz tiennent en leur bureau pour sçavoir les noms de 
ceulx qui les ont enlevez. La cherté qui est intervenue sur les bledz 
est arrivée à raison de ce que les marchands les enlèvent et tirent 
pour les mener en ladilte ville de Nantes, pour les mener ès-pays 
estrangers, qui a donné à beaucoup de peuple le subjecl de s'eslever 
et mutiner et faire des céditions, mesme à Loudun, contre ceulx qui 
enlèvent lesdiclz bledz. 

La nuiltée d'entre le vendredy vingt-dixième dudict mois d'apvril 



Digitized by 



Google 



154 REVUB DE L'ANJOU. 

audict an, et sabmcdy vingt-septième, il a esté affiché contre les 
portes de la Poissonnerye , les portes des Halles et aullres endroicts 
de cesle ville d* Angers, plusieurs afilches et placards contenant 
plusieurs libelles difFamatoires contre M. Lasnier, président et lieu- 
tenant-général , et aullres personnes de quallilé, touchant les mal- 
tousles et subsides qu'on veult lever sur le peuple, mesme touchant 
relleclion d'ung maire et eschevins. 

Le vendredy vingt-sixième dudict mois d'apvril audict an 1630, à 
la matinée, MM. Jouet, procureur du roy, Mesnaige et Dumesnil, 
advocatz de Sa Megesté au siégaprésidial d'Angers, sont entrez en la 
chambre du conseil dudict siège, où MM. Lasnier, président et lieu- 
tenant-général , et Louet, lieutenant-particulier, et tous MM. les 
conseillers dudict siège estoienl, et M. le syndicq de tous les advocatz 
dudict siège s'est aussy trouvé pour ouyr la lecture de Tarrest que 
M. le procureur-général du roy, en la cour du parlement à Paris, a 
envoyé audict sieur Jouet , sur Tadvis que ledict Jouet luy auroii 
cy-davant donné, que tous les advocatz dudict siège avoient conclud 
et juré par entre eulx de ne venir plus au pallais ny exercer et faire 
leurs charges ny aulcuns actes de justice pour leurs parties, ce qu'ilz 
ont gardé et observé par entre eulx depuis le sabmedy 23' jour de 
mars dernier jusques au sabmedy vingt-septième de ce présent mois 
d'apvril que la juridiction a commencé à tenir, en vertu dudict ar- 
rest, à raison des grandes sommes de deniers que les maltoustiers 
leur demandoient à chascun soubz le nom du roy, et de ce qu'on 
vouUoit establir des procureurs audict siège , par lequel arrest il est 
enjoinct aulxdictz advocatz de Caire leurs charges, avec deffenses à 
tous huissiers et sergents de les contraindre, à peine de suspention 
de leurs charges , comme plus au long est contenu par ledict arrest 
dont la teneur ensuit, ensemble l'ordonnance faicle en laditte cham- 
bre, sur l'exécution dudict arrest, à la sortye de laquelle tous les- 
dictz advocatz se sont assemblez au siège de la prévoslé pour aviser 
et délibérer par entre eulx sur ledict arrest. 

Exiraict des registres du parlement. 

Ce jour, le procureur-général du roy a lEaict plaincte à la cour de 
ce que les advocatz et procureurs d'Angers et procureurs de Noyon 
ont faict cesser l'exercice de la justice ès-dictz sièges, soubz prétexte 
de quelques taxes faictes sur eulx pour créer lesdittes charges en 
titre d'office, et les en faire tenir en hérédité, pour raison desquelles 
taxes ilz sont poursuiviz, requérant, attendu que la cessation do 
Texercice de la justice pourroit troubler le repos desdittes villes, 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 155 

qu'il fust enjoinct aulxdictz advocatz et procureurs d'Angers et de 
Noyon, conlinuer rexerciee de leurs charges, sauf à eulx à se pour- 
voir en ladilte cour sy aulcune vexation leur est faicle, cependant 
deffenses de les contraindre au paiement desdittcs taxes , et vcu les 
procès-vecbaulx des officiers tant dudict Angers que dudict Noyon , 
des 9« et 15* apvril dernier, arrest du 5"" apvril aussy dernier, à Tes- 
gard des advocatz et procureurs du Mans, la matière mise en délibé- 
ration, ladilte cour a ordonné et ordonne que très humbles remons- 
trances seront faictes au roy sur ce subject; cependant enjoinct 
aulxdictz advocatz et procureurs desdictz sièges d'Angers et de 
Noyon, continuer Texercice de leurs charges, assister aulx audien- 
ces et aultres actes de justice où leur présence est requise, comme 
ilz avolent accoustumé auparavant les commandements à eulx faictz 
de payer lesdittes taxes , leur faicl deffenses s'absenter à Tadvenir, 
aultrement sera proceddé à rencontre d'eulx par voie de droict, sauf 
aulxdictz advocatz et procureurs à se pourveoir en laditte cour en 
pareille et semblable occurrence; cependant surseoiront touttes pour- 
suiltes et contrainctes contre lesdictz advocatz et procureurs pour 
raison de la taxe sur eulx faicte à cause de leurs dittes charges, faict 
inhibitions et deffenses à tous huissiers et sergents les contraindre 
au paiement desdittes taxes, à peine de suspension de leurs charges 
ou d'aultre plus grande s'il y eschet, enjoinct aulx substilulz du 
procureur-général ès-dictz sièges , tenir la main à Texéculion du 
présent arrest, et certiflier la cour de leur dilligence, le 8« jour 
d'apvril 1630, signé : Ràdigues. 

En$uict Cordonnanee faicte en la chambre du conseil du siège présidial 
d^ Angers, pour raison du monitoire obtenu à la requeste de M. le 
procureur du roy pour avoir révélation contre ceulx qui ont faict les 
affiches et placards injurieux et diffamatoires. 

« Du lundy vingt-neufvième jour d'apvril 1630. 

» En la chambre du conseil de la sénéchaussée d'Aiyou et siège 
présidial d'Angers, où estoient MM. le président et lieutenant-géné- 
ral, lieutenant-criminel, lieutenant-particuUer, assesseur, Bodin, 
Chotard, Ménard, Apvril, Bluyneaji, R. Boylesve, Godron, de Roye, 
Le Gauffre, Bault, Licquet, M. Boylesve, Foucquet, Lemanceau, 
Hiret et Bigotière, sont entrez les gens du roy, lesquelz nous ont 
représenté que, suivant l'ordonnance de ce siège, donnée sur leurs 
conclusions le lundy 6' de ce mois, ilz auroient obtenu monition , 
à fin de révélation contre ceulx qui auroient afïichè plusieurs pla- 
cards et libelles diffamatoires contre l'auctorllté du roy, Thonneur 



Digitized by 



Google 



J56 REVUE BE L'âNJOD. 

.de ses ministres, repos de ses subjectz, laquelle moaiUon auroit esté 
mise ès-malDS de M. Phelippe Leslourneau , greffier de rofficialité 
de cesle ville, qiii auroit faicl reffus de délivrer laditte monilioa, 
qu'au préalable il n'oust eslé paye de son sallaire, que pour accélérer 
la délivrance de ladille monition, l'on auroit commis ledict Lestoar- 
ncau, consigner mesme argent entre les mains d'ung notaire, quoy- 
que jamais il n'avoit esté payé aulcune chose audict Lestourneau 
pour la délivrance des monitoires obtenuz à leur requeste, lequel 
Lestourneau auroit persisté en son refus, et auroit retardé la publi- 
cation de laditte monition, ensuite de quoy ilz ont eu encorres advis 
que les auteurs desdictz libelles auroient d'abondance affiché aultres 
et nouveaulx placards plus céditîeulx que les premiers, qui auroient 
esté scpmcz tant en la ville qu'aulx faulxbourgs et jeu de mail, ten- 
dant à esmouvoir le peuple à cédition, meurtre et pillaige, et que 
le jour d'hier, dans les parroisses de ceste ville, il fust tenu plusieurs 
discours mutins, scandalleux et cédiUoulx, mesme que de jour et 
de nuict plusieurs portent armes ofiFensibles par la ville, ont requis 
qu'il soit pourveu sur les plaincles cy-dessus tant pour la manuten- 
tion de raiictoriité du roy, seurcté et repos des habitants, après la- 
quelle remonslrance, seroit entré le sieur de la Lande, prévost prin- 
cipal, lequel auroit représenté ung placard en demi-feuille de pappier, 
(^édictieulx et scandalleux, tendant à esmotion popullaire, qu'il a dict 
avoir esté trouvé affiché dans le jeu de mail lèz cesle ville. 

» A esté ordonné que, suivant nostrc jugement préceddent, sera 
informé des faictz contenuz en laditte plaincte, que pour cest cffect 
le moniloire impélré sera publié, avec injonction qui sera faicte au- 
dict Lestourneau de délivrer ledict moniloire et aultres, dont il sera 
requis incontinent et sans délay, à la première sommation qui luy 
en sera faicte, à quoy faire, en cas de refus, sera contrainct par 
corps, nonobstant opposition ou appellation quelconques et sans 
préjudice d'icelle, sauf à luy faire taxe de ses sallaires sur le recep- 
veur du dommainne sy elle y eschet, avecque deJBPenses qui sont 
faictes à tous les habitants de ceste ditte ville et faulx-l)ourgs , do 
quelque quallité et conditions qu'ilz soient , de porter de jour et de 
nuict espées, carabinnes, pistolletz et aultres armes, à peinne de 
prison et pugnition corporelle et confiscation desdittes armes, et» 
pour cest effect, ordonne que le prévost des mareschaulx, ses lieu- 
tenants et archers feront visite par la ville, et saisiront les espées, et 
constituront prisonniers ceulx qu'ilz trouveront armez de jour ou 
de nuict, tiendra pour le service du roy et seureté des habitants sa 
compaignéo sur pié, mercredy prochain, et sera, le sieur maire de 
ceste ville, adverty de pourvoir à ce qui sera nécessaire pour le bien 



Digitized by 



Google 



JOCRTIAL DB LOCVET. i57 

et repos desdiclz habitants , en sorte que la force et auctoritté en 
demeure au roy el à sa justice. Seront ces présentes publiées par les 
carrefours de ceste ville en ce qui concerne les dcifenses. Faict en la 
chambre du conseil lesdictz jour et an. » 

Le mardy trentième et dernier jour dudicl mois d'apvril audict an 
1630, le sieur Hytonneaulx, marchand de ceste ditte ville, et M. de 
Luranat, de la maison et hostel de laditte ville, a faict délivrer à 
cbascun de tous les capitainnes de la ville quatre livres de pouldre 
à canon pour délivrer aulx soldartz de leurs compaignées, habitants 
de laditte ville, avec injonction qui a esté faicte aulxdictz capitain- 
nes de se trouver demain à la maison de ville, et quarante desdictz 
soldartz de chascune desdittes compaignées avec leurs armes pour 
empesrher et s^opposer à ce qu'il ne se fasse aulcune cédition en la 
ville à raison de Tellection d'ung maire et eschevins qui se doibt 
faire en laditte maison de ville suivant Tancienne coustume d'eslire 
des maire et eschevins, et non de faire prendre les armes par les- 
dictz capitainnes de ville, laquelle injonclion faicte de les prendre, 
a esté à raison des affiches et placards de libelles diffamatoires et 
menaces faictes par lesdictz libelles pour raison de laditte ellection. 

Et le lendemain, jour de mercredy premier jour de may audict an 
1630, MM. les maire et eschevins, conseillers de la maison de ville 
et depputtez des parroisses se sont assemblez, où iiz sont, suivant 
Tancienne coustume, allez en Téglise des Cordelliers pour assister 
à la messe du Sainct-Esprit qui y a esté ditte, après laquelle ilz sont 
tous allez au son des tambours et trompettes en laditte maison de 
ville pour y eslire ung maire et eschevins, où les capitainnes et sol- 
dartz desdittes compaignées se sont voullu acheminer avec leurs 
armes pour y aller, lesquelz ont esté congédiez et licentiez par M. le 
lieutenant-général-criminel qui les a priez de se retirer avec leurs 
soldartz en leurs maisons , comme aussy le sieur de la Lande , pré- 
vost provincial d'Angers et capitainne des gabeleurs, a aussy paru 
avec tous ses archers, ayant tous des casacques d'escarlatte rouge, 
enrichies en broderies d'or des armes du roy, contre lesquelz grand 
nombre des habitants de la ville ont grandement murmuré, et dict 
que ledict prévost des gabeleurs ne devoil estre en ville armé avec 
ses archers, et que c'estoit aulx champs et à la campagne où il deb- 
voit estre à guetter les volleurs et faulx saulniei*s, et que les habitants 
n'estoient poinct de la quallité, au moyen duquel murmure, qui est 
allé jusques à la cognoissance de ceulx qui avoient faict venir ledict 
prévost et ses dictz archers armez de carabinncs, conire lesquelz 
lesdictz habitants ont aussy grandement murmuré, ledict prévost 
s'est retiré et sesdictz archers en l'église des pères, de l'Oratoire pour 



Digitized by 



Google 



158 REVUB DE L'ANJOU. 

évitter que lesdiclz habitants no fassent une oédition , en laquelle 
maison de ville ilz ont esleu noble homme Charles Louet, lieule* 
nant-parliculier au siège présidial audict Angers, pour eslre maire, 
MM. Rousseau, controlleurau grenier à sel, et Lailler, marchand, 
eschevins, laquelle ellection a esté faicte dudict sieur Louet, d'aul- 
tant que tous les habitants le désiroient avoir et Favoient en afiTec- 
tion, de tant qull n*aimoit poinct les maltoustiers, pour évitter une 
cédition popullaire qui fust arrivée en la ville si Fou j eust nommé 
MM. ***^ juge de la prévosté, Menard et Apvril, conseillers audict 
siège, rungd'iceulx pour estre maire, sur le bruit qui estoit tout 
commun que les brigues avoient esté faictes poureulx, etqu*il y 
avoit beaucoup de depputtez des parroisses qui avoient esté briguez 
et gaignez pour leur donner leurs voix, le plus grand nombre des- 
quelz ont esté pour ledict sieur Louet et pour ledict Rousseau, d'aul- 
tant qu'il estoit intime ami dudict sieur Louet qui le désiroit, et 
sans laquelle amitié il ne Teust esté, à raison de sa quallité et office 
qu'il a d*estre controlleur audict grenier à sel, et disoient tout haut- 
tement tous les habitants que s'il n'y eust esté nommé, il y eust eu 
une grande cédition en laditte ville. 

Le dimanche cinquième jour dudict mois de may audict an I6S0. 
ledict sieur Louet, maire, a esté prié par ung nommé Thomas Tes- 
ticr, sergent royal, accompaigné des plus notables habitants qui 
tirent de Tare au papegauU, lequel Testicr, Tayant abattu Tannée 
passée, Tauroit faict pianoter en ce présent mois au hault d'ung gros 
chaslaignier qui est aulx champs Sainct-Nicollas, près ceste ville, 
pour estre tirré et abattu par lesdictz archers, de venir aulxdictz 
champs Sainct-Nicollas pour tirer le premier coup audict papegault, 
et, pour luy faire laquelle prière, tous lesdictz archers le sont allez 
trouver en sa maison, au nombre de plus de cent, au son des tam- 
bours et trompettes de la ville, ayant leur enseigne déployée, les- 
quelz , ayant eu la response et voUonté dudict sieur maire qu'il ne 
fauldroit à y aller, se sont tous acheminez en mesme ordre et sont 
allez aulxdictz champs Sainct-Nicollas où estant ledict sieur maire, 
cest trouvé de HH. les eschevins, où estant luy a présenté ung arc 
avec une flèche peincte et armoryée, et le fer de laditte flèche doré , 
de laquelle il a tiré le premier audict papegault et approché fort 
près d'icelluy, et ce faict. a faict apporter laditte flèche en sa maison, 
où tous lesdictz archers sont retournez en la mesme faczon et ordre 
avec lesdicts tambours et trompettes , qui est de Thonneur qui luy 
ont faict, et le premier maire qui ait jamais tiré audict papegault en 
la forme et honneur cy-dessus. 

Le vendredy dixième dudict moy de may audict an 1630, la pol- 



Digitized by 



Google 



JOURI«AL DE LOUYET. 159 

lice générallc a tenu au siège de la prévosté audict Angers, où 
MM. Lasnier président et lieutenant-général au siège présidial d'An- 
gers, Jouet procureur du roy, Mesnaige advocat de Sa Majesté, le juge 
de laditte prévosté, procureur du roy à laditte prévosté, Louet lieu* 
tenant-particulier, maire et capitainne de laditte ville, Rousseau et 
Lailler, marchand, eschevins, M. Mathieu Froger, advocat et procu- 
reur de ville et aultres notables habitants, comme aussy les maistres 
boullangers et bouchers de ceste ditte ville sur ce qui a esté proposé 
en laditte assemblées, par ledict sieur président, que lesdictz boul- 
langers demandent d'employer et vendre le pain à plus hault prix et 
moindre poids qu'ilz le vendent à présent, attendu la cherté du bled* 
seigle qu'ilz acbeptent à raison de douze livres le septier, et quatorze 
à quinze livres le septier de froment et encore n'en peuvent trouver, 
sur laquelle proposition, après que tous les dessus-dictz ont les ungs 
après les aultres donné et dict leur advis et que lesdictz boullangers 
présents ont tous persisté, le dict sieur maire a aussy proposé en la* 
ditte assemblée avoir eu advis certain qu'il y a grand nombre de 
bledz en des greniers et magasins en ceste ditte ville, en des maisons 
particulières, plus que suffisants pour la nourriture de tous les ha- 
bitants, jusques à ce qu'on ait reCueilly les nouveaulx , ne veullent 
ouvrir et les tiennent cachez pour y apporter une plus grande cherté, 
a esté conclud que perquisition sera faicte desdictz greniers et que 
lesdictz marchands seront appelez pour lever le prix , comme aussy 
a esté faict plaincte que lesdicts l)ouchers vendoient la viande saus 
l'auctorité et permission de M. le juge, quatre solz la livre, et que 
pour en avoir vendu et mis ledict prix à reqiiis qu'ilz soient con- 
dempnez en l'amende. Lesdictz bouchers présents ont dict qu'ils 
acheptaient les bœufs et bestial plus grand prix qu il n'avoient accous- 
tumé, que lesdictz bœufs estoient grandement chers et que les prez 
estolent couvertz des rivières à raison des grandes pluyes conti- 
nuelles qui se font, a esté conclud et arresté à leur faire droict à la 
prochaine tenue de l'assemblée et la poUice. 

Comme aussy a esté ordonné en laditte assemblée de pollice. que 
les paouvres estrangers qui estoient en grand nombre, lesquelz frus- 
troient et mangeoient les aulmosncs des paouvres de la ville et des 
champs proche et autour d'icellc, seroient chassez. 

Le dimanche douzième dudict mois de may audict an 1630, le ju- 
bilé universel donné et octroyé par Nostre-Sainct-Père le pappe Ur- 
bain VIII, donné à Rome à l'église Saincte-Marie -Majeure le 22* no- 
vembre 1629, a esté ouvert en l'église d'Angers, pour gaigner les 
pardons dudict jubillé par M. Claude de Rueil, évesque, lequel a faict 
le sermon en laditte église, où il a adverly le peuple qui y ont assisté 



Digitized by 



Google 



160 RETHE DB L* ANJOU. 

en graad nombre de les gaigner, après lequel la procession généralle 
a esté faicle, où toutes les églises collégiales et tous relHgieulx, 
mendiants de ceste ditte ville et faulxbourgs y ont assisté, mesroe 
les bons pères capussins, laquelle est allée en Téglise des Cordeliers 
où ledict sieur révérend évesque a assisté et tous MM. de la justice, 
accompaignez de grand nombre de peuple , laquelle ne s'est ache- 
minée ny allée en si bon ordre comme elle eust faict sinon les gran- 
des cheuttes de pluye qu'il a faict durant laditte procession qui est 
allée en ung très grand désordre et confusion, laquelle estant arrivée 
et entrée en ladilte église, ledict sieur révérend évesque d'Angers a 
dict la grand'messe de l'office du Sainct- Esprit et chanté en muc- 
zique et en grande solenipnité , après laquelle elle a retourné en la- 
dilte église d'Angers, comme elle csloit allée, en estant arrivé ledict 
sieur révérend évesque a mis et posé le corps de Nostre-Seigneur sur 
le grand autel et faict laditte ouverture du jubillé pour estre gaigné 
suivant les prières qu'il a commandées estre dressées et imprimées 
pour ceulx qui iront visiter les églises où sont les stations dudict ju- 
billé, sçavoir : le premier jour l'église d'Angers, les Jacobins, Tous- 
sainctz, les Récollots et les Carmes; aultre jour les Minimes, les 
pères de l'Oratoire, les Cordeliers et les religieuses Saincte-Ursulle; 
aultre jour, Thospital Sainct-Jehan l'Evangeliste , les Augustins, les 
Capussins et les paouvres Renfermez. 

Durant lequel jubillé il y a eu ung religieulx auguslin, lequel a 
faict des sermons en l'église des Augustins , a esté bien suivy et as- 
sisté des habitants de la ville à raison de sa bonne vye , doctrine et 
avertissement qu'il a faict aulx habitants de la ville d'Angers, de leur 
amender et changer leur mauvaise vye desbordée, tant en leurs ha- 
bitz et guperfluilé d'habitz que portent les hommes, tant en velours, 
salin, que mantcaulx doublez de velours à pans de soye à tous les 
jours, et les femmes et fUles en leurs robbes de satin, velours et 
aultres riches estoffes, riches et précieuses, dont les grandes dames 
et princesses ne vouidroicnt porter eu leurs habitz. 

Le vendredy dix-septième jour dudict moys de may audict an 
1630, la poliice généralle a tenu au pallais et lieulx accoustumez où 
le bled-seigle a esté taxé à onze livres dix solz le septier, dont le 
peuple a grandement murmuré contre MM. qui ont donné leur ad vis 
audict prix. 

Le mardy vingt-unième jour dudict moys de may audict an 1630, 
les habitants de laditte ville d'Angers continuant l'amitié et affection 
qu'ilz portent à M. Charles Louet, lieutenant-particulier par eulx 
esleu pour estre maire et eappitaine de laditte ville, sur l'espérance 
qu'ilz ont de luy de maintenir lesdiclz habitants contre les oppres- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYBT. i6i 

sioDS que lûs maltousiiers leur font, luy ont donné et faict présent 
d'ung inay et pour la conduilte dUcelluy à sa porle, se sont mis en 
armes et en meilleur équipage qu'ilzont peu sçavoir : toute la com- 
paignée entière de la paroisse Sainct-Michel-du-Tcrtre et le cappi- 
taîne enseigne de ladilte compaignée, lequel avoit son enseigne dé- 
ployée à Tnne dos fenestres de son logis situé ès-balles proche la 
maison dudick sieur maire, où tous les cappitaines des paroisses de 
laditle ville sont venu trouver ladilte compaignée esdiltes halles, 
chascun cappilaine accompaigné les ungs de trente ou quarante sol- 
datz de leur compaignée aussy en bon équipaige et sont tous lesdilz 
cappilaines, soldatz et sergents de bande, renseigne déployée , allé 
faire une salvade au devant de la porte du logis dudict sieur maire, 
où ilz ont, au son des tambours et trompettes tirré plusieurs coups 
de mousquet et harquebusades , et se sont tous mis en ordre et sont 
allez où faulxbourg Sainct-Jacques , renseigne déployée, pour ac- 
compaigner le may qui estoit à la barre, chargé en deulx chartes 
pour le conduire où il a esté amené à la porte dudict sieur maire et 
icelluy planté, contre lequel il a esté tiré plusieurs mousquetades 
et harquebuzades, et après a esté donné à chascun soldatz dix 
solzpour aller disnerchascune escouade ensemble, et a, ledict sieur 
maire, donné à disner dans sa maison à tous les cappitaines, lieute- 
nants enseignes et sergents de bande, à H. le révérend évesquo 
d'Angers et à M. le gouverneur du chasteau. 

Le jeudy trentième dudict moys de may audict an 1630 , teste du 
Sacre , environ les six heures après-midy, les habitants de la ville 
d'Angers pour signe de réjouissance qu'ilz ont d'avoir ung maire et 
cappitaine de laditte ville qu'ilz désiroient avoir, de M. Charles Louet, 
conseiller du roy et lieutenant-particulier au siège présidial audict 
Angers, ont faict dresser ung petit fort porté sur deulx grandes 
charrières sur la rivière entre les grands ponts, les ponts des Treilles 
et le quay de la Poissonnerye où il y avait ung estaige porté sur 
des tonneaulx qui estoient aulx quatre coings desdittes charrières, 
couvert d'ais, sur lesquelz avait une grande figure, statue et colosse 
qui tenoit en sa main ung coutclat et aulxdictz quatre coings dudict 
estaigequatrcdrapeaulxetenseignes de taffetas de plusieurs couleurs 
et grand nombre de fuzées et préparatifs de feu d*arlifice, et au des- 
soulz dudict estaige dudict fort y avoit grand nombre de soldartz 
ayant des mousquetz, et autour dudict fort y avoit de petites gal- 
liostes, proche et joignant icelluy fort, aussy remplies de bravos et 
bons soldartz ayant leurs mousquetz pour deffendre ledict fort contre 
les assaillants qui estoient en grand nombre dans six grands vais- 
scaulx aussy rempliz de grand nombre de braves et bons soldartz 



Digitized by 



Google 



162 REYUB DB L'àI^JOU. 

ayant leurs mousquctz , commandez par de braves cappitaines, au 
bault des malz desquelz vaisseaulx y avoit des guidons de taffetas et 
rubans de soye dos coulleurs de la ville, attachez aulx voilles pliées 
et enrollées au bault desdict matz, lesquelz vaisseaulx out, environ 
laditto heure, estez menez et conduictz par des balelliers qui les 
tiroient à la roue d'une grande vitesse autour dudict fort, pour le 
recognoislre, contre lequel ilz tiroient grand nombre de mousque- 
tades, comme aussy dudict fort, pour la dcffense dicelluy, il fut tiré 
contre lesdictz assaillants, lesquelz après avoir recogneu ledict fort 
ont faict retraicte sur laditte rivière tant du cost6 du pont neuf au 
droict des moullins de la dame abbesse du Ronceray que du costé 
des grands ponts et aultres endroictz de laditte rivière pour avoir le 
temps de charger leurs mousquetz, puis peu après sont allez faire 
des attaques de plusieurs coups de mousquet contre ledict fort, ainsy 
qu'il leur estoit à tous commandé et ordonné par ledict sieur Louet, 
maire, qui estoit luy seul en une petite galliotte, ayant une casacque 
d*escarlalte rouge, une escharpe et une rondache sur le braz, ayant 
une baguette en la main , qui se faisoit mener et conduire en uug 
petit balteau par des battcUiers, sur Teau, qui le menoient tant vers 
ledict fort que vers lesdictz vaisseaulx , pour commander aulx chefs 
et cappilaines estant en icculx, ce qu'ilz debvoient faire, lesquelles 
attaques, mousquctados , de part et d'aultre, ont sans cesse durré 
depuis la première attaque jusques à neuf heures du soir, avec grands 
coups de cannonades qui ont aussy esté tirrez du costé devers les 
grands ponts au derrière de la Monnaye qui estoit sur le bord de la 
rivière, tellement que ce uYstoit que feu et fumée sur la rivière, sur 
laquelle y avoit sy grand nombre de peuple en des balteaulx, sur 
lesdictz ponts des Treilles, pont neuf, au cimetière Saint-Laurent, 
chemin qui est contre les murailles des jardins de Madame du Kon- 
ceray, sur le quay de la Poisonnerye, derrière la rue de laditte 
Poissonnerye, fenestres des logis et jardins qui ont leur vue et aspect 
sur laditte rivière, où y avoit de toulles partz tant d'habitanlz de 
ville que de ceulx qui estoient venuz veoir la procession du Sacre, 
plus de cinquante mille personnes pour veoir le combat dudict fort, 
que pour veoir les feux d'artifice, fuzées et grenades qui ont esté 
faictz et tirrez en Tair dudict fort, lequel fort parolssoit eslre tout en 
feu, qui estoit chose belle à veoir, et s'est le tout faict et passé sans 
qu'il y ait eu personne tant desdictz vaisseaulx que dudict fort aul- 
cunement blessé, ne qu'il soit intervenu aulcune querelle ny dis- 
putte, ne qu'il se soit noyé aulcune personne, et s'en sont, tous ceulx 
qui ont tout veu, allés bien contents et ont faict de grandes louanges 
de ce qù'ilz out veu, tant de la part desditz habitants que tous ceulx 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LODYfiT. 163 

qui sonl venuz pour veoir laditle procession du Sacre, à la louange 
duquel combat naval et feu d'artifice a eslé faict des vers franczois 
dont la teneur ensuit : 

Devises du géant Alastor, qui esloit au hauU dudict fort soustenant, 

Embidia mi gloria 
Salto entre assaltos 
Deffender y offender 
Non bueho sin venger. 

Noms des vaisseauUc attacquans et leurs devises : 

Le Lion, Fuoco min fuoca. 
Le Loup, VliUa et morde. 
Le Taureau, Nelfretomafretto. 
Le Crocodile, Fuoco mie lagrime. 

Récit du géant Alastor aulx dames. 

Après cesle célèbre guerre 
Où des braves fils de la terre 
Parut la force et le malheur, 
J'ai recours aux flots de Neptune 
Qui, pour l'amour de ma valleur, 
Donna retraicte à ma fortune. 
Qu'un peuple de guerriers conspire 
A me chasser de son empire 
Où je vis libre et glorieulx, 
Je m'en ris, belles angevinnes, 
Et crains plus le feu de vos yeux 
Que celuy là de leurs machines. 
* Pourveu que mes armes soient joinctes 
A ces inévitables poinctes 
Qu'amour foilrnit à vos regards, 
Quelle mortelle outrecuidance 
Osera affronter les hazards 
Dont les menace ma vaillance ! 
Toutefois s'yiz a voient pour guide 
L'heureux bras de ce jeune Alcide 



Digitized by 



Google 



i64 RBTUE DB L'âNJOU. 

Qui lient le sceptre des Gaulois, 
J'aspirerais plus à la gloire 
De vivre esclave de leurs loix 
Qu'à celle-là d'une victoire. 
Soleil , rien ne resveille au Gange 
Que le haull son de la louange 
De ce grand roy des fleurs de lys ; 
Et quand il fault que tu sommeilles 
Rien ne l'endort dedans Calix 
Que le dou]^ bruit de ses merveilles. 
Mais tandis qu'il pousse les armes 
De ces invincibles gendarmes, 
Contre les bords de TEridan, 
Gaulois, aujourd'huy ceste lance 
Vous fera veoir à vostre dam 
Combien importe sa présence. 

Cartel des assailians. 

Géant, sauve toy en Sicile 
Et t'en va chercher ung asile 
Parmy les flammes et les feux, 
Ou tu seras en cesle guerre 
Beaucoup de fois plus malheureux, 
Sur l'eau, que les aultres souz terre. 
Car la hauteur de ton corsage 
Ni la grandeur de ton courage 
N'espouvantent aulcun de nos gens. 
Et nos dexlres de feux armées 
Ne craignent non plus les géants 
Que les géants font les pygmées. 
Nos vaisscaulx sont chargez de pouldres 
Dont nous saurons faire des foudres 
Plus malfaisants que ceulx des dieux. 
Quoiqu'ilz soient faicts par artiflice, 
Ceulx qui voulaient prendre les cieulx 
Sont pugnis d'ung moindre supplice. 
Pauvre Alaslor, il te fault rendre. 
Car dans une heure un peu de cendre 
Sera ce qui fut ung géant. 
Ce grand corps réduicl en atomes, 



Digitized by 



Google 



JOUHRÂt DB lOaVBT. 1f>ô 

Son asme s'en ira nageant 
Dedans Fempire des fanlosmes. 
Offre ton service anlx Erinnes 
Et non pas à nos Angevinnes 
Que lu ne peux plus obliger, 
Puisqu'il ne Test plus rien licilc 
Sinon que Ten aller Ic^er 
Celle nuict oulre le Cocyle. 

Ridt du Peuple : 

Quelles merveilles de nos jours 
S'aperçoivent dessus nos tours? 
Que voyons-nous dedans les rues ? 
Qu'entendons-nous parmy les nues ? 
Les Tritons couverts de roseaux, 
D'eslonnement troublent nos eaulx. 
Au seul bruict que la renommée 
A faict de ce pieux Enée 
Qui affranchist de tous dangers 
Les braves citoyens d'Angers. 
Les dames sont en assurance, 
Tout y festoyé et tout y danse ; 
Les esloiles mesmes des cieulx. 
Par des moyens ingénieux 
Pour esclairer tant de délices. 
Se laissent cheoir ès-précipices, 
Ensemble pour nous enflammer 
Aux combats et pour animer. 
Ces feux qui sont les interprètes 
Des intelligences secrètes 
De notre héros qui pour les cieux 
N'enireprendroit de faire mieulx. 

AuUre ridt : 

Le ciel d'ung équitable choix, 
Accordant nos vœulx et nos voix, 
Nous donne ung agréable maire. 
Qui non content d'avoir le soing 
De prévenir nostrc besoing 
Pour tout ce qu'il croit nécessaire, 

ii 



Digitized by 



Google 



166 RBYUB DB l'ARJOIT. 

Veult joindre Tulile au plaisant. 
Il fait la nuict un jour luisant, 
Ses moindres coups sont des miracles. 
Nous voyons mesme qu^en ces jeux 
Il ne rencontre aulcuns obstacles 
Et qu'il joinct les eaux et les feux. 

Vceu de cousins à la ville (ï Angers : 

Beuvant aux santez des absents 
Tant que la nostre en devient pire, 
Si, endormis ou de bon sens. 
Nous ne pouvons presque rien dire« 
Tant de beauté s'offre à nos yeux 
Que maintenant faisons ces vœux 
Pour la gloire de tes merveilles. 
Qu'après un si doulx passe-temps 
Nous protestons sur ces bouteilles 
De demeurer tes habitants. 

Ensuit la copie collationnée isur toriginal fïung escript trouvé au 
portai Saint-Michels lejeudy 6' jour de juin audict an 1630^ et qui a 
esté trouvé aussy affiché en ceste viUe ÎAngers^ lequel escript est en 
lettres italiiennes, qui a esté porté cedictjour au clerc de M. le maire 
pour le luy montrer et baiUerj ce qu'il n'a faict, de tant que ledict 
derc m'a faict Chonneur de me le prester pour faire laditte coppie 
que j'ay transcripte au présent manuscripi. La teneur duquel ensuit : 

« Messieurs d'Angers , à quoy servent tant de réjouissances pu- 
bliques, sur quoy fondées? Nous espérons le calme bien souvent au 
milieu de la tempeste. Le roseau fait belle monstre au commence- 
cément, mais en mesme temps qu'il croit, il se noue et perd la 
droiture et la vigueur qu il promeltoit à sa première vue. Un pac- 
quet d'allumettes a esté suffisant d'allumer dans le cœur des fac- 
tieux les affections qui les ont portez à toutes ces brigues de mai- 
rerye, quoy qu'en soient ces feux d'artifBce qui n'ont peu brusler le 
géant de la villf3 d'Angers qui s'est conservé parmy les feux et les 
flammes pour preuve de son intégrité. Hz ont plulost représenté le 
naturel de leurs auteurs jetant beaucoup de fumée et peu de clarté, 
faisant beaucoup de bruict et poinct d'effet ny de fruict. Hz ont 
poussé leurs estincellcs sur les testes mutines de ceulx qui pour 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYET. 167 

jetter entre les citoyens la pomme de discorde, pour faire prendre 
les armes aux plus couards, afin de venger leurs passions secrètes, 
ont par leurs escripts foullé Tautorité des princes, calomnyé les 
magistrats et remply la ville de trouble. Telles gens »q plaisent plus 
aulx éclipses qu*aulx rayons du soleil ; ce sont des hyènes qui imitent 
la voix des bons citoyens pour les dévorer, qui cherchent le bien 
public pour y trouver le particulier. Ce sont des peintres furieux 
qui ne nous représentent que les sanglantes idées que Tenvie leur a 
faict concevoir. Ce sont juges qui ne respirent que crimes et procès. 
Ce sont esprits séditieux qui n*ont poinct de repos qu'en les révol- 
tes. Enfin ce sont ceulx qui, soubz un prétexte plus spéciculx que 
le premier, ont faict prendre les armes aulx habitants afin d'allumer 
leur feu d'artifice. — La fin couronnera Toeuvre. » 

Le mardy quatrième jour de juing audict an 1630, MM. les dep- 
puttez de la ville de Nantes , estant arrivez en ceste ville d'Angers 
pour avoir permission d'enlever des bledz de ceste ville et province, 
ont esté, sur ce subject, ouys en l'hoslel-de- ville, aulxqueiz a esté 
remonstré que la plus grande partye des bledz avoient esté tirez de 
ceste province, et menez en leur ville de Nantes, qu'ilz avoient ven- 
duz pour mener tant en Espaigne qu'aultres lieux et endroictz hors 
le royaulme, et qu'à raison de ce, laditte province d'Anjou et laditte 
ville d'Angers estoient désertes, et n'y en avoit pas pour nourrir le 
peuple jusques à collecte des bledz nouveaulx, et qu'ilz ne pouvoient 
consentir qu'il en feust tirré hors laditte ville et province , et que 
Messieurs de laditte vill^ de Nantes debvoient prévenir et empescher 
qu'ilz fussent menez en Espaigne et aultres pays estrangers. 

Le jeudy treizième jour de juing audict an 1630, H. Charles Louet, 
conseiller du roy, lieutenant-particulier au siège présidial de la ville 
d'Angers, maire et cappitaine de laditte ville, depputté par MM. de la 
chambre du conseil dudict siège pour instruire et faire le procès à 
René Maurat, dit Papinière, et à Mathurin Le Gaigneur, dit Longue- 
raie, archers de la gabelle, prisonniers, accusez d'avoir tué ung 
homme près le lieu do la Papillaye, et d'avoir voilé au lieu du 
Sanital, proche ledict lieu de la Papillaye, où l'on mène les mallades 
pestifferez âe la contagion, a cedict jour faict mener par des sergents 
lesdictz Maurat et Le Gaigneur audict lieu de la Papillaye pour leur 
faire confronter des tesmoings estant audict Sanitat , qui ne pou- 
voient venir en ville fiour leur eslre confrontez, où ledict sieur lieu- 
tenant-particulier, M. Jouet, procureur du roy, et M. Chauvin, 
commis de H. Trahit, greffier criminel, seroient allez pour faire la- 
ditte confrontation, où estant arrivez peu de temps après, M. Mathieu 
de Lalande, prévost provincial d'Apjou audict Angers, cappitaine et 



Digitized by 



Google 



168 EETUE D£ I'AUJOU. 

chef des archers de la gabelle audict pays, est arrivé audict lieu de 
la Papillayc, accompaigné de quelques archers de laditte gabelle, où 
esloîent ledict sieur lieulenant-partlcuUier, Icdict sieur Jouet, pro- 
cureur du roy, et Chauvin, où estant arrivé, ledict sieur lieutenant- 
particulier est allé au-davant de luy pour le salluer, croyant qu'il 
passoit pour aller à la Poincte où il foict garder par ses diclz arches 
de la gabelle les batteaulx qui passent sur la rivière, ou qu'il alloit 
audict Angers, et qu'il esloit venu pour le veoir et conférer avec luy 
pour raison du procès criminel de ses dictz archers de la gabelle, 
lequel de Lalaude dict audict sieur lieutenant-particulier maire, qu'il 
luy apprendroit bien son estai, et qu'il adverliroit le roy de ses com- 
portements , et luy auroit dict plusieurs aultres propos et paroles 
offcnsibles, ayant ung pistollet à la main qu'il présenta audict sieur 
lieutenant-particulier pour le tuer d'icelluy, lequel sieur particullier 
se seroit saisy dudict pistollet et le luy auroit osté, et auroit voullu 
mettre la main à l'espée, et voyant ledict sieur lieutenant-particulier 
n'entre assez fort, n'ayant que sa robbe de judicature ny aulcunes 
armes de deffenses pour résister aulx viollences qui luy estoient 
faictes par ledict de Lalande et ses archers de la gabelle desquelz 
il esloit assisté, et craignant qu'il estoit venu pour lui osier et spol- 
lier lesdictz archers accusez , auroit au mesme instant escript une 
lettre à H. Lasnier, président et lieutenant-général audict siège pré- 
sidial, auquel il auroit mandé en peu d'escript ce que ledict de La- 
lande luy auroit faict, et le prioit de luy envoyer de l'assistance de 
peur que ledict de Lalande ne luy ostast et spoUiast lesdiclz prison- 
niers archers accusez, par les chemins, de tant que ledict de Lalande 
avoit une brigade de ses archers de la gabelle qui estoit près et au- 
tour dudict lieu de la Papillaye, mesme qu'il y en avoit au fauU- 
bourg Sainct-Jacques qui estoient cachez pour recours lesdictz ac- 
cusez prisonniers quand ledict sieur lieutenant passeroit pour les 
ramener audict Angers, laquelle lettre estant arrivée et apportée 
environ les sii heures du soir, et receue par ledict sieur lieutenant- 
général , tout au mesme temps le bruit auroit couru par laditte ville 
d'Angers que ledict sieur maire avoit esté assiégé par ledict de La- 
lande, et aultres bruitz qui couroient que ledict sieur maire avoit 
esté tué, suivant lesquelz lettre et bruitz, ledict sieur président en 
auroit donné advis à plusieurs habitants, personnes de quallité, 
lesquelz, sur lesdict advis et bruit qui auroit couru et avoit esté 
rapporté de ce qui s'estoit passé et avoit esté faict par ledict pré- 
vost, cappitaine desdictz archers de la gabelle , audict sieur Louet, 
maire, auroient prias les armes, et se seroit faict en laditte ville une 
grande esmotion du peuple, lequel est allé et couru en armes, les 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVBT. 169 

DUS ayant des arquebuzes, les auUres des hallebardes et aultrcs ar- 
mes, mesmc les portefaix, compaignons de bouticques et aultres 
artisans de basse condition qui portoient des tricquelz, qui alloient 
et couroient au portai Sainct-Nicollas et fauixbourg Saînct-Jacques 
où ledict sieur lieutenant-général, accompaigné de plusieurs con- 
seillers dudict siège, lesquelz n'avoient que leurs robbes de pallais, 
sans aulcunes armes, comme aussy il y a eu grand nombre de gen- 
tilzbommes et habitants qui ontmonsté à cheval, qui ont courru au 
gallop vers ledict lieu de la Papillaye, suiviz de grand nombre des- 
diclz habitants armez pour secourir et assister ledict sieur maire, 
les auUres couroient du costé de la rivière et les aultres vers Sainct- 
Micollas, et arrivoit le peuple audict fauixbourg en sy grand nom- 
bre et quantité et sy grand désordre où les tambours et trompettes 
sonnoient, et ne sçavoient la plupart où ilz alloient ne ce qu'ilz fai- 
soient, pour estre sans conduitte et désordre, encorre qu'il y eust 
des cappitaines aussy en armes. Durant lesquelz tumulte et esnio- 
tion, ilz ont trouvé ung archer dudict de Lalande qui avoit sur luy 
sa casacque d'escarlatte rouge, armoyriée en broderies des armes du 
roy, comme estant archer dudict prévost qui esloil en la rue Sainct- 
Nicollas, aussy armé, qui alloit vers ledict fauixbourg Sainct- Jac- 
ques, auquel ilz ont osté sadite casacque, et icelluy grandement 
offensé et blessé, et n*eust esté rauctorilté et présence dudict sieur 
lieutenant-général et conseillers, ilz Toussent tué, et Teusl esté s*il 
n*eust entré en ung logis pour se saulver de la fureur du peuple; 
lesquelz ont aussy faict rencontre de plusieurs archers de la gabelle 
qui estoient logez audict faulxboui^, lesquelz voyant Tesmeuttc et 
esmotion du peuple, partye desdictz archers de gabelle se sont saul- 
vez par les derrières de logis et jardrins dudict fauixbourg, qui ont 
e^té couruz, dont ilz en ont attrappé et prins deulx qu'ilz out tout 
au mesme temps tuez et massacrez, et n'eust esté la présence dudict 
sieur président, ilz voulloient mettre le feu et abrazer les logis où 
lesdictz gabeleurs faisoient leur retraicte, comme aussy gratid nom- 
bre desdictz habitantz de basse condition sont allez armez, dudict. 
fauixbourg Sainct-Jacques, passer la rivière au fauixbourg des Lis- 
ses, où ledict Lalande, prévost, faisoit sa demeure et résidence, et 
ont entré en sa maison où ilz ont vouUu mettre le feu, et Ty eus- 
sent mis, n'eust ^té les bons relligieulx recolletz qui ont une cha- 
pelle, et font leur demeure en la place des Lisses, lesquelz avec 
toutte peine les en ont empesché, et leur ont remonstré que ledict 
logis n*estoit audict Lalande, et qu'il n'en estoit que fermier, ce ' 
qu'ilz n'ont voullu faire; mais tout ce peuple, qui estoit en furye, a 
prins audict logis grand nombre de petilz fagots de sarment de vigne 



Digitized by 



Google 



170 RBYUB DB L* ANJOU. 

ci fagots de bois de chcsne et auUrcs bois, avec de la paille qu*ilz odI 
arrachée des paillasses de litz, et le tout porté hors ledict logis da- 
vant icclluv, et ont mis le feu dedans, qui estoit sy grand que la 
flamme dlcelluy se voyoit de beaucoup d'endroictz de la ville, dans 
lequel ilz ont jeté et mis tous les meubles, coffres et yaisseaulx, 
couettes , cielz-de-lils et tout ce qui estoit en iceulx , mesme grand 
nombre de riches babitz dudict de Lalande et de sa femme, linge, 
tapisseryc, vaisselle et générallement tout ce qu'ilz ont trouvé dans 
ledict logis, sans en laisser aulcuns, et le tout foict bruslcr et incen- 
dier, et ont, tous ceulx qui esloient allez audict lieu de la Papillaye, 
tant de cheval que de pié, ramené ledict sieur maire à cheval et le- 
dict sieur Jouet, procureur du roy, avec lesdicfz gabeleurs accusez, 
prisonniers, qui avoient esté faict mener, et ont entré par ledict por- 
tai Sainct-Nicollas, suivizde grand nombre desdiclz habitants qui 
Font conduict et mené jusques en sa maison, et sont allez passer par 
sur le pont neuf pour éviltcr la foulle du peuple qui estoit ës-rues 
en sy grand nombre qu'on ne se pouvoit tourner, qui crioient : Vive, 
vive Louelf et louoient Dieu de ce qu'il est arrivé, et estant ledict 
sieur maire venu en son logis, il a esté adverty que grand nombre 
des habitants estoient allez armez aulx Lisses, au logis dudict La- 
lande, où ilz faisoient tout brusier ce qui estoit dedans; ledict sieur 
maire, ayant receu cest advis, y est allé en toutte dilligence, accom- 
paigné de plusieurs conseillers dudict siège, où estant, les a priez do 
cesser, et qu'ilz le metiroient en peinne, ce qu'ilz n'ont voullu faire, 
et luy ont dict fort rudement qu'il eust à se retirer, et ont continué 
leur animosilé jusques au lendemain vendredy quatorzième dudict 
mois, où ilz ont faict boire le vin qui estoit en la cave, et l'ont dé- 
bilté et vendu à deulx deniers la pinte , et donné à ceulx qui en ont 
voullu, ont arraché les âcrrures des portos dudict logis, rompu les 
vittres et arraché les grilles et s'en sont allez, et ont esté les corps 
desdiclz archers de la gabelle, qui furent tuez audict faulxbourg 
Sainct-Jacques ledict jour d'hier à ladilte esmolion, faict apporter 
près les prisons de ceste ville par la dilligence dudict sieur procureur 
du roy et ordonnance de H. le lieutenant-général-criminel qui sont 
allez audiôt faulxbourg avec leurs greffiers , lesquelz corps et cada- 
vres ont esté enterrez au cymetière Sainct-Michel-du-Tertre. 

Comme aussy cedict jour de vendredy quatorzième dudict mois, 
MM. de la maison de ville se sont assemblez en Thostel de laditte 
ville où tous MM. les depputtez des parroisses se sont trouvez pour 
adviser à lever sur la ville la somme de cinq mille livres que le roy 
demande pour les babitz qui ont esté fourniz pour habiller les sol- 
darlz de Tarméc qui est allée et a esté conduitte par M. le cardinal 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 171 

contre l^empereuir, à H. le duc de Lorrainne, en laquelle assemblée 
il2 ont deppullé H. de Cherelles, frère de deffuiict M. des Malraz, 
pour aller à Paris, et deffeodre lesdictz sieur maire et habitants do 
la ville contre ledict Lalande, prévost et cappitaine desdictz archers 
* de gabelle, sur ce qui s'est faict et passé par ledicl de Lalande contre 
ledict sieur maire. 

Le dimanche vingt-troisième dudict mois de juing audict an 1630, 
TigiUe de la feste H. sainct Jehan, et le lendemain lundy vingt-qua- 
trième dudict mois, auxquelz jour et vigille de la feste H. sainct 
J^an, les habitants de la ville et faulxbourgs d'Angers ont, de tout 
temps et ancienneté, accoustumé de faire des feux par les quarroiz 
et aultres lieux et endroictz de la ville en rhoi\peur et révérence de 
laditle feste. Les enfants et jeunesse de laditte ville d'Angers, en res- 
souvenance de ce que ledict sieur de Lalande, prévost et cappitaine 
de laditte gabelle,* avoit faict audict sieur Louet, maire, au lieu do la 
Papillaye, le jeudy treizième de ce présent mois, ont faict une 
feincte et figure dudict Lalande, prévost, à laquelle Hz ont faict 
mettre une espée à son costé et ung escripteau sur les espaulles de 
laditte figure, et icelle portée par les rues et quarroiz de la ville où 
ilz ont faict des feux appelles chalibaudes, et, après l'avoir portée 
ès-ville, ont mis laditte figure et représentation dans le feu, et donné 
plusieurs coups à laditte figure dudict de Lalande pour montrer 
Fanimosité des habitants, ayant laditte jeunesse des basions sans 
aultres armes, à raison de quoy, MM. du siège présidial d'Angers 
ont, par la dilligence de M. Lasnier, président et lieutenant-général 
audict siège, pour aviser qu'il n'arrivast et se fist en laditte ville 
d'Angers des séditions popullaires, tàict l'ordonnance et de£Fense 
dont la teneur et coppie est imprimée, qui s'ensuit : 

« De par le roy, 

» Sur la remonstrance à nous faicte par le procureur du roy, 
qu'enc«)rre que nous ayons faict deffense à tous les habitants de 
cesto ville de s'assembler et prendre les armes sans l'exprès com- 
mandement du roy et de MM. les gouverneurs, lesquelles auroient 
esté publiées le W de ce mois pour arrester le cours de l'esmolion 
qui avoit paru le jeudy treizième; néanlmoings, au mespris de nos- 
tre ditte ordonnance et préjudice du repos des habitants de ceste 
ville , il a eu advis que plusieurs desdictz habitants de basse et vile 
condition se sont assemblez les jours de dimanche et lundy derniers 
soubz prétexte des feux qui se font les jours de vigille et feste 
H. sainct Jehan, et ce en grand nombre, avec basions, rinceaulx et 
hallebardes, ayant guidons et enseignes, conduitz par tambours par 



Digitized by 



Google 



172 EBTCfi DB L'AlflOn. 

la ville, faisant clameurs par les rues et lieui publics qui pouvoient 
causer mutineries et séditions, requâunt y estre pourreu, avons, 
eu exécution de nos dittes ordonnances, faict et faisons ilératifres 
doffenses à fous tes habitants de ceste ville et faulxbourgs, de quel- 
que quallité et condition qu*ilz soient, mesme aulx batteleurs, ton- 
nelliers et gaîgne deniers, soubz quelque pi^étexte et occasion que ce 
soit, de s'assembler et aller par la ville en tro\ippe, av^ basions, 
rinceaulx ne armes offensifves et deffensifves, faire aulcuns criz ny 
inscriptions, à peine contre les contrevenants de pugnition corpo- 
relle, ce que ordonnons estre publié et affiché par les carfours de 
ceste ville par le sergent proclamateur auquel mandons ce faire. 
Faict en la chambrp de la sénéchaussée d'Anjou, siège présidial 
d'Angers, le 27* jour de juing, an 1630. Signé : Trâbit, greffier 
criminel , » qui a la mynutte. 

Le sabmedy vingt-neufvième jour de juing audlct an 1630, feste 
M. sainct Pierre, les bons pères rclligieulx de Téglise Nostre-Dame 
des Quarmes de ceste ville d'Angers ont, pour la solempnilé M. sainct 
André de Corsin , chanté et dict vespres en leur église en grande 
desvotion et solempuité, qui ont esté respondues sur leurs orgues en 
muzique et violles, pour la cellébration et honneur dudict sainct 
André de Corsin, lequel nasquit en Tan 1301, auquel fust donné le 
nom de M, sainct AndrëT, apostre de Nostre-Seigneur, lequel sainct 
André de Corsin a sorty d'une très ancienne maison et noblesse des 
Corsin, qui a esté, pour sa saincleté et grand nombre de miracles 
qu'il a faictz, canonisé à Romme le vingt-deulxième jour d'apvril, 
an 1629, à l'instance du roy Louis, à présent régnant, et de la royne 
qui estoit de l'ordre desdittes reliigieuses quarmes en l'église de Flo- 
rence, et esié évesque douze ans dans le siège épiscopal de Fezulle, 
lors aagé de cinquante-huit ans, où il a tenu le siège; à raison de 
laquelle solempnilé de laditte feste M. sainct André de Corsin, les- 
dictz relligieulx quarmes ont grandement enrichy et paré leur église, 
qui a esté tendue tout autour de belle et riche tapisserye depuis le 
bault de la charpente et jusques au bas, enrichy leur grand autel des 
deulx costez d'icelluy de grand nombre et riches relicques en co- 
lonnes, au dessus et hault duquel estoit ung tableau de platte peine- 
ture de la représenlalion dudict sainct André de Corsin , le davant 
du pupistre de laditte église aussy grandement enrichy de beaulx et 
riches tableaux et de plusieurs escripls, éloges, épigrammes, ana* 
grammes et vers lalins faiclz à l'honneur et louange dudict sainct 
André de Corsin, escriptz en grosses lettres, comme aussy ilz ont 
faict faire aulx quatre coings de leurs cioistres , contre les parroiz 
des murailles, quatre beaulx et riches tableaux de dévotion, faiclz à 



Digitized by 



Google 



JQUmVAL DB LOUTBT. i73 

huille par uDg des relHgieulx, flamand, dudict ordre, et tendu tout 
le tour desdictz cloislres anssy de belles et riches tapisseryes et 
grand nombre de tableaux de dévotion , attachez contre lesditles ta-* 
plsseryes, sepmez en plusieurs endroictz d*escripteaui et vers latins 
aussy faictz dudict sainct André de Corsin, et à Feutrée de la rue de 
ladilte église des Quarmes, ilz ont fàict dresser et eslever ung grand 
arcq de triomphe, porté sur des palliers couvertz de lierre, au davant 
duquel arcq, du costé de la tue de la Bourgeoisye et du costé de la- 
ditte rue de^ Quarmes, y avoit aussy de grand nombre d*escripteaux 
escriptz en grosses lettres rommainnes, aussy faict en Thonneur et 
louange dudict sainct André, comme aussy des escussons des armes 
de la ville, et plusieurs aultres beaulx enrichissements, et à la grande 
porte et entrée de laditte église ont aussy (aict eslever ung grand 
arcq de triomphe, porté sur deulx grosses coUonnes en coulleur de 
maiï)re, qui estoient sur de gros chapiteaulx, le hault et davant du- 
quel arrq estoit grandement enrichy, et y avoit aussy plusieurs ta- 
bleaux et escriptz comme au précédent, et des escussons et armes 
de nostre Sainct-Père le pappe et du roy, tellement que c'estoit une 
grande joye et dévotion aulx habitants de ceste ville d^Angcrs de 
veoir laditte église, cloistres et entrée de laditte église sy richement 
préparez et enrichyz. 

Et le lendemain dimanche trentième dudict mois de juing, qui est 
le jour que la feste et solempnité dudict sainct André a esté faicte et 
solempnisée en laditte église des Quarmes, où la procession gêné- 
ralle est arrivée, où les bons pères religieulx capussins ont assisté, 
ensemble tous les aultres couvents et mendiants, où estoient les 
cordeliers de ceste ditte ville qui portoient les saudallcs, ayant les 
piedz nuz, suivant ce qui a esté ordonné en leur chappitre tenu à 
Poictiers, au davant de laquelle tous lesdictz relligieulx Quarmes sont 
allez processionnellementjusques en laditte église Sainct-Maurice, 
où ilz ont porté deulx bannières grandement cnrichyes, sur les- 
quelles esioient les figures de la représentation dudict sainct André 
peinct à huille, en habitz d'évesque, à laquelle procession, HH. Las- 
nier lieutenant-général et président au siège présidial , lieutenant- 
criminel et grand nombre de conseillers dudict siège, maire et 
eschevins et grand nombre des habitants de la ville ont assisté, où 
estant arrivé en laditte église, M. Tévesqued* Angers a dict le sermon 
dans le chœur, après lequel il a célébré la grand*messe qui a esté 
respondue en musique, laquelle estant ditte et cellébrée, lesdictz 
relligieulx Quarmes sont allez processionnellement reconduire 
MH. de réglise d'Angers jusques on leur église cathédralle où ilz ont 
porté Tune desdittes tmnnières qu*ils ont laissée en I aditte église ca- 



Digitized by 



Google 



174 RBVUB DB L'ANJOU. 

Ihédralle, et laquelle avec de grandes cérémonies a esté eslevée et 
suspendue en hault soulz Tune des vouttes de la nef de ladilte église 
cathédralle où elle se veoit à présent. 

Et à Taprès-disnée dudict jour de dimanche, vespres ont esté 
dittes en grande solempnité en ladilte église des Quarraes commele 
jour d*hier, et environ les six à sept heures du soir tous lesdictz rel- 
ligieulx Quarmes sont allez processionnellement, tenant chascun 
une chandelle blanche allumée en la main , portant leurs croix et 
bannières dans leur pré qui est au bout de leur jardin, appelé le pré 
des Quarmes, où a assisté ledict sieur révérend évesque suivy 
de grand nombre de peuple, où estant tous lesdictz relligieulx se sont 
mis tout autour d'ung grand pousteau planté dans ledict pré tout 
couvert de bourrées, où ilz ont chanté le Te Deum landamus, après 
lequel il y a eu ung relligieulx qui a présenté un gros flambeau al- 
lumé de cire blanche audict sieur révérend évesque qui a mis le feu 
dans la paille qui estoit en ladilte bourrée et estant brullée, à la 
cheutte dudict pousteau, H. le gouverneur du chjsisteau a au même 
instant tait tirer tant du hault de la tour qui est sur le port Lignier que 
du dedans dudict chasteau tout le canon qui est dans le fort de la 
Basse^Chaisne qui est annexe danç ledict chasteau. Ce faict, la pro- 
cession s*en est retournée dans laditte ^lise des Quarmes où ilz ont 
aussy rats Tune desdittes bannières au hault de laditte église des 
Quarmes, en laquelle est la représentation dudict sainct André. 

Le vendredy douzième jour de juillet audict an 1630, MM. des 
Quartz et Hamelin, conseillers de la maison de ville, ont esté dep- 
puttez par MM. les maire et eschevins pour aller à Saulmur salluer 
M. Bellcjambe, maistre des requestes, commissaire depputté pour 
ouyr des témoins que Lalande, prévost provincial d*Ânjou et cappi- 
taine des archers de la gabelle a fait venir pour informer, qui ont 
fait des placquartz et affiches contenant plusieurs libelles diffama- 
toires contre ceulx qui ont bruslé les meubles dudict Lalande. 

La nuittée d'entre le mardy seizième dudict mois de juillet audict 
an et le mercredy dix-septième dudict mois, environ le mesnuict» 
l^ict prévost Lalande et ses archers* de la gabelle sont venuz au 
faulxboùrg Sainct-Hichel-du-Tertre de ceste ditte ville, lesquelz ont 
prins et emmené deulx habitants dudict faulxboùrg, Tung nommé 
Les Loriers, dit Mistagogis, et l'autre La Grillade, qu'ilz ont menez en 
la ville de Saulmur en vertu de décret donné par ledict sieùr Belle- 
jambe commissaire, ce qui a apporté à la matinée dudict jour, à 
l'ouverture du portai, ung grand estonnement et murmure aulx ha- 
bitants de la ville, l'un desquelz habitants dudict faulxboùrg a prins 
ung des hommes dudict Lalande, lequel estoitdéguisé, que M. Louet, 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVRT. 175 

maire, a mis prisonnier, à raison de quoy la députation cy-dessus a 
eslé faiclo et de H. EVeillon escheTîn pour aller audict Saulmur 
trouver ledict commissaire pour le subject cy-dessus. 

Le jeudy dix^buitième dudict mois et an, M. Jouet procureur du 
roy est allé audict Saulmur pour veoir ledict commissaire. Comme 
aussi H. le lieutenant-criminel est allé audict Saulmur pour le sub- 
ject dudict Lalande. 

Le vendredy deulxième du mois d'aoust audict an 1630, M. le 
prince de Condé est arrivé Angerz par le portai Saincl-Aulbin, et le- 
quel a entré en rhostellerie de TOurs sise près le portai de Tabbaye 
Sainct-Aulbin, où estant arrivé MM, du siège présidial, MM. les 
maire et eschcvins, juge, lieutenant et commissaire de la prévosté 
et les président et esleus le sont allez salluer, et peu après ledict 
sieur prince est allé veoir Madame Tabbesso du Ronceray, et à la 
sorlye est allé souper avec M. du Bellay, gouverneur de la ville et 
pays d'Anjou. 

Cedict jour de vendredy deulxième dudict mois d'aoust. Ton a 
cbanlé en Téglise d'Angers Tanniversaire fondé par deffunct 
M. Charles Hiron, évesque audict Angers et archevesque de Lyon, 
auquel MM. des ^tises parochialles, paroisses, couvents de tous les 
relligieulx et des églises et chapittres, sont allez processionnelle- 
ment, leurs croix levées, en laditte église d'Angers, où ilz ont assisté 
à tout le service qui a eslé dict dudict anniversaire pour ledict def- 
funct, pour lequel ledict sieur Miron a fondé la somme de six cents 
livres de rente, sçavoir : trois cents livres pour MM. de Téglise 
d'Angers et trois cents livres à partaiger aulxdittes paroisses, cou- 
vents et églises des ch8q[)pitres. Je prie Dieu qu'il luy fasse pardon 
et miséricorde. 

Le dimanche quatrième dudict mois d'aoust. M. le prince de 
Condé a sorty de la ville d'Angers et est allé en la ville d'Ancenys 
pour assister pour le roy à la tenue des Estatz de Bretaigne qui sont 
assignez à tenir en ce mois audict Ancenys. 

Le lundy cinquième dudict mois d'aoust audict an 1630, MM. les 
maire et eschevins et les depputez du clergé de ceste ville d'Angers 
et tous les ordres de laditte ville se sont assemblez à la maison de 
ville, pour adviser et délibérer par entre eulx pour le subject de la 
grande rareté et cherté des bledz, et des boullangers qui ont discon- 
tinué de boullanger du pain, et pour ouyr le rapport desdictz sieurs 
deppuitez qui esloient allez en la ville de Saulmur trouver M. de 
Bellejambe, maistre des requestes, commissaire, qui informe con- 
tre les habitants de ceste ditte ville d'Angers pour les causes cy-da- 
vant mentionnées et rapportées, en laquelle assemblée ledict sieur 



Digitized by 



Google 



176 EEYUB DB L'AIfJOU. 

maire a, sur la plaincto qui luy a esté faicte par les habitants de 
ceste ditte ville d'Angers contre les boullangers de cesle ditte ville, 
lesquelz avoient depuis peu de jours discontinué de boullaoger et 
avoir du pain de seigle et méteil en leurs boutiques comme ilz 
avoient accoustumé, le tout conformément à leurs statufz pour la 
nourriture des habitantz que lesdictz boullangers estoient refusants 
en voulloir bailler auixdictz habitants, sur ce qu*ilz disoient et rap- 
portoient ne pouvoir trouver de bled-seigle pour en bouUanger, 
auxquelz il falloit pourveoir et remédier pour évitter qu'il n'arri- 
vast en laditte ville une sédition popullaire contre lesdiclz boullan- 
gers qui n*avoient point de pain en leurs bouticques et que le paiu 
de seigle et méteil qu'ilz vendoient ne pesoit sçavoir : celuy de dix 
solz que six livres et demie, et celuy de huit solz cinq livres , qui 
estoit aussy la cause de la plaincte, cryz et murmure des habitants, 
après lequel rapport faict par ledict sie.ur maire et icelluy meure- 
mcnt ouy, lesquelz ont dict que ledict sieur Bellejambo commis* 
saire alloit, à la sortye dudict Saulmur, à la tenue des estatz de Bre- 
taigne, qui debvoient et doibvenl tenir en la ville d'Ancenys et qu'il 
passeroit par la ville des Ponts-de-Cé où estant arrivé, qu'il feroit 
sçavoir aulx habitants de ceste ditte ville d'Angers, après lequel 
advis et rapport dudict sieur maire et desdictz depputtez pour les* 
dictz bledz et boullangers et dudict commissaire, et les voix et déli- 
bérations prinses par lesdicts sieur maire et eschevin et de tous 
lesdiclz depputtez de laditle ville les ungs après les aultres, n'a esté 
rien conclud et arresté pour lesdiclz boullangers et bledz, mais seul- 
lement qu'il en seroit advisé et délibéré à la prochainne assemblée 
de la pollice et que l'on enverrait Vers ledict sieur Bellejambe com- 
missaire, lorsqu'il seroit arrivé aulxdictz Ponls-de-Gé, et n'a aultre- 
ment rien esté conclud n'y arresté pour le soullaigemcnt des habi- 
tants de la ville à cause des divisions, parlialliléz et ambitions qui 
sont entre les principaulx tant de justice qu'aultres qui sont boudez 
les ungs contre les aultres et lesquelz sont en partye a£Fectionnez 
pour ledict Lalande et luy donnent des instructions et confèrent 
avec luy hors la ville, et les aultres sont contre ledict sieur maire, 
pour ce qu'il est pour le maintien du peuple et habitants, et les aul- 
tres et la plus grande partye des plus apparents qui ont beaucoup 
de pouvoir sont pour ceulx qui veuUent establir de nouveaux sub- 
sides et tributz que les maltoustiers veullent establir sur les habi- 
tants, et qui tascbent par des voies illicites de faire perdre les privil- 
léges de la ville pour la rendre traittablc comme les paroisses des 
champs, au lieu d'estre bien d'accord et uny pour la conservation 
de la ville contre les foulles et oppressions qui se font contre les ha- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL ÙE LOUVBT. i77 

bilants, à rencontre des sangsues du paouyre peuple, pour avoir les 
chefs et premiers dMcelle et qui tiennent les premiers rangs, Tauc- 
torilté et puissance de s'y opposer et Tempescher pour la conserva- 
tion desdictz habitants, ainsi au contraire les appellent et font venir 
pour ruisner et accraser lesdictz habitants, comme aussy se plai- 
gnent tous lesdictz habitants contre M. Treillard, juge de la prévosté 
et M. Jouet procureur du roy au si^e, qui sont grandement portez 
à la ruisne des paouvres habitants de la ville. 

Et le raardy sixième jour dudict mois d'aoust audict an 1630, 
MM. de la maison de ville ont envoyé aultres depputtez pour aller 
trouver H. du Bellay, gouverneur de ceste ville et du pays.d'Aiùou 
estant en son chasteau du Plessis-Hacé, où ilz sont allez et y estant 
arrivez y ont trouvé ledict prévost, lesquelz depputtez après avoir 
sallué ledict sieur du Bellay et faict les compliments de la part des 
habitants de la ville d'Angers, ledict Lalande parlant de ce qui s'es- 
toit passé et après avoir, sans aulcun respect, dict qu'il en vouUoit 
au maire d'Angers, sur ceste parolle, lesdictz depputtez luy ont dict 
et respondu qu'il estoit ung meschant cappitaine des brigands, vol- 
leurs et guetteurs de chemins, et qu'il avoit susposé ung escript 
qu'il avoit fàict contre l'honneur du roy par luy représenté en la 
chambre du conseil du siège présidial audict Angers à la dessence 
dudict siège au mois de juillet dernier à la matinée, qu'il disoit avoûr 
prins et luy avoir esté baillé au jeu de mail, environ les quatre du 
matin par une damoiselle d'honneur et de réputation, et aultre di- 
soit l'avoir prins chez ung homme de Hont-Auril, hoste de la Croix- 
Verte près l'abbaye Sainct-Aulbin qui sont choses contrariantes, sur 
lesquelles contrariettez HH. dudict si^e présidial le debvoient re- 
tenir prisonnier et au mesme temps envoyer quérir ses auteurs qu'il 
avoit nommez, attendu qu'il estoit question du service du roy et 
que ledict prévost estoit contre Sa Mcgesté, et foict mettre ledict es- 
cript au grefife, ce que lesdictz sieurs dudict siège n^ont faict ny 
mesme ne luy ont faict signer le procès-verbal qui Qt en laditte 
chambre de la représentation par luy faicte dudict escript en la pré- 
sence de M. Jouet procureur du roy audict siège contre lequel grand 
nombre personnes d'honneur, habitants de la ville , ont bien mur- 
muré, et contre beaucoup de HH. dudict siège qui se sont acquittez 
de leurs charges et parlicullièrement contre ledict sieur Jouet qui 
dobvoit aussy s'assurer de la personne dudict Lalande tant pour la 
représentation dudict escript que pour l'assassinat que ledict La- 
lande avoit voullu faire et s'estoit mis en debvoir de tuer d'ung coup 
de pistollet ledict sieur maire, en présence dudict sieur Jouet pro- 



Digitized by 



Google 



t78 BBVUB DB L*ÂIfJOn. 

curear du roy, ao lieu de la Santé, près la Papillaye, comme plus au 
long est cy*-davant mentionné. 

Le mercredy septième jour dudict mois d'aoust audict an 1630, 
les nouvelles certaines et véritables sont venues à Angers que 
H. Turgot, maistre des requestes, se disant commissaire pour esta- 
blir sur tous les seigneurs et propriétaires qui ont des vignes au pays 
d'Aïqou quinze sotz sur chascune pippe de vin, appelé le droit royal, 
qui se doibt prendre et payer sur chascune pippe de vin, à la sortye 
du pressoir et de Tanche, lequel a vouUu entrer en la ville de La 
Flesche pour faire ledict establissement sur touttes les paroisses qui 
sont du ressort du siège présidial et juridiction de laditte ville, au- 
quel Turgot les habitants de laditte ville ont refusé Ventrée de la- 
ditte ville et luy ont fermé les portes, où il s'est faict une grande 
céditîon popullaire, comme aussy il s*est faict en ville de Tours une 
grande cédition popullaire à raison de la rareté des bledz, et en des 
paroisses proches ceste ville d* Angers où ilz n'ont vouUu permettre 
que Ton en tirast des bledz, mesme en la parroisse d'Escouflant où 
ilz ont sonné le tocquesainct. 

Le jeudy huictième dudict mois d'aoust audict an 1630, ledict 
sieur Bellejambe est arrivé Angers, au davant duquel M. le prési- 
dent et lieutenant-général est allé aulx Ponts-de-Cé pour le salluer 
et accompaigner, comme aussi H. Louet, lieutenant-particulier et 
maire ayant eu advis de son arrivée, lequel n'est allé que jusque siu: 
le chemin des Ponts-de-Cé, accompaigné de MM. les eschevins, con- 
seillers de ville et aultres qui Font aussy conduict jusques en ceste 
ditte ville en Thostellerye de TOurs près la porte de Tabbaye Sainct- 
Aulbin pour informer de ce qui s'est faict et arrivé le jour que M. le 
maire alla au lieu de la Santé, que le sieur de Lalande a faict venir 
à Saulmur et en ceste ditte ville. 

Le sabmedy dixième dudict mois et an, environ Theure de midy, 
il a faict une s'y grande cheutte de pluye et gresle melloyée parmy, 
et tonnerre, et qui a esté sy furieuse qu'elle a passé du costé par la 
ruelle de l'Encenseryc dans l'église du Ronceray, et a entré en Fé- 
glise de la Trinité, et en estoient les rues de la ville touttes pleinnes, 
laquelle grosle a faict beaucoup de dommaige en plusieurs lieux où 
elle a tombé en des clos de vigne. 

Le lundy douzième dudict mois et an, ledict Lalande prévost a 
faict ung grand amas de tous ses archers de gabelle et brigands, et 
sont allez en la parroisse du Plessis-Macé pour charger et prendre 
cent ou cent-vingt cadetz, gentilzhommes et aultres jeunes hommes 
qui s'cstoient assemblez pour aller quérir du sel pour en vendre et 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB tOUTBT. 179 

distribuer es-maisons nobles et aultres familles, où lesdictz archers 
en ont tué et prins quelques-uns prisonniers, et se sont lesdictz cadetz 
retirez dans le parcq du Plessis-Hacé pour avoir esté surprins et 
pour s*estre desbandez, lesquelz estoient plus fortz que ledict La- 
lande et tous ses brigands. 

Le mardy treizième dudict mois d'aoust audict an, ta dama et 
hostesse de laditte hostellerye de TOurs a faict une grande clameur 
que les habitants de la ville voulloient mettre le feu en son hostel* 
lerye, dont ledict commissaire estant adverty a tout incontinent en- 
voyé au chasteau pour donner advis au gouverneur qui a envoyé 
trente ou quarante de ses soldatz en laditte hostellerye, où ilz n'ont 
trouvé aulcunes personnes, et s'est la yérité cognue qui estoit une 
grande susposition qui s'est faicte par rartif&ce et conseil de ceulx 
qui sont bandez contre H. le maire et les habilantz, pour le rendre 
odieulx et pour esmouvoir le peuple à une sédition. 

'Corpme aussy a esté faulsement rapporté et dict audict commis- 
saire que les habitants du faulxbourg Sainct-Hichel estoient tous 
en armes qui est une susposition et menterye et que la vérité a esté 
cogneue et rapportée par ung commissaire nommé Vigan, Tung des 
archers dudict sieur Lalande prévost, demeurant audict ftiulxbourg 
et Tung des habitants d'icelluy. 

Ledict sieur Bellejambe commissah'e a dict à M. le maire qu'il 
luy demandoit trois choses : la première qu'il eust à se départir et 
desmettre de la maireryo; qu'il eust à luy envoyer les clefe de la 
ville et ses deulx archers qui portent sur leurs casacques les armesi 
de la ville d'Angers. 

Lequel sieur maire luy a fait response qu'il estoit prest et ofifroit 
se desmettre, rendre les clefis, à la charge et non auttrement que ce 
fust du consentement de tous les ordres de la ville qui l'avoient 
esleu et nommé pour estre leur maire et cappitaine de laditte ville 
et bailler les clefs d'icelle et lesdictz archers pour la seureté de sa 
personne, et que demain il les feroit assembler en la maison de ville 
pour leur donner advis de sa demande, ce qui a incitté et fait bien 
à propos audict sieur maire mander et en donner advis à H. du 
Bellay, gouverneur de la ville et province d'Anjou, pour le faire venir 
en ceste dilte ville. 

Et environ les neuf heures du soir dudict jour de mardy trei- 
zième, le dict sieur de Bellejambe a envoyé quérir par ung lacquais 
M. le maire qu'il allast le trouver au chasteau de ceste ville, où tout 
au mesme instant ilz se sont acheminez pour y aller, où estant es- 
chemins et rues , il auroit eu advis de n'y aller parce qu'il y avoit 
grand nombre de soldartz du chasteau qui estoient en la cyté, de la- 



Digitized by 



Google 



180 RBYUB DE L'ANJOU. 

quelle ledict sieur gouverneur avoit les clefs et faisoit fermer les 
portes de laditte cyié tous les soirs, et que s'il y alloit on le retien- 
droit prisonnier comme aullres habitants qu'il y a faict mettre et 
mandez sans garder les formes de la justice et soubz prétexte de les 
faire déposer pour ledict sieur de Lalande , à rencontre dudict sieur 
maire et des habitants, touchant ce qui s*estoit passé le jour que le- 
dict sieur maire estoit allé à la Papillaye, près le lieu de la Santé, et 
pour des a£Qches et placquartz, sur lequel advis, ledict sieur maire 
a envoyé M. Richebourg, advocat, trouver ledict sieur commissaire 
au chasteau où il estoit, pour le prier d'excuser M. le maire de ne 
Festre allé trouver, et que demain au matin, il ne manqueroit à y 
aller en son hostellerye, lequel commissaire luy auroit faict res- 
ponse en grande coUère que ledict sieur maire estoit désobéissant au 
roy et qu'il le desmettroit de sa chaîne. 

Le mercredy quatorzième jour dudict mois audict an 1630, 
M. du Bellay gouverneur est arrivé en la ville d'Angers^ où estant 
est allé trouver ledict sieur Bellejambe commissaire, auquel il adict 
en présence de personnes d'honneur qu'il estoit gouverneur de la 
ville et pays d'Anjou pour le service du roy, et que ce n'estoit au- 
dict commissaire à faire les demandes qu'il a faictes audict sieur 
maire de luy demander les clefs de la ville, de se desmettre de sa 
charge de maire et luy envoyer ses archers, et qu'il n'avoit la puis- 
sance ny le pouvoir et commission du roy de ce faict que Sa Majesté 
seulle, et qu'il empeschoit qu'il se flst aucune assemblée des ordres 
de la ville en la maison de ville pour ce subject, et qu'il estoit et 
avoit plus de puissance et pouvoir que luy comme lieutenant du roy 
et que s'il deman^oit les clef» de la ville audict sieur maire, ledict 
sieur maire ne les lui bailleroit, et que s'il les avoit, le roy ne le trou- 
veroit bon (1). 

Le vendredy seizième dudict mois d'aoust audict an 1630, à la ma- 
tinée, HH. du siège présidial d'Angers se sont assemblez en la 
chambre du conseil dudict siège pour juger le procès d'entre Jacque 
Le Gouy sieur du Cleray et damoyselle Louyse d' Andigné, sa femme, 
prisonnière ès-prisons royaulx d'Angers, pour l'accusation contre 
elle intentée par ledict de Cleray son mary pour raison du crime 
d'adultère, où estant ont remis ledict procès pour veoir et juger à 

(i) Nota que ledict sieur maire debvoit et a manqué lorsque ledict sieur commis- 
saire luy a fait demande desdittes clefs et de se desmettre de sa charge du mairat et 
luy envoyer ses archers , de luy demander par escript une ordonnance signée de luy 
portant pouvoir de faire laditte démission, luy bailler les clefs de la ville et luy en- 
voyer ses archers» et Tayant, l'envoyer en toulte dilligence vers Sa Majesté. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYBT. 181 

lundi prochain et ont délibéré sur ce que ledict sieur Bellejambe avoit 
faict emprisonner plusieurs habitants de la ville au cfaasteau, qui 
est une procédure faictc contre les formes de la justice et voies extraor- 
dinaires, qui estoit que tous accusez de crimes et contre lesquelz il y a 
décretzdeprlnse de corps, on les doibt emprisonner ès-prisonsroyaulx 
qni sont en laditte ville, et de ce que M. de Lalande, prévost, prenoit 
aussy des habitants prisonniers en vertu de décretz et les retenoit à 
la Poincie où il est avec ses archers de la gabelle pour faire la garde 
du sel qui passe sur la rivière. En laquelle chambre MM. ont depputté 
M. Lasnier, président et lieutenant-général, M. Hesnard, conseiller et 
aultres conseillers jusques au nombre de sept pour aller trouver ledit 
sieur Bellejambe commissaire, où ilz sont allez en corps à la sortyo 
de laditte chambre du conseil, où estant, luy ont remonstré ce que 
dessus, et qu'il demandoit que M. le maire se desmit de sa charge 
de mairat et luy envoyas! les clefs de la ville et ses deulx archers, 
lequel commissaire après les avoir ouys leur a faict response que les 
prisonniers qui estoient retenuz et contre lesquelz il avoit décretté 
et baillé les décrelz audict sieur Lalande pour les appréhender, il les 
feroit mettre ès-prisons-royaulx de ceste ville et qu*on eust à en- 
voyer vers ledict Lalande pour les bailler et délivrer, qu'à ceste fin il 
délivreroit soc mandement, et qu'estant èsdittes prisons il les auy- 
roit avec et en présence de H. le lieutenant-général-criminel, et que 
pour le regard des aultres habitants contre lesquelz il avoit aussy 
décretté et qui n'avoient esté prins prisonniers, qu'il sursoieroit 
l'exécution desdiclz décretz avec de£Fenses de les emprisonner jus- 
ques à ce que aultrement en cust été ordonné, et pour la proposi- 
tion à luy fàicte touchant ledict sieur maire, a dénié avoir ordonné 
ny dict que ledict sieur maire eust à se démettre de sa charge de 
maire, luy envoyast les clefs de la ville ny ses archers, mais que la 
vérité estoit qu'il avoit demandé à avoir les clefs des portes de la 
cylé et lesdictz archers pour la seurelé de sa personne, et après avoir 
tenu plusieurs aultres parolles et discours sur ce subject, il a esté 
prié par MM. de venir demain au pallais pour monster en l'audience 
pour y présider et y tenir le siège. 

Le samedy dix-septième jour dudict mois d'aoust audict an 1630, 
à la matinée, ledict sieur Bellejambe a monté au siège présidial 
d'Angers où il a présidé et tenu l'audience dudict siège, où estoient 
M. Lasnier président et lieutenant-général, M. Le Chat lieutenant- 
général-criminel, Mesnard et aultres conseillers, jusques au nombre 
de dix-sept ou dix-huict conseillers, davant lequel il a esté plaidé 
de belles causes par des advocatz dudict siège, doctes et fa- 
meux et auparavant que de monster, il est allé en la chambre 

12 



Digitized by 



Google 



182 REYUB DE L^ÀIfJOU. 

du conseil où MM. dudict siège Toot accompagné, où ilz ont esté 
quelque temps, à la sorlye de laquelle chambre il a monté audict 
siège, & la descente duquel siège et tenue de la juridiction M. Ma- 
thieu Renou, sieur de la Feaulté, Tung des greffiers civilz dudict 
siège, est allé davant ledict sieur de Bellejambe pour lui faire lec- 
ture des jugements par luy prononcez en laditle audience et pour 
les luy faire signer, auquel ledict greffier luy a demandé son propre 
nom, lequel luy a dict avohr nom Louys Le Haistre, conseiller du 
roy et maistre des requestes, sieur de Bellejambe. 

Grand murmure des habilants d'Angers contre H. N.... juge de la 
prévosté, à raison de ce qu'il ne met la pollice sur les bouUangers 
de la ville, lesquelz de la plupart n'ont poinct de pain noir en leurs 
bouticques, et que ceulx qui en ont c'est du pain de souvendiers , 
mouslures melloyèes avec un peu de bonne farinne de bled-seigle, 6 
raison de quoy le pain qui en provient n'a aulcune liaizon ny gonst, 
ains une mauvaise odeur et noir comme de la tourte, lesquelz vcn- 
doient ledict pain noir à raison de plus de trente livres le septier, 
tel comme il est cyniessas désigné, et sur laditte plaincte, disoient 
qu'ilz n'ont poinct de bled et n'en peuvent avoir ny faire venir, à 
raison que des provinces d'où on en pourroit faire venir, comme de 
la ville d*Orléans, les villes qui sont sur la rivière de Loyre pour 
venir à Angers ne veullent les laisser passer et les retiennent pour 
eulx, comme à semblable en grand nombre de paroisses de ce pays 
d'Anjou, ilz ne veullent permeltre qu'il en soit tiré ny enlevé tant 
par les propriétaires et sieurs qui ea ont peur amener en la ville 
d'Angers pour leur provision et nourriture, et s'amassent et arment 
contre les fermiers qui ont des fermes et les guettent la nuict pour 
les empescher, et que ceulx qui en ont en laditle ville d'Angers n'en 
veullent bailler ny vendre, aulxquelz ilz ont ofifert vingt-cinq 
livres du septier de bled-seigle, chose pitoyable. Je prie Dieu qu'il 
lui plaise oppaiscr son irre contre son peuple qui l'a grandement 
irrité et offensé, comme il flst en l'année 1342 que les bledz furent 
sy chers qu'il se Qst en ville d'Orléans une grande esmotlon et ce- 
dilion par les habitants à cause de ladiUe cherté des bledz que ceulx 
de laditte ville ne voulloient en ccsder à leurs voisins, combien 
qu'ilz en eussent grande abondance, qui n'en voulloient bailler pour 
nul argent qu'on leur offrist ny souffrir que l'on emmenast, ce qui 
estant venu h la cognoissance du roy, et qu'ilz avoient faict plu- 
sieurs injures à ses officiers qui avoient voullu faire délivrer des 
bledz par leurs ordonnances, à ceulx qui en avoient nécessité, il 
envoya des commissaires et gens de guerre en laditte ville qui firent 
pendre grand nombre desdiclz habilants aux gouttières de leurs 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUTBT. i83 

f maisons. Le tout advenu soubz le règne du roy Phelippe qui cslablit 

[ la gabelle en France. 

[ Le lundy dix-nçutvième jour dudict mois d'aoust audict an 1630, 

I M. du Bellay gouverneur de la ville d'Angers et province d'Anjou 

\ a, sur la plainctc qui luy a esté faicte par grand nombre des habi- 

I tants qu'ilz ne pouvoient faire venir en la ville leurs bledz ny ce 

I qu'ilz en pouvoient avoir cueilly en cesle présente année en leurs 

closeryes et mestairyes et lieux qu^ilz avoicnt ès-paroisses do cedict 
pays, à raison que les habitants desdittes paroisses rempeschoient et 
s'eslevoient contre ceulx qui les voulloient enlever et faire venir, et 
I ont lesdictz habitants faict de grandes cédi tiens et mutineryes à 

; rencontre des maistres, propriétaires, quoy que ce soit contre leurs 

serviteurs et ceulx de leur pari qui sont allez sur leurs lieulx pour 
les faire venir en leurs maisons pour leui> provision et nourriture, 
mesme estoient guettez la nuict, où il s'est faict beaucoup de meur* 
; très, mesme contre les balteliers, et a esté la révolte et mutinerye 

généralle tant ès-villes de ladille province qu'en toutes lesdittos pa- 
, roisses, qui estoit chose pitoyable, et, ce qui jamais ne s'estoit veu, 

ledict sieur gouverneur a mandé et faict venir en sa maison ung 
officier de chascune de touttcs les juridictions de la ville d'Angers, 
savoir : du présidial, prévosté, elleclion, traictes, eaux et forests, 
grenier à sel et juges consulz et aultres personnes notables de la 
ville, pour adviscr aulx remeddes et moyens d'y remédier et luy 
donner advis de Tordre qu'on y pourra api)orter en justice. Où a esté 
conclud et arresté quUl sera proceddé contre eulx criminellement et 
décrété prinse de corps et rais prisonniers comme céditieulx et per- 
turbateurs du bien public, et leur estre leur procès faict et parfaîct 
criminellement et punis pour servir d'exemple. 

Le lundy dix-neufvième dudict mois d'aoust audict an 1630, 
M. Lasnier président et lieutenant-général est allé avec ledict sieur 
de Bellejambe commissaire, en la ville d'Ancenys, à la tenuo des 
estatz de Bretaigue, assignez à tenir en laditte ville. Comme aussy 
H. Paulmier advocat et M. Rousseau, controlleur au grenier, esche- 
vins de la ville d'Angers, y sont allez comme deppultez pour avoir 
rabais du tribut que ceulx de Bretaigne prennent sur le vin d'Anjou 
qui entre en laditte Bretaigne. 

Le vendredy vingt-troisième dudict mois, les depputtcz dos par* 
roisses, assemblez en la maison de ville pour adviser les moyens de 
faire venir- des bledz en la ville d'Angers pour la nourriture des 
habitants, et pour obtenir des passeports du roy pour avoir permis- 
sion de les faire passer par les provinces par où il fault qu'ilz passent 
pour les aller quérir. 



Digitized by 



Google 



184 RBYUE DB L'AIYJOU. 

Ccdict jour, la pollice généralle a tenu au siège de la prévosté pour 
raison de la rareté et grande cberlé des bledz et du pain que les 
boullangcrs, tant de ceste ville que forains, font et vendent aulx 
habitants à raison, sçavoir : le froment de plus de trente livres le 
septier, et le pain de bled-seigle à raison de plus de vingt-cinq livres 
le septier, qu'ilz font sans le belutter, y mettent leurs souvondiers, 
moustures melloyées avec ung peu de bonne farinne, tellement que 
le pain qu'ilz font est aussy noir que de la tourte pour n^avoir aulcune 
liaison ny nourriture, en laquelle assemblée les bouUangers de ceste 
ville s'y sont trouvez, contre lesquelz M. Louet, lieutenant-particu- 
lier et maire, a faict de grandes plainctes et clameurs, leur a dict 
publicquement en laditte assemblée que c'estoient des voUeurs, 
qu'ilz esloient cause de la disette des bledz qu'ilz avoient attirez bors 
le pays pour mener à Nantes où ilz avoient mené le pain tout boul- 
langé, et qu'ilz s'enlr'entendoient tous et qu*il falloit les pugnir. 

Ensuit (^ordonnance de Monseigneur du Bellay , chevallier des ordres 
du roy, conseiller en ses conseilz d^ Estât et privé, cappitaine de cent 
hommes de ses ordonnances, mareschal de camp en ses armées et lieu-- 
tenant' général pour Sa Majesté en la province d^ Anjou, prince 
d'Yvetot, marquis de Thouarcé. 

«r Sur ce qui nous auroit esté représenté qu'au mespris de Tauc- 
toritté du roy et de la justice, et au préjudice de la liberté naturelle 
et publicque qui est à ung chascun des subjectz de Sa Ms^esté, user 
de son bien en plusieurs lieulx de ceste province, auroient esté 
excitées céditions mesraement publiquement commis, port d'armes 
prohibées par les édictz, plusieurs vioUences, voies de faict, meur- 
tres et assassinatz, pour empescher que les seigneurs et propriétai- 
res des mestairyes, closeryes et aultres lieulx emmenassent ès-villes 
et mesrae d*ung villaige à aultres où ilz estoient demeurantz, les 
bledz et aultres grains pour la nécessité de leur vj^ et de leur fa- 
mille, et encore souvent aulcuns d'eulx en disposer pour satisfaire 
aulx charges qu'ilz peuvent debvoir au roy, ce qu'en bref, toumeroit 
à pernicieuse conséquence s'il n'y estoit pourveu. Pourquoy nous 
avons faict et faisons très expresses inhibitions et deffenses à touttes 
personnes, de quelque quallité et condition qu'elles soient, d'em- 
pescher en ceste province, par voies de faict ou aultrement, en quel- 
que sorte que ce soit, lesdictz propriétaires de transporter ou faire 
transporter à leur usaige et nécessitez les bledz de leurs dictz lieulx 
ès-maisons de leurs demeures ordinaires, soubz prétexte que lesdictz 
lieulx soient sittucz en aultres sénéchaussées, juridictions ou par- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVST. 185 

roisscs que leurs ailles demeures, ny aussy, soubz ce mesme pré-v 

texte ne aullre q|ie ce soit, s^assembler en armes offensifvcs, deffen- 

sifves no auUreraent, tenir ny empescher les passaîges par eau ny 

grands chemins par terre, à peine d'estre proceddé contre chascun 

des contrevenantz, comme infracteurs et perturbateurs du repos 

publicq, par les officiers de Saditte Hcûesté et aultres des seigneurs, 

auxquelz enjoignons ce faire chascun endroict soy, avec le soin et 

dilllgence qu*ilz ont toujours eus et doibvent au service du roy, bien 

et repos du publicq. Et à cest efifecl, enjoignons à toultes personnes 

leur porter confort et ayde, sans touttefois qu*on puisse transporter 

lesdictz bledz hors ceste province d'Anjou, à peine de confiscation 

et de trois cents livres d'amende, et à ce qu'aulcun n'en prétende 

cause d'ignorance, ordonnons ces présentes estre leues aulx prosnes 

des grand'messes de chascune pan^oisse , publiées à son de trompe 

et cry public ordinaire estre faict par les carfours des villes de 

ceste province parles proclamateurs desdictz lieulx, imprimées et 

affichées partout où besoin sera. Faict en nostre chastel du Bellay, 

le 21^ jour d'aoust 1630. Signé : M. du Bellay ; et plus bas, par 

commandement de mondict seigneur, Texier. » 

Ordonnance faieU en la chambre du conseil du siège présidial d^ Angers, 
pour la pollice des paouvres réfugiez en la ville d'Angers à cause de 
la rarelé des bledz qui ont esté cueilliz. 

« Sur la remonstrance à nous faicte par le procureur du roy qu'il 
a eu advis de plusieurs notables habitants de ceste ville et aultres de 
ce ressort, de la nécessité qui est à la campagne entre le peuple, 
causée par la rareté des bledz qui ont esté cueilliz, ce qui a occa- 
sionné beaucoup de mestayers, cloziers et aultres gens de labeur 
d'abandonner leurs maisons, et se retirer en ceste ville avec leurs 
enfants pour demander l'aumosne, ce qui tourne au grand préjudice 
de ceste ville, chaînée de la nourriture des paouvres renfermez, des 
prisonniers, des honteulx, des nécessiteulx qui sont en grand nom^ 
bre en la présente anrlée, et aussy de la nourriture des relligieulx 
mendiants, et pour empescher Taffluence desdictz paouvres forrains, 
et donner ordre à leur nourriture, a requis, en exécution de l'or- 
donnance de Houlius, article 73, règlements faictz en conséquence, 
arrestz de Nosseigneurs de la cour, du 26' febvrier 1596, nos ordon- 
nances des 11 mars et 18 apvril 1626, y estre par nous pourveu. 

» Avons enjoinct et enjoignons aulx paouvres forrains et vaga- 
bonds, estant de présent en ceste ville, vuider ceste ditte ville et 
faulxbourgs dans vingt-quatre heures après la publication des pré- 



Digitized by 



Google 



186 REYUE D£ L'AIfJOU. 

sentes, à peine du fouet, et deffenses à touttes personnes de les re- 
tirer ny recepvoir en leurs maisons, à peine de trente livres d'a- 
mende et de prison, et au regard des paouvres qui sont de ceste 
sénéchaussée, ordonnons qu'ilz se retireront dans les temps de 
vingt-quatre lieures, chascun en la parroisse de leurs demeure et 
naissance, pour y estre nourriz des aumosnes qui seront faictcs par 
les curez, décymateurs, gentilzhommos et auUres vivant de leurs re* 
venuz, et, ce faisant, enjoinct aulx procureurs de fabrique et trois ou 
quatre des plus notables parroissiens, distribuer lesdiclz paouvres 
aulx habitaiis d'icelle qui les pourroient nourrir, tant ecclésiastic- 
ques que nobles et aultres, et à ladilte nourriture faire contribuer 
tous les bénéflciaires et décymateurs qui prennent et reoueillent 
dixmes et revonuzcn chascune des parroisses à raison du sixième des 
revcnuz desdiclz bénéflces et dixmes eslant au dedans dcsdiltes par- 
roisses, fors pour les dixmairyes et aultres revenuz dépendant des 
chappitres et colli^ges de cesle ville qui ne seront contribuables qu'à 
raison du douzième, en considération des aultres charges qu'ilz por- 
tent pour la nourriture des paouvres de ceste ville à quoy servent 
lesdiclz béuéficiers et décymateurs, leurs fermiers et recepveurs con- 
Irainctz par prinse et saisye de leurs dictz bénéfices et dixmes et 
exécution de leurs aultres biens, enjoignons aulx procureurs de fa- 
brice d'apporter, quinzaine après la publication des présentes, ung 
rooUe du nombre des paouvres qui sont en chascune desdiltes par- 
roisses, cerlifllcat de mois en mois de la distribution desdiltes au- 
mosneâ, et, à faulte que feront lesdictz procureurs de fabrice de 
mettre ces présentes à exécution, seront tenuz et contrainctz au paie- 
ment de trente livres d'amende, applicable à la nourriture desdictz 
paouvres en chascune desdiltes parroisses, ce qui sera exécutlé no- 
nobstant oppositions ou appellations quelconques et sans préjudice 
d'icelle, et ces présentes imprimées et publiées tant par les carfours 
de ceste ville que aulx prosnes des grand'messes des églises parro- 
chialles, à ce qu'aulcun n'en prétende cause d'ignorance, et envoyées 
aulx ressorlz et juridictions subalternes pour eslre exécuttées à la 
dilligence des procureurs fiscaulx et procureurs de fabrice. Donné 
Angers, en la chambre du conseil de la sénéchaussée d'Anjou et 
siège présidial dudicl lieu, par davant nous Charles Louet, conseiller 
du roy nostre sire, lieutenant-particulier de M. le sénéchal d'Anjou, 
audict lieu, le 22« jour d'aoust 1630. Signé : Loubt et Jouet. » 



Digitized by 



Google 



J0UR1NAL DE LOUVET. 187 



Ordonnance faicle en la pollice généralle tenue au siège de la prévoslé 

d'Angers. 

« Sur ce qui a esté remonstré par le procureur du roy, qu*à raison 
de la rareté et grande cherté des blcdz arrivée depuis ung mois 
encza, tant pour le retardement des moissons que par une appré- 
hention que plusieurs se scroient donnée que la collecle ne fust 
suffisante pour la provision du pays, il se faict journellement plu- 
sieurs piainctes et clameurs contre les boullangers de ceste ville, 
qui , soubz prétexte de quelque difficulté qu'ilz ont eue de renconlrer 
des farinnes, ont faict croire au peuple qu'ilz vendroient le pain à 
discrétion, sans ordre ny poids, certains disant qu'en ùng moment 
le prix des bledz et farinnes leur augmentant , ilz debvoient aussy 
augmenter le prix de leur pain, quoyqu'ilz soient obligez en telle 
occurence de venir en justice demander le prix, et quoy qu'il leur 
ait esté enjoinct par plusieurs fois de se munir de bledz et farinnes 
pour la provision de la ville pour le temps de trois mois, n'alléguant 
aultre excuse que la difficulté de la traicte des bledz par les villes et 
villaiges circonvoisins, requérant y estre pourveu, attendu mesme 
qu'ayant esté permis aulx boullangers de venir en ville à tous jours 
et à toultes heures jusques à ce que aultrement en aist esté ordonné, 
soubz espérance de porter soullaigemeut et commoditté au fieuple, 
et pour faire cesser lesdittes piainctes, il se veoit qu'elles continuent 
journellement, autant contre les forrains que contre les boullangers 
de ceste ville. Il est enjoinct aulx boullangers de ceste ville de gar- 
der et observer le prix au débit de leur pain suivant l'ancien essai 
sur ce faict, et de continuer la marque du prix qu'il sera par eulx 
vendu, à ce qu'il soit loisible à ung ehascun de cognoistre l'abus qui 
pourroit y estre faict en la survente d'icelluy, et à ceste fin sont les- 
dictz boullangers tenuz de tenir en leurs boutîcques, en lieu émi- 
nent, l'ordonnance portant le prix auquel il leur sera permis par 
chascune sepmaine de vendre et débiler le bled, avec deffenses qui 
leur sont faictes d'excéder le prix qui leur a cy-davant esté donné, 
comme aussy leur est enjoinct de tenir du pain en leurs bouticques 
suffisamment pour la provision d'ung ehascun , avec deffenses qui 
leur sont faictes de le cacher dans leur arrière-bouticque ny ail- 
leurs, à peine de confiscation en cas de contravention et d'amende 
arbitraire. 

» Et pour le regard des boullangers forrains, il leur est permis de 
venir en ville à tous jours et à touttes heures jusques a ce que aul- 



Digitized by 



Google 



188 RBYUB Dfi L'ÂIfJOn. 

trement en soit ordonné, sans quUIz puissent eslre visitez, contrôliez 
ny troublez pour raison de ladilte vente. 

» Comme aussy il est enjoinct à tous habitants de ceste ville, 
tenant mesnaige et vivant de leurs renies, de se munir de bledz pour 
leur provision dans quatre sepmaines, aultrement seront contrainctz 
d'en prendre îles marchands venants en ville et trafliquants d'iceulx, 
et ce, au prix qui sera par justice arbitre, eu esgard à celluy que 
lesdictz marchands vériffieront avoir faict les achaptz, avec très 
expresses deffenses qui sont faictes à touttes personnes de ceste 
province, d*empescher le transport desdictz bledz en ceste ville, à 
peine de pugnition corporelle , et à ceste fin décerné commission à 
tous sergents, pour informer des troubles et empeschements qui y 
seront apportez , et à ce que personne n'en prétende cause d'igno- 
rance, ordonnons ces présentes estre leues, publiées et afTichéez par 
les quaifours ordinaires de ceste ville par le sergent proclamaleur 
auquel mandons ce faire, et envoyées dans les parroisses circonvoi- 
sines pour y estre faict le semblable. Faict Angers, la pollice généralle 
tenant, le 23« aousl 1630. Signé : Bbrkard. » 

Ordonnance œntre ceulx qui, par voie de faict, force et viollence, «n-* 
peschent les metdniers, marchands et voituriers, tant par eau que par 
terre, d^amener et voiturer des bledz et farinnes en la ville d^ Angers. 

« Sur ce que le procureur du roy nous a remonstré qu'il a eu 
advis qu'en plusieurs parroisses de ce ressort, l'on empescbe par 
voie de faict et viollence que les marchands, nieulniers et voituriers, 
amèuent et voiturent en ceste ville les bledz qu'ilz ont acheptez en 
ceste province pour la provision et nourriture des habitants d'icelle, 
lesquelz voies de faict et abnz proceddent des diverses ordonnances 
que font les sénéchaux des juridictions inférieures de transporter 
lesdictz bledz, par usurpation sur i'auctoritté de la justice royalle, 
quoyqu'ilz soient subjectz à obéir aulx ordonnances qui sont par 
nous faictes pour la pollice généralle de ce ressort, requérant y estre 
pourveu, avons audict procureur du roy donné commission pour 
infornrer des forces et viollences commises contre lesdictz mar- 
chands, voituriers et habitants do cesle ville pour empescher le 
transport desdictz bledz en icelle, faict et faisons injonction à tous 
les habitants des parroisses de cedict ressort de laisser librement 
passer les bledz qui seront voiturez par lesdictz marchands, meul* 
uiers et voituriers tant par eau que par terre pour la provision de 
ceste ville, avec deffenses que faisons à touttes personnes de com- 
mettre lesdittes viollences, à peine d'eslre contre eulx proceddé par 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYBT. 189 

les voies et rigueurs portées par les édictz et ordonnances, et aulx 
sénéchaulx et juges des juridictions subalternes de faire aulcunes 
ordonnances pour le faict desdictz transportz de bledz, à peine 
d'estre tenuz en leurs privez noms des dommaigcs et intérestz des- 
dittes parties intéresséez, ains à eulx epjoinct de tenir la main à 
Vexécution tant des présentes que des ordonnances précédentes, et 
en cas de contravention à ces présentes en sera informé par les ser- 
gents royaulx de sur les lieulx, auxquelz mandons et ordonnons ce 
faire dans vingt-quatre heures après, et en foire et dresser procès- 
verbaulx et information qu*ilz apporteront et enverront par devers 
nous pour y estre pourveu, à peine contre lesdictz sergents d'amende 
arbitraire, et seront ces présiëntes exécutées nonobstant oppositions 
ou appellations quelconques et sans préjudice d'icelles, et publiées 
aulx prosncs des grand'messes des églises parrocbiales de ce ressort 
par les curez ou vicquaires dicelles, aulxquelz est enjoinct aussy ce 
faire à ce qu*aulcun n'en prétende cause d'ignorance. Faict à Angers, 
par nous Franczois Lasnier, commissaire du roy, président et lieu- 
tenant-général en la sénéchaussée d'Apjou et siège présidial dudict 
lieu, le 28* jour d'aoust 1630. Signé : F. Lâsnibr, C. Loubt et 
Jouet. » 

Le vendredy trentième jour dudict mois d'aoust audict an 1630, 
Jacques Jeanneteau, demeurant en la parroisse de Joué-Estiau, a 
esté condempné d'estre mis au carcan à ung pillier qui est au pil- 
lory d'Angers, par le temps de trois heures, par trois divers sabme*> 
dys, au davant duquel sera mis ung escripteau escript en grosses 
lettres, dans lequel seront escripts ces motz : « Perturbateur du 
repos et liberté publics, » et le second sabmedy fustigé par les quar- 
fours ordinaires, et le troisième sabmedy marcqué et banny pour 
cinq ans du royaulme, et ce, pour avoir esté atteint et convaincu 
par le prévost d'avoir assisté à une cédition popullaire qui s'est faicte 
en laditte parroisse pour empescher qu'il ne fust tirré ny enlevé des 
bledz hors laditto parroisse dudict Joué, par les marchands et pro- 
priétaires desdictz bledz, qui ont des bledz et en cueillent en laditte 
parroisse en leurs lieulx pour amener en ceste dilte ville d'Angers, 
à laquelle assemblée et cédition popullaire il a esté tué ung meunier 
auquel on a esté de force quatre boisseaulx de farinne du blé qu'on 
luy avoit baillé à moudre. 

Deffenses d^erUever les bledz et farinnes hors ceste province. 

« Ce requérant le procureur du roy, et en conséquence do nos 
ordonnances précédentes, avons faict et faisons deffenses ù tous 



Digitized by 



Google 



i90 RETUE DB L'ANJOU. 

marchands, meulniers et aultres de transporter des parroisses de 
Sainct-Remy, Montsoreau, le Fillet, Sainct-Florent-le-Vieil et aul- 
tres de ce ressort, aulcuns blcdz hors ceste province, ny les mettre 
en forinnes ponr estre consommez ailleurs qu^en laditte province , à 
peine contre chascun des contrevenants de trois cents livres d^a- 
monde, applicables : le tiers au dénonciateur, FauUre tiers aulx 
pauvres de la parroisse où laditte contravention aura esté faicte, 
Taullre tiers au roy, et en cas de contravention, permis à tous ser- 
gents-royaulx ou aultres personnes de saisir et arrester les hledz et 
farinnes que Ton transportera hors ceste ditte province, et en ap- 
porter les procès-verbaulx au greffe de ce siège pour y estre pour- 
veu. Au paiement de laquelle amende seront les contrevenants con- 
trainctz par corps et emprisonnement de leurs personnes. Ce qui 
sera publié au prosne des grand^messes dèsdittes parroisses par les 
curez d'icelles, et exécutté nonobstant oppositions ou appellations 
quelconques et sans préjudice d'icelles. Faict Angers, par davant 
nous Franczois Lasnier, conseiller du roy, président et lieutenant- 
général en la sénéchaussée d'Anjou et siège présidial dudict lieu, le 
31« et dernier aoust 1630, signé : Lâbnibr et Jouet. » 

Le mardy, à la matinée , dix-septième dudict mois de septembre 
audict an 1630, les nommez de Montortier, Deslandes, Boishuart et 
depputtez par ceulx de la relligion prétendue refformée, dictz par- 
paillaux, sont venuz trouver M. Lasnier, président et lieutenant- 
général au siège présidial d'Angers, estant en son logis, pour luy 
donner advis que touttes les églises de France s'assembloient ex- 
traordinairement demain en chascune de leurs églises pour foire 
leurs prières extraordinaires, et qu'ilz jeusnoient par trois jours, et 
pour aller faire leurs dittes prières extraordinaires, ont, suivant les 
édictz du roy à eulx accordez, demandé permission audict sieur 
Lasnier, aller et s'assembler demain audict lieu de Sorges, lieu à 
eulx destiné pour y faire leurs prières, lequel sieur président leur a 
deffendu d'aller ny s'assembler audict lieu de Sorges jusques à co 
qu'il en eust communiqué à M. le procureur du roy et conféré à 
HM. du siège présidial en la chambre du conseil, et leur en donneroit 
à l'après-disuée de ce jour advis de ce qui auroit esté ordonné. 

Et le lendemain mercredy dix-huiclième jour dudict mois de 
septembre audict an 1630, lesdictz huguenotz parpaillaux prétenduz 
refforix^ez sont allez audict Sorges , nonobstant les deffenses et sans 
avoir eu Tadvis de mondict sieur le président, suivant la paroUe que 
ledict de Montortier, Deslandes, Mercier, Gohier, cy-davant conseil- 
ler, Boishuart et Eveillard , advocatz , leurs depputtez , avoient don- 
née ledict jour d'hier audict sieur président, lesquelz depputtez. 



Digitized by 



Google 



JOUEIfÂL DE LOUYBT. 191 

pour en faire excuse» sont allez trouver ledict sieur président en sa 
maison, lequel s*èst mis en grande collère contre eulx, et leur a dict 
que c'estoit des meschants qui conspiroient contre le roy, et qu'au 
préjudice des deffenses qu'il leur avoit faictes le jour d'hier, ilz 
estoient allez à Sorges, et qu'il en advertiroit le roy et M. le 
chancelier. 

Cedict jour de mercredy dix-huictièroe dudict mois de septembre 
J630, à i'après-disnée, H. Louet, lieutenant-particulier et maire de 
ceste ditte ville, à, en présence de H. Lasnier, président et lieute- 
nant-général, et de M. de Bellejambe, commissaire, accordé avec 
H. de Lalande, prévost provincial d'Âiyou et cappitaine des brigades 
et archers de gabelle, à la somme de sept mille livres pour Tincendye 
du feu de ses meubles qui estoient en sa maison qu'il tient à tittre 
de ferme, sise en la place des Lices, et a réservé le droict des veufves 
de deulx archers de laditte gabelle qui furent tuez au faulx-bourg 
Sainct- Jacques, à rencontre des habitants de la ville en la cédition 
popullaire cy-davant rapportée (1). 

Le mardy vingt-quatrième jour dudict mois de septembre 1630, 
M. Bellejambe., muistre des requestes, commissaire, que ledict La- 
lande, prévost et cappitaine des archers et brigades ou yolleurs do 
la gabelle, a faict venir Angers pour informer de l'esmotion popul- 
laire qui s'est faicle contre ledict de Lalande, le jour que H. Louet, 
maire, lieutenant-particulier et commissaire depputté par HM. du 
corps du présidîal d'Angers , alla au lieu de la Papillaye près le lieu 
de la Santé, est allé en la chambre du conseil dudict siège pour as- 
sister au jugement d'ung procès civil intenté par le curé de Roche- 
fort, lequel a présidé audict procès, où estant conclud et jugé, ioelluy 
$ieur Bellejambe a faict ses compliments à MM. de laditte chambre 
et son adieu pour s'en aller. 

Le vingt-cinquième de ce présent mois de septembre audict an, 
ledict sieur président et lieutenant-général a faict une ordonnance 
pour les vendanges qu'il a assignées estre faictes le lundy septième 
octobre prochain, et le jeudy troisième -dudict mois pour les gois et 
la vendange noire, nonobstant laquelle il y en a beaucoup (jui ont 
commencé à vendanger à raison du beau temps doulx qu'il faict. 

Le sabmedy vingt-huictième jour dudict mois de septembre au- 
dict an, CoUin, demeurant en la rue de la Poissonnerye, et mar- 
chand de bledz, et aultres marchands, ont envoyé N*** vers le roy 
estant à Lyon, pour avoir des passe-portz de Sa Msyesté pour faire 

(1) Nota que ledict sieur maire et ledict de Lalande sont demeurez grands amys 
et se sont embrassez Tung Taultre. 



Digitized by 



Google 



i92 BEYUB DE L'AmOU. 

amener des bledz Angers, tant pour la nourriture des paouvres de 
rhospital Sainct-Jehan que pour la nourriture des habitants de ceste 
Tille d'Angers, et les faire passer par les provinces et par les parroîs- 
ses où ilz s'opposent et empeschent que Ton lire et fasse sortir aul- 
cuns bledz, et n'en veuUent céder à aulcunes provinces, sinon les 
veullent garder pour leur nourriture, attendu la grande cherté des- 
diclz bledz. 

Le dimanche vingt-neufvième dudict mois de septembre audict 
an 1630, à l'issue de vespres en l'oglise d'Angers, tous MM. des 
chappitres et collèges et tous les relligieulx mendiants de ceste ville 
sont allez en laditte église d'Angers prooessiounellement, et sont 
tous venuz en l'église de Nostre-Dame-dcs-Quarmes, à laquelle pro- 
cession généralle M. le révérend évesque a assisté, M. Louet, maire, 
et ceulx du corps de ville, et M. de BcUejambe, cy>davant nommé, 
où estant, ils ont commencé à faire les prières des quarante heures 
pour la santé et prospérité du roy. 

Le lundy trentième et dernier jour dudict mois de septembre au- 
dict an 1630, M. le maire a faict afficher aulx portes du pallais une 
ordonnance de M. du Bellay, lieutenant-général en la province 
d'Anjou, du 27' de cedict mois et an, et a, en conséquence de son 
ordonnance du 21* aoust dernier, faict deffenses à toultes personnes 
d'empescher le traffîcq et commerce des bledz ny.de faire aulcunes 
assemblées et port d'armes, sur peine d'estre proceddé contre eulx 
comme perturbateurs du repos public, laditte ordonnance faicte sur 
ce qui a esté remonstré audict sieur que les propriétaires qui ont des 
terres pour les bledz, qu'ilz ont ceste année cueillis ès-dittes terres , 
ilz ne les peuvent avoir ny enlever pour les faire venir en leurs 
maisons pour les troubles et cédilionsxiui se font pour tirer lesdictz 
bledz hors des lieux et parroisses où ilz ont esté cueillys, laquelle 
ordonnance porte deffense d'enlever ny faire sortir hors la province 
d'Anjou aulcuns bledz, à peine de confiscation et de trois cents 
livres d'amende, attendu la nécessité et disette qui est en icelle, et 
est signée du Bellay et de son secrétaire nommé Hbi^y. 

Le jeudy troisième d'octobre audict an 1630, MM. les maire et 
eschevins de ceste ville d'Angers ont receu ung passe-port qu'ilz ont 
obtenu du roy pour faire venir des bledz en laditte ville pour la 
nourriture des habitants et des habitants des lieux voisins , donné à 
Lyon le 15« jour de septembre dernier, signé : Loiiys; et plus bas, 
par le roy, signé Phblippeau, et scellé du cachet du roy, adres- 
sant à MM. les lieutenants-généraulx, gouverneurs des provinces, 
cappilaines et gpuverneurs des villes et places, maires et esche- 
vins des villes de Sa Majesté, gardes des portes d'icelles, mais- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYET. 193 

Ires des ponts, portz et passaiges, à tous lesquelz Sadille Hsyesté 
tnande laisser passer tous les bledz que Saditte Msgesté permet aulx- 
diciz habitants faire acbepter ës-?illes et provinces d'Orléans, pays 
Chartrain, Blaisois, Touraine, Normandye elle Hayne, la quantité 
de bledz dont ilz pourront avoir besoin pour leur nourriture, au dos 
duquel y a ung mandement de M. le président et lieutenant-général, 
signé Laskier et Jouet, contenant que les coppies qui seront faictes 
dudict passeport^ signées des greffiers, vauldront comme le propre 
original. 

Le sabmedy cinquième jour d'octobre audict an 1630, HM. les 
maire et eschevins de ceste ville d'Angers, ont faict mettre une 
grande et belle canelle grandement enrichye, au bas de la cuve de 
la grande fontainne Pied-de-BouUet, laquelle cuve ilz ont aussy faict 
couvrir d'une voutte de pierre dure pour tenir Teau qui tomboit en 
ladilte cuve nette, en laquelle cuve on jetoit des beurriers, salletez et 
immondices qui gasloient l'eau qui tomboit dedans laditte cuve, ' 
comme aussy ilz ont faict racouster et replomber les canaulx par où 
passent et viennent les eaulx en laditte fontaine, comme aussy ilz 
y ont faict mettre une pelite canelle pour y tirer de l'eau qui y estoit 
d'ancienneté. 

Le dimanche treizième dudict mois d'octobre, il a esté faict une 
procession généralle extraordinaire en la ville d'Angers, pour le roy, 
à laquelle assistoient tous MM. du clergé, tant relligieulx que collè- 
ges, à laquelle a esté processionnellement portée la Vraie-Croix de 
Sainct-Laud par deulx chanoynes de l'église dudict Angers, suivant 
la coustume ancienne, en l'église Sainct-Aulbin, auparavant laquelle 
procession il y a eu ung relligieulx carme qui a faict ung sermon à 
la louange du roy, et adverty le peuple de prier Dieu pour luy, et de 
la reconvalescence et santé que Dieu luy avoit donnée de la grande 
malladie où il avoit esté, en laquelle les médecins n'y espéroient 
aulcunement, et ei\joinct à tout le peuple d^assister et prier Dieu 
pour le roy durant les prières des quarante heures, ordonnées pour 
la santé et prospérité de Saditte Magesté ; à laquelle procession MM. les 
lieutenant-général et quelques conseillers -du siège présidial et M. de 
Bellejambe, cy-davant nommé, M. Louet, maire, eschevins et con- 
seillers et beaucoup de peuple ont assisté, et a M. Tévesque d'Angers 
officié et dict la grand'messe en laditte ^liso Sainct-Aulbin, au da- 
vant du grand autel qui estoit richement préparé et enrichy de grand 
nombre de relicques. 

Le mardy dernier jour dudict mois d'octobre 1630, M. Louet, 
maire, est allé à Bressigné , accompaigné de M. Franczois Lailler, 
juge des consulz, eschevin de 1^ ville, et de M***, pour salluer ledict 



Digitized by 



Google 



194 RBTUB DB L'AKJOn. 

sieur duc de Brissac, gouverneur de la province de Bretaigne, pour 
le supplier, par son auctoriUé, suivant le passeport du roy, de laisser 
passer des bledz pour amener en ceste province d'Anjou. 

Estrange calamili de temps pitoyable et déplorable arrwée m 
Vannée 1630. 

Laditte année 1630 a esté sy stérille pour la cueillette des bledz 
qu'il n'a esté cueilly que les sepmences en plusieurs endroictz et 
ung peu plus ès-aultres lieulx, et ce qu'il y avoit de bledz de l'année 
1629, pour servir de fonds et suppléer pour la nourriture du peuple, 
a esté tirré hors du royaulme et vendu aulx Espagnolz et aultres 
estrangers qui faisoient la guerre au roy de France, pour les guerres 
de la Savoye et Itallye, et qui ont aussy esté menez pour la nourri- 
ture de l'armée contre le duc de Savoye et roy d'Espaigne, et parlî- 
cullièrement l'on a tirré de la ville d'Angers et de la province d'Anjou 
par les bouUangers et aullres marchands de laditte ville pour l'intel- 
ligence et congnoissance des chefs de ccste ditle ville, contre les- 
quelz les habitants ont grandement médit et murmuré, qui a esté 
cause (jue les bledz ont esté sy rares, que lesdictz boullangers, par 
leur mallice, ne bouUangeoient et n'avoient plus de pain en leurs 
bouticques, h cause que la cherté estoit sy grande que le septier de 
bled-seigle estoit h trente-six livres, et le septier de froment à trente 
firancs, et encorre ne s'en pouvoit trouver pour de l'argent, à cause 
que les pays et provinces n'ont voullu permettre et ont empesché 
que l'on tirast des bledz hors de leurs villes et de leurs provinces , 
comme aussy ès-villes, parroissos et gros bourgs do ceste provincA 
d'Anjou, les habitants et popullace n'ont voullu permettre que l'oa 
eu tirast et enlcvnst les bledz, et a esté impossible aulx habitants de 
laditte ville d'Angers, qui ont cueilly des bledz en leurs liculx, de 
les avoir et faire venir en la ville en leurs maisons, et ont esté les- 
dictz boullangers vendre le pain à la raison du prix ey-dessus, et 
encorre estoit ledict pain noir comme de la tourte à raison qu'ilz ne 
sassoient poinct lafarinne, et en tiroient la fleur, et boulangeoient le 
pain avec les souvendiers, le tout par la facillité et avartcedeH. Eveil- 
lard, juge de la prévosté, et officiers d'icelle, contre lesquelz les 
habitants se sont grandement plainctz et murmuré contre luy, à 
raison de laquelle plaincte, H. Louet, lieutenant-particulier et maire, 
s'est mis en debvoir de voulloir y apporter de la pollice et règlement, 
ce que voyant, ledict juge a faict tout au contraire comme se disant 
seul juge de la pollice, et deffenses qu'il a faictes aulxdiclz boullan- 
gers de vendre ny faire le pain au prix et raison que ledict sieur 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. 195 

maire ravoil ordonné. Et a esté laditle année 1630 si grandement 
ferlille en fruilaiges, sçavoir cerises, poires cl pommes, qui ont 
grandement soullaigé le paouvre peuple , et pour le vin , en a esté 
une sy grande abondance et nombre qui a esté cueiily en sy grande 
quantité, que les tonneliers ont vendu les tonneaulx neufs cent solz 
six et sept livres , lesquelz ne pouvoient avanger pour en faire , et 
passoicnt les nuictz pour y travailler. Les tonneaulx d'ung vin ont 
esté venduz quatre francs et cent solz , et les aultres plus vienix ont 
esté aiissy grandement cbers, et ont tous esté serrez et amassez à 
cause du grand nombre et quantité de vin , qui s'est trouvé sy fort 
et viollent qu'il y a eu en cesle ville des habitants, lesquelz voullant 
avouiller leur vin en leurs caves, il y en a eu qui sont demeurez 
estouffez et mortz à raison de la vapeur et fumée dudict vin qui leur 
a entré dans le cerveau ^ et les aultres, on a esté contrainctz de les 
tirer de force desdiltes caves pour les criz et clameurs qu*ilz y fai- 
soient, laquelle grande quantité de vin nouveau a esté cause que les 
habitants de laditte ville, qui avoient des vins vieulx de Tannée pas- 
sée et aultres années, les ont venduz en détail à six, huict et dix 
deniers la pinte. 

Le vingt-deulxième jour d*octobre audict an 1630, M. le maire 
a présenté à M. le lieutenant-général des lettres du roy, données à 
Lyon le 25« septembre dernier, obtenues par ledict sieur maire, es- 
chevins, manants et habitants de la ville d'Angers, estant soubz le 
grand sceau, portant pouvoir de faire venir au pays d'Anjou des 
bledz des provinces de Brctaigne, Normandye, le Mayne, pays Char- 
train, Orléannois, Blaizois et Tourraine, les bledz nécessaires, et 
dont les habitants, tant de la ville d'Angers qu'audict pays d'Anjou, 
ont besoin , attendu le peu de récolte qui s'est faict ceste année au- 
dict pays d'Anjou, lesquelles lettres ont esté registrées au greffe pour 
y avoir recours , baillées et délivrées à des marchands de ceste ditte 
ville qui ont farct bourse et acbepté ès-ditles provinces grande quan- 
tité de bledz pour faire amener en ceste ditte ville et province d'Anjou, 
sy les dittes provinces où ilz vont le veullent permettre. 

Le lundy vingt-huiclième dudict mois d'octobre audict an 1630, 
M. révesque d'Angers a ordonné de faire les prières des quarante 
heures en l'église des relligieulx Cordeliers de cesle ville pour prier 
Dieu pour la santé et prospérité du roy, lequel est redevenu mallade 
pour la deulxième fois ; Dieu le conserve et garde et luy donne santé, 
longue et heureuse vie ! 

Le mercredy trentième dudict mois d'octobre audict an 1630, par 
ordonnance de la pollice géuéralle tenue Angers, le 25« de cedict 
mois, l'ouverture du minaige a esté faicle dans les halles couverles, 



Digitized by 



Google 



196 RBYUB DE L'AlfJOU. 

proche du pallais, portant permission à touttes personnes qui voal- 
dront apporter en ville soit bled, froment, oi^e, avoync, pois, febves, 
mil, cheneviers, noix et aultres grains en quelque quantité que ce 
soit, de venir en toutte liberté, et d*ezposer à tous jours, à touttes 
heures, leurs grains dans laditte halle, dans des cuviers et vaisseaulx 
qui leur ont esté préparez, comme plus au long est mentionné par 
laditte ordonnance. 

Le vingt-cinquième dudict mois d'octobre audict an 1630, par 
ordonnance de la pollicc généralle tenue Angers, deflfenses ont esté 
làictes à touttes personnes, pâtissiers, cabarettiers et habitants de la 
ville et faulx-bourgs, d'exposer en vente du vin nouveau que jas- 
ques au quinzième jour de décembre prochain, à peine de cent livres 
d*amende. 

Cedict jour, par ordonnance généralle de la pollice généralle, est 
ordonné qu*à Tadvenir les meusniers seront tenuz peser le bled qui 
leur sera baillé, à ce cas où les habitants de ceste ville ne vouidroient 
se contenter du mesuraige qui leur seroit faict des farinnes, à raison 
de treize boisseaulx combles et pressez, pour douze boisseaulx de 
blé, suivant la coustume, il leur soit loisible de contrepeser la fa- 
rinne provenante des bledz, et où elle ne se trouveroit de pareil poids, 
seroient lesdictz meusniers contrainclz le desdommaigement dont 
les particuliers dignes de foy seront cruz à serment, comme appert 
par laditte ordonnance. 



{La tmtt à la prochaine livroUon). 



Digitized by 



Google 



le qm^ 
> jou:> i 



JACQUES SAVARY 



SA VIE, SES OUVRAGES ET SON ÉPOQUE. 



Le temps est aux réhabilitations historiques. Des écrivains érai- 
nents de notre époque ont consacré un talent profondément sym- 
pathique, une érudition à la fois sagace et consciencieuse, à rendre 
à certaines flgures à demi-efifacées de notre glorieux passé Fimpor- 
tance et la vivante réalité qu*elles n*auraient jamais dû perdre. Sans 
avoir Tambitieuse prétention de les imiter même de loin, je puis 
bien avouer que c'est un môme sentiment de pieuse vénération 
envers Tun des plus grands noms de notre vieil Anjou , nom trop 
généralement et très injustement oublié aujourd'hui, qui m'a inspiré 
la pensée première de ce travail. 

Cet aveu m'est d'autant plus permis que, mieux que personne, 
je sais d'avance ce que, -— indépendamment de Tinsuffisancc de l'é- 
crivain, — cette étude aura de certainement incomplet : des docu- 
ments précieux , sur l'existence desquels je croyais pouvoir positi- 
vement compter, m'ont fait défaut; et, du moment où il ne m'a pas 
été possible de consulter deux Hémoires remis par Savary à Colbert 

13 



Digitized by 



Google 



i98 REVUE DE L* ANJOU. 

au cours de l'année 1670, je ne saurais réaliser le projet que j'aTats 
conçu de reslituer à notre compatriole le véritable rôle qui lui ap- 
partient dans la rédaction de Tune des œuvres législatives les plus 
célèbres du règne de Louis XIV, Tordonnance de 1673 sur le 
commerce. 

J'avais lu en effet, dans la préface de la première édition du Parfait 
Négodantj celle de 1675, qu'au mois d'août 1670, Savary avait remis 
à Colbcrt un premier Mémoire où il lui signalait « les principaux 
» abus qui se commetloient dans le négoce, » et que, dans un se- 
cond Mémoiro du mois de septembre suivant, « il lui avoit proposé 
» les dispositions qu il estimoit justes et propres à réprimer tous ces 
y> abus. » 

J'espérais, et mon attente à cet égard a été complètement déçue, 
trouver, soit à la Bibliothèque, soit aux Archives Nationales, ces deux 
Mémoires, et , en les comparant à l'ordonnance elle-même, pouvoir 
déterminer avec certitude et précision la part revenadt à leur au- 
teur, à l'exclusion de tous autres, dans une œuvre que Pussort, 
l'oncle du grand Colbert, et le président de la commission de Ré- 
forme, n'appelait jamais que « le Code Savary. » Certes, il y avait là 
matière à un travail singulièrement intéressant au double point de 
vue de l'histoire de la législation et de l'histoire de notre province. 

Obligé de renoncer à cette idée que je caressais depuis longtemps 
déjà, ou tout au moins d'en syourner la réalisation jusqu'à la décou- 
verte assez problématique des deux Mémoires dont j'ai parlé, je n'ai 
pu me décider à abandonner entièrement un sujet, tout de prédi- 
lection pour moi. J'ai pensé qu'il ne serait ni sans utililé , ni sans 
intérêt, d'emprunter tant à la vie de Savary par son flls, Philémon- 
Louis, chanoine de l'église royale de Saint-Maur, qu'aux diverses 
préfaces du Parfait Négociant, les éléments d'une nouvelle esquisse 
biographique de notre illustre compatriote, en la faisant suivre de 
l'analyse de son principal ouvrage et de l'appréciation des qualités in- 
tellectuelles et morales qu'il révèle chez son auteur, pour arriver 
enfin à mettre en relief, le mieux qu'il me sera possible, la position 
faite, à cette époque du xvii^ siècle, à cette portion commerçante 
du tiers-élat , dont Savary s'offre à nous comme le modèle achevé 
et le lype par excellence. 



Digitized by 



Google 



JACQUES SA V ART. 199 



Jacques Savary naquit à Doué, en Anjou, le 22 septembre 1622 (1). 

II descendait d'une famille originairement noble et alliée aux meil- 
leures maisons de la province, mais dont la branche cadette, à la- 
quelle il appartenait, s'était adonnée au commerce dès le xvi" 
siècle. 

II eut le privilège, plus rare et plus précieux, de rencontrer dans 
Denise Gueniveau, sa mère, une femme supérieure par Tintelligeuce 
et par le caractère. 

Son mari, François Savary, après avoir exercé le commerce avec 
beaucoup de distinction et quelque succès, était mort de très bonne 
heure, lui laissant la charge de trois jeunes enfants, deux garçons 
et une fille. 

Femme courageuse et d'une piété exemplaire, elle se consacra 
tout entière à leur éducation. Plus tard elle ne recula pas devant le 
sacrifice que devait imposer à sa fortune, assez considérable, mais 
pour la province seulement, l'entretien de ses deux fils k Paris, et 
elle les y envoya successivement: d'abord Jacques l'aîné, puis quel- 
que temps après son frère Guillaume. Celui-ci, ayant embrassé 

(1) Je dois à M. Guionis, maire de Doaé, de pouvoir donner ici la copie textuelle 
de Tacte de baptême de Savary : 

9 Le vingt- deuxième jour de septembre mil six cent vingt-deux, fut baptisé 
9 Jacques Savary, fils de sire François Savary, marchand, et de Penise Gueniveau, 
« sa femme , et fut parrain René Delaville , apothicaire audit Doué , et Marguerite 
» Thibault pour marraine. Fait ledit baptême par moi soussigné » 

Le registre est signé : Plessy, prêtre, et Delaville. La marraine a déclaré ne pas 
savoir signer. 

Des recherches qu'a bien voulu (aire et me transmettre avec une obligeance par- 
faite M. le maire de Doué, il résulte que deux proches parents de Savary, — qu*on 
serait même tenté de prendre pour ses frères, d'après les registres du temps, si cer- 
taines énonciations trompeuses qu'on y rencontre n'étaient formellement contredites 
par la notice biographique du chanoine de Saint-Maur, — furent l'un curé de Doué, 
l'autre curé de Douces, et moururent, le premier le 20 septembre 1696, le second 
uu peu après cette époque. — Il paraît, au surplus, qu'aujourd'hui il ne reste plus 
dans son pays natal aucun représentant de la famille paternelle ou maternelle de 
l'auteur du Parfait Négociant, dont la mère semble avoir appartenu à la famille des 
Gueniveau de la Flonière, éteinte depuis longtemps déjà. 



Digitized by 



Google 



!>00 REYUB DB L'Ail JOU. 

rétat ecclésiastique, fut depuis docteur en droit canon , conseiller 
aumônier du roi, curé de Boutervilliers, et ensuite d'Ëstioles près 
Corbeil. 

En prenant cette énergique résolution, décisive pour l'avenir de 
son fils aîné, elle avait dû compter plus encore sur les qualités ex- 
cellentes qu'elle avait su développer en lui et sur les principes sé- 
vères qu'elle lui avait inspirés, que sur les protections, puissantes 
néanmoins et toutes naturelles , qu'il allait rencontrer à Paris. 

En effet, il y trouva établis deux de ses plus proches parents : son 
oncle paternel, Guillaume Savary, qui avait fait une grande fortune 
dans le commerce, et le cousin-germain de son père, Jean Savary, 
secrétaire du roi. Ce dernier était, par sa mère, neveu de M. d'Aligrc, 
alors chancelier de France , et parent presqu'au même degré de 
M. Le Tellier qui le fut depuis. 

Par le conseil de ces deux parents, dont le bienveillant attache- 
ment ne lui fit pas défaut, il commença par travailler quelque temps 
chez un procureur au Parlement, puis chez un notaire au Châtelet, 
espèce de noviciat dont ses travaux ultérieurs prouvèrent qu'il avait 
su tirer profit. Toutefois ce stage judiciaire ne fut pas de longue 
durée. Destiné par sa famille au commerce, il ne tarda pas à entrer 
chez les marchands pour y passer le temps prescrit pour Tappreo- 
tissage ; puis, ayant été reçu' dans le corps des merciers, le premier 
de tous, ainsi qu'il se plaisait plus tard à l'établir avec force argu- 
ments dans l'un des chapitres du Parfait Négociant, il entreprit le 
commerce en gros. 

Au commencement de 1650, il épousa Catherine Thomas, fille de 
l'un des plus riches négociants de Paris, et, par sa mère, Catherine 
Chalons, alliée à plusieurs familles de robe et à tout ce qu'il y avait 
de plus considérable dans les familles bourgeoises de cette ville. Il 
réussit, et se trouva en assez peu de temps & la tête d'une bello 
fortune. 

Mais à cette époque encore le commerce ne pouvait être qu'un 
moyen, jamais un but. La noblesse seule, grâce aux privilèges ex- 
clusifs que lui accordaient les institutions politiques, pouvait donner 
celte honorabilité et cette indépendance de position, à laquelle as- 
pirent toujours et à bon droit ceux surtout qui à la richesse joignent 
une véritable valeur personnelle. Or, bien que Savary ait pris soin 
plus tard de rappeler que dès 1627 Louis XIII, par l'article 45!2 de 
son ordonnance du mois de janvier, avait autorisé les marchands 
grossiers à prendre la qualité de nobles, la preuve la plus décisive 
que cette ordonnance était considérée comme non avenue au moins 
dans l'opinion publique, cette preuve se trouve dans les addilions 



Digitized by 



Google 



JÂG0O£S SAVARY. 201 

faites par Savary-Desbriilons à Fouvrage même de son père. 11 y 
inentionne en effet trois lettres-patentes de Louis XIV, qui furent 
jugées nécessaires, aux dates bien postérieures de 1645, 1665 et 
1698, pour annoblir ou maintenir dans la noblesse certains créateurs 
de grandes manufactures en France, et il y cite en outre les deux 
édits, bien plus caractéristiques encore, de 1669 et de 1701 , le premier 
« portant que les nobles pourront faire le commerce de mer sans 
» déroger à la noblesse ; » le second « qui permet aux nobles, excepté 
» ceux qui sont revêtus des charges de magistrature, de faire com- 
» merce en gros, et qui déclare quels sont les marchands et négo- 
» ciants en gros. » 

Rien de plus curieux et de plus instructif que la lecture des consi- 
dérants dont est précédé'le premier de ces deux édits. Le ton sévère, 
même un peu âpre qui y règne, révèle clairement la conviction pro- 
fonde d*un esprit supérieur, très disposé à attaquer résolument une 
coutume aussi peu fondée en raison que préjudiciable au bien 
public; la puissance de « Topinion universellement répandue, » que 
l'on voulait proscrire, n'en ressort que plus nettement. Est-il besoin, 
après cela, de dire le nom de celui qui dictait un pareil langage à la 
royauté? 

Il ne fallut pas moins en effet que la glorieuse et énergique admi • 
nistration du plus illustre représentant du tiers-état , de Col- 
bert (1), pour amener cetle véritable réforme sociale, et pour tout 
au moins abaisser ainsi devant les membres de cette « vile bour- 
geoisiej » dont Saint-Simon ne pardonna jamais au grande ministre 
l'insolente élévation et la scandaleuse influence, des barrières qu'il 
était réservé à l'Assemblée constituante de briser et d'anéantir à 
tout jamais. Et encore, telle est la puissance de l'opinion et des pré- 
jugés qui ont pour eux la sanction du temps et des habitudes, que 
Colbert lui-même, pour se faire accepter de cette foule de courtisans 
qu'il écrasait de toute la hauteur de son génie, que Colbert, investi 
de la confiance du grand roi , en était réduit à se créer une généa- 
logie plus que suspecte, et qu'il faut attendre plus d\m siècle et ar- 
river jusqu'à une révolution radicale, au triomphe le plus complet 



(1) L'édit de 1669 ne fut du reste que la généralisation pour ainsi dire et Tap- 
plication à tout le commerce maritime d'un principe écrit déjà, dans les deux édits 
bien antérieurs de mai et août 1 664, pour un cas particulier. Ces édits relatifs à réta- 
blissement des Compagnies des Indes orientales et occidentales , et rappelés dans le 
préambule de celui de 1669, ordonnent expressément que « toutes personnes de 
» quelque qualité qu'elles soient y pourront entrer et participer sans déroger à la 
» noblesse, ni préjudicier aux privilèges d'icelle. > 



Digitized by 



Google 



202 BETUB DB L'ANJOU. 

du principe de l'égalité civile, pour voir entièrement passer dans les 
mœurs, comme dans la loi, Timportante réforme dont je viens de 
mentionner Torigine. 

Un siècle et plus pour développer et mûrir le germe fécond déposé 
dans redit de 1669, signé Colber^t, édit dont celui de 1701 n'est, on 
peut bien le dire, que le corollaire logique et forcé! Quel sujet de 
méditations pour ceux qui parfois se sentent pris de découragement 
à la vue de la résistance que rencontrent l'application pratique et 
l'acceptation par les masses d'idées nouvelles qui n'ont pour elles 
que l'adhésion d'un petit nombre d'hommes convaincus et assez dé- 
gagés des influences présentes pour réfléchir sérieusement! Le 
triomphe de pareilles idées, dans un avenir plus ou moins prochain, 
est assuré, car elles possèdent la puissance irrésistible, inhérente 
aux déductions naturelles et logiques de tout principe juste une fois 
posé ; mais, en revanche, elles ont toujours à vaincre dans le présent 
l'obstacle formidable de nombreux intérêts contraires et d'habitudes 
invétérées, tant il est vrai que, par une loi providentielle, ce qui est 
destiné à avoir force et durée ne saurait grandir que lentement, 
triompher qu'au prix de luîtes opiniâtres et incessantes ! Aussi cette 
victoire déflnilive sur les intérêts et les passions, les usages et les pré- 
jugésdu passé, n'eslet ne peut-elle jamais être que l'œuvre du temps. 

Lors donc que par la pensée. on se reporte à la seconde moitié du 
XVII* siècle, rien de plus naturel que de voir, en 1658, Jacques Sa- 
vary, devenu riche, quitter le négoce, et, suivant l'expression de 
son fils et biographe, « songer à remettre sa famille dans ses pre- 
» miers droits du côté de la noblesse , en traitant d'une charge de 
» secrétaire du roi de l'ancien collège. » 

Toutefois il ne donna pas suite à cette première idée, et préféra 
lin autre parti qu'il crut plus avantageux à son intérêt propre et à 
l'avenir de sa famille. Hais ce qui semblait devoir le mieux assurer 
la réalisation de son ambition bien légitime, porta au contraire à sa 
fortune une atteinte profonde, dont elle ne se releva jamais tout à 
fait, et faillit devenir pour lui la cause d'une ruine complète. 

Croyant en effet pouvoir compter sur les entrées faciles qu'il avait 
chez Fouquet et sur )a bienveillance que lui témoignait le célèbre 
surintendant, il se détermina à entrer dans les flnances. A cette 
époque, on le sait, elles ne constituaient pas une administration pu- 
blique, mais elles se régissaient par le système des fermes géné- 
rales. Elles donnaient lieu à des concessions faites par l'Etat à des 
adjudicataires qui, moyennant le paiement d'une certaine somme, 
percevaient pour leur compte les taxes et impôts, et parfois mêmç 
trafiquaient desofiices créés pour cette perception. 



Digitized by 



Google 



JACQUES SÀVÂRY. 203 

La premîèro affaire que Savary enlreprit fut celle des vendeurs 
de cuirs, dont il eut la régie avec la propriété de tous les offices 
créés à cetle occasion. L'entreprise réussit, « mais, à la vérité, plus 
» au profit de ses associés, gens de grand crédit et dans les premiè- 
» res charges, qu'au sien propre (1). » 

Quant à la seconde affaire, celle des domaines du roi, actjugée h 
upe compagnie formée par lui et dont il eut la gérance, ta disgrâce 
de Fouquet la rendit non seulement inutile mais tout à fait ruineuse 
pour le nouvel adjudicataire. Les domaines lui furent enlevés 
comme à la créature du ministre disgracié, et de plus il ne lui fut 
jamais possible d'obtenir le remboursement d'avances considérables, 
ce qui dévora une bonne partie de la fortune qu'il avait acquise dans 
le commerce. 

La position brillante que le grand négociant avait si honorable* 
ment et si promptement conquise, avait fait place à une situation 
tristement précaire, eu égard surtout aux charges que lui imposait 
sa nombreuse famille, « à l'éducation de laquelle il ne refusa jamais 
» rien (2). » 

« Son caractère ferme et incapable de bfissesse, son désintéresse- 
» ment presque sans exemple et son exacte probité lui ayant tou- 
tt jours fermé les voies qui conduisent le plus ordinairement aux 
» grandes richesses (3), » et, d'un autire côlé, comme il nous lap* 
prend lui-même (4), le temps étant peu favorable à un comgierce 
honorable et sûr, il ne crut pas sans doute, doué comme il Tétait 
d'une prudence aussi rare que profondément honnête, pouvoir 
chercher dans de nouvelles spéculations commerciales le rétablisse- 
ment d'une fortune, dont le commerce pourtant était la source prin- 
cipale et presque exclusive. 

Peut-être aussi , car on ne cesse jamais d'être l'homme de son 
temps, et, d'un autre côté , de tous les sentiments humains la va- 
nité est le plus profondément enraciné et le plus irrésistible, peut-être 
obéit-il, en cette circonstance, à ces préjugés nobiliaires dont j'ai d<^*à 
parlé, et dont on semble retrouver la trace dans le soin qu'il met, 
dans sa préface de ta première édition du Parfait Négociant, à s'ex- 
cuser d'avoir pratiqué le négoce (5). Et pourtant, contradiction ma- 

(1) Vie de M. Savary, par son iils. 

(2) Vie de Savary, déjà citée. — (3) Ibid. 

{^) Préface de la première édition du Parfait Négociant. 

(5) » Car, quoique peut-être j'eusse un assez bon nom et une assez bonne nais- 
» sance pour être employé à quelque profession plus relevée , j'avoue qu'ayant été 
9 destiné au commerce par mes parents, c'est l'emploi auquel je me suis longtemps 
» occupé. 9 (Préface déjà citée). 



Digitized by 



Google 



204 REVUE DE L'ANJOU. 

nifeste, mais qui, à toat prendre, fait honneur à la sûreté et à Tindé- 
pendance do son jugement, dans un des chapitres du même 
ouvrage, il s'efforça de démontrer, au moins en ce qui concerne les 
marchands en gros , Tinjuslice , le danger et le peu de fonderaent 
légal de pareils préjugés ! 

Quoiqu'il en soit du véritable motif de sa détermination, toujours 
est-il qu'après la ruine si désastreuse des espérances qu'il avait 
dû concevoir en entrant dans les finances, Savary renonçant à 
toute idée de commerce, se contenta de la gestion des intérêts du 
duc de Hantoue, dont il était iuvesti depuis 166i, avec la qualité d'a- 
gent général des affaires de cette maison en France, « emploi qu^il 
« posséda jusqu'à sa mort, et que le souvenir de ses bons services 
» fit passer à l'un de ses fils (1), » à l'auteur de la biographie Jointe 
à la huitième édition du Parfait Négociant. 

C'est dans le but de parvenir à pouvoir régler nombre d'affiiires 
litigieuses que soulevait celte intendance, qu'il fut amené à étudier 
les ordonnances et les coutumes, principalement dans leurs rap* 
ports avec le commerce. Déjà les connaissances juridiques qu'il 
avait acquises, avant d'être négociant, dans ce qu'alors surtout, oq 
appelait la pratique, l'avaient fait habituellement désigner pour la 
décision des litiges commerciaux les plus importants, et la manière 
dont il s'acquitlait de cette délicate mission lui avait mérité la répu- 
tation d'un arbitre profondément intègre et éclairé. 

Enfin une circonstance assez singulière et imprévue vint renouer 
ses relations avec les ministres du roi , relations qu'il n'apparait pas 
avoir jamais recherchées depuis la disgrâce de son premier protec- 
teur, Fouquet. 

Voici en quels termes ce fait, bien caractéristique des mœurs du 
temps et qui nous fournit sur la vie intime de Savary lui-même des 
détails pleins d'inlérèt, est raconté par son fils et biographe : 

« Le Roi ayant donné, en 1667, une déclaration, par laquelle, 
» outre quantité de privilèges utiles et honorables en faveur de ceux 
» de ses sujets qui auroient douze enfants vivants, il leur assuroit 
» sur son épargne une pension de deux mille livres pour les nobles 
» et de mille pour ceux qui ne l'étoient , M. Savary qui se trouvait 
» plus que dans le cas, ayant déjà eu quinze enfants en dix-sept an- 
» nées de mariage, qui presque tous étoient vivants, fut un des |pre- 
» miers à présenter sa requête, et il fut même commis par M. le 
» chancelier Séguier pour l'examen de celles des autres; mais la 
» quantité de pères de famille, qui se trouvèrent dans le royaume 

(1) Vie de Savary, déjà cilée. 



Digitized by 



Google 



JACQUES SÀVÂRT. 205 

» avec le nombre d^enfants marqué par la déclaration, ayant effrayé 
» la cour, ce projet, qui n'eut aucune suite pour tous les autres, ne 
» fut pas néanmoins tout à fait infructueux à celui dont nous par- 
» Ions; car outre qu'il s'acquit Feslime et les bonnes grâces du 
« chancelier , qui eut depuis pour lui toute sorte de considéra- 
» tion, il obtint du Roi un canonicat de Vernon pour un de ses en- 
B fants (1). » 

Telle était la position de Savary et sa réputation tant auprès du 
public qu'auprès du gouvernement du roi , en qui, à cette époque 
plus qu'à aucune autre, se résumait toute initiative, quand il fut ap- 
pelé à prendre part à des travaux qui devaient révéler toute sa su- 
périorité, et lui valoir une illustration trop méritée pour qu'il ne soit 
pas à regretter de la voir si généralement oubliée aujourd'hui, sur- 
tout de son pays natal. 

Je ne saurais mieux faire que de le laisser raconter lui-même cette 
période si intéressante de sa vie. On ne trouvera dans son récit ni 
vaniteuse glorification de soi-même, ni humilité d'emprunt, mais 
on y sentira à coup sûr Taccent de l'homme assez supérieur et 
assez chrétien pour rester vraiment simple et modeste en parlant 
de lui. 

« Lorsque Sa Ms\)esté, voulant réprimer par un règlement, les 
» abus qui se commettoient dans le négoce, fit ordonner par les 
» lettres circulaires aux juges et consuls, gardes et communautés 
» de marchands des bonnes villes de son royaume, d'envoyer leurs 
» mémoires sur ce sujet, je crus qu'il étoit de mon devoir de tra- 
9 vailler aussi en mon particulier pour faire voir mon zèle, et le 
» désir que j'avois de servir le Roi et le public; c'est pourquoi je 
9 dressai deux mémoires : l'un contenoit les abus qui se commet- 
» toient dans le commerce que je présentai à Monseigneur Colbert, 
» sur la fin d'août 1670. L'autre était un projet de règlement, que je 
» dressai en plusieurs chapitres, dans lesquels je proposois les dispo- 
» sitions que j'estimois justes et propres à réprimer tous les abus 
» dont j'avois fait mention dans mon premier mémoire ; je présen- 
» tai aussi ce projet à Monseigneur Colbert au mois de septembre 
» suivant. 

» J'ai lieu de croire que mon travail fut trouvé raisonnable; puis- 
» que j'eus ensuite l'honneur d'être choisi avec les sieurs André le 
» Vieux, ancien échevin, lors grand juge de la juridiction consulaire 
» de Paris, et Jean Bachelier, ancien garde-du-corps de la mercerie, 
» pour assister et dire mes sentiments au cpnseil de réforme. 

(1) Vie de Savary, déjà citée. 



Digitized by 



Google 



206 BRVUB DE L*ANJOO. 

» Comme M. Pussort, qui y préside, nous permit de faire des 
» ouvertures sur tes choses que nous trouverions être utiles et né- 
9 cessaires à la manutention du commerce, pour être mises dans le 
» règlement , cela me donna lieu de travailler en mon particulier, 
» et de m*appliquer fortement à voir et à lire toutes les ordonnances 
j» concernant le commerce et les choses qui en dépendent , et à me 
» remettre dans Tesprit toutes les affaires qui m'avoient passé par 
» les mains, où il y avoit de Tabus, particulièrement sur le sujet des 
» lettres de répit, et des arrêts de défenses générales qui s*obliennenl 
» par les négociants à rencontre de leurs créanciers, des changes et 
» rechanges et des usures qui se commettent dans le commercei 
» sur lesquelles matières je dressai des Mémoires qui furent assez 
» bien reçus. Enfin le projet de règlement dressé par H. de Gomont, 
» ayant été entièrement examiné, le rapport en fut fait à Sa Majesté, 
» étant en son conseil, qui se donna elle-même la peine d'y faire 
» quelques remarques, sur lesquelles, avant que de dresser Tédit, 
» M: de Bellinzani, les sieurs Andfé le Vieux, Robert Poquelin et 
» moi, nous fûmes encore entendus au conseil de réforme; ce fut 
» en cette dernière occasion , que quelques-uns des Messieurs qui le 
» composent, après la levée de conseil, me portèrent à travailler et 
» à faire quelque ouvrage sur le sujet du commerce qui pût être 
D utile aux jeunes gens qui voudroieut se mettre dans la profession 
» mercantile. 

» J'ai cru nécessaire de faire ici ce petit détail, pour faire voir que 
» la plupart des choses, qui sont traitées dans ce livre, sont tirées 
» de ma propre expérience, et pour montrer en même temps que je 
'» dois avoir une connoissance particulière de l'ordonnance du mois 
» de mars 1673, dont j'ai appliqué les articles, aussi bien que des 
» anciennes ordonnances dans les endroits où je les ai trouvées 
» nécessaires (1). » 

Une dernière citation, empruntée à la biographie de Savary par 
son fils, me semble indispensable pour compléter ce récit empreint 
d'une si grande et si austère simplicité. Elle achèvera de caractéri- 
ser, dans sa réalité puissante, le rôle qui appartient à Savary dans 
la rédaction de l'ordonnance de 1673, et confirmera la véritable ori- 
gine du livre, qui en est, pour ainsi dire, le corollaire obligé, le 
commentaire essentiel et désormais inséparable, de ce livre enfin 
dont le titre même résume si bien , à mon sens , les qualités distinc- 
tives et la vie tout entière de son auleur. 

« Il fut mis du conseil de la réforme , où il se distingua telle- 

(4) Préface du Parfait Négociant, déjà citée. 



Digitized by 



Google 



JÀCQUBS SAVÀRT. 207 

• ment par la solidité de ses avis et par sa fermeté à s'opposer aux 
9 adoucissements dangereux que Tintérèt inspiroit quelquefois sur 
» certains articles, que presque touâ ayant été dressés sur ses repré- 
» sentations, M. Pussort, qui étoit le président de la commission, 
» n'appeloit ordinairement cette ordonnance que le Code Savary. 

» La fin de ce conseil fut, pour ainsi dire, l'époque de la naissance 
» de son Parfait Négociant, dont il donna la première édition deux 
9 ans après (1). » * 

Le Parfait Négociant^ ce résumé de « tant de choses excellentes 
9 que Sa?ary avoit dites de ?ive voix , ou dont il avoit rempli ses 
» mémoires (2), » mémoires dont, malgré cela, ou plutôt à cause 
de cela, on doit d'autant plus vivement déplorer de ne pas connaître 
le texte même , le Parfait Négociant eut un retentissement réelle- 
ment européen ; et encore faut-il se reporter à l'époque et au milieu 
social dans lequel il se produisit, pour comprendre toute la portée 
d'un pareil succès. 

De 1675, date de l'apparition du livre, à 1721, on peut compter en 
France huit éditions, dont quatre de Paris, et quatre de Lyon, cette 
autre métropole du commerce français. Quant aux éditions posté* 
rieures, nous pouvons encore citer celles de 1736, 1752, 1763 

Les deux premières seules, celles de Paris, de 1675 et 1679, dont 
la seconde fort augmentée, sont dues à Savary lui-même. 

Mais ce qui, plus encore que ces nombreuses édilions françaises, 
prouve combien le mérite de l'ouvrage de Savary fut universelle- 
ment apprécié, c'est qu'on le voit presque immédiatement contrefait 
en France, et successivement traduit en allemand, à Genève, édition 
de 1675, avec texte français en regard, en hollandais, à Amsterdam, 
édition de 1683, en anglais, à Londres, en italien, à Hilan. 

Le Parfait Négociant vit son autorité augmenter sans cesse, et dut 
bientôt à l'excellence de sa méthode, à la solidité de ses principes, 
à la netteté et à la justesse de ses solutions, de servir comme de règle 
pour les affaires commerciales. 

« Son auteur eut l'honneur (ce qui jusqu'alors avoit été particu- 
» lier au célèbre Cujas) (3) d'être cité au barreau, lui vivant^ ses dé* 
» cisions furent mises en quelque sorte en parallèle avec les lois : 
» les premiers magistrats l'appelèrent souvent pour le jugement des 
» procès en fait de négoce; et, sans avoir d'autres degrés ni d'autres 

(1) Vie de Savary, déjà citée. 

(2) Ibid, 

(3) N'est-ce pas là un trait caractéristique de Tauslère délicatesse des mœurs 
judiciaires à cette époque ? 



Digitized by 



Google 



208 REYUB DE L'ANJOU. 

» titres que son habileté et sa réputation , il devint Favocat consul- 
» tant, et comme Toracle du commerce (1). » 

Le reste de la vie de Savary, de cette existence si noblement labo- 
rieuse, si chrétiennement modeste, ne nous offre plus guère de dé- 
tails saillants au milieu de la haute et juste considération dont 
Topinion publique environna ses dernières années. 

Toutefois, il parait que cette intègre réputation fut à un moment 
troublée par la chicane et d'injustes poursuites; mais ce ne fut que 
pour un instant : bientôt notre illustre compatriote reprit ses pre- 
mières occupations, et, consulté de toutes parts, comme par le 
passé, il continua à donner ses avis sUr les questions commerciales 
les plus difficiles. 

Ces consultations furent réunies et publiées en 1688 sous le nom 
de Parères ou Avis et conseils sur les plus importantes maiiires du 
commerce. 

Une seconde édition, augmentée de trente -neuf parères, fut 
publiée en 1715 par Jacques Savary Desbrulons, 

Après la mort de Colbert, arrivée en 1683, Savary put craindre 
un instant que la disparition du grand ministre, qui avait su l'appré- 
cier à sa juste valeur, ne vint compromettre gravement l'avenir de 
sa nombreuse famille, à l'éducation de laquelle il avait consacré la 
mcgeure partie des débris de son ancienne fortune. 

Heureusement il n'en fut rien : par l'intermédiaire du conseiller 
d'Etat Bignon, Savary fut connu du nouveau contrôleur général des 
finances. Pelletier, et, bientôt, aimé et estimé de lui, comme il méri- 
tait de l'être, il fut commis, par un arrêt du conseil, à Texamen du 
Domaine d'Occident, aux appointements de quatre mille livres par 
année, dont il jouit jusqu'à sa mort. De plus , grâce à cette prolec- 
tiou puissante, et encore sur la recommandation du même H. Bi- 
gnon, plusieurs de ses enfants furent choisis pour remplir les 
emplois les plus considérables , qui furent alors créés pour l'utilité 
du commerce. 

En 1685 , un coup terrible vint le frapper dans ses plus chères 
affections : sa femme mourut. Jamais il ne put se consoler de la 
perte d'une compagne dont la piété et la douceur avaient puissam- 
ment contribué au bonheur intime d'une existence si bien remplie. 

Il ne tarda pas lui-même à ressentir les premières atteintes du 
mal auquel il devait succomber, et dans lequel on crut reconnaître 
les symptômes de la pierre. 

Il supporta avec une fermeté extraordinaire , et une grande sou- 

(1) Vie de Savary, déjà citée. 



Digitized by 



Google 



JACQUES SAVÀRT. 209 

mission à la Providence» les cruelles douleurs qui Tassaillirent, et 
ne voulut même pas interrompre son travail. 

Enfin il mourut, pour ainsi dire, la plume à la main, a ne Tayant 
» quittée que quelques jours avant sa mort, qui arriva le 7 octobre 
» 1690, à cinq heures du soir, &gé de soixantc-Luit ans et quinze 
» jours (i). 9 

Il avait eu de son mariage, avec Catherine Thomas, dix-sept 
enfants, onze garçons et six filles, sur lesquels quatre garçons et 
deux filles moururent en bas-âge. 

Sept garçons et quatre filles lui survécurent. Des sept garçons, 
deux embrassèrent l'état ecclésiastique : le premier, Philémon- 
Louis, chanoine de Téglise royale de Saint-Haur, se distingua dans 
sa jeunesse par son talent pour la chaire, et remporta, en 1679, le 
prix d'éloquence à l'Académie française par un Discours sur la vraie 
et la fausse humilité. Agent de Hantoue après son père, il fut, en cette 
qualité, envoyé par le duc Ferdinand-Charles aux conférences de 
Riswick, avec le marquis Balliany et le docteur San-Maffbi. C'est lui 
qui prit soin de la huitième édition du Parfait Négociant, écrivit la 
biographie de son père qu'on y trouve jointe, et enfin publia, en 1723, 
le Dictionnaire du Commerce de son frère Jacques Savary Desbrulons, 
qui mourut laissant cet ouvrage inachevé. Le second, Guillaume, 
devint chanoine de Vernon et prieur de Saint-Just. 

L'ainé de tous les enfants, Pierre Savary, fut avocat au Parlement 
de Paris, et Charles-Thomas, sieur de la Cassenebière, Grand Bailli 
de Bapaume. 

Enfin les trois autres garçons furent plus spécialement, avec 
Philémon-Louis , les continuateurs de l'œuvre de leur père, et de- 
vinrent les agents directs de ce que Ton crut l'organisation du grand 
mouvement industriel et commercial inauguré par Colbert : l'un 
d'eux, Jacques Savary, sieur Desbrulons, écrivain distingué, marcha 
dignement sur les traces de son père, enrichit d'additions importan- 
tes la septième édition du Parfait Négociant, celle de Paris, de 1713, 
et commença le Dictionnaire du Commerce, ouvrage justement es- 
timé, et que termina sur ses Mémoires son frère le chanoine de 
Saint-Maur. Savary Desbrulons fut en outre inspecteur pour le roi 
à la douane de Paris. Philippe, sieur de Ganches, fut appelé aux 
fonctions d'inspecteur des manufactures à Toulouse, tandis que son 
frère Claude, sieur de Bosson, devenait inspecteur de la part du roi 
pour les manufactures étrangères à Saint-Valery. 
Des quatre filles, l'aînée Jeanne-Catherine épousa Charles Lelong, 

(1) Vie de Savary, déjà citée. 



Digitized by 



Google 



210 REVUE DE L*Âmon. 

docteur en médecine de la Faculté de Pari^vCatherine-Louise se 
fit religieuse Capucine. Je n*ai pu découvrir ce que devinrent, après 
le décès de leur père, époque à laquelle elles n'étaient pas mariées, 
les deux plus jeunes : Françoise-Marie, et Camille, la dernière des 
dix-sept enfants. 

Eaux-Bonnes, juillet 1 854. 



II. 



Ce n'est pas sans y avoir mûrement réfléchi que je me suis dé- 
cidé à faire précéder de l'analyse, quelque peu développée, du Parfait 
Négociant, nn travail de critique inspiré par le vif désir de faire con- 
naître et ressortir, aux yeux d'une génération trop oublieuse, le mé- 
rite éminent d'un homme aussi remarquable que Jacques Savary. 

Pour faire apprécier, comme il convient, l'étendue et la variété de 
connaissances, l'expérience consommée, le rare discernement et la 
merveilleuse netteté d'esprit qui distinguent à un si haut degré no- 
tre illustre compatriote, pouvais-je mieux faire qu'essayer avant 
tout de reproduire, dans leur lumineuse ordonnance, les grandes 
ligues de son plan si méthodique, si rationnel et si complet? D'un 
autre côté, désireux surtout de mettre en lumière et de faire briller 
de tout son éclat la supériorité morale qui forme le tirait éminem- 
ment caractéristique de notre auteur, c'était pour moi une impé- 
rieuse nécessité de recueillir avec un soin pieux et de noter en 
quelque sorte au passage mille et mille détails de nature diverse, 
épars çà et là dans le corps de l'ouvrage. Avec ces éléments, mais 
avec eux seulement, il me devenait possible de reconstituer, telle 
qu'elle m'apparaît dans sa m&le et puissante individualité, cette aus- 
tère et grande figure, en qui vient se personnifier si heureusement 
la portion la moins connue peut-être, mais non la moins curieuse à 
étudier ni la moins méritante, du tiers -état au xviv siècle. Si 
Buffon a pu dire : le style, c'est V homme, — j'ai voulu, autant du 
moins qu'il était en moi, pénétrer jusqu'à l'inspiration la plus intime 
et la plus profonde du livre que j'étudiais, de manière à pouvoir pré- 
senter l'étude de ce livre, ainsi compris et interprété, comme la ré- 
vélation même dd caractère vrai de celui qui l'a écrit, et du milieu 
social au sein duquel il a vécu. 

Dans la pensée de Savary, son livre était destiné à devenir le véri- 
table manuel de tout négociant. Chacun, quels que fussent son âge, 



Digitized by 



Google 



< JACQUES SÀVARY. 211 

sa posîiion, son rang dans le monde commercial, devait pouvoir, en 
le feuilletant, y trouver les notions précises, les conseils essentiel- 
lemeut pratiques dont il pouvait avoir besoin à un jour donné de sa 
carrière. Aussi rien déplus simple, de plus naturel, de plus logique 
que Tordre suivi par Savary. 

Après quelques courtes considérations sur la nécessité et Tulilité 
du commerce, pleines do sens et de justesse, il entre dans les détails 
d'une longue et minutieuse analyse de tous les chapitres dont se 
compose Touvrage. Il signale ensuite Fignorance, J'imprudence et 
Tambition des négociants comme les causes habituelles des faillites 
et banqueroutes, dont la fréquence et les graves abus étaient de- 
venus Tobjet des plus vives préoccupations du commerce d'alors, et 
avaient en grande partie motivé Tordonnance de 1673; puis il trace 
de main de maître Tesquisse des qualités au prix desquelles seule- 
ment il est possible au négociant de conquérir la fortune et surtout 
cette réputation « plus avantageuse à ses enfants que s'il leur laissait 
» de grandes richesses. » Suit un chapitre où, après avoir posé et 
brièvement justifié ce principe « que I on ne doit pas forcer rincli- 
» nation des enfants pour leur profession, » Savary examine « quelles 
» sont les qualités du corps et de l'esprit propres au commerce, » et 
traite, d'une manière bien faite pour commander l'attention et sur 
laquelle je reviendrai dans le cours de cette étude, la grande ques- 
tion de l'éducation libérale et de l'enseignement professionnel. 
Enfin, pour guider les parents et les enfants eux-mêmes dans le 
choix de la nature du commerce que ceux-ci veulent entreprendre, 
il s'étend avec quelque détail sur les six corps de marchands de la 
ville de Paris : drapiers, épiciers, merciers, pelletiers, bonnetiers et 
orfèvres ; et, à cette occasion, il établit con amore l'importance et la 
prééminence, indiscutable à ses yeux, du corps de la mercerie, di- 
visé en <r six états différents de marchands, savoir : le marchand 
» grossier; celui de drap d'or, d'argent, de soie et de laine ; celui 
» d'ostades , celui de tapissier, celui de la joaillerie et celui de la 
» menue mercerie. » Du reste on comprend aisément à la lecture 
des prérogatives exorbitantes de ce corps, réellement universel 
comme le mot latin merx d'où il tire son nom, qu'embrassant le com- 
merce en gros, en balle et sous cordes de toutes sortes de marchan- 
dises indistinctement (1), cette aristocratie marchande (2)ait pu mo- 

(1) « Même de quelques-unes en détail, ce qui leur est pourtant contesté par les 
B autres corps. » — Parfait Négociant ^ édition de 1763, page 28. 

(2) « Quoique] ne soit que le troisième, néansmoins ce corps est le plus considé- 
» rable.. ..; « « aussi est-il plus noble que les autres corps, qui sont mixtes, tenant 



Digitized by 



Google 



212 RBYUB DB VknSOV. 

nopoliser (1) à vrai dire tout le grand comnierce, notamment celui 
qui se faisait avec leô pays étrangers, et, suivant la remarque de 
Savary, conduire fréquemment ceux qui y ont réussi des rangs les 
plus humbles de la société aux plus immenses fortunes et, parlant, 
aux plus hautes positions commerciales pour eux-mêmes, aux plus 
belles charges de robe pour leur postérité. 

Quelques mots, dans le même chapitre, sont consacrés aux mem- 
bres de plusieurs communautés, dont les uns, tels que chapeliers, 
tanneurs, mégissiers et ouvriers en drap d'or et de soie, usurpent 
sans droit aucun le nom de marchands, et dont les autres, mar- 
chands de saline, de bois, de chaux, de tuiles, de blé et de vin, pré- 
tendent « porter la qualité de septième corps, » mais ne sont pas 
reconnus par les six autres. Aussi Savary veut-il que les six corps 
par lui énumérés représentent seuls tout le commerce dans les as- 
semblées qu'ils ont le droit d'avoir, et d'où sont exclues toutes les 
autres professions mercantiles, par lui dédaigneusement reléguées , 
pour la plupart, dans la classe des artisans. 

Pour finir, après avoir établi la distinction, dans chaque corps, 
entre les marchands en gros et en détail, répartis, les uns comme 
les autres, en trois classes, suivant la nature, l'importance et l'é- 
tendue de leur commerce, Savary signale les conditions de mora- 
lité, de capacité et de caractère que les parents doivent rechercher 
chez les maîtres à qui ils entendent confier Téducatioti commer- 
ciale de leurs enfants ; et il termine, par de sages conseils sur la 
conduite que doivent tenir les pères et mères vis à vis de leurs fils, 
une fois placés en apprentissage, le premier livre de la première 
partie du Parfait négociant. 

Ce livre n'est à proprement parler qu'une introduction, et forme 
une partie indispensable sans doute, mais essentiellement prélimi- 
naire , de l'ouvrage. 

I tous un peu de Tarlisan : car dans celui de la draperie est incorporé celui des 

• drapiers-chaussetiers, qui taillent, cousent et vendent des bas de drap ; dans celui 
9 de répicerie, il y a les confiseurs qui font, travaillent et accommodent toutes sortes 

I de pâtes, avec du sucre et du miel, et de plusieurs sortes de fruits, etc ; » 

« Aussi ceux qui font leur apprentissage chez un marchand de ce corps sont reçus 
» noblement, ne leur étant pas permis par les statuts de faire ni manufacturer au- 
» cune marchandise de la main, mais seulement d'enjoliver, comme il a été dit ci- 
» dessus. » — Ibid.» pages 28 et 29. 

(1) « Il ne faut pas s'étonner si le corps de la mercerie a plus de prérogatives que 
» les autres, parce que c'est lui qui soutient tout le commerce des pays étrangers, 

• et qu'il n'y a point de partie du monde qui soit connue où il n'ait pénétré pour y 
» porter le négoce de la France. • — Ibtd., page 29. 



Digitized by 



Google 



JAGQUBS SÀVART. 213 

C'est à commeaccr seulement du second livre que Tauteur entre 
véritablement en matière. Désormais s'adressant directement aux 
jeunes gens qui se destinent au négoce, il parcourra avec eux les 
divers degrés, les phases successives de la carrière commerciale la 
plus étendue et la plus variée. Apprentis, commis et facteurs, négo- 
ciants en gros et en détail, opérant seuls ou en société, en relations 
avec la France seulement ou bien en outre avec les pays étrangers, 
il les suit, il les guide dans toutes ces ftositions si diverses, si va- 
riées, et, à chaque pas de ce long parcours, à chaque période de cette 
vaste exploration, il leur prodigue, avec Taulorité d'un maître aussi 
s^gace et instruit que profondément expérimenté, les notions les plus 
complètes et les plus précises sur ce qui doit faire à chacune de ces 
époques, Tobjet principal de leur élude et de leurs méditations. 

Tout naturellement Savary commence par s'occuper de l'appren- 
tissage, de son obligation légale, des raisons qui Tont fait établir et 
de celles qui ont motivé, à certaines conditions par lui bien déter- 
minées, l'exemption dont jouissent à cet égard les fils des maîtres. 
Avec quelle intelligente, quelle minutieuse et vraiment paternelle 
sollicitude, il parle ensuite aux apprentis des devoirs multiples et 
variés qui naissent pour eux de la profession dont ils ont fait choix ! 
Il ne se contente pas de mettre à profit les ressources infinies d'un 
homme rompu aux affaires et d'un esprit éminemment pratique 
pour les initier aux mille et mille moyens dont ils doivent faire 
chaque jour usage, s'ils veulent acquérir les connaissances indispen- 
sables pour faire avec succès le commerce en détail, il insiste 
plus (Bucore sur les règles de conduite dont la scrupuleuse et quoti- 
dienne observation peut seule leur permettre de rester toujours ir- 
réprochables et parfaitement honnêtes, s'efforçant, suivant son ex- 
pression, de leur inspirer avant tout « Tamour et la crainte de Dieu, 
» sans laquelle Dieu ne bénîroit jamais leur travail et ils ne réussi- 
» roient jamais dans leurs entreprises (1), » et leur recommandant 



(1) Je ne saurais résister au plaisir de citer ici textuellement un passage dont le 
lecteur sentira toute Timportance, à raison même de la lumière quHl jette sur les 
mœurs et les habitudes religieuses du commerce à cette époque : 

t 11 fout aimer et servir Dieu, et, pour cela, ils (les apprentis) doivent aller à 

» réglise tous les jours, s'il se peut; ils en trouvent assez Foccasion et la commo- 
» dite, en allant et venant par la ville; et ceux qui sont obligés à une grande rési- 
» dence dans leurs magasins et dans leurs boutiques, se peuvent lever demi-heure 
j» plus matin. Tant s'en faut que leurs maîtres y trouvent à redire; au contraire, ils 
1 en seront bien aises, parce que cela les assure de leurs bonnes mœurs. Et en 
> effet, il y a plusieurs négociants, gens de piété, qui y envoient tous les jours leurs 

14 



Digitized by 



Google 



214 RRYim BB L'ANJOU. 

ensuite la fidélité, Tobéissance, la discrétion et le respect envers 
leurs maîtres, les bonnes relations avec leurs camarades, et jusqu'à 
la modestie dans les habitudes et dans les vêtements. 

Ici je désire, une fois pour toutes et de manière à ne pas être obligé 
d'y revenir dans les cas analogues qui se présenteront successive- 
ment , donner une idée parfailement exacte et complète do la mé^ 
thode do Savary et de son mode d'enseignement. 

Après avoir traité au préalable, et comme il vient d'être dit , de la 
manière de vivre des apprentis chez leurs maîtres, il en vient à « leur 
» enseigner ce qu'ils auront à faire pendant tout le temps de leur 
» apprentissage pour se rendre capables du commerce en détail. » 
Apprendre à connaître la marque en chiflire des marchandises, les 
mesures et poids pour les mesurer, auner ou peser, et l'emplacement 
réservé à chacune d'elles dans le magasin, se mettre à mêmededis«- 
tinguer leurs qualités ou leurs défauts et de savoir leur prix, leur 
origine de première ou de seconde main et le lieu où elles ont été 
fabriquées , se rendre capable enfin de bien faire un paquet on un 
ballot, tel est le programme, minutieusement détaillé et accompa- 
gné d'un commentaire sur chaque article, que notre auteur propose 
à ses lecteurs ou plutôt à ses élèves, pour arriver, en dernier lieu, 
à leur tracer, avec une incomparable supériorité, les règles à suivre 
dans la vente, ce but final de tout commerce, cette science véritable 
du négociant. 

Ici Ton n'est plus tenté de sourire du terre-à-terre, de la puérilité 
apparente de certains détails : tout disparait devant le sentiment de 
délicate et sévère honnêteté qui inspire et vivifie ces préceptes, o& 
sont si nettement précisés les devoirs immuables que la conscience 
impose aux apprentis, soit envers tes acheteurs, soit envers leurs 
maîtres (1). Après cela, qui songerait à blâmer, comme un appel au 
mobile moms pur de l'intérêt, les naïves recommandations adres- 
sées à ces jeunes gens pour leur persuader de chercher dans la dou- 



> serviUmrs, tant de boutique que domestiques, et y manquer suffîroit pour les 
» chasser de leurs maisons. Ils devroient aussi suivre la bonne et ancienne coutume 
» d'y aller les dimanches avec leurs maîtres. Cela se pratiquoit par tons les négo- 
» ciants, il n'y a pas encore trente ans ; mais les maîtres d'aujourd'hui se sont re- 
f lâchés, parce que la plupart sont aussi libertins que letrs apprentis ; aussi ne faut- 

> il pas s'étonner des désordres qui arrivent journellement dans le C4>mmerce. » — 
Le Parfait Négociant, page 35. 

(1) Je transcris encore ici textuellement, comme un exemple toujours bon & citer, 
certaines des règles formulées par Savary : 

« La première qualité que doit avoir un marchand, à la vente de sa marchandise, 



Digitized by 



Google 



JACQUBS SIVART. 215 

eur du laogagc et dos manières, dans régalité patiente du carac- 
tère, ies moyens les plus sûrs d'atUrer et de retenir la clientèle, 
allant même jusqu'à faire briller dans le lointain, comme la récom- 
pense possible de cette habileté de bon aloi. la séduisante perspec- 
tive d'un riche mariage avec la fille d'un maître, « ayant plutdt 
» égard à leur vertu et capacité qu'aux biens qu'ils peuvent avoir. » 

Mais des conseils, quelle qu'en soit la sagesse, ne suffisent pas à 
Savary : son livre, tel qu'il l'a compris, doit contenir autre chose 
encore. Les doux chapitres que je viens d'analyser ne sont è vrai 
dire qu'un vaste et judicieux programme d'études; ils ne constituent 
que ce que j'appellerais la partie pédagogique et morale d'une oeu- 
vre immense et complexe. Aussi notre auteur en vient-il immédia- 
tement à traiter de ce qui forme la matière môme des éludes recom- 
mandées et prescrites par lui aux apprentis. 

A une longue énumération des mesures de toutes sortes en usage 
dans les diverses provinces ou villes de France, ou même à l'étran- 
ger, et aux règles à suivre pour en opérer la réduction, succède le 
tableau le plus complet des règlements multiples qui régissaient, à 
l'époque et suivant les di£férenles manufactures, la fabrication des 



» c'est d'être honiin« de bien; car c'est le mojen de faire son salut, et d'acquérir la 
ê réputatioa d'être gens de bien, si nécessaire aux négociants, et sans laquelle ils ne 
» feront jamais leur fortune. » 

« L'homme de bien consiste à être de bonne foi, à ne tromper personne, c'est- à- 
» dire à ne point vendre à faux poids et à fausses mesures, qui soient moins pesants 
■ ou moins légers que ceux ou celles portés par les ordonnances : en aunant la 
» marchandise, de bien tirer bois à bois, sans la tirer pour l'étendre davantage, afin 
» d'en moins donner du nombre convenu ; en la pesant, ne point par artifice et sub- 
1 tilité de la main, faire pencher la balance du côté où est la marchandise, afin 

> qtt*il s'y trouve davantage de poids ; enfin, d'observer la justice, et de donner plu* 
» tôt^phis d'aunage et de poids que moins, de ne point vendre de marchandise l'une 
» pour l'autre ; par exemple, une personne demandera un velours de Gêpes, dont 
» elle n'a aucune connaissance, on lui en donnera un de Lyon ; un drap &çon 
» d'Espagne pour un véritable Espagne.... ; ainsi de toutes les marchandises, quand 
» même elles seroient aussi bonnes, même meilleures que celles que l'on demande, 
» car c'est une tromperie qui ne doit pas se faire dans le négoce; si l'on demande 

* une étoffe de soie cuite, n'en pas donner une qui soit mêlée de soie crue; 

> en un mot, de quelque sorte et qualité de marchandises que ce puisse être, ne les 

> jamais vendre pour autres que pour ce qu'elles sont. • 

f Il ne faut favoriser personne, soit pour le prix, soit pour la marchandise, 

• ni donner des bonnes mesures d'avantage, sans la permission de leurs maKres; 
» car ce n*est pas à eux (les apprentis) à donner ce qui ne leur appartient pas. » — * 
Le Parfaii Négociant, pages 38 et 39. 



Digitized by 



Google 



S16 REVUB DE L^ANJOD. 

diverses ôlofFes en France, et qui en prescrivaient les longueurs et 
les largeurs légales, ainsi que le mode de teinture. 

Toutefois, il est juste de faire remarquer que la plupart de ces rè- 
glements sont postérieurs à la première apparition du Parfait Né- 
gociant; et que c'est à Savary Desbrulons que revient Thonneur do 
les avoir recueillis dans Tédilion quMI donna^ en 1713, de Touvrage 
de son père. Il n'est pas sans importance non plus de noter que la 
majeure partie n'a été édictée que postérieurement à 1683 et à la mort 
de Colbert. —Je crois du reste ne pas me tromper en disant qu'un 
homme spécial trouverait facilement là, et dans quelques autres 
chapitres du Parfait Négociant^ les éléments d'une enquête singu- 
lièrement curieuse sur la situation manufacturière do la France à 
une période de notre histoire, si dififérenle do celle où nous vivons 
et où règne le principe diamétralement opposé de la liberté de l'in- 
dustrie. 

L'apprentissage est fini , une autre phase du noviciat commercial 
lui succède. Savary, à cette occasion, prodigue aux facteurs et com- 
mis, avec le même soin qu'il le faisait un instant auparavant aux 
apprentis, les conseils les plus sages et les plus minutieux sur la 
conduite à tenir dans leurs rapports quotidiens avec leurs maîtres 
et patrons, comme aussi envers les acheteurs et la clientèle. Puis 
s'occupant de ce qui, à ce moment de leur éducation professionnelle, 
doit faire l'objet principal de leurs études, il traite sous toutes ses 
faces la question des effets de commerce. C'est la première mono- 
graphie complète de la lettre de change, ot l'une des meilleures à 
consulter encore aujourd'hui : notre Code de commerce n'ayant 
guère fait à cet égard que reproduire les principes et les règles de 
l'ordonnance de 1673, on comprend tout ce que peut présenter d'in- 
téressant et d*ulile ce commentaire de la législation originaire par 
le plus savant et le plus considéré de ses auteurs. Origine , utilité , 
lèrme, endossement et acceptation des lettres do change, billets de 
change, à ordre ou au porteur, et tous autres en usage dans le com- 
merce, protêts, contrainte par corps en matière de lettres de change 
et de billets de toutes sortes créés pour fait de marchandise , telles 
sont les matières savamment élaborées et lumineusement expo- 
sées en cet endroit par Savary, qui, après avoir donné les formu- 
laires de toute espèce d'effets de commerce, s'occupe ensuite des 
changes, rechanges, de l'intérêt, de l'escompte, des règles qui les 
régissent et des ditlérences qui les distinguent respectivement. 

Préparé par ce double stage, à titre d'apprenti d'abord et do com- 
mis ensuite, le jeune négociant peut, aux termes de l'ordonnance, 
et malgré son étal de minorité, aspirer a la mattriso et entreprendre 



Digitized by 



Google 



JACQUES SAVÂRY. 217 

le commerce pour son cpmple particulier, pourvu qu'il ait vingt ans 
accomplis. Seulement comme à cet âge son peu d'expérience pour- 
rait lui devenir d'autant plus préjudiciable que, par une autre dispo- 
sition de Tordonnance, conséquence logique et forcée de la précé- 
dente, le marchand mineur est réputé majeur pour le fait de mar- 
chandise, Savary conseille à tout jeune homme d'attendre vingt-cinq 
ans, époque de la mcyorité, suivant lé droit commun d'alors, pour se 
livrer au commerce en son propre nom et à ses risques personnels. 
Il ne fait d'exception que pour deux cas, assez fréquents du reste 
pour avoir appelé l'attention et motivé les prescriptions du législa- 
teur: le cas où des pères et mères, se voyant vieux, associent leurs 
enfants à leur négoce, et celui où les jeunes gens viennent à former 
une société avec des négociants déjà « anciens dans le commerce et 
» avec lesquels ils peuvent s*aUier en se mariant avec leurs Ailes. » 

Comme le commerce en délail est le lot du plus grand nombre, 
Savary commence par s'en occuper et y consacre le quatrième livre 
qui clôt la première partie du Parfait Négociant. 

Partant de ce principe que Ton ne doit jamais entreprendre de. 
commerce au-dessus de ses forces, il recommande au débutant, qui 
veut se livrer à un genre de négoce exigeant un capital considérable 
et supérieur à celui dont il peut disposer, de chercher dans l'associa- 
tion les ressources qu'il ne trouve pas en lui-même ; il fait ressortir 
toute l'importance du choix de l'associé, des garanties qu'il doit pré- 
senter sous le double rapport de la capacité et des mœurs, et insiste 
sur les précautions à prendre dans la rédaction de l'acte de société, 
alors surtout que l'association n'a pas pour base une alliance de fa- 
mille du genre de celles dont il a parlé précédemment. 

Passant ensuite à un autre ordre d'idées, il appelle l'attention d'à-* 
bord sur le quartier où il convient, suivant la nature du commerce, 
de faire son établissement (i), puis sur le choix de la maison elle- 

(1) Au moment où le vieux Paris tend de plus en plus à disparaître avec ses ha- 
bitudes, ses traditions et son aspect original et varié, il m'a paru intéressant de re- 
later quel était déjà, à Tépoque de Savary, le genre de commerce propre à chacun 
des principaux quartiers de la capitale : 

« À Paris, ceux qui vouloient anciennement faire la marchandise de drap 

» d'or, d'argent et de soie, la rue aux Feûres et le Petit-Pont étaient les seuls lieux 
» où ils faisoient leur établissement; mais, depuis quelque temps, il s'en est fait un 
M grand nombre dans les rues Saint-Denis et Saiut-Honoré, môme dans celle des 
» Bourdonnais; ceux qui font le commerce de dentelles de soie, font leur établisse- 
» ment ordinairement dans les mômes lieux des marchands de soie, à cause des as- 
» sortiments; ceux qui vendent des points et des dentelles de fil, tant de France 
» qu'étrangers, s'établissoient dans les rues Aubry^lc-tîouchcr et de Saint- Denis ; et, 



Digitized by 



Google 



218 REVUE BB L*ÀIfJOtJ. 

même, son orientation, les moyens do tirer le meilleur parti, pour 
les diverses sortes et couleurs de marchandises, du jour et de la lu- 
mière, et les moyens aussi d*y porter remède en cas d^insuffisanoe, 
enfin sur rordre, Faménagement et Tènsemble de la disposition in- 
térieure du magasin. 

Ces détails, en quelque sorte préliminaires, achevés, il aborde la 
question des livres de commerce; il rappelle et commente les arti- 
cles de Tordonnance qui s*y réfèrent, indique le nombre et le mode 
de tenue des livres que les négociants doivent avoir, suivant Tim- 
porlance de leur commerce, et y joint les formulaires de ceui de ces 
livres prescrils comme indispensables. Puis il en vient à la manière 
dont les marchands en détail doivent se conduire, soit en Tachât, 
soit en la vente de leurs marchandises, insistant dans un remarqua^ 
blo commentaire sur la justesse et la portée de Tadage : ^i Ily a 
» parfois plus d'esprit à savoir perdre que gagner, * et sur les consi- 
dérations qu*on doit avoir pour celles des marchandises qui se ven- 
dent à crédit. Là, comme partout ailleurs, et notamment dans le 
chapitre relatif à la sollicitation des dettes, et à ce qu*il y a à faire 
pour éviter les fins de non-recevoir, on ne sait ce qu*il faut le plus 
admirer du rare bon sens, de la prudence consommée, de la con* 
naissance profonde de la nature humaine, de ses penchants mauvais 
comme de ses faiblesses, du tact plein de finesse, et par dessus 
tout, de la parfaite honnêteté (i) que révèle cette longue et lucide 

» depuis que la manufacture des points de France est établie, les marchands s'éla- 
» blissent encore en beaucoup d'autres endroits; les drapiers ordinairement font 
» leur établissement dans les rues Saint-Honoré, Saint-Antoine, de la Harpe, Saint- 
» Jacques, place Maubert et devant le Palais. A Tégard des épiciers, bonnetiers, 
» pelletiers et orfèvres, ils s'établissent indifféremment dans tous les quartiers de 
M Paris, comme aussi ceux qui font la menue mercerie et sergerie ; mais pourtant il 
• y a toujours des lieux plus propres les uns que les autres. » — Le Parfait Négo- 
ciant, page !252. 

(1) Je dois toutefois signaler ici le seul passage, je crois, du Parfait Négociant^ 
qui soit en désaccord avec cette scrupuleuse délicatesse qui forme le trait distinctif 
de ce que Ton peut appeler renseignement moral de Savary : 

ff Mais il (le maître marchand en détail) doit observer cette maxime de ne 

« porter jamais lui-même de mauvaises paroles à ses débiteurs; s'il y a quelque 
» chose de fâcheux à dire, il faut que ce soit toujours par les facteurs, a6n de ne 
> pas attirer sur lui leur mauvaise humeur et de conserver leur chalandise. Car 
« quand un facteur porte une parole qui fâche un débiteur, qui l'oblige à payer par 
» dépit, il en est quitte pour le désavouer et dire qu'il ne lui a pas donné ordre de 
» parler ainsi , et par ce moyen il apaise facilement la colère de ceux qui ont sujet 
1 de se plaindre de l'incivilité qu'ils prétendent avoir reçue de leurs facteurs ; de 
» sorte que cela ne fait aucune conséquence pour lui. i — Ibid. page 299. 



Digitized by 



Google 



JACQUES SAVÀRY. 213 

éouméralion de règles minutieuses et variées, dont pas uoe n*est un 
hors d*œuvre ou une répétition. 

Celte première partie du Parfait Négociant est terminée par deux 
chapitres : le premier où il est traité « de Tordre que les marchands 
» doivent tenir pour faire leurs inventaires suivant la dernière or- 
» donnance; » le second contenant la formule même de Tinventaire 
(qui, légalement, doit être fait tous les deux ans), pour servir de 
modèle à tous les marchands qui vendent des marchandises à Faune. 

Jusqu'ici Savary s*est occupé plus spécialement du commerce en 
détail et n'a guère traité que des matières indispensables à connaître 
pour quiconque veut se livrer à un pareil négoce, destiné, par la 
nature même des choses, à être, comme je Tai déjà dit, le lot de 
l'immense majorité de la classe commerçante. Mais il a du com- 
merce une trop haute idée, il attache à son développement et à sa 
grandeur trop d'importance politique et sociale pour en rester là. 
'Aussi consacre-t-il à Fexamen sagace et attentif de tout ce qui, de 
près ou de loin, intéresse le commerce en gros, à l'étude approfondie 
des conditions les plus propres à assurer, avec le progrès continu de 
l'industrie manufacturière, l'extension rapide et la prospérité du- 
rable du commerce extérieur, la seconde psirtie de son ouvrage pres- 
que tout entière (1). 

Le commerce exerçai sur une largo échelle exige des capitaux 
et des soins qui dépassent presque toujours les ressources et Tacli- 
vité d'un seul homme, quelles que puissent être sa fortune et sa ca- 
pacité personnelles, et pour qui veut se soustraire à la nécessité de 
recourir à l'intervention des commissionnaires, jugée en principe 
par Savary éminemment fatale et désastreuse, l'association offre le 
seul moyen d'y suppléer efficacement. C*cst pourquoi notre auteur 
aborde naturellement, dès le début de la seconde partie, tout ce qui 
concerne les sociétés commerciales : sociétés en nom collectif, so- 
ciétés en commandite, enfin sociétés en participation; ces dernières 
sont appelées dans le Parfait Négociant, suivant le langage exact et 
judicieux de Tépoque, sociétés anonymes, nom qui aijgourd'hui a 
complètement changé d'acception et désigne un genre de société 
d'une nature toute différente, et dont l'organisation n'a été légale- 
ment réglementée, d'une manière générale au moins, que par notre 
législation moderne. L'exposé des précautions à prendre et des for- 
malités à remplir pour rendre les sociétés valables et régulières, en 

(1) Le livre quatrième, seul, ûiit, à vrai dire, exception : relatif aux faillites il 
présente en effet un égal et extrême intérêt à tous ceux qui se livrent au négoce soit 
en gros soit en détail. 



Digitized by 



Google 



220 RBTUB hB Vkmov. 

niômc tomps que fructueuses et profitables aux divers assoi>ié$, est 
suivi « des formulaires de toutes sortes de sociétés qui se font entre 
» marctmnds et négociants, tant en gros qu'en détail, ordinaires et 
» en commandite, avec indication des « extraits des articles qui doi- 
9 vent être enregistrés suivant Tordonnance. » 

Malgré mon désir d'être bref, autant que faire se peut, je ne sau- 
rais me dispenser de signaler ici, en passant, la manière si remar- 
quable dont Savary a traité la question de la société en commandite, 
d'autant plus que nous rencontrerons là de précieux éléments pour 
l'appréÀiation ultérieure des éminentes qualités de ce grand esprit et 
des quelques rares, mais graves défauts, imputables surtout à son 
éducation et à son temps. 

H déduit avec une netteté concise et une rare élévation de vues, 
avec une cbaleur de conviction profonde et presque enthousiaste, 
les avantages indmenses de la société en commandite, au point do 
vue de Tintérét général, de Tamélioration sociale et de la grandeur^ 
politique de la patrie. La légitimité et Tbonorabilité d'un pareil em- 
ploi de capitaux qui, sans cela, resteraient Improductifs, la possi- 
bilité qui est ainsi donnée à des enfants de famille d'utiliser, dans 
leur intérêt propre comme dans celui du bien public, leur aptitude 
pour Iç commerce, le bien-être assuré aux artisans de toute sorte 
et à leurs familles par un développement manufacturier dû à la mise 
on circulation de l'épargne des classes riches et aisées, enfin la 
prospérité et la puissance financière de TÉtat produites par le pro- 
grès continu du mouvement industriel et commercial dans un pays, 
tout cela est dit dans des termes et avec un accent à faire envie à 
plus d'un éciivain de notre époque. Qu'après cela, Savary s'évertue 
« à lever les scrupules de beaucoup de personnes de qualité tant de 
» la noblesse que de la robe, qui feroient difficulté de faire des se- 
» ciétés en commandite, » et que, dans ce but, il s'efforce, — à l'aide 
surtout des ordonnances récentes que j'ai déjà citées dans la partie 
biographique de ce travail , — de démontrer qu'il ne saurait être 
« déshonorable » de s'associer avec des gens faisant le commerce en 
gros ou le commerce maritime, et comme tels jouissant légalement 
de tous les privilèges de la noblesse, on le comprend facilement. 
Mais ce qu'on ne comprend pas moins bien, c'est que' de pareils ar- 
guments n'aient converti personne, et que des préjugés fondés sur 
des habitudes enracinées, sur l'opinion publique, et, il faut le pro- 
clamer bien haut, sur la constitution même de l'organisation sociale 
d'alors, aient résisté et résistent encore aujourd'hui, dans une certaine 
mesure, non-seulement à de vains décrets de l'omnipotence royale, 
mais même aux raisons décisives de l'expérience et du bon sens. 



Digitized by 



Google 



JACQOBS BAVARY. 221 

Certes Savary avait mille fois raison d'invoquer à Tappol de sa 
thèse Texemple de la noblesse italienne, et surtout de la noblesse an- 
glai8e(i). Seulement it n'entrevoyait pas, il ne pouvait guère entrevoir 
à répoque et dans le milieu où il vivait, que, pour que cet exemple, 
si concluant à ses yeux, fût capable d'exercer une influence réelle 
et pratique, il eût fallu que le rapprochement qu'il essayait d'établir 
entre les nobles de France et ceux d'Angleterre, ne couvrit pas une 
différence radicale, sinon dans les formes apparentes, du moins 
dans les éléments constitutifs de la société elle-même. 

Mais il me faut remettre à un temps plus opportun, à un lieu 
mieux choisi, à compléter sur ce point ma pensée, et je dois me 
hâter de poursuivre l'analyse d'un livre, si plein de choses et de 
faits bien observés qu'à chaque instant il fournit matière, si l'on n'y 
prend garde, à des réflexions qui dégénéreraient trop aisément en 
diffuses et ralentissantes digressions. 

Après avoir parlé de la création, des formes et du but des sociétés 
commerciales, Savary, après un court résumé de beaucoup de 
choses précédemment dites sur l'importance et l'honorabilité du 
commerce en gros, recherchant de quelle manière les associés doi* 
vent vivre entre eux, leur recommande particulièrement l'estime, 
l'amitié et la confiance mutuelles, la ferme volonté de ne tenir au- 
cun compte des caprices et de la mésintelligence trop fréquente de 
leurs femmes, enfin l'attention à utiliser convenablement l'aptitude 
respective de chacun d'eux ; puis il leur trace un ensemble de me- 
sures propres à assurer l'ordre et la régularité dans leurs affaires. Il 
leur indique ensuite de quelle manière, négociants en gros, ils doi* 
vent se conduire dans l'achat de leurs marchandises dans les ma- 
nufactures, suivant la nature et l'étendue de leur commerce ; et , 
quelques pages plus loin, il s'occupe de la vente de ces mêmes mar- 
chandises, tant dans les villes de leur résidence que dans les pro- 
vinces et dans les foires. 

(1) • Presque par toute Titalie, la noblesse tient le trafic pour une chose hono- 

• rable, particulièrement ceux de Gènes, de Venise et de Florence, y ayant plusieurs 
» gentilshommes qui ont des galères en leur particulier pour négocier sur toute la 
» mer Méditerranée. En Angleterre le commerce est tellement trouvé honnête, que 
> la noblesse de la plus liaute dignité fait le commerce de laine et de bétail, les 
» gentilshommes n'estimant pas que cette action les rende moins nobles, quoiqu'elle 
» soit commune avec les marchands, même avec les paysans ; et d'autant que les 
» cadets de noblesse n'ont que la vie et le vêlement chez leurs aînés, ils ne tien- 
» nent point à déshonneur d'être apprentis chez les marchands pour y apprendre le 

• commerce, afin de le faire ensuite pour leur compte particulier. » ^ Le Parfait 
Négociant, page 343. 



Digitized by 



Google 



322 RBVUB DE t*ÂIfJOU. 

Les manufactures font Fobjct de deux autres chapitres, qui com- 
plètent ce premier livre de la seconde partie. Après avoir enseigné 
dans le premier « ce qu*il faut observer auparavant d*entrepre&dre 
» des manufactures, pour bien réussir tant dans celles qui sont d^à 
» établies, que dans celles que Ton veut inventer ou imiter, » Fau- 
teur, dans le second, insiste sur « Yordre, qui est Fâme d^tme manu- 
» facture, » et, à ce propos, il énumère les dlfiférentes règles dont 
Tobservation doit amener cet important résultat, après quoi il passe 
soigneusement en revue les diverses tromperies contre lesquelles il 
faut savoir se mettre en garde, principalement dans les manufac- 
tures de soieries. 

Dans Taugmentation de Tédition de 1713, due à Savary Desbru- 
lons, se trouvent consignés à la suite les extraits de nombreux arrêts 
du conseil sur la tabrication, tous, à Texception d'un seul, posté- 
rieurs à 1683; triste et mémorable témoignage de cette manie de 
réglementation à outrance qui , prétendant continuer Tœuvre de 
Colbert, exagéra outre mesure Tune des conceptions les plus contes- 
tables, sinon les plus fausses, de cet homme d'Etat, plus grand mille 
fois par le génie de Faction que par les doctrines ! 

Enlacée, sous prétexte de protection, dans les entraves multiples 
d'une surveillance administrative , incessante , minutieuse , et , 
— presque toijyours, — forcément tracassière, inintelligente et 
arriérée, notre industrie nationale vit son essor comprimé et s'épuisa 
trop souvent dans des efiforts plus méritoires que réellement profi- 
tables à la richesse et au bien-être du pays (1). Heureuse encore si, 
du jour où ces liens furent violemment brisés, elle avait pu s'élan- 
cer, pleine de vigueur et d'énergie, dans la libre carrière ouverte à 
sa juvénile activité; mais, comme les enfants dont Fenfance s'est 
prolongée au-delà du terme sous une tutelle trop rigoureuse, com- 
bien de fois faible, incertaine, remplie d'un puéril effroi, n'a-t-elle 
pas, au grand détriment de l'intérêt public et de la prospérité géné- 
rale, hésité ; combien n'hésilcrt-elle pas encore, tous les jours, à 
accepter^ franchement les conséquences de son émancipation, et, 
avec les périls de la lutte, les avantages et la puissance féconde de 
la virilité ! 

J'arrive maintenant à Fune des parties les plus curieuses de Fou- 
vrage de Savary : celle relative au commerce avec les pays étran- 
gers. A elle seule elle fournirait aisément matière à un long travail 
du plus grand intérêt à qui , possédant lés connaissances spéciales 

(1) Voir à Fappui Farticle de M. Raudol notamment, publié dans le Correspond 
(tant du 25 juillet 1856. 



Digitized by 



Google 



JÀCQCTBS SAVÀRT. 223 

et los documônls nécessaires, pourrai! comparer les précieuses don^ 
nées rassemblées par notre auteur, avec autant d^abondance que de 
clarté, à celles qu*offrent les nombreuses publications, ofileielles ou 
privées, qui, chaque jour, viennent éclairer d*une plus vive lumière 
€8 vaf te suyet étudié au point de vue des besoins présents et des re- 
lations actuelles du commerce international. Cet examen compa* 
ratif entn; la situation à deux époques si distinctes par le caractère 
et les tendances, non pas simplement du commerce fttinçais ou eu* 
ropéen, mais on peut presque dire du commerce du monde entier, 
n*aurait pas seulement Tavantage d*enricbir grandement la science 
des faits et d'^youter ainsi une page importante à Thistoire des so- 
ciétés modernes; celte sorte d'enquête historique aurait encore et 
surtout une haute portée morale : elle permettrait de distinguer, 
avec précision et certitude, ce qui, dans chaque pays, est de Tes- 
sence de la nationalité , ce qui est la conséquence forcée et immua- 
ble do la nature du sol, du climat et du caractère des habitants , de 
ce qui, au contraire, natt, se développe et se modifie suivant les né- 
cessités, les progrès et les phases variables de la civilisation. — Il 
est facile de comprendre ce qui me fait une loi de me borner au rôle 
modeste de résumer le plus fidèlement possible, dans une esquisse 
rapide et à grands traits, Timmense tableau où Savary s'est plu à 
dérouler et b grouper, avec son art sobre et profond, avec son 
habituelle et consciencieuse exactittide, les sages conseils et les 
innombrables renseignements relatifs au commerce extérieur dont 
il a pu « avoir connaissance, tant par sa propre expérience que par 
» ce qu'il en a appris par les mémoires qui lui ont été donnés par 
» ses amis, qui ont fait commerce en toutes ces sortes de pays, et 
» dans les couleurs qui en ont traité. » 

Qu'il s'agisse d'entreprendre, séparément ou concurremment, le 
commerce d'importation et celui d'exportation» la prudence com- 
mande que dans une entreprise exigeant toujours une mise do fonds 
considérable et des aptitudes diverses, on fasse, le plus habituelle- 
ment, appel aux puissantes ressources de l'association. En tous cas, 
^u moment où un négociant se livre, à quelque titre que ce soit, au 
commerce extérieur, il lui faut de toute nécessité connaître partei- 
tement les produits naturels (1) ou manufacturés, tant ceux que son 



(i) On peut remarquer que, sans passer enlièremeot sous silence le commerce 
qui a pour objet les produits dtt sol, et en particulier les vins qui, dès cette époque» 
comptent pour une large part dans les exportations de la France, Savary néanmoins 
fournit à peine quelques rares et incomplets renseignements sur cette matière, d'une 
importance, capitale pourtant, il ne me suflirait pas de dire au point de vue de ce qu'on 



Digitized by 



Google 



224 RRVUB DE L'ANJOa. 

propre pays peut fournir à l'exportation suivant les besoins diffé- 
rents des divers pays étrangers, que ceux qu'il peut demander à 
chacun de ces mêmes pays pour une importation utile et avan- 
tageuse. 

Il doit également savoir quels sont pour Fun et Tautre commerce 
les voies et modes de transport préférables, comme aussi il ne doit 
rien ignorer des lois et des tarifs de douanes, réglant, à rentrée et à 
la sortie, les droits sur les marchandises, soit dans les pays qu*il 
habite, soit dans ceux avec lesquels il veut établir des relations. 
Quant à la différence des poids et mesures, aux règles à suivre pour 
en opérer la réduction, au change et au rechange, Tauleur rappelle 
qu'il en a assez longuement traité, dans la première partie de son 
ouvrage, pour se dispenser d'y revenir. 

Après avoir posé ces principes généraux dans un premier chapi- 
tre , sorte de brève et substantielle introduction, Savary en fait une 
judicieuse et sagace application dans les nombreux chapitres, où il 
s'occupe successivement du commerce avec la Hollande et la Flan- 
dre, l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, l'Italie, l'Espagne, les Indes 
Occidentales et le Portugal, les villes Anséatiques et les pays baignés 
par la mer Baltique, Arkangel et la Moscovie, enfin avec les Iles fran- 
çaises, l'Aracrique, le Canada, le Sénégal et les côtes de Guinée de- 
puis lo cap Vert jusqu au cap de Bonne-Espérance. De plus, dans 
un cinquième livre, de la même seconde partie, qui n'est, à vrai 
dire, qu'un complément du deuxième livre, annexé sous forme d'aug- 
mentation à la ^conde édition du Parfait NégodarU^ — il est non 

appelle aujourd'hui la science économique, mais au point de vue de Tintérêt public, 
dans la plus haute acception de ce mol. Sans doute on ne peut méconnaître en cette 
circonstance, et Tinfluence des préjugés qui faisaient repousser si dédaigneusement 
par notre auteur la prétention élevée par « les marchands de salines, de chaux, de 
» tuiles, de bois, de bled et de vin, » de former le septième de ces « corps de mar- 
» cliands, qui sont comme les canaux par où passe tout le commerce, > et l'influence 
aussi de certaines idées sur le rôle et la prééminence du négoce appliqué aux objet* 
manufacturés, naturellement prédominantes chez un zélé disciple de Fécole de Gol- 
bert. Mais peut-être est-il permis d'y voir autre chose encore, et, sans trop de té- 
mérité, d'attribuer à Tinsuffisance notoire des voies de communication prises dans 
leur ensemble, et, par suite trop souvent, à fétat de misère et d'affaissement où vé- 
gétait Tagriculture, dont les produits étaient généralement absorbés par les besoins 
de la consommation locale, ou lui étaient, dans tous les cas, — du moins en ce qui 
concerne les blés, — réservés par d'absurdes restrictions d'exportation de province 
à province, le silence presque absolu, et malheureusement trop signiGcatif, gardé par 
Savary sur la part faite aux produits agricoles, notamment aux céréales, aux bes- 
tiaux, etc. , dans le mouvement commercial de son époque 



Digitized by 



Google 



JACQUES SIVARÏ. 225 

moins longuement traité du commerce qui se foit dans les échelles 
du Levant, à Constantinople, avec la Perse par Angora, et encore 
avec ou par TEgygte et les Elats Barbaresques. 

Et que Ton ne s'y trompe pas : il ne s'agit pas là seulement d'une 
utile et méthodique, mais aride et ennuyeuse nomenclature. Non ; 
sans doute on trouve dans Ténumération complète et détaillée des 
produits de toutes sortes, objet des échanges respectifs entre la 
France et chacune des autres nations (1), dans Tindication des prix 
de fret et d'assurances, des règlements et tarifs de douanes , des 
lieux les plus habituels et les plus propres aux relations internatio- 
nales, tous les éléments d'une excellente statistique commerciale à 
cette époque de notre histoire; mais, à côté de cela, on rencontre à 
chaque instant de curieux renseignements soit sur les institutions 
de crédit des pays étrangers, comme la Banque d'Amsterdam, celle 
de Hambourg, ou le Banco de Venise, soit sur les règles de législa- 
tion étrangère qu'il importe aux commerçants de connaître, telles 
que les lois qui régissent en Angleterre la condition des résidents 
français, ou bien l'organisation spéciale des consulats dans le Levant, 
jouissant, dès celle époque, d'une sorte de caractère politique, pour- 
vus, comme aujourd'hui encore, d'une juridiction propre pour 
statuer sur les litiges entre les nationaux ; soit enfin sur certaines 
questions, faites, par leur nature ou leur importance, pour appeler, 
incidemment au moins, l'attention d'un esprit éminent, le perce- 
ment de l'isthme de Suez par exemple (2). 



(1) Je crois devoir faire ici une double observation de nature différente : la pre- 
mière, c*est que Tllaiie est, par une sorte d'exception, le seul pays qui, d'après Sa- 
vary, fournit alors beaucoup à Fimportation française sans presque rien recevoir de 
nos produits en échange; la seconde, c'est que si, à cette époque du xvii« siècle, 
l'Anjou ne contribuait que pour une seule branche de produits à l'exportation gêné - 
raie, c'était du moins dans une proportion considérable ; indépendamment en effet 
des grands achats que venaient faire, chaque année, dans notre pays môme, les Hol- 
landais et les Flamands, on voit que nos vins, et parfois nos eaux de-vie, figurent 
au premier rang parmi les marchandises exportées en Angleterre, à Brème, à Ham- 
bourg, en Suède et en Russie. 

(!2) Au moment où la question du percement de l'isthme de Suez semble entrée 
dans la voie d'une réalisation prochaine, et où des travaux nombreux et remarqua- 
bles, — ceux, notamment, de MM. de Lesseps, Barthélémy Saint-Hilaire, Barrault, 
Talabot et Baude, — sont venus appeler l'attention de tous sur les difficultés et les 
avantages des diverses solutions proposées, il ma paru intéressant de résumer tout 
au moins dans une note la longue et curieuse digression que Savary a consacrée 
à l'examen de la même question, telle qu'elle se présentait déjà, il y a deux siè- 
cles, à l'observation d'une intelligence supérieure. 



Digitized by 



Google 



226 RBVUB BB L'AIfJOU. 

Touiefois ce qui pour moi, au point de vue où je me suis placé 
pour éludier Fœuvre de Savary, est mille fois plus intéressant en- 
core, c*est le vif sentiment de patriotisme qui perce à chaque ligne et 
qui éclate dans toute sa puissance quand, dans une sorte de digres- 



S*occnpant de Timmense commerce d'épices et autres marchandises qui viennent 
de TArabie heureuse et des Indes orientales, par la mer Rouge, Savary fait remar- 
quer que de Moka, entrepôt principal de ce commerce, à Marseille parTEgypte et la 
Méditerranée, la distance n^est que d*environ 1 ,255 lieues, tandis que c l'on compte 
1 pour aller aux Indes orientales sur la mer Océane par le cap de Bonne-Espérance, 
ê près de 4.000 lieues. » 

Il signale, i cette occasion, toute Timportance de la communication directe que 
Ton pourrait établir entre la mer Ronge et la Méditerranée, soit au moyen d*an 
f canal depuis Suez jusqu'au-dessus de Damiette, où Ton compte environ 50 à 60 
» lieues, ou bien par le moyen d'un canal qui iroit depuis la mer Rouge jusqu^tu 
f lieu le plus proche du Nil, d*où l'on compte environ 20 lieues. * 

Il rappelle les projets autrefois conçus pour celte entreprise par Ptolemée et Qéo* 
pâtre, ainsi que par quelques-uns des Soudans qui ruèrent sur TEgypte, faisant 
ressortir que c le dessein des Soudans étoit politique et plus raisonnable que ceux 
» de Ptolemée et de Cléopàtre, parce que celui de Ptolemée n*avoit pour but qu'à se 
9 rendre mémorable à la postérité, et que celui de Cléopàtre ne regardoit que Tin- 
» térét particulier de sa personne, sans que tous les deux ayent envisagé Tintérét de 
« rÉtat, qui est la première chose que les Rois doivent avoir devant les yeux; c'est 
» à quoi songeoient les Soudans, car, par le moyen de ce canal, ils attiroient, non- 
9 seulement le commerce de toutes les nations de l'Europe dans leur état, mais en- 
• core ils auroient tiré des tributs considérables pour le transit des marchandises 
9 que les Européens auroient transportées aux Indes orientales et en l'Arabie heu- 
» reuse, sur la mer Rouge, et pour celles qu'ils en auroient rapportées ponr faire 
» leurs retours en Europe. * 

EoGn il mentionne des tentatives du même genre, faites sans succès par quelques 
empereurs romains ; puis il en vient à discuter la valeur des trois grandes difficultés 
qui ont toujours fait échouer la jonction des deux mers par un canal venant de la 
mer Rouge et aboutissant un peu au-dessus du Caire, à la partie la plus rapprochée 
du Nil. 

Il répond à la première objection, la grandeur de l'entreprise, que les très grands 
tributs que les souverains de l'Egypte auraient tirés de l'impôt établi sur les mar- 
chandises qui se seraient transportées par ce canal d'Europe en Asie, et d'Asie en 
Europe , auraient facilement couvert la dépense du travail , d'autant plus qu'elle 
f n'auroit pas été si grande que l'on pourrait penser, parce que l'endroit où deveit 
k passer ce canal est un pays uni, où il n'y a point de montagne à couper. » 

ff A l'égard de la longueur du temps, qu'il eût fallu pour accomplir cet ouvrage, 
» cela, — dit notre auteur j — ne devoit être d'aucune considération, parce que pour 
» l'ordinaire ces sortes d'entreprises commencent sous le règne d'un Prince, et fi- 
» nissent, heureusement, sous celui d'un autre, et c'est toujours une grande gloire à 



Digitized by 



Google 



JACQUES SÂVART 227 

sion (1), après s^étre efforcé de prouver « que les Français peuvent 
9 faire le commerce sur la mer Baltique et en Hoscovie avec autant 
» et plus d'avantage que les Hollandais, » il cherche à démontrer 
« qu*ils ont découvert les premiers les pays que les Espagnols, Por- 
» tugais, Anglais et Hollandais possèdent aujourd'hui en Amérique, 
» et quelles sont les raisons pour lesquelles ils ne sy sont pas sou^ 
» tenus. » 
Je reviendrai, en son lieu, sur cet ardent plaidoyer de Savary en 



» la postérité pour un Prince, quand il a formé et coounencé ua si grand dessein. « 
Mais, en revanche, il tient pour très sérieux Pobstacle résultant de ce que « Teau 

> de la mer Rouge » étant « plus haute que celle du Nil, ainsi qu'on Ta dit, Tauroit 

• corrompue ; » et il semble porté à attribuer à cette raison la non réalisation d'un 
projet qui, dans ce cas, pouvait ruiner le Grand-Caire et « tout le pays de la Basse- 
f Egypte, qui est très fertile en bleds, et où il croit un grand nombre de marchandi- 
» ses, et particulièrement le café on eafoè, qui rend un grand profit aux Princes de 

• rÉgyple. 1 

Aussi paraft-il incliner à se prononcer pour le creusement d*un canal direct de 
Suez à Daraiette, et ne trouve-t-il contre ce projet d*autre objection que la possibi- 
lité, —fort à craindre, il est vrai,-- de Tinsuffisance des eaux destinées à alimenter ce 
canal, à moins toutefois que les eaux de la mer Rouge ne fussent réellement plus 
hautes que celles de la Méditerranée, auquel cas il faudrait, eu égard au c grand flux 

> et reflux de la mer Rouge, > trouver « le moyen de retenir ses eaux, lorsque le 
» reûux s'en retourneroit, » de manière à ce que le canal fût en tout temps navi- 
gable. 

Savary termine sa dissertation en exprimant le patriotique regret de ne pas voir 
« notre grand Monarque, Louis-le-Grand, maître de TÉgypte, comme il seroit à 
» souhaiter, » lui seul pouvant, avec faide des • soins infatigables de Monseigneur 
» Golbert, i un • si vigilant ministre, p surmonter, par sa prudence et sa sagesse, 
les difficultés d'une pareille entreprise et accomplir ce merveilleux dessein de la 
jonction des deux mers, de même qu'il aura pu opérer, dans deux ans au plus tanl, 
au moyen du canal du Languedoc, celle, vainement tentée par les empereurs ro- 
mains, de l'Océan et de la Méditerranée. 

Notre auteur finit par cette judicieuse remarque que , le creusement d'un canal 
direct entre Suez et Damiette. quelque favorable qu'il fût au commerce de transit 
de l'Europe et de l'Asie et à celui même des produits propres de TËgypte, devant 
9 faire un notable tort aux négociants de la ville du Caire , il n'y a pas d'apparence 
» qu'ils fissent prendre le dessein au Grand-Seigneur de le faire faire ; outre que les 
» Turcs sont naturellement paresseux et qu'ils n aiment pas beaucoup le commerce, 
» n'y ayant presque que les Juifs et les Arabes, habitués dans cette grande ville, qui 
» s'adonnent à cette profession, et pour lesquels le Grand-Seigneur n'a pas beau- 

• coup de considération. » 

(1) Chapitres vui etix du second Livre de la deuxième Partie du Parfait Ae^o- 
ciant. 



Digitized by 



Google 



228 REVUE DE L'ARJOU. 

faveur du génie commercial et maritime de notre nation; mais, 
avant de quitter ce qui, dans son livre, est relatif au commerce a?ec 
les pays étrangers, je ne saurais résister au plaisir de mettre en re- 
gard, comme preuve de sa haute et intelligente impartialité, la fine 
et remarquable appréciation qu*il sait faire du caractère propre à 
chaque peuple : la sévère et loyale honnêteté des Hollandais, la ron- 
deur pleine de bonne foi du Flamand, la souplesse astucieuse de 
ritalien flatteur autant que rusé, la subtile ténacité du Moscovite si 
prodigue de fallacieuses promesses, Taustère probité du négociant 
Espagnol de Tancienne roche, la fidélité proverbiale du Musulman à 
la parole une fois donnée, tout cela est marqué d*un trait net et 
ferme. Tout au plus pourrait-on apercevoir Tefifet d'une vieille haine 
nationale dans Ténergie, quelque peu exagérée peut-être, avec la- 
quelle il flétrit Tâpre convoitise et la nature envieuse (1) du com- 
merçant Anglais. 

Une dernière observation m'est suggérée par ce que dit Savary du 
commerce extérieur. Tandis qu'il parle avec détail du plus petit pays 
pouvant nouer des relations maritimes avec la France, ou possédant 
un port capable de devenir Tentrepôt naturel des marchandises né- 
cessaires aux états qui n'ont aucun territoire sur les côtes de la mer 
ou le cours inférieur des grands fleuves, il ne prononce pas même 
le nom des riches contrées et des industrieuses cités de Tintérieur de 
l'Allemagne, dont les produits agricoles et manufacturés devaient, 
pourtant, dès cette époque, occuper un rang élevé, et auraient dû, ce 
semble, présenter une importance considérable dans les échanges du 
trafic international. N'y a-t-il pas là comme une révélation de tout ce 
qu'avec le temps peut entraîner de conséquences incalculables Tap- 
plication de la vapeur aux moyens de transport; et rien peut-il 
donner plus à réfléchir sur la portée de l'immense révolution écono- 
mique que la création des grandes lignes ferrées est en train de réa- 
liser, en modifiant profondément, parfois même en transformant de 
la manière la plus radicale, le mode ou les conditions des anciennes 
relations industrielles et commerciales du monde entier? 

Malgré sa prédilection bien légitimepour l'association du momentoù 

(1) « Cette nation est si avare et si convoiteuse d'amasser du bien, qu'ils sont au 
9 désespoir quand ils voient des négociants étrangers, et particulièrement les Fran- 
9 çois, gagner quelque chose et faire fortune avec eux; et j*ai entendu dire à un 
» négociant de Paris, digne de foi, il y a plus de vingt ans, qui faisoit un commerce 
» considérable en Angleterre, qu'un négociant d'Angleterre, ayant sçû qu'il avoit 
» considérablement gagné avec lui, s'étoit pendu et étranglé de dépit et de douleur. • 
— Le Parfait Négociant, page 434. 



Digitized by 



Google 



JACQUES sàvary. 229 

il s'agît d'cnlreprcndrc le commerce sur une large échelle, soit avec 
rintérieur, soit avec les pays étrangers, Savary était un esprit trop 
pratique et trop sensé pour ne pas comprendre que, pour satisfaire à 
des besoins aussi innombrables que variés et, en outre, souvent même 
imprévus, le grand négociant* surtout doit avoir incessamment re- 
cours à rinlermédiaire si utile des commissionnaires de toutes sortes. 
Aussi dans le troisième livre de la seconde partie de son ouvrage, 
consacré tout entier à cette branche importante du négoce, la com- 
mission, n'a-t-il fait, à vrai dire, que présenter, trailé avec sa supé- 
riorité habituelle, le complément indispensable de ce qu'il faut con- 
naître et pratiquer pour l'exercice intelligent et fructueux du grand 
commerce. Son ombrageuse et excessive déSance (1) h l'endroit des 
commissionnaires ne l'empêche pas du resle de rendre pleinement 
justice à leur extrême et incontestable utilité ; elle n'a d'ailleurs 
d'autre source qu'une profonde connaissance du cœur humain et 
des écarts trop souvent irrésistibles dé l'intérêt privé aux prises avec 
les obligations éternelles et sévères de la conscience. On le sent 
comme saisi d'effroi à la pensée des situations difficiles et plus encore 
des tentations mauvaises auxquelles un commissionnaire est, par la 
force même des choses, quotidiennement exposé ! Ecoulons-le lui- 
même à cet égard : 

« Celte profession est bien périlleuse tant pour les commis- 

» sionnaires que pour les commettants ainsi que je le ferai voir ci- 
» après, si ceux qui s'en mêlent n'agissent avec, précaution;.... » 

« Il est d'un commissionnaire comme d'un tuteur, lequel ordî- 

» nairement s'enrichit, quand il considère plus ses intérêts que ceux 
» de son pupille; et au contraire il se ruine et devient pauvre, quand 
» il préfère ceux du pupille aux siens ; néanmoins quand le tuteur 
» est sage el capable de gouverner les biens de mineur, il balance si 
» bien les intérêts de son pupille avec les siens particuliers, que ni 
» Tun ni l'autre n'en souffre aucune perte. Si un commissionnaire 
» préfère aussi ses intérêts particuliers à ceux du^ commettant, il 
» s'enrichit et le ruine; s'il préfère entièrement les intérêts du com- 
» mettant aux siens (ce qui est fort rare,) il se ruine aussi : l'une et 
» l'autre manière n'est pas raisonnable, car il faut garder en toute 
» chose la justice et l'équité; c'est-à-dire, que l'intérêt de l'un doit 
9 si bien s'accorder avec l'autre, que chacun y trouve également ses 
» avantages. » 

Pour qui se rend compte, comme déjà on peut le faire, du carac- 

(1) H répète, en plusieurs endroits de son ouvrage, le dicton populaire : Qui fait 
ses affaires par commission, va à Vhôpitalen personne. 

15 



Digitized by 



Google 



230 RBYUB OE L*AI«JO0. 

tëre de Savary, un pareil langage suffit pour révéler avec quel soin 
tout particulier il prodigue aux commissionnaires et commettants 
les règles et les avis les plus propres à leur faire toujours prendre les 
précautions infinies qu'exigent leurs rapports respectifs, en mémo 
temps qu'à les guider sûrement dans la voie d'où Thonnèteté leur 
fait un devoir de ne pas s'écarter. Aussi quand on a parcouru ce troi- 
sième livre, où il est successivement parlé de tout ce qui concerno 
les commissionnaires : commissionnaires k l'achat et à la vente des 
marchandises de toutes sortes, commissionnaires des banquiers 
pour traites et remises de lettres de change, commissionnaires d'en- 
trepôt et de transport par terre, enfin agents de change et courtiers 
de marchandises, on ne saurait qu'inviter fortement tous ceux qui, 
aujourd'hui encore, veulent se livrer à l'exercice de ce que Savary 
appelle avec tant de justesse la « périlleuse profession descommission- 
flaires, » à lire et à relire ce vaste, lucide et judicieux exposé de 
conseils, portant toujours la vive empreinte d'une expérience con- 
sommée unie à la plus austère et à la plus délicate probité. 

.11 semble qu'arrivé à ce point, la tâche de notre auteur devrait 
être finie : car il paraît avoir parcouru dans son entier le cercle des 
opérations commerciales sous toutes les formes possibles, depuis 
l'humble pratique du plus obscur marchand au détail jusqu'aux 
spéculations importantes des négociants en gros, et aux entreprises 
hardies du commerce international. Mais il fallait une sorte de con- 
trepartie à cette glorification du négoce et de sa toute-puissance à 
créer à la fois la richesse publique et privée, et Savary, mieux que 
personne, savait que la réunion de toutes les qualités et la pratique 
de toutes les vertus commerciales , ne suffisent pas toujours à pré- 
server d'une ruine inévitable et complète le négociant le plus habile 
et le plus honnête. 

De là, la nécessité pour l'auteur du Parfait Négociant de clore son 
œuvre par un quatrième et dernier livre, — le cinquième, je Ta! 
déjà dit, n'est que le complément du second, — où il traite sous 
toutes les faces'la triste, grave et difficile matière des faillites, exa- 
minant successivement leurs causes, leurs caractères divers, ban- 
queroutes frauduleuses , banqueroutes et lEaillites simples , leurs 
effets et leur administration, ainsi que tout ce qui s'y rattache, 
comme les séparations de biens entre les négociants et leurs fem- 
mes, et, sous l'empire de l'ordonnance de 1673, les lettres de répit 
et arrêts de défenses générales, les cessions et abandonnements do 
biens tant volontaires que judiciaires, enfin les lettres de réhabilita- 
tion que pouvaient obtenir les négociants tombés, suivant l'expres- 
sion de Savary, « par pur malheur « dans l'une de « ces disgrâces. • 



Digitized by 



Google 



JACQUES SAVÀRT. 231 

C'est eacorc là un de ces traités fails de main de mailre, qui ne 
s*analysent pas, ou qui mériteraient alors une analyse à part, spé- 
ciale et détaillée, que ne comporte pas la nature de ce travail ; aussi 
dois-je me contenter de dire ici que, presqu^au même titre que pour 
la lettr«î de change, le livre de Savary consacré aux faillites est 
demeuré, malgré les variations assez nombreuses et importantes de 
la législation sur ce point , un des meilleurs commentaires h con- 
sulter, même à Tépoque actuelle, sur une matière hérissée de diffi- 
cultés et rangée, non sans raison, parmi les plus ardues de notre 
droit. 

Est-il besoin d'ajouter que là, comme partout ailleurs, j'oserais 
presque dire plus que partout ailleurs, circule le souffle puissant 
d'une pure et vivifiante moralité, qui transforme jusqu'au style lui- 
même et sait donner à l'expression une élévation et une ampleur 
dignes du sentiment qui l'inspire. Je n'en veux pour preuve que la 
page qui sert de début au livre sur les faillites, et où, jetant sur les 
mystérieuses et providentielles vicissitudes de la vie un regard mé- 
lancolique, mais empreint d'une fermeté et d'ane résignation toutes 
chrétiennes , le grand et vigoureux esprit , le noble cœur, que je 
souhaiterais si ardemment arradier à l'ipjuste oubli qui pèse sur 
son nom, s'élève, sans effort ni recherche de parole, à la plus vraie, 
à la plus haute éloquence. 

Je cite textuellement : 

« Encore qu'un négociant soit très habile et attaché à son com-^ 
» merce, qu'il tienne ses affaires en bon ordre, qu'il ait eu beaucoup 
» de bien de naissance, qu'il ail telle application et telle prudence 
» qu'il pourra en la conduite de ses affaires, si tout cela n'est pas 
» accompagné du bonheur et de la fortune, il n'est pas assuré de 
9 réussir dans toutes les entreprises qu'il fera dans sa négociation; 
» car c'est bien souvent le bonheur et la fortune qui décident de 
» tout ; elle est bizarre, car elle favorise très souvent les méchants et 
» les rgiionnts, ei se rend contraire aux plus capables et à ceux qui 
> sont les plus gens de bien; c'est noe chose de laquelle personne 
» n'a pu encore jusques à présent rendre raison; mais l'expérience 
» nous apprend qu'il y a des malheurs qui arrivent journellement 
» aux négociants, et qui les rendent dignes de compassion, parce 
» que l'on est persuadé de leur probité, suffisance, prudence et ca- 
» pacité, et il semble qu'ils ne mériteroient pas ces revers de fortune 
» qui les rendent malheureux et méprisables aux autres. Mais il faut 
» laisser tous les bons et mauvais événements qui peuvent arriver 
» à la providence de Dieu, sans vouloir pénétrer ses jugements, qui 
» sont toujours justes et équitables et pour le plus grand avantage 



Digitized by 



Google 



232 REVUE DE L'ANJOU. 

» et le salul des hommes; de sorte qu encore qu'il soit bien difCcilc 
» de croire que les négociants, qui suivront toutes les bonnes maxi- 
» mes qui ont été déduites dans tout cet ouvrage, pour se conduire 
» heureusement dans les entreprises du commerce qu'ils se seront 
» proposées, soit en gros, soit en détail, puissent mal réussir dans 
» leur négoce, néanmoins il peut arriver, qu'ils n'y seront pas heu- 
» reux, qu'au lieu de profiter, ils perdront; et supposé qu'ils gagnent 
n beaucoup, et qu'ils ayent bien au-delà de ce qu'ils devront, il se 
» pourra encore faire que leurs effets, à quelque somme qu'ils puis- 
» sent monter, et en quelque lieu qu'ils puissent être, ne se pourront 
» exiger si facilement ; et ainsi devant beaucoup, ils pourront être 
» pressés au payement de ce qu'ils devront par des créanciers iuexo- 
» râbles, qui ne leur donneront point de quartier; soit par la crainte 
» qu'ils ont de perdre leur dû, ou par la connoissance qu'ils ont de 
» l'embarras de leurs affaires, et du peu de ponctualité qu'ils ren- 
» contrent en eux à les payer, soit par le désir qu'ils ont de les per- 
» dre, pour tirer vengeance d'une prétendue offense, qu'ils croient 
» avoir reçue d'eux, ou pour profiler du débris de leur fortune; c'est 
D pourquoi il est aussi nécessaire de parler de la manière que doivent 
» se comporter les négociants , s'ils éloient assez malheureux pour 
» se trouver en ce mauvais état, afin qu'ils puissent trouver les bon- 
» nés et honnêtes maximes, pour agir en gens de bien et d'honneur, 
» et afin qu'ils ne puissent pas faire des pas qui ne soient pas con- 
» formes à la justice et à l'équité; car, quoique l'on soit malheureux, 
» il faut être toujours homme de bien, c'est à dire qu'il ne faut faire 
» à autrui que ce que l'on voudroit qui riôus fût fait en semblables 
» rencontres par nos débiteurs, c'est ce que Dieu désire de nous. 

» La matière que j'ai à traiter est très difficile et très épineuse; 
» car il y a beaucoup de circonstances à observer, tant de la part des 
» débiteurs que de celle des créanciers, qui doivent les uns et les 
» autres aller à un même but, c'est-à-dire qu'il faut que les débi- 
» teurs fossent tous leurs efforts pour satisfaire et donner contente- 
• ment à Leurs créanciers, autant que leur pouvoir le peut permet- 
j» Ire, et que les créanciers fassent les leurs pour le soulagement de 
» leurs débiteurs, quand ils auront connoissance de leur foiblessc et 
» de leur impuissance, et quand ils seront persuadés qu'elle n'est 
» arrivée que par pur malheur, et non par malice, et à dessein de 
» leur faire perdre leur bien. Ces sentiments d honneur, de justice 
» et d'équité dans les débiteurs, et de charité dans les créanciers, 
» sont avantageux aux uns et aux autres, ainsi qu'il se verra par 
*> tout ce qui sera dit ci-après. » 

On comprend facilement après cela sous quel aspect sont cnvisa- 



Digitized by 



Google 



JACQUES SAVARY. 233 

gées, dans quel sens sont résolues les nombreuses questions qui, 
dans la matière des faillites, touchent à rintérêt général et à la 
moralité publique. Je n'en citerai qu'un exemple. 

Examinant Tarlicle cinq et dernier de Tôrdonnance de 1673, qui 
Teul que le négociant Tailli ou celui qui a été obligé d'obtenir soit 
des lettres de répit, soit des défenses générales, soit frappé, ~ à la 
différence du non-négociant qui a obtenu de pareilles lettres, — d*uno 
incapacité absolue relativement aux charges honorifiques: consu- 
laires, municipales, paroissiales ou autres, Savary se prononce avec 
force pour la convenance et Vulililé de cette disposition frès équita- 
blement basée, suivant lui, tout à la fois sur les facilités qu'ont les 
négociants de frustrer leurs créanciers d'une fortune d'habitude 
exclusivement mobilière ou à peu près , sur la fraude ou tout au 
moins l'incurie et l'imprudence qui presque toujours sont la cause 
véritable des perles subies par ces mêmes créanciers, sur le carac- 
tère vraiment public de tout négoce, enfin et par dessus tout sur 
l'honneur commercial, cette sauvegarde suprême, la mieux faite 
pour protéger contre leurs entraînements les négociants dignes do 
ce nom. 

On peut néanmoins s*étonner qu'à côté de cela , un esprit aussi 
droit, aussi juste (1), en recherchant s'il est bon et souhaitable de 
voir accorder des lettres complètes do réhabilitation au négociant 
qui s'est intégralement libéré vis-à-vis de tous ses créanciers, éta- 
blisse une assimilation étrange, d'abord entre ce négociant et l'indi- 
vidu qui, assailli par des voleurs, en a tué un pour sa légitime dé- 
fense, et a obtenu pour ce fait des lettres de rénussion délivrées par 
la petite chancellerie du Palais; puis, dans un tout autre ordre 
d'idées, entre ce même négociant et l'homme qui, justement con- 

(1) Voici une preuve de cette rectitude de jugement chez Savary, qui vaut la 
peine d'être notée en passant. Examinant la question de savoir si Ton doit tenir 
pour diffamé, aux termes de l'ordonnance, le négociant qui, sous Tempire d'une 
terreur panique, se serait fait délivrer des lettres de répit et des défenses générales, 
sans être réduit à en user effectivement, il donne à Tappui de la solution négative 
qu'il propose cette raison bien remarquable et bonne à méditer pour tous ceux qui 
s'occupent de droit criminel : 

« Jamais en France, la volonté de faire du mal, si ce n'est pour crime de lèze- 

» majesté au premier chof, » — quel homme cesse jamais d'être complètement l'homme 
de son temps ! — « n'a été punie, et jusqu'à présent l'on n'a point encore vu que 
» l'on ait puni personne pour avoir eu la volonté de tuer un homme, quand même 
» il l'en aurait menacé publiquement, parce qu il n'y a que l'effet et rexécution de la 
» voloiUé qui soit sujette à la rigueur de la loi, la volonté en étant exemple. » — Ibid. 
page 606. 



Digitized by 



Google 



234 RBYUE DB L' Anjou. 

damné pour un crime avéré, a obtenu du roi une grâce complète. 

Celte dernière assimilation toutefois doit peut-être moins étonner 
que la première. Dans la pensée de Savary, il était évidemment de 
l'essence du pardon accordé par le roi, représentant de la Divinité 
sur celte terre, de pouvoir efiEacer, par son absolution souveraine, 
juâqu*aux plus légères traces du fait délictueux et de rétablir le 
coupable, quel qu*il fût, dans tous les privilèges de rinnocencc 
véritable. 

Quant à cette autre opinion, — qui parait aussi être la sienne, — 
qu'il convient de laisser dépendre du bon plaisir du prince Tabolition 
de rincapacité légale frappant encore le négociant, après même qu'il 
a intégralement payé toutes ses dettes, elle s*explique (Clément par 
l'idée fausse qu'on se faisait, à cette époque, de la souveraineté et 
des droits quVIlo conférait au souverain, — législateur unique, uni- 
versel et omnipotent, — sur tous et chacun de ses sujets; et on 
Texcuse d'autant mieux chez Savary, qu'après tout, il pose comme 
principe et comme règle pratique que le roi ne saurait jamais, en 
pareil cas, refuser les lettres de réhabilitation. 

J'en ai fini avec celte longue et pourtant bien incomplète analyse 
d'une œuvre qu'on ne me reprochera pas, je pense, d'avoir qualifiée, 
dès le début, d'œuvre immense, essentiellement complexe et variée. 
Toutefois, avant d'aborder Tappréciation que je veux essayer de 
taire, et du caractère propre de Tauteur du Parfait Négociant, et du 
rôle vrai, à cette époque du xviF siècle, de cette partie du tiers- 
état, dont il peut, à juste titre, être considéré comme le plus digue 
représentant, je tiens encore à reproduire en entier les courtes ob- 
.nervations par lesquelles Savary termine , et qu'il présente comme 
la conclusion naturelle de son livre. Le simple et touchant témoi- 
gnage qu'il semble s'y donner à lui-même de l'importance de son 
œuvre, Texpression, si sincère et si modeste, de son ardent et pieux 
désir de voir couronner par le succès, et plus encore par d'heureux 
résultats pratiques, un travail, fruit d'efforts consciencieux, et en- 
trepris uniquement par amour du bien public, m'ont paru éminem- 
ment propres à jeter, en terminant, une vive lueur sur cette noble 
figure, dont il me reste à tenter l'esquisse : 

f Enfin, je suis venu à bout du dessein que je m'étois proposé, et 
» l'on a vu par tout cet ouvrage le chemin que doivent tenir, et les 
» maximes que doivent suivre ceux qui voudront s'adonner à la 
» profession mercantile, pour réussir heureusement dans le com- 
» n>erce. J'espère que Dieu bénira mon travail, que les jeunes gens 
» en tireront de l'avantage, et que le public en recevra de l'utilité; 
» c'est ce que je souhaite avec passion , puisque tout mou but u'a 



Digitized by VjOOQIC 



JACQUES SÂVART. 235 

» été en entreprenant cet ouvrage que de conduire les jeunes gens 
» pendant le cours de leur négociation par les voies justes et raison- 
» nables que les personnes de probité doivent tenir pour profiter de 
• tous les exemples que j*ai rapportés, do cftu qui ont observé les 
» maximes que j*ai traitées dans tous les endroits où j*ai estimé né- 
» cessaire de les placer, et qui s'en sont bien trouvés soit pour 
» embrasser le bien, soit pour éviter le mal. » 



Philippe Bellaisger. 



Septembre l85o 



Digitized by 



Google 



m mnîm\m 



DEPUIS 1789 ^'J. 



VI. 



Le cinquième député, H. Richer ét;iit un négociant honorable 
d'Angers, adnninistrateur des hospices de celle ville, et qui avait 
siégé longtemps à la juridiction consulaire. Les titres principaux de 
son élection furent d'abord la convenance reconnue de donner un 
représentant à la classe commerçanle, ensuite sa position de fortune 
indépendante et élevée, et peut-être même aussi sa qualité de céli- 
bataire, qui devait lui permettre de consacrer plus de temps et d'ap- 
porter plus de soins à la chose publique. M. Riche, d'ailleurs, s'était 
donné beaucoup de mouvement et avait conquis une sorte de nota- 
bilité dans les débats préparatoires aux élections générales. Il fut 
nommé par la ville d'Angers membre de l'Assemblée bailliagère, et 
son nom sortit le premier de l'urne. On lui tenait compte surtout 
du zèle avec lequel on l'avait vu défendre les intérêts de son ordre 
en combattant de tout son pouvoir et de toute son influence la can- 

(1) Voir Revue de l'Anjou , anoée 1855| tome l, pages 6G et 193; tome H, page» 65 
et 321 ; année 1856 , tome i , page 242. 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS DB MAINB ET LOIRE. 237 

diitature du duc de Prasiia, qui avait désespéré d'abord d'oblenir les 
suffrages de la noblesse, et qui faisait solliciter les voix du tiers-état. 
Quand M. de Praslin eut renoncé à ses prétentions, les électeurs du 
second degré n'oublièrent point que M. Riche avait eu une très 
grande part à ce résnital, qui assurait au tiers Tintégrité de sa re- 
présentation, et dès-lors son élection fut chose assurée. 

Il se rendit avec empressement à son poste, s'associa -à toutes les 
mesures et à tous les actes qui préparèrent la formation d'une As- 
semblée constituante, et ensuite vota constamment avec la msyo- 
rité de cette assemblée. Il revint à Angers après l'acceptation de la 
Constitution de 1791, et y reprit le cours de ses affaires commer- 
ciales. Sa popularité, qui avait été grande, dans les premiers jours 
de la Révolution, subit bientôt un retour fâcheux. Il avait cessé, aux 
termes de la Constitution, d'être éligible à la seconde assemblée, et 
aux élections de 1792, c*est à peine si son nom fut prononcé. Au 
très petit nombre des électeurs qui auraient voulu reprendre sa 
candidature, on répondait que M. Riche était d'un autre temps, et 
qu'il fallait désormais des hommes plus ardents et plus avancés 
dans les voies de la démocratie. M. Riche ne fut donc point réélu à 
la Convention et rentra pour lonjours dans la vie privée. 11 eut le 
bonheur de se faire oublier sous le régime de la Terreur, et, quand 
les temps furent redevenus meilleurs, on le vit reprendre des fonc- 
tions qu'il avait remplies déjà avec honneur avant la Révolution. Il 
fut nommé juge au Tribunal de commerce d'Angers; et il était en- 
core en possession de cette magistrature au moment de sa mort, ar- 
rivée dans les iiremières années de l'Empire. 

Si M. Riche fut choisi à titre de représentant spécial du commerce 
d'Angers, le député qui vint après lui dut en grande partie son élec- 
tion à la nécessité d'assurer une part de représentation à deux des 
villes principales de la province, qui, dans la circonscription élec- 
torale, se trouvaient réunies à la sénéchaussée d'Angers. La Flèche 
ne put avoir de député, parce que les voix favorables à cette localité 
se partagèrent entre le duc de Praslin et M. Davy des Piltières, avo- 
cat du roi, qui ne manqua son élection que de quelques voix et qui 
fut ensuite nommé suppléant; mais Châteaugonlier obtint satisfac- 
tion par la nomination du docteur Allard. 

M. Louis -François Allard était né à Craon, en 1734. Ayant éUidié 
la médecine, il obtint très jeune encore le titre de docteur, et vint 
s'établir à Châteaugonlier, où il eut bientôt conquis une nombreuse 
clientèle. Il y était le médecin des riches, et encore plus celui des pau- 
vres. M. Allard dépensait une grande partie de sa fortune, d'ailleurs 
assez considérable, en aumônes et en bonnes œuvres; mais la fer- 



Digitized by 



Google 



238 RETUB DB L'ANJOU. 

veur de sa charité et la bonté de son cœur se cachaient sous les 
dehors d'une certaine brusquerie et même d'une sorte de rudesse. 
L'excellent docteur reproduisait, à s'y méprendre, le véritable type 
du bourru bienfaisant; il aimait par exemple à gourmander les gens 
sur leurs habitudes de dépense , et ne leur épargnait point les re- 
proches et les vertes réprimandes, mais il se relirait rarement sans 
avoir donné l'argent nécessaire pour la subsistance de la famille ou 
pour l'achat des médicaments qu'il avait prescrits. 

Au commencement de 1789, à l'époque où toutes les préoccupa- 
tions se tournaient vers les États-Généraux, le mode de leur compo- 
sition et les limites de leurs pouvoirs, M. Allard, qui d'ailleurs ne 
s'était, jusquo-l{i, guère mêlé des affaires publiques, affichait cepen- 
dant des idées libérales, et aspirait, avec tant d*autres, à de nom- 
breuses réformes politiques et sociales. Avec la confiance, la can- 
deur, j'oserais presque dire la simplicité qui faisaient le fond du 
caractère de cet homme pourtant si distingué à d'autres titres, on 
se figurera facilement les brillantes espérances qu'il dut concevoir 
en voyant un roi jeune, le plus honnête homme de son royaume, 
appeler de ses vœux et de ses efiforts la régénération soudaine d'où 
devait éclore une nouvelle France. H. Allard avait prédit, avait réalisé 
dans les chimères de son cœur, les plus riantes utopies; il voyait 
déjà son pays transformé dans un aulrc royaume de Salente, et, 
comme plus d'un cœur généreux, il avait salué de ses acclamations 
les plus sincères, l'aurore de la Révolution. Cotte expansion d'un pa- 
triotisme ardent et candide, et surtout la grande considération que 
lui avaient acquise ses habitudes de bienfaisance, inclinèrent la ba- 
lance en sa faveur, et lui firent confier un mandat, que du reste il 
n'avait nullement recherché. 

A l'Assemblée constituante, M. Allard prit place sur les bancs de 
la gauche, et vota presque toiyours avec la msyorité. Cependant il 
savait, au besoin, réserver son indépendance et mettre sa (ronscienoe 
au-dessus de tous ses engagements de parti. Ainsi, par exemple, 
lors de la discussion du vélo royal, il fut si vivement frappé des pa- 
roles éloquentes de Mirabeau, et si profondément impressionné de 
celte toute puissance de logique, que le grand orateur mettait cette 
fois au service de la monarchie, qu'il n'hésita pas à se séparer, dans 
cette circonstance, du très grand nombre de ses amis politiques, et 
h voter dans le sens le plus favorable à la prérogative royale. Les 
décrets sur la Constitution civile du clergé furent loin aussi d'oble- 
tir son assentiment. H. Allard était profondément religieux, non pas 
seulement en théorie, mais encore d'habitude et de pratique, et il 
ne pouvait souscrire à de si mortelles atteintes portées à la hiérar- 



Digitized by 



Google 



LBS REPRÉSBISTAIiTS BB MÀinE £T LOIRB. 23'J 

cliio catholique et à la discipHoe de iTglise. Il vota silencieusement 
contre ces funestes décrets, et, la session terminée, il revint à Cbâ- 
teaugontier accablé de tristesse ol livré aux plus sombres pressenti- 
ments. Il traversa toulefois, sans être remarqué, les années les plus 
orageuses de la Révolution. Il avait repris sa vie toute de charité et 
de dévouement, et cherchait une diversion consolante à tant de 
honteuses et sanglanles saturnales, en doublant ses efforts et ses 
soins pour venir plus activement que jamais en aide à tous les mal* 
heureux. 

Quand des jours plus calmes et plus sereins succédèrent ë ces 
temps de sinistre mémoire, H. Âllard ne chercha point à ressaisir 
d'influence politique, mais la considération si justement méritée qui 
déjà Tavait désigné une première fois aux suffrages de ses conci- 
toyens, ne Tabandonna point dans tout le cours de sa longue vie ; 
Testime publique lui fut acquise sans distinction de parti, et Ton 
peut dire, en toute vérité, que Ton vit rarement se réunir sur un 
seul homme pareille unanimité d*homniages et de vénération. Des 
chagrins doulourctix frappèrent M. Allard dans les dernières années 
de son existence; il perdit successivement ses trois fils, et sa vieil- 
lesse fut condamnée ainsi à un cruel et terrible isolement. Il trouva 
toutefois, dans son courage et sa piété profonde, la force de suppor- 
ter de si rudes épreuves, et 11 continua de se livrer au soulagement 
de toutes les infortunes avec une si touchante sollicitude, qu'on eût 
dit vraiment qu'il avait adopté la grande famille des malheureux 
pour lui tenir lieu de cette autre famille, qu*un sort affreux avait 
ravie à sa tendresse paternelle. Il acheva sa vie dans la pratique in- 
cessante de toutes ces œuvres de foi et de charilé, et mourut à Cbâ- 
teaugontier, le 30 juin 1819, dans sa 86* année. 

Le jour même de réleclion de H. Allard, h la séance de relevée, 
un septième candidat obtint la majorité nécessaire; ce fut M. Des- 
mazières, conseiller au Présidial d'Angers. 

H. Tbomas-Marie-Gabriel Desmazières était né à Beaulieu, canton 
de Thouarcé, le 5 novembre 1743. 11 appartenait à une très honora- 
ble fiimille de celte partie de l'Apjou, et son père avait siégé long- 
temps, en qualité de juge, au grenier à sel de Vibiers. Il avait lui- 
même été destiné de bonne heure à la magistrature; il étudia le 
droit à l'Université d'Angers, et devint bientôt docteur agrégé en la 
Faculté. Il s'attacha ensuite au barreau, et plaida plusieurs causes 
avec autant de distinction que de succès. En 1771, il traita d'ua 
office de conseiller au Présidial d'Angers, dont était titulaire H. Bos- 
soreille de Ribou. C'était, comme chacun sait, l'époque du bou- 
leversement de la magistrature, par suite des mesures prises 



Digitized by 



Google 



240 REVUE DE L'àNJOU. 

par le Chancelier Maupoou; mais quoique pénétré du senlimcot 
d'une noble indépendance, et bien qu'il eûl autant que personne 
conscience de la dignité du magistrat, M. Desmazières avait Tesprit 
trop positif et trop pratique pour restreindre, dans cette circons- 
tance, toute la portée de ses devoirs en de vaines et bruyantes pro- 
testations. Il ne comprenait pas que Tentrainementde Texemple et la 
fidélité aux traditions parlementaires pussent jamais conduire aux 
limites extrêmes de la résistance, et jusqu'à l'interruption complète 
du cours de la justice. Il n'hésita point dès-lors à passer outre et à 
poursuivre son admission, en dépit de toutes les clameurs de la ba- 
zoéhe et de l'opposition non moins vive et non moins passionnée du 
monde et des salons. Le 9 février, il obtint, au scrutin secret, l'a- 
grément unanime de la compagnie. Sa nomination ne souffrit en- 
suite nulle difficulté, et il fut installé en l'audience solennelle du 
présidial du 6 juillet 1771. Ses lettres furent présentées par le célè- 
bre avocat du roi François Prévost, qui, dans un discours brillant 
et flatteur, exprima tous les vœux et toutes les espérances des ma- 
gistrats à la bienvenue de leur nouveau collègue. M. Desmazières ne 
tarda point à justifier cet heureux présage de son avenir, et se fit 
promptement remarquer par une grande rectitude d'idées, un es- 
prit élevé, une instruction solide, un caractère ferme et modéré 
tout à la fois. En 1772, il épousa H"« Àyrault, fllle du vénérable 
doyen de la compagnie, et ce lien qui le rattachait ainsi à un magis- 
trat cher et révéré, lui créa encore une position plus intime auprès 
de ses collègues. Ils lui donnèrent bientôt une marque éclatante de 
confiance, en le députant, en 1777, avec un membre du parquet, à 
Versailles, pour y défendre, au nom do la compagnie, M. de Mar- 
combe, lieutenant-général, que le lieutenant de police. H. Allard, 
avait attaqué violemment dans un libelle adressé à la Chancellerie. 
Ce serait par trop m'écarter de mon sujet que de faire connaître ici 
tous les détails de cet incident, qui, dans le temps, préoccupa vive- 
ment Topinion publique, et dont j'ai en ce moment même les pièces 
imprimées sous les yeux. H me suffira de rappeler que M. Allard, 
maire d'Angers, et on cette qualité lieutenant de police, se disait 
être de droit membre du Présidial, où en effet, on lui avait concédé 
une place d'honneur, immédiatement après le lieutenant-général. 
La réaction qu'amena le rétal>lissement des anciennes cours do 
justice lui fit croire qu'il serait possible de se substituer, au moins 
pour les honneurs et les prérogatives, à M. de Marcombe qui s'était 
un peu compromis sous le Chancelier Maupoou. Pour en venir à ses 
fins, il commença par prétendre que sa charge enoblissante de maire 
d'Angers, lui constituait une incontestable préémineuce sur le lieu- 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS DE MAINE ET LOIRE. 241 

tenant-général, qui, ajoutait-il, usurpait dans tous les actes la qua- 
lité A'ecuyer, puisque son office était tout roturier de sa nature. Il 
imputait ensuite à son adversaire divers méfaits, et terminait par lo 
plus gravt» de tous et le plus compromettant auprès du garde-des- 
sceaux Miromesnil, si rempli du vieil esprit parlementaire; il re- 
prochait à M. de Marcombe d'avoir seul entraîné le Présidial d'An- 
gers à reconnaître la juridiction du conseil supérieur de Blois, et de 
s'être ainsi rendu indigne d'occuper la place d'honneur dansle pre- 
mier tribunal de la province. En réponse à ce libelle, M. Desmazières 
rédigea un mémoire qui fut imprimé aussi, mais à très petit nom- 
bre d'exemplaires, et seulement pour être mis sous les yeux du mi- 
nistre et des magistrats du Parlement et du Présidial. Il y justifiait 
avec une grande énergie, en mémo temps qu'avec une logique pré- 
cise et puissante, le magistrat indignement calomnié, et qu'il s'ho- 
norait toujours d'appeler son ami. Il repoussa victorieusement tous 
les griefs articulés contre M. de Marcombe; prouva, qu'en reconnais- 
sant et en faisant reconnaître l'autorité du conseil supérieur de Blois, 
le lieutenant-général n'avait fait, en définitive, que se soumettre aux 
t)rdres du roi, et qu'il était odieux de lui en faire un crime. Il £gou- 
tait que toutes les prétentions nobiliaires de M. Allard ne feraient 
jamais que la place de lieutenant-général ne fût pas la première 
dans nos compagnies de justice, et que le titre honorifique d'écuycr 
no demeurât pas, à toujours^ inséparable de cette haute et éclatante 
dignité. Cet acte de courage et de confraternité généreuse fit le 
plus grand honneur à M. l>esmazières, mais le résultat fut loin de 
répondre à ses espérances. Le garde-des-sceaux ne prononça point 
sur les étranges réclamations de M. Allard, et M. de Marcombe con- 
tinua à jouir A\\ statu que, mais le ministre fil en sorte de terminer 
cette scandaleuse affaire de la façon la plus désagréable pour le chef 
du Présidial. Son dénonciateur n'était lieutenant de police qu'en 
raison de son titre de maire d'Angers, et précisément le mairat de 
H. Allard expirait dans celte même année i777; mais le garde- 
des-sceaux créa exceptionnellement, et pour lui seul, celte charge 
de lieutenant de police, qui fut ainsi, pour lo rnonient du moins, 
distraite des attributions municipales, et M. Allard en resta titulaire 
jusqu'à la fin de sa vie. Il est vrai qu'ilavail fait preuve d'intelligence 
et de fermeté dans lexercice de ces fonctions, qui ne laissaient pas 
que d'être difficiles dans une ville de garnison et d'Université, dont 
l'Académie d'équitalion rassemblait alors, de tous les points de l'Eu- 
rope, une nombreuse et bruyante jeunesse; mais il n'en fut pas 
moins évident que les grâces ministérielles allaient chercher cette 
fois l'homme de parti , bien plus que l'administrateur habile et 



Digitized by 



Google 



242 RBTDB DE L'AKJOU. 

exercé; et tous les hommes sages et impartiaux rogrctlërcnt de voir 
le chef honoré de la magistrature céder ainsi à de tristes et vieilles 
préventions, et à des tendances réactionnaires toiùours peu dignes 
d'un homme d*£tat. 

Revenu au sein de sa compagnie, M. Desmazièrcs y remplissait avec 
zèle et avec une grande assiduité ses laborieuses fonctions, et nous 
voyons par les mémoires de palais, qui datent de cette époque, qu*il 
était le plus ordinairement chargé de rapporter les causes difficiles et 
ardues. II trouvait quelque délassement à Tétude et à la pratique de 
la jurisprudence dans la culture des lettres dont s'honoraient alors 
les magistrats les plus renommés pour la science du droit (1) et Tex- 
périonce des grandes affaires. En 1779 M. Desmazières fut nommé 
membre de TÂcadémie des sciences et belles^lettres d'Angers, en 
remplacement de Tabbé Cotelle, doyen du chapitre Saint-Martin, et 
le 11 juin il prononça son discours de réception dans lequel il prit 
pour texte : Les avantages qu'un magistrat peut retirer pour son état 
de t élude de la philosophie et des belles-lettres. On voit qu*au milieu 
même de ses distractions littéraires, il ne perdait point de vue son 
titre de magistrat, ni Faccomplissement des devoirs que ce titre 
même lui imposait et qui faisaient toujours sa grande et presque 
son unique étude. C'est pour cela sans doute qu'il ne prit que peu 
de part aux travaux de TAcadémie. Cependant le 25 avril 1781, il y 
donna lecture d'une dissertation sur les avantages que fon peut retirer 
de quelques ouvrages des noifveaux philosophes et des dangers que Fon 
peut courir en en lisant plusieurs. Le titre de cette dissertation dont 
nous n'avons pu, retrouver le texte, prouve que si M. Desmazières, 
comme la plupart des hommes lettrés de son temps, appartenait à 
l'école philosophique, il était bren^ loin du moins d'en accueillir sans 
réserve toutes les exagérations et toutes les utopies. Ami d'une li- 
berté sage et réglée par les Iqîs il n'aspirait qu'a des réformes paci- 
fiques et modérées. L'estime publique lui tenait compte de ces sen- 
timents honorables et à son titre de magistrat, il ne tarda pas à 
réunir grand nombre d'autres fondions, électives ou gratuites. Il 
fut successivement chancelier de l'Académie, administrateur de l'hô- 
pital général, vice-maire d'Angers, membre, puis procureur général 

(i) Ces traditions ne sont point perdues et cette Revue même s'est enrichie plu- 
sieurs fois de la collaboration d'un magistrat jeune encore et déjà chargé de cou- 
ronnes académiques, qui vient tout récemment de publier sur un romancier fameux 
de notre époque, des études dont la vigueur du style et la hauteur des appréciations 
offrent à U fois un enseignement et un modèle, et nous prouvent une fois de plus que 
des principes élevés et généreux sont toujours inséparables d'un beau talent. 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS DE H4INE ET LOIRE. 243 

syodic à ccUo assemblée provinciale d* Anjou qui fut chargée de pré- 
parer les améliorations matérielles que réclamait Tétat du pays et à 
laquelle le pouvoir n^avail appelé que des homntes d'élite. C'est dans 
Texereice de cette dernière charge qu'il se lia d'une étroite amitié 
avec le comte de Dieusie, qui remplissait au nom de l'ordre de la 
noblesse les mêmes fonctions do procureur général syndic que 
M. Desmaziërcs exerçait au nom du tiers-état. Cette amitié fondée 
sur une longue et invariable conformilé de principes et de senti- 
ments, survécut aux circonstances qui l'avaient vu naître. Elle s'é- 
tendit jusqu'aux rapports les plus intimes de la famille et quand le 
malheureux comte de Dieusie fut rais en état d'arrestation, H. Des- 
raazières et ses enfants étaient allés précisément passer quelques 
jours à son château de Noyant. Ils y furent témoins de scènes dé- 
chirantes et prirent leur part des anxiétés cruelles auxquelles ils ne 
pouvaient offrir d'autre consolation que celle de leurs vives et ten- 
dres sympathies. 

Au commencement do la révolution cl dans les quelques années 
qui lui servirent de prélude, H. Desmazières tougours d'ordinaire 
digne, froid et réservé, avait un peu cédé à l'entraînement général. 
Il croyait le plus sincèrement du monde, que tout le mal venait de 
l'abus de la toute puissance ministérielle et des prodigalités inces- 
santes d'une cour avide et désordonnée. Il prit donc une part active 
à tous les actes d'opposition émanés de sa compagnie et Qt, comme 
nous l'avons dit dans un article précédent , le sacrifice de son titre 
d'échevin et de vice-maire aux exigences de l'opinion publique et à 
des espérances de popularité, qui ne trompèrent point son attente. 
Ce fut en effet plus encore, peut-être, à sa déférence obséquieuse, 
qu'à l'estime générale dont il était en possession, qu'il dut sa nomi- 
nation anx États-Généraux. 11 s'associa immédiatement à toutes les 
mesures décrétées par la chambre du tiers-état et vota ensuite cons- 
tamment avec la majorité de l'Assemblée constituanle, mais son 
esprit éminemment juste et pratique, répugnait si profondément à 
tout le vague des déclamations et à tous les errements de l'idéologie, 
qu'il se surprenait souvent à déserter le terrain brûlant de la politi- 
que pour revenir aux questions plus pacifiques et plus spéciales de 
la législation et de la jurisprudence. Après la session il fut nommé 
membre du conseil général du département, puis, lors de l'organi- 
sation des tribunaux de district, les suffrages des électeurs rappelè- 
rent à la présidence du tribunal de Vihiers. C'était en quelque sorte 
son pays natal, il avait passé là du moins une partie de son enfance 
et c'est à la juridiction de celte petite localité que son père avait 
siégé pendant bien des années. 11 accepta donc avec empressement 



Digitized by 



Google 



244 RBVUE DE L'ANJOU. 

CCS nouvelles fonctions qui le ramenaient sur un théâtre modeste 
sans doule, mais plus conforme à ses goûts, et moins traversé par 
les orages que celui de la législature consliluante. Il s'appliqua dès 
lors à rendre la juslice comme il avait fait toujours, c'est-à-dire avec 
celle imparlittlité consciencieuse qui faisait le fond de son caractère. 
De grandes affaires amenèrent à la barre de son humble siège, des 
orateurs éminents qui tous furent frappés de la dignité grave et mo- 
surée, comme de la haute intelligence et du vaste savoir du nouveau 
président. C'est au tribunal de Vihiers que débuta, au moins pour sa 
première cause importante, le jeune Duboys qui devait bientôt oc- 
cuper le premier rang au barreau d'Angers, et j'ai entendu raconter 
souvent que son adversaire. M. Bellart, depuis procureur général à 
la Cour de Paris, avait félicité avec expansion son jeune confrère à 
peine ôgé de 22 ans et lui avait prédit qu'il deviendrait un jour un 
grand avocat. 

H. Desmazières fut arraché, d'aliord par les désastres de la guerre 
civile et bientôt par l'organisation judiciaire édiclée en la Conslilu- 
tion de 1793, à des fonctions qui lui étaient chères. 11 avait été élu, 
à la fln de 1792, juré à la Haute-Cour nationale, mais cette charge 
qui témoignait toujours de la confiance de ses concitoyens n'était 
plus qu'une triste sinécure depuis que les hordes insurrectionnelles 
disposaient du sort des prisonniers d'état, et cumulaient, comme on 
le vit au massacre de Vei*saiUes , l'oilice d^accusateurs, de juges et 
de bourreaux. 

M. Desmazières demeura sans fonctions sous le régime de la ter- 
reur, mais les élections de l'an y le ramonèrent sur la scène publi- 
que. H fut nommé membre du Conseil des Anciens; il y siégea sans 
interruption jusqu'au 18 brumaire. Il obtint dans cette assemblée 
une grande considération et une véritable influence, qu'il dut sur- 
tout à la constante et consciencieuse indépendance de ses votes mal- 
gré ses bons rapports avec les chefs du gouvernement et les liens 
d'étroite parenté qui le rattachaient au directeur Larevellière. Le 
V^ brumaire an vi il fut nommé secrétaire de l'Assemblée et la pres- 
qu'unanimilé des suffrages qu'il obtint dans cette circonstance té- 
moigne de l'estime que ses collègues faisaient de sa personne et de 
son caractère. Bientôt il fut chargé d'un rapport qui touchait à une 
question délicate et brûlante. Dès le temps de l'Assemblée consti- 
tuante, la veuve Mallard, nourrice de Louis XVl, avait sollicité le 
maintien de la pension qui lui avait été allouée à ce titre, mais le 
comité des pensions et plus tard l'Assemblée elle-même l'avaient 
renvoyée à se pourvoir à Tadministralion de la liste civile. Après le 
9 thermidor , la veuve Mallard renouvela sa demande et c'était h 



Digitized by 



Google 



LES REPRESENTANTS DB MAINE ET LOIRE. 245 

coup sûr une démarche hardie à elle, et téméraire peut-être, que de 
réclamer le prix de ses services après la catastrophe qui avait si 
fatalement emporté la monarchie et surtout quand les cinq directeurs 
du nouveau gouvernement avaient tous pris une part effective et 
directe à la sanglante immolation de Tinfortuné monarque. Toute- 
fois les crimes de 1793 inspiraient alors un si profond sentiment 
d'horreur et de dégoût quMl y avait tout naturellement tendance à 
entrer dans la voie des réparations. Une commission fut formée pour 
examiner la demande de la veuve Hallard et comme Tavis fut favo- 
rable, on [confia le rapport h M. Desmazières qui, pur de tout anté- 
cédent révolutionnaire, pouvait mieux que tout autre faire entendre 
un langage digne etimpartial. On comprend parfaitement que Tho- 
norable député de Maine et Loire se soit gardé dd faire de la 
senlimentalilé royaliste, mais il traita la question en jurisconsulte 
éminent, invoqua les droits acquis et les grands principes de non 
rétroactivité et conclut formellement à ce que la république recon- 
nût, comme dette de la nation, le prix des services rendus à celui 
qui avait représenté à lui seul la majesté nationale et que les lois 
constitutives et fondamentales avaient préposé au gouvernement 
régulier du pays. Grâce à la mesure et à Thabileté du rapporteur, 
les conclusions du rapport furent adoptées sans difficulté et sans la 
moindre opposition . 

M. Desmazières vit avec joie la révolution du 18 brumaire. Il avait 
adhéré sans doute avec empressement et de toutes les sympathies de 
son âme au grand mouvement de 1789; mais comme tous les hom- 
mes modérés de T Assemblée constituante, il avait subi de tristes 
retours. II déplorait amèrement de voir la fondation d*un gouverne- 
ment libre et régulier rendue impossible par de sanglants désordres, 
Vabolilion de toute autorité légale et le mépris de toute justice, et, 
après une longue expérience des tyrannies révolutionnaires, il était 
heureux de se rattacher au pouvoir qui rétablissait Tordre public ; 
bientôt il conçut un sentiment profond de gratitude et d'admiration 
pour le grand homme qui réglait la société nouvelle et glorifiait lu 
France. Il fut nommé membre du nouveau corps législatif; mais it 
n'y siégea que peu de temps, et lors de l'établissement des tribunaux 
d'appel, il reprit ces fonctions de judicature qui n'avaient cessé 
d'être le but: de toutes ses prédilections. Nommé d'abord conseiller, 
il fut élevé à la dignité de président de chambre au moment de l'or- 
ganisation des cours impériales, en 1811. Il remplit cette haute 
magistrature avec Timpartialité, l'intelligence et la fermeté dont il 
avait déjà donné tant de preuves au cours de sa longue carrière ; 
mais ce furent surtout les trois dernières années de sa présidenco 

16 



Digitized by 



Google 



246 RBYUB DB L*ANJOU. 

qui le mirent le plus en évidence, el qui recommandent à des Ulres 
divers Thoaneur de sa mémoire. 

En i.815, la Cour d'Angers, qui se composait alors de quatre 
chambres, n'avait point encore reçu Finstitution royale. Au moment 
de la seconde Restauration, il fut sérieusement question de la trans- 
férer à Tours, et un projet de loi fut même présenté à cet effet à la 
chambre des pairs, et accueilli par la commission dont le rapport 
fut fait par M. le comte Desèze. Le prétexte de cette suppression était 
le petit nombre des affaires et le défaut de palais de justice; mais le 
garde des sceaux, H. de Barbé-Harbois, avait saisi en réalité cet ex- 
pédient pour éviter les raodiQcations absolues dans le personnel que 
Ton persistait à lui imposer. Cependant la clôture de la session em- 
pêcha de discuter le projet, et les membres de la Cour continuèrent 
à exercer provisoirement leurs fonctions. La nomination de H. le 
comte Porlalis à celles de conseiller à la Cour de Cassation, avait 
d^à privé la compagnie de son chef, et bientôt H. Milscent, doyen 
des présidents de chambre, frappé d'une maladie cruelle, dut s'abs- 
tenir de paraître au palais. H. Desmazières, qui le suivait dans l'ordre 
du tableau, se trouva donc tout naturellement placé à la tête de la 
Cour; mais, quelque fût l'importance et l'éclat de cpXIq haute posi- 
tion, il est vrai de dire que jamais tâche ne fut plus difficile, plus 
délicate et en même temps plus ingrate que la sienne. Sous ce ré- 
gime d'un déplorable provisoire, la Cour était déshéritée de toute 
relation avec le pouvoir, le ministre ne nommait plus aux présiden- 
ces d'assises, ne remplissait point les places vacantes, avait cessé 
même d'entretenir une correspondance active et suivie avec les chefs 
de ce grand corps judiciaire qui semblait menacé d'une prochaine 
et inévitable dissolution. Les audiences cependant n'avaient point 
été interrompues, et tout se maintenait encore dans l'ordre par cette 
espèce de force de cohésion qu'inspirait le double sentiment du 
devoir el de la dignité de la magistrature. C'est alors que M. Des- 
mazières parut vraiment suffire à tout, et que sa vigoureuse et verte 
vieillesse retrouva toute l'ardeur de ses jeunes années pour diriger 
et soutenir ses collègues. N'ayant aucune espèce d'appui à espérer 
du chef du parquet, vieillard méticuleux et affaibli, il se chargea 
seul de veiller au maintien de Tordre et de la discipline dans sa 
compagnie délaissée. En même temps qu'il concourait à distribuer 
bonne et prompte justice aux parties, il exerçait sur le personnel de 
la magistrature une action vigilante, et il n'hésita pas à provoquer 
une mesure indispensable et rigoureuse dans deux circonstances 
dont il est inutile de rappeler ici les particularités que les contem- 
porains n'ont point oubliées, et où Ton vit, ceux qu'il avait jugés 



Digitized by 



Google 



LBS RBPRÉSBI^TAnTS DB HAINB BT LOIRB. 247 

coupables, se faire k eux-mêmes une sévère et stricte justice. Rien 
ne résistait à son autorité qui cependant gardait à peine Tapparence 
d*un cachet ofiQciel , et ne reposait plus que sur le caractère et Tin- 
fluence de la personne depuis que le gouvernement avait cessé 
de prêter concours au magistrat ; mais ses longs services , son 
vaste savoir, sa belle et noble figure, sa haute stature, sa tête vé- 
nérable chargée de longs cheveux blancs, tout chez lui inspirait le 
respect, et semblait prédestiner au commandement. Il faut ajouter 
que Ton vil rarement un pouvoir de transition exercé par des mains 
plus fermes, plus habiles et plus sages. 

Au mois de février 1816, M. Desmazières fut chargé d'installer le 
tribunal civil d'Angers qui venait de recevoir rinslitutlon royale. Sa 
modestie ne lui permit pas de rendre public le discours qu'il pro- 
nonça dans cette circonstance solennelle et qui produisit une grande 
sensation. Il y parla surtout, avec l'expression d'une sensibililé que 
rendait plus touchante la comparaison do son langage et de sa 
physionomie habituellement composés et sévères, il y parla d'un 
fils tendrement aimé, la joie et Thonneur de sa vieillesse, que les 
bontés du roi maintenaient à la tête d'un corps de justice où il avait 
rendu déjà d'immenses et éclatants services. Un murmure appro- 
bateur répondit en ce moment à l'élan de la tendresse paternelle. Il 
présida ensuite à Tinauguration de la Cour prévotalo, et fit entendre 
encore dans celte circonstance de graves paroles et d'austères en- 
seignements. 

Le zèle et l'activité prodigieuse qu'il apportait à ses fonctions 
temporaires, n'empêchaient pas que parfois il ne se sentît pris do 
découragement et d'une amère tristesse ; mais il savait couvrir ces 
sentiments sous l'apparence du calme et de la réserve qui ne l'aban- 
donnaient jamais. Toutefois dans un jour solennel son cœur se 
sentit débordé. Au mois de novembre 1817, le second héritier du 
trône était venu visiter nos déparlements de l'Ouest, et le vénérable 
président, en présentant au prince les débris de sa compagnie, lui 
rappela d'une voix émue. que si la Cour d'Angers était peu nom- 
breuse, du moins à mesure que la mort avait éclairci les rangs^ les 
survivants s'étaient serrés, et que Vénergie du courage et Cardeur du 
zèle avaient suppléé à la faiblesse du nombre. Ces paroles dignes et 
éloquentes impressionnèrent profondément toute l'assistauce , et 
sans doute elles touchèrent le prince lui-même. Il fut du moins à 
peu près certain dès lors que la Cour serait maintenue, et même ne 
tarderait guère à recevoir l'institution royale. On se flattait aussi 
que M. Desmazières serait infailliblement appelé aux fonctions de 
premier président dont il avait rempli la vacance avec tant d'hon- 



Digitized by 



Google 



248 tavUE DE L'àWJOU. 

neur el tant d'éclat; mais accablé d*anQées et de travaux, le véné- 
rable doyen vit soudainement sa santé décliner d'une manière ef- 
frayante. Ses traits s'altéraient, sa démarche devenait chancelante: 
il ne pouvait plus se rendre au palais qu'appuyé sur une canne qui 
semblait porter tout le poids de son corps affaissé. Au mois de juillet 
i818, ces symptômes funestes s'aggravèrent considérablement, el le 
23 de ce mois il termina dans les bras de sa famille désolée sa longue 
et honorable carrière; il était âgé de soixante- quinze ans. La Cour 
tout entière, ainsi que tous les fonctionnaires de la ville, assistèrent 
à ses obsèques, et M. le président de Farcy prononça d'éloquentes 
paroles sur sa tombe. Le premier président, nommé à ces éminentes 
fonctions peu de jours après sa mort, M. de Chalup, rendit aussi, 
dans son discours d'installation, hommage au magistrat honorable 
dont la renommée avait traversé les départements, était arrivée jusqu'à 
lui, et qui aurait pu lui donner de si utiles conseils. EnRn, après plus 
de douze années écoulées, le procureur général, institué par la révo- 
lution de 1830, payait à son tour, et en séance solennelle, un juste 
tribut d'éloges à ce digne et noble vétéran de la magistrature qui 
avait accueilli ses débuts et encouragé sa jeunesse, et tous les hom- 
mes impartiaux se félicitèrent alors de voir au moins que les préoc- 
cupations brûlantes d'une révolution laissaient place encore pour 
honorer la mémoire d'un magistrat qui , dans tout le cours d'une 
longue vie, et au milieu de toutes les épreuves, de toutes les compli- 
cations et de tous les périls, avait su résister à Tentrainement des 
passions politiques, et se maintenir toujours à une grande distance 
de Tesprit départi. 

Après la nomination de M. Desmazières, l'assemblée électorale fut 
continuée au lendemain 21 macs pour le choix d'un huitième et 
dernier député. Les prétendants restaient encore nombreux, et cha- 
cun d'eux redoublait d'efforts et d'activité à ce moment décisif et 
suprême; aussi le premier scrutin ne produisit point de résultat; les 
voix s'y partagèrent entre plusieurs candidats; mais au second tour, 
la pluralité fut acquise à M. Lemaignan. 

H. Julien-Camille Lemaignan était né en 1746 à Baugé où son 
père avait rempli les fonctions considérables et importantes de sub- 
délégué de Tintcndance. Ayant étudié le droit et pris ses grades, il 
fut nommé, jeune encore, lieutenant criminel à la sénéchaussée de 
sa ville natale, et s'était concilié dans cette charge l'estime de ses 
concitoyens qui, dès qu'il fut question de convoquer les Etats géné- 
raux, avaient insisté fortement pour le faire porter sur la liste des 
candidats à la députation. M. Lemaignan avait embrassé avec cha- 
leur le parti populaire; mais il était loin toutefois de suivre les ban- 



Digitized by 



Google 



*j 



LES REPRÉSENTANTS DE HAINE ET LOIRE. 249 

nières du parti extrême, et ses vœux pour les innovations et le 
progrès n'allaient point jusqu'au dernier terme d*une révolution ra- 
dicale et absolue. Il vota, comme tous ses collègues de députation, 
avec la m^orité de T Assemblée constituante où d'ailleurs il se fit 
peu remarquer. Après la dissolution de celte première assemblée , il 
rentra pour un instant dans la vie privée; mais, dans sa retraite 
même, il eut Fart de ménager assez habilement sa popularité pour 
être jugé digne bientôt d'entrer à la Convention nationale.. Appelé 
à cette législature par l'assemblée électorale de Maine et Loire, il s'y 
pronouça nettement pour le parti de la modération. Dans le procès 
de Louis XVI, il ne vota point l'appel au peuple proposé par les 
Girondins avec lesquels il n'avait aucune espèce d'engagement de 
parti; mais il vola courageusement conlre la peine de mort et en- 
suite pour le sursis à l'exécution de l'infortuné monarque. Pins tard, 
il fut du nombre des députés qui s'opposèrent avec le plus d'ardeur 
et le plus d'énergie à l'insurreclion du 3i mai, et dès le 4 juin, il 
signa, avec trois autres représentants de Maine et Loire, et flt ré- 
pandre dans les départements de l'Ouest une protestation contre 
l*odicux résultat de cette exécrable et honteuse journée. 11 ne paraît 
pas que la Convention ait été informée de cet acte de résistance à la 
tyrannie; mais le parti, qui venait de remporter une triste victoire, 
n'en regardait pas moins M. Lemaignan comme l'un de ses adver- 
saires les moins contestables et les moins douteux. Le 15 juin, l'As- 
semblée décréta d'accusation M. Duchâtel, cet intrépide et noble 
député des Deux-Sèvres , qui, malade et presque mourant, s'était 
fait porter jusque dans la salle des séances pour y déposer on faveur 
du malheureux Louis XVI un vote de salut et de vie. Les hommes, 
altérés du sang de la douce et sainte victime, ne devaient point par- 
donner à cette démonstration touchante et généreuse ; le décret de 
proscription fut rendu d'enthousiasme. Aussitôt l'un des plus fou- 
gueux montagnards de la Convention, Fayau, député de la Vendée, 
prit la parole, et demanda que les mesures de rigueur, prises contre 
M. Duchâtel, fussent appliquées k M. Lemaignan qu'il tenait pour tout 
aussi coupable. « Parmi les membres de la Convention, dit-il, qui sont 
» accusés de projets contre-révolutionnaires, vous avez distingué 
» Duchâtel. Eh bien ! je vais vous en désigner un autre. Ce Duchâtel 
» s'est rendu à Nantes, accompagné de Lemaignan, membre du côté 
» droit; là, se disant chargés d'une mission de la Convention natio- 
» nale, ils ont dit à la société populaire qu'il fallait organiser une 
» force départementale, et marcher sur Paris où la représentation 
» nationale élait séquestrée. Ils ont osé dire que la Montagne, coali- 
I» sée avec la commune de Paris, arrachait tous les décrets. Vous 



Digitized by 



Google 



250 RBTUE DE L'A»JOt. 

9 voyez que Leiiiaignan est aassi coupable que Duchàlel. Je de- 
9 mande un décret d'accusalion contre lui. « La Convention résistait 
rarcmeni à une demande de ce genre, et d'ordinaire les décrets cl*ao- 
cusalion étaient accueillis par des acclamations sympathiques et 
bruyantes; toutefois, un député de la Sarthe, ami de Danton^ qui 
comme lui devait bienlôt monter à Téchafaud, et qui commençait 
à s'indigner de tout ce luxe de proscriptions/ et à reculer devant les 
conséquences terribles de Tindigne et sanglante victoire à laquelle 
il avait pris cependant une part active et passionnée, le convention- 
nel Philipeaux vint prêter à son collègue Lemaignan un appui que 
personne assurément n'attendait de lui. « Pour Thonneur des prin-- 
» cipes, s'écrla-t-il, je demande un rapport du Comité de Salut 
» public. » Proposé ainsi par une voix qui ne pouvait être suspecte, 
le renvoi au Comité fut ordonné, et les événements qui suivirent, et 
qui >ne permirent plus à Todieux Comité de songer à son rapport sur 
la proposition de Fayau, sauvèrent inconlestablement la yie à 
M. Lemaignan qui d'ailleurs cessa pendant quelque temps de paraî- 
tre à la Convention où il ne rentra qu'après le 9 thermidor. Il s'as- 
socia dès lors à toutes les mesures réparatrices qui signalèrent cette 
dernière période du gouvernement conventionnel; il entra ensuite 
de droit au Conseil des Cinq-Cents et y siégea jusqu'à la fin de 1798. 
Au terme de ses fonctions législatives, il fut nommé, par l'influence 
du directeur Larevellière-Lépeaux, Tun des administrateurs des 
hospices civils de Paris. Il déploya dans l'exercice de ces nou- 
velles fonctions un zèle et un dévouement qui recommandent 
sa mémoire à la reconnaissance publique. Quand il entra dans la 
Commission administrative, les hospices étaient tombés dans un 
état déplorable, et les pauvres traités avec une inhumanité vraiment 
cruelle. Pour n'en citer qu'un exemple, il nous suillrade rappeler 
ici que, dans ces établissements de charité, tous les lits étaient à 
double chevet , et de cette façon contenaient trois et même quatre 
malades dont la tète des uns reposait aux pieds des autres. Il arrivait 
souvent ainsi que les survivants restaient pendant des journées 
entières couchés près des morts. 

M. Lemaignan fut vivement impressionné et douloureusement 
ému en présence de cet excès de négligence et d'horreur. Pendant 
quelque temps encore il se plaignit en vain et l'empire de l'habitude 
et de la routine, l'emportait toujours sur le cri de la conscience 
et de la pitié, mais toutefois il insista si fortement auprès de Tau- 
torité qu'il obtint un lit pour chaque malade et en même temps 
on augmenta le nombre des lits en telle proportion, que le nombre 
des pauvres admis dans les hospices ne fut point diminué. Quelque 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS BB KAINB ET LOIRE. 251 

part que les collègues de M. Lemaignan aient pris à cette améliora- 
tion si désirable et si tardive, il est certain, et il fut notoire dans le 
temps que la bienfaisante initiative en était due tout entière à Tan- 
cien représentant de Maine et Loire et dès lors son nom fut signalé 
à Testime publique et aux souvenirs de tous les amis de Thuma- 
nité. Le gouvernement lui-même tint compte à Thomme de bien, 
à Tadministrateur habile, intégre et charitable de son dévouement 
généreux, et, lors de Torganisation des sous-préfectures, H. Lemai- 
gnan fut appelé à celle de Baugé, sa ville natale. Il remplit avec son 
zèle accoutumé et à la satisfaction générale ces fonctions qu'il cessa 
quelques années avant sa mort, arrivée en 1812 , dans la 66<^ année 
de son &ge. 

Le nom de H. Lemaignan dot la liste des députés du tiers-état 
d*Anjou aux États-généraux et cependant je n*ai i^as rempli encore 
toute ma tâche. J'ai dit plus haut que rassemblée baillagère avait 
élu quatre suppléants qui furent MM. Pilastre de la Brardière, pro- 
priétaire à CheiSes, Leclerc, conseiller à Télection d'Angers, Druil- 
lon de Morvilliers, avocat au Présidial de cette ville et sur le refus 
de M. Delaunay Talné, M. Davy des Piltièrcs, avocat du roi à la 
Flèche. Je n'ai à rappeler que pour simple mémoire le nom de ces 
deux derniers élus qui ne siégèrent point à rAsserablée constituante, 
mais M. Pilastre y fut appelé dès le commencement de la session et 
M. Leclerc y entra assez longtemps avant le terme de cette première 
législature^ ils appartiennent donc Tun et l'autre à l'époque dont je 
retrace la très rapide esquisse et je ne puis ainsi me dispenser de 
parler de ces deux représentants que je rencontre ici à leur début et 
dont le nom devait acquérir plus tard une sorte de célébrité. 

H. Urbain-René Pilastre de la Brardière était né à Chefifes le 28 
octobre 1752, d'une famille honorable et très ancienne de cette partie 
de l'Anjou circonscrite par les rivières delà Sarthe et de la Mayenne. 
Pendant plusieurs générations ses pères avaient augmenté successi- 
vement leur position de fortune dans la profession très considérable 
alors de marchand" fermier y titre dont la valeur et l'importance no 
sauraient être bien comprises de nos jours et dont nous ne pouvons 
même plus donner qu une idée fort incomplète. Nous devons cons- 
tater toutefois que ce titre si modeste et si humble en apparence, 
no se donnait qu'a l'homme qui avait offert assez de garanties pour 
qu'il lui eût été passé bail à long terme de l'une de ces grandes pro- 
priétés accumulées dans les mains du haut clergé ou de la noblesse. 
Ce fermier ainsi mis en possession se réservait seulement le do- 
maine principal de la terre, et faisait ordinairement valoir le reste à 
colonie partiaire. Il avait ainsi sous sa main la plupart des cultiva- 



Digitized by 



Google 



!25'J RBVUB DB fkRJOV. 

leurs du pays ; il exerçait sur eux lous une grande aulorilé et un 
puissant patronage, et son influence était presque toiuours prédomi- 
nante dans la contrée. D'autre part, comme la moitié de tous les pro- 
duits lui revenaient de droit et que ces grandes terres n'étaient jamais 
afferniées à très haut prix, il voyait sur ce double motif une vaste 
carrière s'ouvrir à toutes ses spéculations agricoles et commerciales, 
et avec de Tordre et de rintelligence il était à peu près assuré d'ar- 
river aux sommités de la fortune dans ces temps même où le liers- 
état n'était propriétaire du sol que dans de si minces proportions. 
C'est ainsi que le père de H. Pilastre, après avoir ajouté le fruit de 
ses travaux à son patrimoine héréditaire, s'était retiré à sa terre de 
Soudon , paroisse de Cheffes et y vivait ep riche propriétaire , oc- 
cupé à la culture de ses terres et empressé toujours à tenter tous les 
essais et à introduire toutes les améliorations qui pourraient faire 
progresser l'agriculture et ouvrir une voie nouvelle de prospérité 
pour les cultivateurs de son canton. Il mourut jeune encore, laissant 
sou fils orphelin dans l'âge le plus tendre. Un ami de la famille ac- 
cepta la tutelle du jeune Pilastre qui fut placé de bonne heure au 
collège Je l'Oratoire, à Angers. 11 y fit toutes ses humanités et, 
«;omme nous l'avons dit déjà, s'y lia avec deux de ses condisciples, 
les jeunes Leclercet Larévcllière, d'une amitié qui ne souffrit jamais 
la plus légère atteinte et qui n'a flni qu'avec la vie. Ses études ter- 
minées, il passa plusieurs années à Angers, sans occupation déter- 
minée et menant la vie d'un jeune homme riche, indépendant et 
ami des plaisirs. Quoiqu'il ait été dit de la morgue vaniteuse de la 
noblesse au xviii' siècle, il n'en est pas moins certain et il résulte 
de tous les documents contemporains que, dans les années qui pré- 
cédèrent la révolution, il y avait à Angers, communauté de rapports 
et échange de commerce intime entre nos jeunes gentilhommes, les 
fils des plus riches familles de la bourgeoisie et les nobles et jeunes 
étrangers qui suivaient les exercices de notre Académie d'équilation. 
Cette triple réunion formait une société beaucoup plus occupée à 
coup sûr des amusements de son âge que des choses graves et des 
études de haute portée et cependant, là comme partout ailleurs, le 
déplorable esprit du siècle avait fait invasion avec ses tendances phi- 
losophiques et sceptiques. Cette jeunesse bruyante et inconsidérée 
regardait comme une affaire de mode et une démonstration de bon 
ton ce cynisme de paroles, qui consistait à se moquer dos pratiques 
religieuses et à ne s'exprimer sur les choses saintes qu'avec une dé- 
daigneuse légèreté: Le plus grand nombre sans doute n'attachait pas 
à tout cela une extrême importance et surtout ne gardait jamais 
long souvenir de ces brusques sorties , de ces bordées violentes et 



Digitized by 



Google 



j 



LBS REPRÉSENTANTS DE MAINE ET LOIRE. 253 

déclamatoires, ni même de ces railleries plus ou moins spirituelles, 
qui ne survivaient guères aux conférences joyeuses qui les avaient 
vu naître. Toutefois ceux de ces jeunes gens que leur caractère 
portait à des dispositions plus méditatives et plus sérieuses, prenaient 
malheureusement au pied de la lettre ces excentricités scandaleuses 
de langage et en concluaient que le christianisme n'était au fond 
qu*une religion absurde et rétrograde, propre seulement à fanatiser 
rhomme , à Tasservir à des observances minutieuses , ridicules et 
à Tarracher aux plus doux penchants de sa nature sous le prétexte 
d'une perfectibilté idéale et d'une vague et vaine spiritualilé. Il est 
permis de penser que c'est à cette source première, à ce centre fatal 
que le jeune Pilastre puisa le germe de l'incrédulité et le principe 
de ses incurables et tristes préventions contre la foi chrétienne. 

Vers J780 il fit pour la première fois fc voyage de Paris et it y ar- 
rivait trop bien disposé déjà en faveur des doctrines de la nouvelle 
école philosophique pour ne pas se ranger immédiatement sous cette 
bannière. 11 fréquenta beaucoup les cercles lettrés de la capitale et, 
autant que son âge et sa position pouvaient le permettre, il se mit 
eu rapport, se lia même avec l'abbé Raynal qui n'eut pas de peine à 
le fortifier dans la haine d'un ordre de choses qui, suivant le maître 
et l'élève, ne reposait que sur la double alliance de ce qu'ils appe- 
laient la tyrannie monacale et le despotisme royal. L'imagination 
de noire jeune compatriote exaltée par de tels enseignements trouva 
bientôt le joug insupportable et, avec un entraînement que pou- 
vaient sans doute excuser son âge et la sincérité de ses aspirations 
généreuses, il prit le parti de quitter sa patrie pour s'en aller cher- 
cher dans d'auires contrées la réalisation de ses rêves de perfectibi- 
lité gouvernementale et de liberté illimitée. En 1783 M. Pilastre partit 
pour visiter la Suisse, l'Italie et une partie de l'Allemagne, mais ni 
l'aristocratie républicaine de Berne, de Zurich ou de Fribourg, ni le 
gouvernement ecclésiastique des Etats-Romains ,. ni les traditions 
féodales de l'Allemagne fédéralisée ne répondirent à son attente. 
Après un séjour de trois années dans ces pays divers il revint en 
France au cours de l'année 1787, un peu désabusé peut-être, et 
surtout profondément attesté, mais, loin d'être tenté de s'écrier avec 
le poète : 

Plus je vis r étranger, plfisf aimai mon pays, 

il ne songea bientôt plus qu'à passer les mers pour aller vivre sur une 
terre de liberté, dans celte Amérique dont la France avait assuré l'in- 
dépendance et qu'il espérait trouver vierge de tous les abus et de toutes 



Digitized by 



Google 



254 REVUE DE L*ÀIHJOn. 

les misères de notre Tieille civilisation européenne. Toutefois des 
devoirs de famille et ensuite des affaires indispensables ne lui per- 
mirent pas de metlre immédiatement à exécution ce projet de 
voyage où ses deux amis, Larcvellière et Leclerc, avaient promis de 
raccompagner. Sa mère, fort avancée en âge, était mourante, et rien 
au monde n'aurait pu le détourner du pieux devoir d'assister sa 
vieillesse et d'adoucir ses derniers moments, par les plus tendres 
soins de la piété filiale. Il eut ensuite à régler des affaires de famille 
qui lo retinrent encore assez longtemps, mais Tactivité de son zèle 
sut mettre à profit ce séjour forcé en Anjou, en consacrant à des 
études intéressantes et à d'utiles travaux les instants de loisir que 
pouvait lui laisser le règlement de ses intérêts privés. Il fut l'un des 
fondateurs de la société botanique qui s'établit alors au Jardin des 
Plantes d'Angers, et prêta môme son nom pour l'acquisition du ter- 
rain où fut disposé ce jardin qui forme aujourd'hui l'un des plus 
précieux ornements de notre cité. Il s'y montrait fort assidu au 
cours professé par M. Larevelliëre-Lépeaux, son ami, et lut dans ces 
réunions, où Ton ne s'occupait pas seulement de botanique ou d'his- 
toire naturelle, plusieurs mémoires sur l'agriculture, sur Télude des 
sciences et arts et sur les moyens de parvenir à l'extinclion de la 
mendicité. Il n'était point alors de questions si ardues dans Tordre 
politique ou administratif, que l'opinion publique ne regardât comme 
chose de son domaine, et vainement le pouvoir aurait voulu inter- 
poser son autorité et prescrire le silence, le temps de l'obéissance 
passive était fini, la discussion se serait fait jour en dépit de toutes 
les entraves officielles et, bientôt en effet, on la vit lutter de front 
avec la puissance gouvernementale et la circonvenir de toutes parts, 
la presser, la pousser, la réduire enfin à l'extrémité suprême de 
faire appel à la grande voix du pays interrompue sans réclamation 
depuis bientôt deux siècles accomplis. 

On croira sans peine que l'annonce de la convocation des Etats- 
généraux fit abandonner à M. Pilastre son projet d'émigration aux 
Etats-Unis. Un trop vaste champ s'ouvrait à toutes ses théories hu- 
manitaires et sociales pour le déserter à l'heure de la moisson. Il ^ 
mit donc tout aussitôt à l'œuvre, et publia sous le voile de l'ano- 
nyme, et quelquefois de part avec ses amis Leclerc et LarevellièrOf 
des brochures écrites évidemment dans un but de propagande 
démocratique, mais où il savait du moins garder une sorte de ré- 
serve de langage , et s'imposer cette observance de formes et cette 
convenance de ton malheureusement bien rares dans tous les docu- 
ments de cette époque. Le succès ne répondit pas tout à fait à ses 
vœux. H Pilastre ne fut point élu député aux Etats-généraux, mais 



Digitized by 



Google 



LES RBPRBSBNTAIHTS DE HAINE ET LOIRE. 255 

il fut nommé lo premier suppléant de l*ordre du tiers. Il nU^n fut pas 
moins empressé de se rendre à Versailles, s'y mit en rapport de tous 
les jours avec les députés d* Anjou, trouva le moyen d'obtenir ses 
entrées aux séances, et adressa très exactement à Angers, aux cor- 
respondants choisis par le corps électoral, le compte-rendu des 
débats do TAssemblée nationale. Bientôt il fut appelé à remplacer 
Tabbé Rabin dont la démission avait immédiatement suivi les 
sinistres journées d'octobre. 

M. Pilastre prit place sur les bancs de la gauche; mais il est per- 
mis toutefois de douter qu'il ait appartenu jamais à cette nuance 
extrême, hostile, implacable des Robespierre, des Buzot, des Pétion 
qui formait la fraction la plus violente, mais la moins nombreuse de 
l'Assemblée. Il est plus probable qu'il se rangea sous la bannière 
du parti des Duport, des Barnave et des Lanieth, parti violent aussi, 
révolutionnaire (teut-êlre dans une certaine mesure, mais qui, 
même avant le jour de son tardif et généreux retour, se réservait du 
moins une arrière-pensée d'organisation gouvernementale et de ré- 
sistance active au désordre et à l'anarchie. Nos conjectures à cet 
égard sont en quelque sorte justifiées par les termes de l'hommage 
éclatant que, plus de trente années après la Constituante, H. Pilastre 
rendait à la mémoire de Duport. A la tribune de la chambre des 
députés, en 1821, il l'appelait la tile la plus éminemment législative 
qui ait paru dans nos assemblées, éloge qu'un démocrate radical et 
de première date n'eût certes jamais été tenté d'appliquer à cet 
homme d'état. 

M. Pilastre ne prit point la parole à FAssemblée constituante; mais 
il assistait fort assiduement aux séances publiques et aux réunions 
des comités. Le 1" janvier 1791 , le sort le désigna, avec M. Larevol- 
lière-Lépcaux , pour faire partie de la grande députation chargée 
d'aller complimenter le roi ù l'occasion de la nouvelle année. J'ai lu 
dans une relation particulière qu'au moment de prendre congé, la 
plupart des députés de la gauche avaient affecté de se poser d'une 
manière hautaine el^peu convenable en présence et à la face de l'in- 
fortuné monarque, et on syoutait que M. Pilastre au contraire s'était 
fait remarquer par son attitude respectueuse et tous les signes d'une 
profonde et noble déférence. On aurait eu tort assurément d'en 
conclure qu'il était devenu un royaliste bien fervent; mais il ne 
croyait pas sans doute qu'il fût de bon goût, ni même d'une bonne 
propagande républicaine, de prendre d4*s allures insolentes et vul- 
gaires pour un signal d'émancipation ni pour une démonstration 
d'indépendance et de liberté. Nous devons ajouter que M. Pilastre, 
qui avait beaucoup vécu dans un monde distingué, garda dans tout 



Digitized by 



Google 



256 BRVUB DE L^ÀNJOO. 

le cours de sa Tie les fQrmes et le ton de la meilleure compagnie. 
Revenu à Angers, en 1791, après la clôture de rAssemblée consti- 
tuante, H. Pilastre, aux terines du nouvel acte constitutionnel, 
n'était plus rééligible à rAssemblée l^islative. Cependant sa popu- 
larité n'avait pas souffert la moindre atteinte. Il fut nommé membre 
du Conseil général du département , et en même temps ses conci- 
toyens le choisirent pour remplacer, en qualité de maire d'Angers, 
M. d'HouIières qui venait d'être nommé à la législature. Il rendit de 
grands services dans cette importante administration, et s'y distingua 
par une cons^anle modération et souvent par une vigoureuse énergie. 
Toutefois, dans ces temps de discorde et d'orage, les magistrats muni- 
cipaux ne pouvaient se restreindre absolument dans le cercle de leurs 
attributions administratives; lapolitique les circonvenait de trop près 
pour qu il leur fût possible de se soustraire longtemps à sa pression. 
Au commencement de 1792 , M. Pilastre se trouviT engagé dans une 
polémique, au cours de laquelle il fit preuve à la fois de sagesse et de 
fermeté en même temps que d'un louable esprit de tolérance. A quel- 
ques lieues de sa maison de Soudon, et sur la paroisse de Cherré, 
district de Châteauneuf, vivait alors un de ses proches parents, le 
sieur Davoys, qui n'avait pas avec lui la moindre conformité de 
principes religieux ni politiques. H. Davoys, catholique fervent, était 
en même (cmps un royaliste des plus prononcés, et il devait bientôt 
sceller sa double foi de son sang au cours de la grande insurrection 
vendéenne. Or, h cette date de 1792, le curé constitutionnel et intrus 
de Cherré, profondément irrité de toutes les marques d'éloignement 
et de répulsion dont ne cessait de l'abreuver l'immense meûorité des 
paroissiens auxquels oh l'avait imposé, cherchait è leur rendre 
guerre pour guerre. Il avait dénoncé déjà et fait condamner par le 
juge de paix de Châteauneuf plusieurs d'entr'eux qui s'étaient refu- 
sés à présenter leurs enfants au baptême dans son église. Il espérait 
que ces rigueurs serviraient d'exemple et de leçon pour les autres; 
mais il vit bientôt qu'il s'était étrangement trompé. Le 1*' mars de 
cette année, un enfant était né au sieur Davoys, et ce dernier, dans 
la pieuse ardeur de ses croyances , aurait préféré tous les supplices 
et la mort même à la terrible nécessité de se trouver, ne fût-ce que 
pour un instant, dans une sorte de communion avec le pasteur 
schismatique qu'il regardait comme le fléau de Dieu , comme l'en- 
nemi de son église anathématisé par elle. Cependant, il ne laissait 
pas que d'être inquiet sur les suites de sa résistance, et il en redou- 
tait les inconvénients pour lui sans doute, mais bien plus encore 
pour son enfant dont il n'y aurait plus moyen de constater réguliè- 
rement la légitimité, puisque les curés restaient toujours dépositai- 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS DE HAINE ET LOIRE. 257 

rcs des registres , et que rélat-civil ne résultait que de la mention 
écrite de Tadministration du sacrement. C*était, il faut bien en con- 
venir, une des étranges inconséquences de cette législation transi- 
toire et une cruelle atteinte à Tindépondance de^ opinions religieu- 
ses. Dans sa double perplexité, le sieur Davôys prit le parti d'aller 
consulter son parent, et de confier ses craintes et ses scrupules à sa 
loyauté. M. Pilastre Taccueillit bien, lui parla avec douceur et bien- 
veillance, et finit par lui dire que puisque ses répugnances contre 
réglise constitutiounelle étaient si profondes, il pouvait parfaitement 
se dispenser d*y présenter le nouveau-né et de Ty soumettre à une 
cérémonie que sa conscience tiendrait pour irrégulièrement admi- 
nistrée. 11 lui donna lecture du texte même de la Constitution qui 
garantissait aux citoyens la liberté d'exercer le culte qui leur con- 
venait, et lui conseilla d'aller trouver le curé à son presbytère, ac- 
compagné de àenx témoins, et de le requérir, en leur présence, de 
constater sur les registres la naissance et la présentation de son 
enfant. H. Davoys se conforma de tout point à cet avis; mais le curé 
refusa absolument de rien constater, s'emporta contre M. Pilastre 
et ses ménagements pour les aristot^rates, et adressa le jour même 
une plainte au juge de paix de Chftteauneuf et une dénonciation 
officieuse au club des amis de la Constitution d'Angers. Le juge do 
paix s'empressa de lancer un mandat d'amener contre le sieur 
Davoys qui subit une assez longue détention préventive, et qui fut 
ensuite condamné à une peine pécuniaire. Quant à la Société popu- 
laire d'Angers, elle trouvait bien que M. Pilastre avait pécbé peut- 
être par un peu trop de bonne volonté au regard d'un homme qui 
en paraissait si peu digne ; mais en définitive elle se prononça en 
faveur des principes, et repoussa la dénonciation du curé. Celui-ci, 
furieux de cet échec , fit imprimer dans le journal du département 
sa plainte rédigée dans un langage aussi violent que vulgaire. 
M. Pilastre y répondit parune lettre ferme et digne. Il y relevait en 
termes sévères la conduite du juge de paix et celle du curé consti- 
tutionnel, annonçant qu'il l'avait signalée déjà au conseil de dépar- 
tement, et qu'il était décidé à la soumettre directement à l'apprécia- 
tion du ministre de la justice. II terminait en déclarant que quelque 
dût être tissue de jceUe affaire scandaleuse, il ne reviendrait poinl de 
son élonnement d'entendre un ministre de paix parler de guerre, et 
chercher à établir t empire -de la religion sur la crainte, et non sur la 
raison et la confiance. La publicité de cette lettre produisit une très 
grande impression, et contribua beaucoup sans doute à faire infirmer 
la sentence du juge de paix. Le tribunal du district, saisi sur l'appel, 
renvoya Davoys de la plainte, « sur le motif que les lois n'infligeaient 



Digitized by 

4t 

7 



Google 



258 KBl^UB DB L'âRJOU. 

9 nulle peine au citoyen qui ne voulait pas faire baptiser ses cnfaals, 
» et demeurant seulement ordonné que l'appelant -serait tenu de se 
» présenter à un juge compétent pour faire enregistrer la naissance 
» de son enfant. » 

J*ai cru devoir rapporter avec quelque détail cet incident qui, à 
certains égards, se rattache à une affaire toute privée sans doule, 
mais qui dans le temps préoccupa vivement Topiniou publique. Je 
ne pouvais non plus me dispenser de rappeler que M. Pilastre eut 
rinsigne honneur d'attacher son nom au souvenir de Tacte de tolé- 
rance unique, peut-être, à signaler dans ces tristes jours où Ton pré- 
ludait d^à par d'ignobles et misérables persécutions à une atroce et 
sanglante tyrannie. 

La persévérance que M. Pilastre apporta dans cette affaire, était 
chez lui un trait de caractère, et, dans tous les actes de sa vie, soit 
comme magistrat, soit comme citoyen, on retrouve toujours cette 
inébranlable et impassible fermeté qui se reflétait jusque dans son 
langage. Bien différent en cela du très grand nombre des hooimes 
de son époque, il répugnait absolument à la phraséologie, et tous les 
documents écrits qui nous restent de lui sont si nettement positifs 
et si parfaitement dégagés de toutes les déclamations et de toutes 
les excentricités du temps, que l'auteur pourrait encore les avouer 
aujourd'hui, et mettre au déQ l'esprit de parti lui-même d'y relever 
quoi que ce soit de compromett^ant poiur sa mémoire. Ainsi nous 
avons parlé dans un autre article de la cérémonie funèbre qui fut 
célébrée à Angers le 10 avril 1792 en Thonneur du maire d'Etampcs, 
Simonneau, assassiné dans une émeute, et il nous a fallu citer plu- 
sieurs fragments de la très longue, très lourde et très violente ha- 
rangue prononcée dans cette circonstance par le président de la 
Société populaire des Amis de la ConstiltUion, M. Pilastre, qui prit la 
parole après lui, se borna à ces quelques mots qui certes ont bien 
un autre trait et une autre portée que toute la rhétorique préten- 
tieuse et révolutionnaire de l'organe de nos clubistes angevins. 
« Vous voyez, dit-il, un monument érigé par la liberté à Simonneau, 
» maire d'Etampes, mort courageusement pour la loi. Venez souvent 
» le contempler pour vous y pénétrer de vos devoirs. Simples ci- 
» toyens, vous vous rappelerez que la liberté publique ne se con- 
» serve que par la loi, et qu'il est, par conséquent, de votre intérêt 
A comme de votre devoir d'en favoriser l'exécution. Magistrats, vous 
» n'oublierez pas que vous n'avez d'autorité que par la loi ; mais que 
» c'est une prévarication de laisser s'avilir cette même autorité dans 
» vos mains, et que vous devez mourir, s'il le faut, pour la défendre. » 

Le bruit même des révolutions n'avait pas le triste privilège de 



Digitized by 



Google 



LES I REPRÉSENTANTS DE MAINB ET LOIRE. 259 

passionner cette vois toujours grave, et qui demeurait encore calme 
et mesurée au milieu de la tourmente et au plus fort de la tempête. 
Ainsi, dans les jours qui suivirent le 10 août, et quand de toutes 
parts les allocutions ofllcielles étaient généralement empreintes 
d'une extrême âprcté révolutionnaire, se signalaient par d*ignobles 
outrages à l'adresse de la puissance tombée, et souvent demandaient 
par anticipation la tête d'un roi malheureux, M. Pilastre, que per- 
sonne assurément ne pouvait soupçonner d'un excès de prédilection 
pour le gouvernement monarchique, ni d'une répulsion très vive 
pour les formes républicaines, H. Pilastre annonçait à ses adminis- 
trés la convocation d'une Convention nationale, et les invitait à se 
rendre aux assemblées primaires sans mêler à ses conseils l'amer- 
tume ni les récriminations, et sans indiquer même de préoccupation 
politique, autre que son vif désir de voir appeler à la représentation 
nationale les hommes les plus dignes et les plus dévoués. « Citoyens, 
» disait le maire d'Angers dans sa proclamation, une Convention na- 
» tionale va se former. Si elle est composée d'hommes purs, unique- 
» ment conduits par l'amour du bien public et doués d'un grand 
» courage, elle mettra le sceau à la liberté, établira le gouvernement 
9 sur des bases solides, et calmera enfin les secousses qui nous 
» agitent depuis près de quatre ans. 

» Si, au contraire, la plupart des membres de cette Convention 
» sont guidés par des vues particulières, sont ambitieux, faibles ou 
» intrigants, elle ne détruira pas la liberté peut-être, nos généreux 
» concitoyens pourraient-ils reprendre des fers ? mais au moins nos 
» agitations se perpétueront et nous ne parviendrons à l'affermisse- 
9 ment de la paix et de la liberté, qu'après de longues années do 
9 troubles et de guerres civiles. Ainsi, ralternalive doit être liberté, 
9 égalité et paix, sous le règne des lois, ou guerre civile, anarchie 
9 et définitivement l'esclavage, sous le règne du despotisme d'un 
9 seul ou de celui de l'aristocratie. 

9 D'après ces vérités incontestables, nous vous invitons à ne choi- 
9 sir pour électeurs que des citoyens qui, par leurs lumières et leur 
9 parfaite intégrité, puissent, d'une part, ne donner leurs suffrages 
» qu'à ceux qui sont propres à remplir une fonction d'une aussi 
9 grande importance que celle de député à la Convention nationale; 
9 qu'ù des hommes d'un patriotisme éprouvé, d'un caractère ferme 
9 et d'une probité reconnue, qui se sont toujours montrés sincère- 
9 ment amis de l'égalité, à qui l'intrigue a toujours été étrangère, 
9 qui n'ont pas varié dans leurs principes et dans leur marche et 
9 qui, quelque part qu'on les place, ne sont guidés que par un sen- 
» timent unique, celui de sacrifier tout intérêt particulier pour af- 



Digitized by 



Google 



260 RBVDB DB L'AIfJOC. 

» fermir Tédi&ce de la félicité publique. Enfin, vos électeurs doivent 
» s'élever au-dessus de toutes prétentions de district, de ville, de 
3» famille ou de liaisons particulières, et songer que c'est pour Tin- 
» lérêt de la France entière que la Convention nationale est formée 
» et que sur quelque point du déparlement que se trouvent les dé- 
» pûtes propres à Thonorer et à remplir leâ vues du peuple français, 
» c'est là qu'ils doivent être pris. » 

A ces paroles de légalité et de paix, M. Pilastre sut bientôt joindre 
des actes de vigueur et d'énergie, qui prouvèrent que sa proclama- 
tion, qui rappelait à tous leurs droits et leurs devoirs, n'avait point 
été pour lui une lettre morte, ni un vague et insignifiant program- 
me. Au mois d'octobre 1792, et précisément au moment où les élec- 
teurs de Haine et Loire se trouvaient réunis à Saumur et y procé- 
daient à la nomination des députés, H. Pilastre, qui s'était rendu 
dans cette dernière ville pour y déposer son vole, reçut de son 
premier ac^oint à la mairie, l'invitation très pressante de revenir 
sans nul délai. 11 quitta donc précipitamment Saumur et apprit 
à son retour que des agents d'une exécrable faction préparaient 
à Angers une seconde édition des massacres de septembre et que 
peut- être le sang allait bientôt couler à flots dans notre cité 
jusque là si paisible, et où la population s'était maintenue depuis 
plus de trois années dans une attitude touyours si complètement 
inoffensive. Un nommé Rotundo, se disant ancien officier prussien, 
était arrivé soudainement à Angers, muni d'un passeport de la com- 
mune de Paris, et d'une lettre de recommandation, signée du Pré- 
sident et du Secrétaire du club central des Jacobins. 11 parait que 
ce Rotundo était un sicaire aux ordres et aux gages de la Société, et 
M"»« Campan, raconte dans ses Mémoires, qu'en 1790 il avait trouvé 
le moyen de s'introduire à St.-Cloud, dans le but d'assassiner la 
reine qui ne dut alors son salut qu'au hasard heureux qui l'empê- 
cha de sortir le jour où ce misérable était venu guetter sa proie. 
M. de la Fayette, informé par un rapport de police, donna, une con- 
signe sévère à la garde nationale et lui fit remettre le signalement 
de l'assassin. Rotundo parvint à se soustraire à toutes les recherches, 
mais les événements du 10 août et la chute du trône lui ayant paru 
une amnistie plus qus suffisante, il s'était empressé de reparaître et de 
se mettre de nouveau au service de la Commune de Paris, qui avait 
arrêté quUl foUait frapper de grands coups sous le prétexte de monter 
l'esprit public à la hauteur des circonstances. Rotundo vint donc 
à Angers, s'y mit en relation secrète avec des hommes de désordre 
et de crime, et convint avec eux de l'organisation du massacre 
de 300 prêtres fidèles , que l'administration départementale, sous la 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS DE 3IAINE ET LOIRE. 261 

pression des circonstances, avait fait venir à Angers des divers points 
de la localité, et constitué en état de détention provisoire dans 
les bâtiments de l'ancien séminaire. Dès que H. Pilastre eut acquis 
la preuve certaine du complot, il n'hésita pas un seul instant; il se 
rendit, accompagné de deux gardes municipaux, à Taubcrgo où il 
savait que Rotundo était descendu et Tayaut fait demander, il lui fit 
d'abord exhiber ses papiers. Rotundo présenta tous les passeports 
de la Commune et toutes les attestations de la Société des Jacobins ; 
M. Pilastre jeta un coup d'œil rapide sur ces pièces, puis, regardant 
en face Todieux étranger, il lui dit d'un ton sévère : « Je sais que 
» votre mission a encore un autre objet que celui de remonter Tes- 
9 prit public, mais je vous préviens que les magistrats de cette ville 
» ne souffriront jamais assassiner des gens qui ne sont pas jugés et 
» qu ils les défendront au péril de leur vie. En attendant je vous invite 
» à partir de suite, et je vous certifie que si dans une heure vous 
» n'êtes pas hors de nos murs, je vous fais prendre et jeter dans là 
• rivière. » Ces paroles que nous citons textuellement d'après une 
relation émanée de M. Pilastre lui-même, honorent assurément le 
caractère et le courage du maire d'Angers, mais elles témoignent 
en même temps de l'effroyable anarchie de cette époque. Sans doute 
quand les lois sont détruites, quand la justice est muette ou impuis- 
sante, c'est un devoir pour l'homme public de faire justice lui- 
même, et de substituer son énergie personnelle à la légalité qui lui 
fait défaut, mais quand on en est rendu à cette extrémité terrible, 
la lutte ne peut plus désormais être bien longue, et la tyrannie doit 
finir par dominer bientôt les plus généreuses résistances. 

Pendant que la fermeté courageuse de M. Pilastre chassait ainsi 
de notre ville les hommes de désordre et de sang, les électeurs lui 
donnaient une marque éclatante de confiance. Il avait été nommé 
député à une forte majorité; sur 632 votans, il avait obtenu 421 suf- 
flrages. 11 se rendit immédiatement à Paris et prit place à la Conven- 
tion sur les bancs dits de la Plaine ou du centre. On s'attendait en 
effet à le voir se ranger du côté de la modération, et les voix qui 
avaient assuré son élection appartenaient toutes à cette nuance. Ce- 
pendant on n'était pas tout à fait sans inquiétude sur le vote qu'il 
allait émettre dans l'odieux et terrible procès qui faisait alors 
l'unique objet de la préoccupation de tous les partis divers. Il avait, 
au cours de la discussion préliminaire, gardé un silence absolu, 
mais ses deux amis les plus intimes avaient publié des opinions 
violentes et cruelles; on le savait amant très passionné de la répu- 
blique et au moins très prévenu contre les rois, et l'on craignait 
fort qu'il ne finit par céder à l'ascendant de son entourage et à la 

17 



Digitized by 



Google 



262 RBYIJB DB L*ANJOU. 

pente fatale de ses propres tendances. L'événement prouva bienlôt 
que ces craintes n'étaient ni justes ni fondées. M. Pilastre sut, au 
milieu des menaces et des clameurs, garder. l'indépendance de sa 
conscience. Ni les influences, ni les périls ne purent, dans ces jours 
d'affreuses épreuves, le faire départir de cette douceur de mœurs et 
de cette immuable bienveillance qui, chez lui, s'alliaient à l'austérité 
des principes et à la fermeté du caractère. Sans doute, il fut ému à 
la vue d'une grande infortune, mais en tout cas, il jugea quMl était 
indigne de la démocratie triomphante d'ensanglanter sa victoire et 
de se venger d'un ennemi. Au premier appel, il se sépara des Giron- 
dins, qui demandaient que le jugement du roi fût soumis à la sanc- 
tion des assemblées primaires, et on put le compter ainsi du nombre 
de ces députés indépendants qui , sans vouloir s'astreindre à suivre 
tous les détours sinueux d*une politique méticuleuse, croyaient em- 
ployer plus utilement leur courage en votant contre la peine de 
mort. En effet, à l'appel du 17 janvier, M. Pilastre vota pour la ré- 
clusion et le bannissement à la paix, et le i 9 il se trouva exactement 
à son poste pour y voter en faveur du sursis. Celte persévérance, que 
rien n'avait pu ébranler, sera réternelle sauvegarde de sa mémoire, 
et puisque j'ai dit de Tun^de ses collègues que , parmi les juges du 
roi, il fut peut-être un des plus coupables, je dois cgouter pour être 
vrai, que M. Pilastre fut un des plus intègres et des plus dignes, 
puisque nul n'avait eu à lutter contre des entraînements plus puis- 
sants pour se maintenir dans une ligne stricte de droiture et de 
modération. 

Le vote de H. Pilastre, dans le procès de Louis XVI, le sépara plus 
nettement que jamais du parti de l'extrême révolution, et nous 
avons parlé déjà dans un article précédent du concours empressé 
qu'il prêta dans la journée du 31 mai à son ami Larevellière, qui 
luttait avec une indicible énergie contre les fureurs de la mon- 
tagne et les faiblesses du centre. H. Pilastre protesta ensuite contre 
le résultat de cette odieuse journée, et plutôt que de reconnaître la 
légalité des funestes décrets qui consacrèrent la victoire de la 
violence et de l'anarchie, il préféra déposer ses pouvoirs et re- 
noncer k son titre de député. Sa démission fut acceptée et suivie 
bientôt d*un décret de mise en accusation. Il fut assez heureux 
pour se soustraire aux recherches et trouva un asile dans les 
environs de la capitale. Il entra dans un atelier de menuiserie en 
qualité de simple apprenti. Ce travail très modeste et un peu vul- 
gaire s'ennoblissait sans doute à ses yeux de toute l'autorité de 
J.-J. Rousseau, dont il était le disciple fervent. Il ne pouvait oublier 
que l'auteur d'Emile avait tenu en très haute estime toutes les pro- 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSEI^TAnTS DE MAINE ET LOIRE. 263 

fessions manuelles, cl avait parlé dans ses théories d'éducation, d1- 
nilicr de bonne heure son élève à cette pratique essentielle et trop 
dédaignée. Après la terreur, avec son indépendance de tous les pré- 
jugés, il trouva le moyen de payer au menuisier qui Tavait accueilli, 
une dette de reconnaissance qui répondait aux plus doux penchants 
de son cœur, et, bientôt, à tout le bonheur de la vie intime vinrent 
s'ig'outer pour lui le prestige du pouvoir et le charme de la popula- 
rité. La mise en activité de la Constitution de Tan III plaça à la têto 
du gouvernement Tun de ses amis les plus anciens et les plus in- 
times, et, en même temps, les électeurs de Maine et Loire se rappe- 
lant tout ce que M. Pilastre avait souffert, et voulant honorer sa 
constance et son courage, le nommèrent à la presqu*imanimité, 
membre du conseil des Anciens, fonctions que la bienveillance em- 
pressée de H. Larevellière-Lépeaux lui fit cumuler avec celle, très 
importante et très rétribuée, de directeur de Toctroi de Paris. Malgré 
le double lien de la reconnaissance et de Tamitié, il vota toujours 
avec indépendance et modération, et loin de prêter un concours 
sans réserve à toutes ces misérables et élroites persécutions dont le 
pouvoir directorial était si prodigue, on le vit parfois les signaler et 
les combattre ; il se plaignit notamment de la trop grande rigueur 
des lois contre les émigrés. Malgré ces quelques velléités d'opposi- 
tion, la vérité oblige à dire qu'au fond il n'en était pas moins l'un 
des députés les plus dévoués à la Constitution et les plus fidèles au 
Directoire. On pouvait croire ainsi qu'il serait tout disposé à mal 
accueillir la révolution du 18 brumaire, qui survint peu de temps 
après sa sortie légale du conseil des Anciens, mais il en fut d'abord 
tout autrement. M. Pilastre n'imita point le puritanisme allier et 
inflexible de M. Larcvellière-Lepeaux, et, réélu au Corps législatif, il 
prêta sans nulle difficulté serment au premier consul et à la Cons- 
titution de l'an VIII. De son côté le général Bonaparte n'avait alors 
contre lui nul sentiment de répulsion ni de défiance, et, sur un état 
indicatif de tous les hommes politiques du temps, Napoléon avait an- 
noté ainsi de sa propre main le nom de M. Pilastre : « Pilastre; ex- 
» constituant, ex-conventionnel. Il est sorti au mois de prairial du 
» dernier conseil des Anciens. On peut compter sur sa probité et sur 
V son républicanisme ; ses amis ne lui ont jamais fait d autre re- 
» proche que d'être trop attaché à son ami Larevellière. » (1) 

Toutefois l'entente ne pouvait être de bien longue durée entre le 
glorieux général qui se préparait à ceindre le diadème impérial 
elle vétéran de nos assemblées législatives qui ne s'était rallié qu'en 

(1) V. Mémoires de Bourrienoe, t. 3, p. 145 et 146. 



Digitized by 



Google 



264 BEVUB DB L^ÀIfJOU. 

haino de Tanarchie, et parce que, sous des formes presque monar- 
chiques, on avait eu la précaution de maintenir un simulacre de 
république dont le nom, du moins, sauvegardait ses scrupules et 
tranquillisait sa conscience. H. Pilastre ne tarda point à laisser per- 
cer Tamertume de ses désappointements et à faire obstacle, autant 
qu'il était en lui, à des tendances devenues par trop évidentes, et 
par représailles, Tinfluence du gouvernement parvint, dès 1803, à le 
faire exclure du Corps législatif. 

H. Pilastre, éloigné des affaires, revint sans bruit à sa terre de 
Soudon, où il passa près de 20 années de sa vie dans la pratique de 
toutes les œuvres de bienfaisance et de progrès. Il apporta surtout 
un zèle infatigable à la propagation de la vaccine dont rexpérience 
répugnait profondément encore à des populations qui ne pou- 
vaient être à la hauteur de la science, ni bien comprendre tout le 
prix de l\ine de ses plus magnifiques conquêtes. 11 s*occupa beau- 
coup aussi des réformes à introduire dans les vieilles méthodes 
d'agriculture et obtint à cet égard des résultats heureux et féconds ; 
on le vit enfin se dévouer sans réserve et sans relâche à Taccom- 
plissement de toutes les inspirations d'une philanthropie qui, dans 
ses principes, il faut bien le reconnaître, était une manière infail- 
lible de prouver que la philosophie et l'humanité peuvent, sans le 
secours des idées religieuses, produire de grandes améliorations dans 
le cours ordinaire des choses de la vie. 

A Dieu ne plaise que nous venions ici nous ériger en juge des 
consciences; nous savons trop qu'une pareille appréciation n*est 
pas du domaine de l'homme. Bien des raisons peuvent contribuer 
sans doute à altérer la pureté des croyances individuelles, mais en 
ce cas , nous admettons de toute notre âme , avec uu grand écri- 
vain (1), qu'il n'appartient qu'à rœil pour qui tous les cœurs sont 
diaphanes de saisir la fibre coupable. Cependant une notice sur 
H. Pilastre serait par trop incomplète s'il fallait absolument garder 
le silence sur ses tendances religieuses et ses hostilités systémati- 
ques contre la religion chrétienne. Il appartenait à cette génération, 
dont la jeunesse avait aspiré à longs traits le poison de l'incrédulité; 
mais la masse considérable et longtemps compacte des jeunes dis- 
ciples de la philosophie moderne n'avait pas tardé à se diviser; les 
uns avaient été ramenés par l'âge, l'expérience et le malheur au sein 
de la religion de leurs pères, d'autres avaient laissé emporter leurs 
vieilles théories dans le tourbillon du monde et les légèretés de la 
vie, et faisaient profession d'une profonde indifférence en toutes 

(1) M. de Maistrc. 



Digitized by 



Google 



LES REPRESENTANTS DE MAINE ET LOIRE. 265 

choses sérieuses ; d'autres encore, sans renoncer à leur déplorable 
scepticisme, croyaient qu'il était au moins d'une sage politique de 
se conformer extérieurement aux usages reçus et se justifiaient en- 
suite du reproche d'inconséquence en rappelant modestement que 
Socrate, dont le génie avait pénétré l'unité de Dieu, n'en sacrifiait 
pas moins aux divinités populaires ; enfin, une dernière nuance au- 
rait voulu fonder un simulacre de religion et avait tenté en effet de 
la résumer dans les momeries du culte théophilanthropique. 

M. Pilastre ne s'était rangé précisément dans aucune de ces ca- 
tégories diverses. Assurément, ses tendances l'auraient rapproché 
beaucoup de la secte des théophilanthropes dont ses deux plus in- 
times amis étaient les apôtres fervents et dévoués, mais il ne paraît 
pas cependant qu'il ait jamais compté dans le nombre des fidèles de 
cette nouvelle Eglise et j'ai ouï dire même que son esprit net et po- 
sitif en blâmait l'espèce de cérémonial un peu vide et prétentieux. 
On peut donc croire que toute sa foi se résumait dans un déisme 
froid et vague, exclusif de tout culte extérieur et qu'il aurait voulu 
toutefois substituer aux pratiques et aux pompes chrétiennes. C'é- 
tait une rude tâche, à coup sûr, et surtout dans un pays profondé- 
ment catholique comme celui qu'il habitait. Sa popularité souffrit 
plus d'une fois de rudes atteintes en raison môme de cette triste 
propagande, car il ne ménageait point assez les susceptibilités re- 
ligieuses de ces bons cultivateurs dont il était, à d'autres égards, le 
bienfaiteur et le père, et, si j'ai été bien renseigné, souvent il perdit 
le prix d'un bienfait ou d'un service en l'accompagnant d'une plai- 
santerie qu'il croyait inoffonsive peut-être, mais qui, en réalité, 
blessait cruellement des croyances pieuses et chères. 

Ces excentricités regrettables d'une vie à d'autres titres honorable 
et pure, avaient un peu compromis M. Pilastre auprès môme de 
l'universalité do ses concitoyens. Dans les élections diverses aux- 
quelles il fut procédé pendant toute la durée du gouvernement 
impérial, sa candidature sembla avoir été abandonnée d*une manière 
définitive, et dans les Cent- Jours môme, au moment où les notabi- 
lités en disgrâce sous le premier empire arrivaient de toutes parts à 
la Chambre des représentants, son nom ne fut pas seulement pro- 
noncé. Ce ne fut que vers la fin de 1820 que le parti de l'opposition 
libérale le choisit comme l'expression vivante de ses griefs, de ses 
colères et de ses ressentiments. Il lui sembla piquant de répondre à 
ceux qui parlaient si haut de l'ancienne et indestructible alliance de 
l'autel et du trône par le choix d'un philosophe et d*un républicain 
à convictions immuables et austères. L'opinion royaliste sentit vi- 
vement la portée du coup , et puisque je touche à une date encore 



Digitized by 



Google 



266 REVUE DE L* ANJOU. 

assez rapprochée et presque contemporaine, je dois rappeler ici 
que Tun de nos conciloyens les plus honorables et les plus connus, 
homme d'espril sans doute, mais qui surtout avait celui de la petite 
littérature et des petits vers, répandit dans le monde et dans les 
salons une épitre d*une violence extrême, et qui avait pour titre: 
Les derniers choix des coUéges d'arrondissement dans le département 
de Maine et Loire. Le poète, exalté par la nomination d*un ex-con- 
ventionnel, évoquait dans ses lugubres accents Tombre sanglante 
de Louis XVI, et la faisait apparaître au roi, son frère, pour lui 
adresser des reproches et lui prédire des malheurs. Certes, si nous 
ne savions par expérience que les partis sont toujours injustes, on 
n en saurait douter k la lecture de cette pièce que je retrouve dans 
une liasse de documents importants pour Thistoire de cette époque. 
Le choix de M. Pilastre pouvait être critiqué pour bien des motifs; 
mais Tombre de Louis XVi n'avait point à reculer d'horreur en en- 
tendant proclamer le nom du nouveau député de Farrondisseraent 
de Segré, puisque ce nom même empruntait au souvenir de Thor- 
rible catastrophe du 21 janvier sa plus puissante recommandation et 
sou titre d'honneur le moins conteslable. 

Il fut parfaitement accueilli par tous les membres de l'opposition, 
et l'un des chefs de ce parti, M. Benjamin Constant, s'empressa 
même de prendre la parole pour combattre quelques légères diffi- 
cultés qui s'étaient élevées sur son élection. M. Pilastre ne s'était 
jamais fait remarquer par une grande facilité de parole, et son âge 
avancé devait contribuer encore à l'éloigner de la tribune. Il prit 
part cependant à la discussion de la loi sur les circonscriptions élec- 
torales, puis à celles de la loi sanitaire et du budget de 1822. Ses 
discours ne firent pas très grande sensation , et il était visible que 
Torateur se sentait mal à l'aise au milieu de cette assemblée toute 
bouillante do royalisme et de dévouement , qui s'irritait des moin- 
dres hésitations du pouvoir, et qui no trouvait pas suffisamment 
monarchique le cabinet présidé par le duc de Richelieu. On aurait 
tort néanmoins de croire que le vieux conventionnel fût arrivé 
avec des dispositions excessives et implacables; la preuve du con- 
traire résulte des paroles mêmes qu'il fit entendre au milieu du 
tumulte et de l'agitation de partis. Ainsi le 27 février 1821, jour où 
il paraissait pour la première fois à la tribune , il termina son dis- 
cours par ce langage conciliant et modéré que je tiens à rapporter 
textuellement : « J'espère, dit-il, que ce n'est pas en vain que nous 
» réclamons la justice auprès des représentants do la nation fran- 
» çaise. Oui, Messieurs, la justice, sans laquelle il ne peut exister 
» rien de stable dans ce monde, sans laquelle les gouvernements les 



Digitized by 



Google 



LBS REPRESENTANTS DE MAINE ET LOIRE. 267 

» plus forts et les plus absolus ue peuvent avoir une longue et 
» paisible durée. 

» Honoré cinq fois du suffrage de nies concitoyens pour les repré- 
» senter dans les assemblées nationales, j'ai vu bien des gouverne- 
» ments se succéder dans ma malheureuse patrie. Sept ont 'disparu, 
» parce qu'ils ne se sont pas conformés aux principes éternels de la 
» justice. 

» La hache fatale de Robespierre sous laquelle sont tombées tant 
» de tôles illustres qui sont en ce moment Tobjet de nos regrets les 
» plus amers, les trophées de Bonaparte et un million de baîonnet^ 
» tes n'ont pu sauver du naufrage deux hommes parvenus au sou- 
» verain pouvoir. S'ils eussent été justes, ils l'auraient peut-être 
» encore, ou plutôt si les gouvernements qui les avaient précédés 
» l'eussent été, ils n'y seraient jamais parvenus. Cherchons donc, 
9 Messieurs, à consolider celui sous lequel nous avons le bonheur de 
» vivre; que la raison, la justice et Téconomie en soient les bases, et 
» il sera inébranlable. 

» Lorsque les Bourbons vinrent s'asseoir sur le trône de leurs 
» aieux, ils ne firent entendre que ces mots : Justice, économie, oubli 
y> du passé. Tous les cœurs s'ouvrirent à l'espérance, la joie fut 
» universelle, et la France fut heureuse. Mais ce bonheur s'est éva- 
» noui. Nous sommes sortis des sentiers indiqués par le pacte social. 
» Gardons-nous d'en dévier plus longtemps, le précipice est là ! 

» En m'exprimant ainsi, je n'attaque aucun parti, aucune opinion. 
» Le salut de ma patrie et sa félicité ont toujours été le seul objet de 
» mes vœux, le seul but de mes actions. 

» Ces vœux, que je forme pour la prospérité de la France, s'éten- 
» dent à toutes les sociétés humaines. Aussi n'est-ce qu'avec une 
9 douleur sincère que je vois une lutte effrayante menacer l'Europe 
9 entière, si, oubliant l'exemple de celui qui les opprima si long- 
9 temps, et qui si longtemps fut l'objet de leurs hommages, ces 
9 hautes puissances cessent d'être justes. Et quels dangers ne les 
9 menaceraient pas elles-mêmes si, avec ce défaut de justice, la 
» force, qui a fini par manquer à celui qu'elles ont relégué sur un 
9 rocher, venait à leur manquer à elles-mêmes. 

9 Qu'elles n'oublient pas que cette force peut ouvrir le chemin de 
9 Naples et de Madrid ; mais qu'on ne peut s'y maintenir que lors- 
9 qu'on y a été conduit par la justice. » 

Pour qui a gardé mémoire de l'emportement et de la violence des 
orateurs de l'opposition dans ces temps de luttes ardentes et pas- 
sionnées, il deviendra évident, en relisant ce discours, que M. Pilas* 
tre ne pouvait appartenir à des nuances extrêmes, et qu^au terme 



Digitized by 



Google 



268 REVUE DE L'ANJOU. 

de sa carrière polilique, il tonail à se monlrer loiqours cdfme, 
digue et modéré comme il Vavait fait dès les premiers jours de la 
Révolution. 

Il s'abstint, comme tous ses collègues de la gauche, de siéger à la 
session de 1823, et signa avec eux une protestation contre Texclu- 
sion du député Manuel; on comprend en effet qu'avec ses convic- 
tions et ses principes, cette mesure eitrà-légale ait dû Timprcssion- 
ner profondément. Ce devait être du moins sa dernière épreuve sur 
ce théâtre orageux des agitations parlementaires. Aux élections de 
1824, on craignit pour sa réélection, et il fut jugé prudent de lui 
substituer, au collège de Segré, un autre candidat qui pourrait ob- 
tenir plus facilement la mcyorilé en recueillant des voix jusque dans 
les rangs opposés. La tentative échoua celle fois ; mais elle flif re- 
prise avec plus de succès en 1827, et M. Pilastre fit encore à cette 
élection le sacriQce de sa candidature. Rentré ainsi dans la vie pri- 
vée, il était revenu à sa terre de Soudon où il avait repris encore, 
toujours sans faste et sans bruit, ses habitudes de philosophie prati- 
que et de bienfaisance philanthropique; le 24 avril 1830, la mort Vy 
surprit après une maladie de quelques jours. Il était âgé de près de 
soixante-dix-huit ans. 

Il fut inhumé, suivant ses désirs,au milieu d'un bois d'arbres verts 
qu'il avait planté lui-même et où il avait recommandé que l'on dé- 
posât ses restes. Un grand concours se pressait à ses funérailles, 
mais nul signe religieux, nulle apparence de culte, ne se mêlèrent à 
cette pompe funèbre. Pour dernier adieu, pour dernière prière, plu- 
sieurs de ses parents et de ses amis prononcèrent sur sa tombe des 
discours où ils vantèrent ses vertus en demandant que la terre lui fût 
légère. Sans bien parfaitement comprendre la portée de ce vœu su- 
prême, nous devons reconnaître, en terminant cette notice, que la 
mémoire de M. Pilastre n'apparaît point en effet chargée de ce poids 
accablant qui pèse sur la mémoire de trop de ses contemporains ; 
dans des temps de troubles et de terribles discordes, il sut se mon- 
trer toujours impartial, bienveillant et juste; la postérité doit lui en 
tenir compte s'il est vrai de dire, avec un orateur illustre, que tous 
les hommes qui vécurent au milieu des révolutions n'échapperont 
point h rhistoire. 

La démission de M. Hilscent arrivée vers le milieu de la session, 
fit entrer encore à la Constituante un autre des suppléants ; ce fut, 
comme on l'a vu, M. Jean-Baptiste Leclerc , conseiller à l'élection 
d'Angers. 

Il était né à Chalonues en 1755; je crois que son père était procu- 
reur au prcsidial d'Angers et lui-mômi^ après avoir fait ses huma- 



Digitized by 



Google 



j 



LES RBPRBSBNTANTS DE HÂIKE ET LOIRE. 369 

nilés avec quelque succès et pris ses grades à la Faculté de droit, 
s*était fait pourvoir d*un office de magistrature dont le service était 
fort restreint et n'obligeait nullement & résidence, de sorte qu'il 
passait la majeure partie, de son temps, soit dans la capitale, soit 
dans sa maison de campagne de Cbalonnes où il se livrait assidue- 
ment au, culte de la littérature et des arts. Il paraît qu'il débuta par 
de tout petits vers de société et, dans une une note ancienne et tra- 
cée de la main même de l'un de ses contemporains, je lis que la 
douceur de ses m(Burs s'est peinte dans ses chansons. Bien des hommes 
de cette époque avaient commencé aussi sous d'heureux auspices 
et sous des apparences inoffensives et candides, mais une cruelle 
expérience nous apprit bientôt jusqu'à quel point les révolutions 
peuvent aigrir les ressentiments, changer«les cœurs, surprendre et 
dénaturer les caractères les plus doux!... En 1786, M. Leclerc 
voulut tenter un essor plus élevé. 11 fit paraître un livre à grand 
format et à très grand luxe typographique, qui avait pour titre : Mes 
promenades champêtres, ou poésies pastorales; c'était un recueil d'i- 
dylles écrites en prose harmonieuse et poétique. On reprocha dans 
le temps à l'auteur d'avoir copié sans façon des pages entières d'un 
autre ouvrage du même genre. Je n'ai pu vérifier si le reproche était 
fondé ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que le public accueillit 
assez froidement cette faible imitation de Gessner. Il faut ajouter 
encore que si M. Leclerc ne montra alors que dans une fort étroite 
mesure le talent de l'écrivain, il parut encore plus insuffisant comme 
poète et, plus tard , il a reconnu lui-même de très bonne grâce que 
les pièces de vers dont il avait semé ses pastorales étaient Fune de 
ses erreurs et un véritable tribut de faiblesse, et il jugea convenable et 
sage de les supprimer dans une nouvelle édition de son ouvrage. 

Quoiqu'on en puisse penser, cette publication lui donna à Angers une 
certaine notabilité et lui ouvrit les portes de TAcadémie des sciences 
et belles-lettres, où il fut appelé le 26 juillet 1786, à remplacer un 
versificateur aimable, gracieux et spirituel, M. de la Sorinière, dé- 
cédé déjà depuis quelque temps. 11 prononça son discours de récep- 
tion à la séance du 18 avril 1787, y fit Téloge de son prédécesseur et 
en prit texte pour parler Des avantages du génie poétique et du danger 
de lui donner des entraves dans Féducation. Son titre académique 
parut le fixer à Angers ; il y résida presque constamment dans les 
deux années qui précédèrent la révolution. Il s'y montrait fort assi- 
du au cours de botanique, professé par son ami Larevellière, dont il 
partageait toutes les illusions politiques et avec lequel, d'accord avec 
M. Pilastre, il se proposait d'aller bientôt chercher en Amérique un 
asile contre toutes les tyrannies qui se partageaient notre vieux con- 



Digitized by 



Google 



270 EEVUË DE L'ANJOU. 

tinent européen. Il était d'ailleurs de formes douces et faciles, et 
généralement aimé à Angers, où tout le monde le tenait pour ua 
excellent homme, élève delà nature, comme il le disait lui-môme, ami 
des arts et qui ne prisait la vie que pour être utile à ses semblables. 
La convocation des Etats-généraux dut nécessairement surexciter 
les plus vives sollicitudes d'un homme un peu désœuvré, très ex- 
centrique, et qui ne vivait guère que d'idées spéculatives et de 
vagues théories. Pour maintenir Fesprit public à hauteur, et sans 
doute aussi pour préparer sa candidature, il fit paraître un recueil 
périodique dont nous avons déjà parlé dans notre récit préliminaire. 
Le programme de VAmi des indigents indiquait une œuvre de pure 
bienfaisance, et H. Leclerc y déclarait que tout le produit de la sous- 
criplion serait abandonné par lui pour le soulagement des pauvres 
de Cbalonnes dans ce terrible hiver de 1789. Il annonçait en même 
temps que déjà la charité avait fait des prodiges dans cette paroisse, 
et que plus de 800 pauvres y recevaient leur subsistance par les 
soins des curés et le généreux concours de Tévêque d'Angers, sei- 
gneur du lieu. On ne pouvait qu'applaudir à cet hommage de recon* 
naissance; mais on se demandait en môme temps pourquoi, en 
citant un trait touchant de l'une de ces pauvres familles secourues 
par un vénérable ecclésiasliquc, l'auteur affectait de faire remarquer 
que « la nature prend plaisir à rabaisser l'orgueil du génie et des di- 
» gnités en plaçant les vertus les plus sublimes dans la classe la plus 
9 mésestimée, » et que « les titres de noblesse, que l'humanité a gravés 
» dans les cœurs des hommes du peuple , valent bien ceux qui ne 
» sont inscrits que sur le parchemin. » Personne assurément ne 
contestait cela, ni ne mésestimait la classe toujours si nombreuse des 
infortunés, et l'on ne comprendrait pas cette tirade s'il n'était évi- 
dent qu'elle faisait partie essentielle de l'œuvre de propagande qui 
entrait pour beaucoup aussi dans la publication de VAmi des tndt- 
gents, M. Leclerc y prit h tâche de signaler aux défiances et aux 
haines populaires les classes aristocratiques auxquelles son ami M. de 
Lépeaux n'avait adressé que de doucereuses paroles. Je ne sais si 
tout cela était concerté; mais, en tout cas, le journaliste de Cbalon- 
nes se montrait si prodigue de ses traits agressifs contre les sommités 
sociales, qu'on les retrouve jusque dans la moralité finale d'une fable 
très longue et assez médiocre, insérée dans son recueil, et où le 
fabuliste s*en prend à la fois aux prôlres et aux nobles pour 
démontrer : 

Qu'orgueil, crédulité, sont deux sources de pleurs, 
et pour nous apprendre que 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSBNTAifTS DE MAIIffi ET LOIRE. 271 

L'on se gâte à hanter les grands; 
Il faut bien de la tempérance 
Pour ne pas prendre en peu de temps 
Quelque grain de leur impudence. 

Certes, il y avait d'autres moralités à choisir pour un recueil que 
Ton nous donnait comme destiné à instruire le peuple, à le rendre 
meilleur, à épurer ses mœurs et adoucir ses passions. Tout cela 
n'était, à vrai dire, qu*un semblant et un prétexte potfr H. Leclerc 
qui ne cessait d'aborder dans son journal les questions les plus ar- 
dues et en même temps les plus périlleuses. Pour ne rappeler que le 
titre de ses chapitres, il y parlait de Y Egalité primitive. Delà dureté 
de qtAclques nobles. Des causes de la mendicité. De l^avarice de quelques 
nobles modernes. Des vrais nobles et de leurs devoirs, enfin Des devoirs 
et de la dignité du tiers-état. On voit que sa verve, à peine contenue 
et déjà semi-républicaine, en voulait surtout aux classes élevées qu'il 
apostrophait dans les termes les plus amers : « Enfants d*Adam, 
» s'écriail-il, c'est en vain que vous la tournez en ridicule cette 
» égalité sainte qui met votre orgueil au supplice : je veux vous en 
» présenter l'image importune jusqu'à ce qu'elle éveille le remords 
9 dans vos cœurs; jusqu'à ce que, substituant la bienveillance à 
» l'oppression, vous vous croyiez enfin obligés de payer en bienfaits 
» les honneurs qu'on vous rend et que vous avez peut-être usurpés. 
9 Hommes nobles, on vous l'a dit cent fois, vous tenez votre pou- 
9 voir excessif de la barbarie de vos ancêtres; hommes nobles, je 
9 vous le répète encore , orgueilleux et farouches comme Gain , vos 
9 pères ont abusé de leur force, et vous devez restitution à l'indi- 
» gence. 

9 , , 

9 Hommes nobles, prenez-y garde. Ces privilèges que vous chérissez 
' tant, ces droits dont vous êtes si fiers, sont à vous-mêmes vos plus 
» grands ennemis... Enfants d'Adam, comment pouvez-vous fonder 
9 vos plaisirs sur des droits si désastreux ! et comment une partie 
9 de votre tribu peut-elle les exercer avec tant de rigueurs ! Quelle 
9 fausse idée se font-ils donc de la noblesse? Regardent-ils leurs par- 
9 chemins comme des brevets de cruauté? Ne peuvent-ils s'élever 
9 que sur la ruine de leurs semblables, et le plus grand à leurs yeux 
9 sera-t-il toujours celui qui dévore le plus de sujets? Hommes qui 
9 vous dites nobles, et qui pensez ainsi, ce n'est point à vous que je 
9 m'adresse : allez disputer de gloire avec les cannibales; vous devez 
9 être rejetés de la famille du monde 



Digitized by 



Google 



272 REVUB DE L^ÂIfJOU. 

» Et VOUS, hommes du tiers, gardez-vous de retomber dans Fassou- 
9 pissement. Conservez bien le sentiment de vos forces. Osez fixer 
» les nobles, éludiez-les, appréciez-les, respectez les justes, mais 
» gardez-vous de fléchir devant les Grisler* Que leurs titres ne vous 
» en imposent plus. Enfants d'Adam, n'oubliez pas que vous êtes 
9 nés leurs égaux. Redites cent fois, prouvez chaque jour par une 
» conduite simple, mais soutenue, que vous êtes en effet plus nobles 
» qu'eux N'ayez plus la folle envie de vous séparer de votre tribu. 
» Laissez à vos transfuges le remords de vous avoir quittés. Que 
V leurs parchemins deviennent pour vous un objet de risée. 

» Ne vous endormez pas sur la promesse qui vous est faite de 
» détruire le privilège ; poursuivez-en l'exécution avec constance et 
» fermeté 

» 

» Attachez-vous à choisir pour députés aux Etats des hommes 
» fermes, sans reproche, également capables de résister aux mena- 
» ces et à la flatterie : mais, surtout, que nul autre que vous ne soit 
» chargé de votre cause. Eh ! pourquoi ne la plaiderîez-vous pas 
» vous-mêmes au tribunal de la Nation? Manqueriez- vous d'hommes 
» capables de vous représenter? Détrompez-vous; aucun ordre n*est 
» à cet égard plus riche que le vôtre. Eh! que faut il donc pour de- 
» mander justice? Des esprits droits et des cœurs justes, qui n'op- 
» posent à l'intrigue que la constance et la fermeté. 

» Peuple, ta régénération est dans tes mains. Sois une fois ce que 
» tu dois toujours être. Présente-toi avec confiance devant les mar- 
» ches du trône, un roi bon t'y attend, mais sois en garde contre 
» ceux qui l'environnent. 

» Peuple, éveille-toi, romps les fers! « 

Ces sorties violentes se traduisirent bientôt en attaques directes 
et personnelles. Dans des termes très vifs encore et très impérieux, 
quoiqu'un peu plus modérés que les passages que nous venons de 
citer, les numéros suivants publièrent sucessivement une exhorta- 
tion pressante à l'adresse du comte de Serrant, pour le contraindre 
à Tabandon des arbres complantés sur les terres vagues relevant de 
sa seigneurie, puis une véhémente inculpation contre le duc de 
Brissac, pour s'être emparé de vastes pâturages au préjudice do la 
communauté des habitants de deux des paroisses dépendantes de sa 
chàtellenie ducale. Hais ni ces déclarations passionnées, ni même 
l'espèce de réclame que l'on vient de lire et dont la pensée est si 
transparente, tout cela n'avait pas fait hausser de beaucoup les ac- 
tions de M. Leclerc, ni donné des chances bien sérieuses à sa candi- 
dature. Nous avons raconté déjà, dans un précédent article, sa tcn- 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTANTS DB HAINE ET LOIRE. 273 

tative infructueuse pour faire exclure de l'assemblée électorale les 
sénéchaux, procureurs fiscaux et autres officiers des juridictions 
seigneuriales, comme étant (ce furent les termes mêmes de sa pro- 
position) suspects d'avoir en vue de favoriser leurs seigneurs au pré- 
judice du tiers-état. Celte étrange proposition fut accueillie par un 
murmure général et vivement combattue par deux des hommes 
auxquels on voulait rappliquer, et dont nous avons fait connaître 
les noms ; elle fut rejetée k la presqu'unanimité. 

L'empressement et Tassurance de H. Lcclerc à se poser ainsi en 
organe du parti révolutionnaire avancé, compromirent beaucoup 
ses chances d'élection. Il ne put, aux divers scrutins, réunir qu'un 
nombre de voix insignifiant, et, malgré tous les efforts des hommes 
do son parti, il n'arriva qu'au titre de suppléant, et encore fût-ce 
comme de lassitude, presque de surprise, et seulement quand l'As- 
semblée baillagère fut devenue très incomplète, par suite du départ 
d'un grand nombre d'électeurs. 

H. Leclerc n'entra que tardivement à l'Assemblée constituante, 
où, comme on l'a vu, il remplaça H. Hilscent, démissionnaire. Il 
prit place aussitôt à la pointe extrême de la gauche, et ne cessa do 
voter avec ce parti, mais il se fit d'ailleurs très peu remarquer et ne 
prit pas même une seule fois la parole. La session terminée, il re- 
vint à Chalonnes, s'y donna beaucoup de mouvement, y prêcha la 
défiance et la haine du pouvoir monarchique et fit autant qu'il était 
en lui de la propagande républicaine. Il fonda, dans cette petite lo- 
calité, un club politique dont il fut nommé président et où il fit 
plusieurs motions toutes inspirées par une ardeur extrême de patrio- 
tisme et d'oxallation révolutionnaire. Il se mit en rapport et en cor- 
respondance intime avec le club des Amis de la Constitution d'Angers, 
et fit insérer dans leur journal une lettre dans le but de signaler les 
pèlerinages incessants d'une multitude hostile et enthousiaste, qui 
venait, en chantant des hynmes et des cantiques, vénérer les traces 
d'une apparition prétendue de la Vierge dans un chêne de la pa- 
roisse de Sainl-Laurenl-de-la-Plaine. Il accompagnait ce récit d'ou- 
trageantes plaisanteries contre les prêtres catholiques, et même des 
plus odieuses allusions contre le Dieu-Sauveur qu'adorent les fidè- 
les de toutes les communions chrétiennes Ces misérables sarcasmes 
eurent le plus grand succès auprès de la société populaire d'Angers, et 
donnèrent l'idée d'y former une commission spéciale qui, sous le titre 
de Club ambiUant des Mauges, serait chargée de faire une tournée offi- 
cielle et de bruyantes démonstrations civiques dans cette partie du 
département, qui persistait à demeurer fidèle aux vieilles croyances. 
Ce fut M. Leclerc qui reçut à Chalonnes ces missionnaires d'espèce 



Digitized by 



Google 



274 REVUE DE L^AKJOU. 

nouvelle, dont nous avons déjà raconté les exploits. Il leur donna 
une hospitalité empressée et les accompagna à Beaupreau, où il 
s'associa à toutes les scènes étranges , à toutes les parades incroya- 
bles qui signalèrent cette expédition ridicule et malencontreuse, qui 
loin d'en imposer aux populations, leur inspira bien plutôt un sen- 
timent indicible et profond de répugnance , d'éloignement et de 
dégoût. 

Le mauvais succès de cette campagne n*on devait pas moins lais- 
ser des résultats profitables à H. Leclerc. Le parti révolutionnaire 
lui sut gré de son zèle, de ses efforts, de sa patriotique initiative, el 
sa tournée civique dans les Manges fut un titre puissant de recom- 
mandation pour le faire nommer député à la Convention nationale. 
Il fut élu à une grande msyorité, car il obtint aussi les suffrages de 
la plupart des électeurs appartenant au parti modéré. Au milieu 
même de tout le cynisme do ses excentricités religieuses, un der- 
nier lien semblait le rattacher à ce parti. Les préoccupations étaient 
vives , les sollicitudes extrêmes sur le sort réservé au malheureux 
roi détenu dans la prison du Temple, et bien des gens se flattaient 
toujours qu'un vote impitoyable et cruel ne pouvait être à redouter 
d'un homme de mœurs bienveillantes et douces. Le peintre de la 
nature, le chantre des bergeries et des bocages. Fauteur enfin de 
riantes idylles et d'innocentes pastorales inspirait encore une sorte 
de confiance qui faisait trop d'illusion pour qu'il fût possible de sai- 
sir l'affreuse réalité et de bien reconnaître le candidat s'avançaot 
avec la rage dans le cœur et le sang dans la pensée. 

M. Leclerc, qui prit place sur les bancs de la Plaine, à côlé de ses 
deux amis Larevellièrc et Pilastre, parut tout d'abord, en effet, 
vouloii" se rapprocher des hommes d'ordre et de modération. Après 
s'être associé d'enthousiasme au décret sur l'abolition de la royauté 
et à la proclamation définitive de la République, il se montrait dis- 
posé à voter la mise en accusation de Marat, demandée par les Gi- 
rondins, et on le vit donner de sa place des marques bruyantes de 
désapprobation au moment où le député Jacob Dupont vint à la tribune 
se vanter hautement d'être athée, et déclarer qu'il s'en faisait gloire. 
Le représentant de Maine et Loire ne tarda pas, malheureusement, 
à dévier de cette ligne de résistance et d'honnêteté. A peine fut-il 
question de faire le procès à l'infortuné Louis XVI que M. Leclerc, 
jusque-là inconnu et silencieux, se hâta de prendre la parole. Il 
prononça, dès l'ouverture de la discussion préliminaire, une longue 
et violente opinion pour faire repousser lexception de l'inviolabilité 
constitutionnelle élevée par les défenseurs du malheureux roi. A 
l'appui de sa thèse rétroactive et mcurlrière, il apportait des raison- 



Digitized by 



Google 



LES REPRÉSENTArfTS DB MAmE ET LOIRE. 275 

ncmcnts qu'aurait pu, très certainement, lui envier Escobar lui- 
même. « Les nations ont le droit de tout stipuler, disait-il, excepté 
» Taliénation de leur liberlé ; l'inviolabilité du roi ne modifiait pas 
3» seulement, elle aliénait ta liberté française. Les Français ne s'é«- 
M taient donné de Constitution que pour la conserver pure et intè- 
» gre, cette liberté. Tout ce qui la blessait était donc illusoire et 
x> nul; il n'y a donc point eu d'inviolabilité. » On lui objectait en 
vain le serment prêté à cette Constitution royale de 1791, à laquelle 
tous les Français avaient juré d'être fidèles : « Ils avaient surtout 
» juré la liberté, répondait-il, -c'était là leur serment principal, le 
» seul qui leur fût permis. Tout ce qui, dans ce serment , eût con- 
» trarié la liberté, n'en faisait point partie. Les subtilités intercalées 
» contre elle dans une vaine formule , en sont écartées par la 
» force des choses. Le ciel ne reçoit de l'homme qu^un seul ser- 
» ment politique, il est simple et pur comme son essence; c'est ce- 
» lui d'être libre. » Bientôt, à ces misérables et honteux sophismes 
l'orateur ajoutait une tirade sanglante et exprimait, sans la moindre 
pudeur, d'atroces regrets de ce que le malheureux prince, dont il 
allait se constituer le juge, n'eût pas été assassiné dans les terribles 
jours des dernières insurrections. « Non, continuait-il, non, depuis 
» longtemps la volonté nationale avait déchiré de la Constitution 
» Farlicle de l'inviolabilité. Depuis longtemps ce n'était pour le peu- 
» pie français qu'une vaine chimère, qui n'arrêtait pas même son 
» attention. Longtemps avant le 10 août, le fugitif de Varennes, le 
» frère de Stanislas-Xavier, le mari d'Antoinette, n'inspirait plus 
» que l'horreur due aux scélérats. Longtemps avant le 10 août, une 
» révolution était désirée, attendue; et, j'ose le dire, presque tous 
9 les bons Français ont frémi de l'indiscrète prévoyance qui déroba 
» le traître au feu du canon. » Enfin, l'opinant couronnait ces in- 
qualifiables paroles par cette atroce conclusion : « Pour moi, si tous 
» les citoyens français, si tous les habitants du monde, si les gêné- 
» rations h venir, m'adressaient cette question : Le roi peut-il être 
» mis en jugement ? Je ne répondrais que ce seul mot : Il est jugé, » 

Ce qui pourrait paraître plus incroyable peut-être, plus excessif 
encore que la fureur même de toutes ces déclamations sanguinaires, 
c'est qu'au moment où M. Leclerc traçait ainsi l'exécrable pro- 
gramme de son prochain jugement, il trouvait le temps et la 
placidité d'idées nécessaire pour se livrer à de douces et riantes 
études. Le 10 janvier 1793, il vint lire à la tribune et la Convention 
nationale eut la bonté d'écouter un travail écrit moitié en prose, 
moitié en assez mauvais vers et qu'il avait intitulé : De la poésie dans 
ses rapports avec Véducalian natiotiale. L'académicien bel-esprit n'a- 
vait pu cependant, dans cette œuvre en apparence toute littéraire, 



Digitized by 



Google 



276 RBYUE DE L*A»JOU. 

se dégager complètement des terribles préoccupations du moment, 
et tout en vantant le charme et la puissance du rbythme poétique H 
se surprit à parler : « de Tespèce de fureur avec laquelle les tribunes 
» avaient accueilli les opinions de ceux qui ne voulaient pas qu*oa 
» f!t périr le roi sans aucune formalité, • et croyant sans doute que 
ses petits vers et ses accens doucereux et flatleurs allaient caln[ier 
subitement les passions populaires, il quittait tout à coup le langage 
trop vulgaire de la prose pour s*écrier : 

Bon peuple qu'on eut tant de peine 

A détourner du doux penchant 

Qui vers Tordre toujours entraîne 

Quiconque n*est pas né méchant , 

On te fait voir un subterfuge 

Dans la sage lenteur du juge 

Qui va condamner ton tyran ! 

Ah! tremble... on veut par les ténèbres 

Te ramener aux jours funèbres 

Où Paris nagea dans le sang. 

Non, les vainqueurs des Tuileries 
Ne souilleront plus leurs lauriers. 
Allez, agitateurs impies ; 
Cherchez ailleurs des meurtriers ! 
Quelque soit le sort qu'on prépare 
A ce roi perfide et barbare 
Son arrêt sera respecté. 

Et, pour qu'il ne demeurât pas la moindre équivoque sur le sort 
qu'il préparait lui-même à Tauguste accusé , il croulait, et cette fois 
dans le langage usuel et vulgaire : « Je ne dois pas être suspect à 
9 ceux qui se disent les patriotes par excellence. Je suis entièrement 
9 de leur opinion ; je pense que Louis est coupable, qu'il a mérité la 
» mort et que l'appel au peuple ne doit pas être admis, » ce qui, 
prose et vers, revenait à dire : Restez tranquilles, ne bougez et tenez 
vous pour sûrs que nous ne manquerons pas de le tuer !... 

Aux trois appels nominaux, M. Leclerc tint la triple parole qu'il 
avait engagée par avance et il put se convaincre bientôt que les 
masses révolutionnaires ne s'apaisent point avec du sang. Il est vrai 
de dire qu'au 31 mai, il rentra d'un pas ferme et intrépide dans la 
voie périlleuse des résistances. Il appuya la demande de mise hors 
la loi des factieux et prêta courageusement assistance à son ami 
Larevellière qui, malade et afiTaibli, n'en voulut pas moins venir 
déposer à la tribune d'énergiques protestations. Il adhéra bientôt 



Digitized by 



Google 



LES REPBÉSBNTinXS DE MÂIHB ET LOIEE. 277 

lui-même à une protestation collective qui fut répandue , à grand 
nombre d^excmplaires, dans le département de Maine et Loire et qui 
le fit à son tour décréter d'accusation. Il se déroba par la fuite au 
mandat lancé contre lui, mais, surpris dans sa retraite vers le mois 
de janvier 1794, il fut arrêté et conduit à la maison de détention de 
la Bourbe, d'où il ne sortit qu'après le 9 thermidor. Pour adoucir les 
ennuis de sa captivité, il s'occupa do retoucher ses Idylles et ses 
Pastorales, dont il publia plus tard une nouvelle édition qui n'eut 
pas beaucoup plus de succès que la première. Sa prose correcte et 
cadencée n'était pas sans quelque mérite , mais il faisait tenir à ses 
bergers un langage prétentieux, uniforme et déclamatoire qui n'é- 
tait pas du tout celui de la nature et qui ne donnait pas une idée 
bien avantageuse de la rectitude de son jugement ni de la pureté de 
son goût. 11 eut toutefois le bon esprit de reconnaître que les pièces 
de vers qu'il avait intercalées dans ses récits champêtres, déparaient 
beaucoup son recueil et avaient été, comme il le disait lui-même, 
une erreur de sa jeunesse. « Hélas! ^jou tait-il, quel homme est 
» exempt d'erneur ? J'ai payé comme un autre mon tribut de faiblesse. 
» Vous avez vu comment j'ai abandonné le repos qui m'était offert 
» au sein de la vie champêtre ; je vous ai dit avec quel empresse- 
9 ment je courus après une renommée que je n'atteignis point ; 
» heureux que les courts intervalles de ce triste passage n'aient 
» point laissé de traces funestes et que leur souvenir amuse mes 
» pensées au lieu de les effrayer, comme les songes du matin dont 
• les images fantastiques excitent notre rêve longtemps après que 
» nous sommes sortis des bras du sommeil. » 11 est inconcevable 
que M. Leclerc ait osé parler ainsi des traces funestes de son pas- 
sage, sans se douter que ces paroles étaient susceptibles d'une ter- 
rible interprétation et l'on croirait, en vérité, rêver comme lui quand 
on le voit rire de ses souvenirs et n'en pas trouver de plus pesant à 
.sa conscience que celui de quelques pauvres méchants vers ! Pour 
s'expliquer cette étrange quiétude, il faut dire que tout genre de 
fenatisme trouble la netteté de l'intelligence, altère profondément 
le sens moral, domine la spontanéité généreuse de notre nature et 
peut étouffer jusqu'au remords lui-même. 

A peine sorti de prison, H. Leclerc rentra dans la vie publique. Il 
fut nommé membre du Conseil des 500 et c'est dans cette assemblée 
qu'il conquit sa véritable notabilité parlementaire. Il y prit sou- 
vent la parole et ses discours empruntaient surtout leur importance 
de]ce qu'on le regardait généralement comme l'organe semi-ofBciel 
du Directoire, que présidait alors M. Larevelliëre-Lépeaux, son col- 
lègue de députation et son plus intime ami. Ce qui sembla donner 

17- 



Digitized by 



Google 



278 afiVUÊ DE L*ABJOtT. 

quelque coDsistance à celte o|>inion, ce fut le zèle actif et inoeasant 
qu'il mit à déuigper les ioatilutions chrétiennes, en même temps 
qu'il patrooait , à la tribune même, ce culte théopbilanthropique si 
cher au premier magistrat de la République. Le 9 fructiâor mn v, il 
vint proposer de décréter une religion civile ayant pour dogme Vexis* 
tence de Dieu, adoptant une morale universelle, commune à toutes 
les religions et dont le sacerdoce serait exercé par des magisti^ts. 
Il croyait apparemment que Tidée purement spéculative de la divi- 
nité suffirait pour établir les principes de la morale à pea prè» 
comme on établit ceux de la géométrie, et qu'il serait facile de fon- 
der le règne de la religion naturelle en dehors de la sanctioa puis- 
sante imprimée par la foi chrétienne* Le coup d'état du 16 fructidor 
empêcha le Conseil do donner suite à la proposition de M. LeclerCf 
mais celui-ci revint à la charge dès le 16 brumaire an vi, dans un 
rapport long et diffus, où il proposait d'organiser des fêtes civiques 
et d'établir un livre de famille destiné à garder la tradition des céré- 
monies religieuses et patriotiques, qui auraient pour objet de relever 
les actes civils relatifs aux principales époques de la vie, de f espèce dCab- 
jectiondans laquelle ils sont restés trop longtemps. Ce projet, qui n'était 
en réalité qu'un nouveau moyen de propagande et de conspiration 
contre le christianisme, ne^ fut point adopté par le Conseil. H. Le- 
clerc parait avoir été plus heureux pour un autre projet aussi pré* 
sente par lui, dans le but d'empêcher la f^ofanation du décadi pfir 
la tenue des foires et marchés, mais ce fut en vain que, le 12 ther- 
midor an vi, il insista, « pour qu'il ne fût accordé de patentes qu'à 
» ceux des marchands qui prêteraient le serment de n'employer que 
» les poids et mesures républicains, et de tenir leurs magasins ou- 
» verts les jours de dimanche et de fêtes de l'ancien calendrier. » La 
Conseil ne se montra pas du tout disposé à s'associer à cette étrange 
tolérance et lamendement fut rejeté à une très grande ra£gorité. 

Ces échecs divers n'avaient d'ailleurs nullement compromis sa 
position dans l'assemblée. Nommé d'abord secrétaire, il fut appelé à 
la présidence dans les premiers mois de Tan vu, A celle époque, la 
plus occupée de sa vie, il se partageait entre la politique, la liUéra- 
turc et les arts. Devenu membre correspondant de l'Institut, il 
adressa à cette compagnie savante un Mémoire sur le roi René conâi- 
déré comme peintre et. en même temps, l'amitié de M. Larevellièro 
l'autorisait à faire imprimer, à l'Imprimerie Nationale, un Essai sur 
la propagation de la musique en France qui eut du succès. 

Par une coïncidence (étrange , sa nomination à la présidence du 
Conseil des 500, arriva précisément à la dale du 24 janvier 1799, et 
il fut chargé ajissitêt de porter la parole pour fêler cet odieux ^nm-^ 



Digitized by VjOOQIC 



LES RBPRBSSIftAnTS DB MAIltB Bt LOIBB. 379 

versaîre. Avec .les anlécédenls qu*OKi lui connaît, on comprendra 
sana peine qu*ll ne dut pas éprouver la moindre hésitation pour dé-^ 
?erser à flots Tinvective et Toutrage sur la mémoire d*un roi infor- 
tuné, mais il fit mieux encore, sa colère franchit les Alpes et s*a- 
dressant au roi de Naples alors exilé de sa capitale et fuyant devant 
les armes triomphantes du général Ghampionnet, il s'écria : « Rot 
9 fugitif de Naples« vois où Va conduit la violation du traité conclu 
9 avec nous. Environné de tes 80,000 hommes, tu osas dicter des 
n» lois à la République; comment t'ont-ils défendu, ainsi que le gé- 
» néral en qui tu mettais ta confiance? Le sang qui a coulé relom- 
» lM9ra-t-il sur la République ou sur toi? Tremble, tu n'as pas encore 
» subi le sort que tu mérites, un plus rigoureux t'attend. Poursuivi 
p presque dans le dernier asyle qui te reste, tu donneras à l'Europe 
9 un nouvel exemple d'un roi paijure et puni de ses forfaits. » 

Ces déclamations révolulionnaires furent les dernières quisefiretit 
entendre dans un jour de deuil et d'éternelle horreur. L'avènement 
du général Bonaparte à la suprême puissance mit fin à ces indignes 
et stupides harangues. Le gouvernement consulaire déclara que 
désormais on ne fêterait plus cet anniversaire exécrable. 

M. Leclercne parut pas partager les susceptibilités de M. Larevei-^ 
Uère, ni vouloir s'associer à ses protestations contre la journée du 
IB brumaire. 11 prêta tous les serments requis et entra même au 
Corps législatif d'où l'éloignement de Napoléon pour les idéologues 
ne tarda point à le faire exclure. 

De ce moment il ne reparut plus sur la scène politique. Il revint 
à Chalonnes où il passait la plus grande partie de son temps, livré i\ 
ses études littéraires ou s'occupant d'oeuvres de bienfaisance et de 
philanthropie. Quand il allait à Paris, il n'y voyait qu'un très petit 
nombre d'amis et suivait assiduement les cours du Jardin des 
Plantes, dont le célèbre directeur Tbouin était devenu son beau-père. 
U faisait aussi d'assez fréquents voyages à Angers et y descendait 
chez M"« Lcclerc, sa sœur, ancienne religieuse du couvent de la 
Fidélité, qui s'était retirée dans une très modeste maison de la rue 
de l'Hommeau, quartier du tertre Saint- Laurent, avec une de ses 
compagnes, H"* de Ressac, d'une noble et ancienne famille du Li- 
mousin. -Ces deux pieuses et saintes femmes, réduites à leur modi- 
que pension, recevaient de généreux secours de M. Leclerc qui 
aimait tendrement sa sœur et qui s'observait beaucoup dans la 
conversation, pour ne rien dire qui pût blesser sa foi religieuse 
ni celle de sa vénérable amie. Toutefois la Restauralion vint et les 
deux respectables dames, aussi royalistes que profondément chré- 
tiennes, Tirent avec le sentiment d'une joie inexprimable le retour 



Digitized by 



Google 



280 RBTtJB DB L'AWJOIT. 

de VaiicieHiiie ftimâle de nos rois, mais M. Ledorc, lout autr^neot 
impnsssumné, se permit alors parfois quelques épigrammes sur 
roathoùsiâsine excessif de sa sœur et lui prédisait souvent que 
tout cela né durerait pas. Les deux bonnes religieuses ne faisaient 
que rire de la très mauvaise humeur comme des sinistres prophéties 
de H. Leclerc, el ces petites discussions n^avaient pas an>ené le plus 
léger refroidissement dans Famitié fraternelle. Quand arrivèrent les 
jours de Texil, Texcellenle M""* Leclerc déplora le malheur de son 
frère avec des larmes amères el des regrets qui partaient du ccenr 
le plus tondre et le plus dévoué. 

Je ne sais comment» ni dans quelle mesure, M. Leclerc, si long- 
temps hostile à Napoléon, fit adhésion au gouvernement des Cent- 
Jours, mais il est de fait qu'il fut atteint par la loi du (0 janvier 1816 
et obligé de quitter la France. 11 se retira à Liège, où il publia un 
Abrégé fort estimé d'une très confuse Hisiùireàe celte ville. Il com- 
posa aussi dans son exil un poème en prose intitulé : EponiM et 
Sabinus, dont le merveilleux , un peu froid, est emprunté à la my- 
thologie des Celles. Il obtint, en 1819, de revoir sa patrie, et il fut le 
dernier des conventionnels auxquels une pareille grâce fut accor- 
dée. Revenu à Chalonnes, il eut Tart ou plutôt le bon esprit de s'y 
faire oublier, et quand, le 11 novembre 1826, k Jownal de Maine et 
Loire nous apprit qu'il venait de mourir, à l'âge de 71 ans, bien des 
gens croyaient que depuis longtemps déjà il avait cessé d'exister. On 
se conforma à ses désirs, en conduisant directement ses restes à la 
tombe, sans réclamer Tintervenlion d'aucun ministre du culte et 
sans autre pompe que l'assistance de ses parents et du ses amis. 

Nous avons dû juger sévèrement les actes de la carrière publique 
de M. Leclerc^ mais nous devons aussi nous empresser d'cgouter que 
dans le commerce intime de la vie, il se montra topjours facile, 
bienveillant et bon ; dès qu'il ne s'agissait ni de religion ni de poli- 
tique, les sentiments les plus doux se retrouvaient dans son àme. Il 
fallut tous les incidents et tous les orages d'une immense révolution 
pour l'emporter si loin des voies que lui traçait l'inspiration de sa 
nature et le penchant de son cœur. Imbu d'idées fausses et dange- 
reuses, saturé de théories fatales et téméraires, il prit malheureuse- 
ment ces théories et ces idées au pied de la lettre. Il n'avait ni le 
caractère assez fort ni l'esprit assez droit et assez ferme pour résister 
à do trop puissants entraînements, et se maintenir intrépide etcaltne 
au milieu des plus terribles complications et des plus formidables 
épreuves. 

BOUOLBR. 

(La mte à unt prochaine livraison). 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



La REirVE de TAlirjroiJ cl du Dëpartbkent de Mâinb et Loir£ 
parsdt tous les deux mois, par livraisons de huit feuilles d'impression, 
dont une partie est consacrée à la publication de manuscrits anciens, 
et laulre à des mémoires et travaux modernes. Elle forme à la fin 
de Tannée doux volumes. 

Le Prix de l'Abonnement est 

de 15 francfi pour Angemi , et de 18 francs |Mir la Poste. 

ON SOUSCRIT AU BUREAU DE LA REVUE 

ET CHEZ LES PRIIHCIPAITX LIBRÀIKES DE MAHHE ET LOIRE, DB LÀ 
SÂRTHE ET DE LÀ HÀYElNrîE. 



KOilVELLtS PUBLIUTIOSS 1 LA LlBBilUI COSNIER ET UGHÈSE : 
LA RÉFORME ET LA LIGUE EN ANJOU, 

PAR ERNEST MOURIN , 
Dtxienr »s lfltrt*a , professeur d'histoire au Lycée ImpérlAl et à l'École supérieure d'Augcr*. 

Un volume /n-^o. — 4 francs. 

LES GUERRES DE LA VENDÉE, 

TAH CLAUDE DESPREZ. 

Un volume in-18. — i fr. 50 cent. 

PAR IIÏPPOLYTE DURAND. 

Un volume in-18. — 2 francs. 

SOUVENIRS DE L'INONDATION, 

Publiés tous les auspices de M. Vallok, préfet de Maine el Loire» 

DESSINS PAÏl M. M01;LUN. — TEXTE PAR M. LûllS TAVEHNIKn. 

Au profil des inondés. 

QUATRE LIVRAISONS. -— PRIX DE CHACUNE : 3 FR. 



I.>irRL\IEniE DE COSNIER ET LACHETE. 



Digitized by 



Google 



BEVUE 



DE L'ANJOU 



ET 



DE MAINE ET LOIRE 



PDBLléB 



municiDaîd/lDgers 



CINQUIÈME ANNÉE 



Ti^mvmmÊÊ»re»Oémewnhre0 — 6* Ijlvraisou 



<SSS»^^S» 



ANGERS . 

LIBRAIRIE DE COSNIER ET LACHÈSE 

I 

185& 



Digitized by 



Google 



LIVRAISON DE NOVEMBRE-DECEMBRE 1856. 



I. — Journal ou récit véritable de tout ce qui est advenu digne 
de mémoire tant en la ville d'Angers , pays d'Aiyou 'et 
autres lieux , depuis Tan 1560 jusqu'à Tan 1634 (suite 
el fin) , par jrehan liouvet» 

II. — Jacques Savary, sa vie, ses ouvrages et son époque (suite et 
fin), par M* Philippe Beltoni^r» avocat. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL 



ou 



fl^t TéritaUe de kmt ce qoi est adveDU dp de mémoire tant m h ville d'Angers, pajs 
d'Anjoa et autres Ëeui (depàran 1560 jusqu'à Tan 1634). 



PAR 



JEHAN LOUVET, 

clerc aa greffe civil du siège présidiai dndit Angers (1), 



Le sabmedy neufvième jour de novembre audict an, H. Louet, 
lieutenant-particulier et maire de ceste ville d'Angers, a, à Taprës- 
disnée de cedici jour, faict convocquer et assembler MM. les esche- 
vins et conseillers de ville en Thostel et maison commune de la 
ville, pour adviser et délibérer sur ung arrest donné au conseil privé 
du roy, ou commission envoyée audict sieur maire pour un subside 
de soixante-quinze solz que Sa Majesté demande estre levé sur chasr 
cuue pippe de vin qui sera provenue ès-vignes tant en Tannée pré- 
sente que à Tadvenir, au pays d'Anjou, pour estre ledict droit payé 
par les seigneurs propriétaires desdittes vignes, tant sur le vin que 
lesdictz propriétaires vendront, que celluy qui sortira dudict pays 
d'Apjou, et celluy que lesdictz propriétaires retiendront pour leur 
provision ; après que lesdictz sieurs maire et eschevins ont veu 
et ouy la lecture dudict arrest et mandement, ont conclud quo 

(1) y OIT Revue de l'Anjou, année 1854, tome i, page 257, tome n, pages 1 , 
129 et 257, année 1855, tome i , pages 1 , 129 et 257 , tome ii , pages 1 , 129 et 257, 
année 1856 , tome i , pages 1, 129 et 285 , tome ii, pages 1 et 133. 

18 



Digitized by 



Google 



282 REVUE DE L'àIHJOU. 

raandcments seront envoyés par les parroisses de ceste ville pour 
s'assembler et depputler personnes pour donner leur advis sur ledict 
subside, comme aussy à MM. du clergé pourestre ouys vendredy 
prochain audict hostcl-de-ville pour, leur advis receu, adviser les 
moyens qu'on pourra trouver d'empescher ledict droict d'estre levé. 

Le lundy onzième dudict mois de novembre audict an 1630, 
MM. les relligieuU des Cordeliers de ceste ville d* Angers ont faîct 
ung beau service pour le repos de Taamc de deffunct révérend père 
Jehan Boucher, vivant gardien du couvent des Cordeliers du Mans, 
lequel est mort et déceddé en la ville de Sainctcs, pays de Saincton- 
ges, qui avoit faicl et mis en lumière ung livre inlitullé : Le BotAC- 
quel $acTé, composé des rozes du Calvaire, des lys de Bethléem, des 
jacinthes d^Olives, et de plmieurs autres belles pensées de la Terre- 
Saincte, que plusieurs aullres beaux liyres qu'il a aussy mis en lu- 
mière, lesquelz sont de dévotion, lequel sieur père Boucher a gran- 
dement esté regretté des habitants de ceste ditte ville, où il a faict 
des sermons et prédications tant ès-avont que caresme. Je prie Dieu 
qu'il luy fasse pardon et miséricorde, comme estant de bonne vie, 
et tenu d'eslre ung bon relligieuk qui a vescu sainctement en sou 
ordre et règle. 

Le vendredy quinzième jour dudict mois et au, MM. les depputtcz 
des parroisses de ceste ville d'Angers se sont assemblez en la maison 
de laditle ville pour donner leur advis sur le subside que le roy de- 
mande estre levé sur chascune pippe de vin de la somme de soixante- 
dix solz, où a esté conclud que l'on feroit opposition, et que l'on se 
pourvoieroit par davant MM. de la cour des Aydes, ce qui a donné 
subject d'ung grand murmure entre les habitants de la ville et aul- 
lres qui ont des vignes, de dire que le roy ne sçavoit rien et n'avoit 
la cognoissance dudict subside , et aultres que les partizans et mal- 
tousliers tiroient sur son peuple, et le grand nombre d'officiers nou- 
veaulx qu'ilz avoient érigez à la fouUe et oppression des subjectz de 
Sa Mcgesté, et que le peuple et ceulx qui avoient des vignes estoient 
en délibération de faire arracher leurs vignes , à raison des grands 
subsides que les partizans et maltoustiers levoient sur le vin, et 
aussy à raison de la grande despense et fraiz que l'on faisoit, tant 
pour la faczon de faire faire lesdittes vignes, vendanges et achapls 
de tonneaulx, que pour le temps qu'on alloit et venoit pour les faire 
faire, lesquelz fraiz, vente desdictz tonneaulx et subsides se mon- 
toient plus que le vin pouvoit valloir et estoit vendu. 

Le mercredy à la matinée, vingtième novembre 1630, il est arrivé 
en la ville d'Angers un va-de-pié de la part du roy, qui a apporté et 
baillé à H. Lasnier, président et lieutenant-général audict Angers, 



Digitized by 



Google 



JOURNAX DB LOUVBT. 283 

uno lettre de Sa Majesté , que ledict sienr président a portée en la 
chambre du conseil du siège présidial, qui a esté cause qu'ung 
nommé Leraanceau, de cesle ville, n'a esté receu en Fofflce de com- 
missaire des biens saisiz, et qu*ung aultre officier de controlleur de 
tous les greffes de ceste ville, n*ont esté receuz aulx estatz et offices 
érigez de nouveau, du tout à la foulie et oppression du peuple, les- 
quelz Veussent esté sy laditte lettre n'eust esté envoyée de la part de 
Sa Msgesté, lesquelles réceptions avoient esté cousenties par H. Jouet, 
procureur du roy, MM. Mesnaige et Dumesnil, advocatz du roy; 
comme aussy ledict va-de-pié a apporté une lettre adressante au 
sieur Collin, marchand, demeurant en la rue de la Poissonnerye, de 
de la part de son filz qui est à Paris , pour obtenir de Sa Majesté des 
passeportz pour faire venir des bledz en ceste ville d'Angers, qui luy 
mande que M. le garde des sceaulx de France avoit esté mené pri- 
sonnier au chasteau de Camps, et que M. Le Jay estoit premier pré- 
sident, suivant laquelle lettre du roy MM. du siège présidial d'Angers 
ont escript deulx lettres, Tune à M. de Chasteauneuf, garde des 
sceaulx, au lieu et place de celluy qui a esté mené prisonnier audict 
chasteau de Camps , et Taultre adressante à M. Le Jay, premier pré- 
sident, la teneur desquelles lettres de compliments ensuit, qui ont 
esté mynuttées par M. Lasnier, président et lieutenant-général audict 
siège, lesquelles mynuttes sont au greffe civil. 
« Monseigneur, 

» Le roy, pour le bien de son Estât, vous ayant commis la garde 
de ses loix et la conduitte et direction do ses plus grandes et impor- 
tantes affaires, pour Téminente dignité à laquelle il vous a appelé, 
nous oblige de vous tesmoigner le contentement que nous recevons 
de vostre heureuse eilection, et de vivre soubmis à vostre auctoritlé 
en Texercice de nos charges, vous suppliant, Monseigneur, que 
n'ayant aulcun bien en nos actions que le bien du service de Sa 
Majesté, nous ressentions les effeclz de vostre protection, pour le 
maintien de ce qui nous a resté de dignité en Tadministralion de la 
justice, ce que nous tascherons de mériter par nostre soubmission 
à Texécution de vos commandements quand il vous plaira de nous 
le commettre. Ce qu'attendant, nous vous offrons nos vœux pour 
vostre conservation en saines et longues années, que vous aurez, s'il 
vous plaist, agréables, venant de la part de ceulx qui sont 
» Vos très humbles et très obéissants serviteurs. 

9 Les officierH du siège présidial d'Angers. 

» Angers, ce 23* novembre 1630. 
9 A Mc' de Chasteauneuf , garde des sceaulx de France. » 



Digitized by 



Google 



284 REVUS DE L'AlfJOU. 

Lellre escripte à M. Le Jay, premier président en la œur de parlement 

à Paris. 

A Hooseigiieur, 
9 Nous joignons nos vœulx et cculx du public pour vous tesmoigner 
le contentement que nous recepvons de Tellection qu*il a pieu au 
roy de faire de vostre personne en la dignité émlnenle de chef de 
Fauguste parlement, vous assurant que ce nous est ung heur com- 
mun à tous les officiers de nous veoir soubmiz à vostre saige et 
prudente conduitte en Texercice de nos charges, nous promettant 
qu'en bien servant le roy, nous recepvrons de vostre auclorilté une 
entière protection, pour la conservation de ce qui nous reste de dignité 
en Tadministration de la justice , ce que nous lascherons de mëriter 
par nostre service, lorsqu'il vous plaira nous honorer de vos com- 
mandements, que vous ne commettrez jamais à personnes qui 
désirent plus que nous de conserver votre bienveillance, demeurant, 
» Monseigneur, 
» Vos très humbles et très obéissants serviteurs, 

» Les officiers du siège présidial d^ Angers. 
» D'Angers, ce 23* novembre 1630. 

» A M8' Le Jay, chevalier, conseiller du roy en ses conseils et 
premier président en son parlement, à Paris. » 

Le lundy deuUième décembre 1630, environ les deulx heures 
après midy, M. Louet, lieutenant-particulier et maire de la ville 
d'Angers , sur le soubczon et advertissement qui luy a esté donné 
par M. Bellejambe, maistre des requestes, venu audict Angers sab- 
medy dernier, assisté et accompaigné de plusieurs archers des gar- 
des du roy qui vouloient attenter à sa personne pour le prendre 
prisonnier, à la poursuitte de M. de Lalande, prévost provincial 
d'Anjou et cappitaine des archers de la gabelle, et aultres ennemys 
que ledict sieur maire disoit avoir, a advisé plusieurs genlilzhom-* 
mes qui avoient entré en ville par le portai Sainct-Michel jusqucs au 
nombre do vingt ou vingt-cinq, qui u'esloienl ensemble et séparez, 
et ledicl sieur avoit faict, sur ledict soubczon, tout au mesme instant, 
fermer ledict portai, ce que voyant Icsdictz genlilzhommes, se sont 
deulx d'iceulx approché dudict sieur maire pour luy dire qu*ilz ap- 
partenoient au sieur de la Froisselière, et qu'ilz esloient tous à son 
service, et de l'assister s'il avoit affaire d'culx, lequel les a renvoyez 
et faict des excuses, aulxquelz il a délivré les causes cy-dessus qui 
luy avoient donné de la defflance. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL Dfi LODVBT. ^85 

El à Taprès-disnéc dudict jour, en les trois heures, ledict sieur 
Bellejambe est arrivé en la maison de ville, MM. les maire et esche- 
vins se sont aussy trouvez et assemblez extraordinairement pour le 
subject dudict sieur Bellejambe, pour Touîr et entendre, lequel leur 
a baillé une lettre close qu'il a présentée audict sieur maire, qu'il a 
dict eslre de la part du roy, et luy a dict qu'il en fist ouverture ot 
lecture, ce que ledict sieur maire a refusé faire, et qu'il n'en feroit 
laditte ouverture qu'en présence de MM. du corps de ville, lequel 
sieur Bellejambe a prins laditte response à la mauvaise part, et a 
tout au mesme instant sorty de laditte maison de ville, entré en son 
carrosse, et s'en est allé. 

Le mardy troisième dudict mois de décembre audict an 1630, en 
les cinq à six heures du matin, ledict sieur Bellejambe a faict pren- 
dre prisonnier H. de la Chauvière-Brillet , advocat, et faict enlever 
hors sa maison par les archers des gardcs-du-corps du roy et aultres 
personnes qui estoient en armes, jusques au nombre de vingt-cinq 
ou trente, et l'ont mené au chasteau de ceste ditte ville. 

Cedict jour, à laditte matinée, ledict sieur Bellejambe est venu au 
pallois en les neuf heures, et a entré en la chambre du conseil , à la 
sortye de laquelle il a monsté au siégo où il a présidé ès-causes des 
appellations, vers la an de laquelle audience, il a estably ung office 
de conlrôlleur au greffe civil et à la recepte des consignations, de 
nouveau érigé, qui doibi prendre le tiers de ce que MM. les greffiers 
du greffe prennent sur tout ce qu'ilz signent audict greffe, oullre et 
par-dessus le droict desdictz greffiers, lequel establissemenl avoit été 
différé d'establir à raison qu'il est la ruine et oppression de ceulx 
qui plaident et demandent la justice que le roy doibt à ses subjects. 

Ledict jour, en Theure de Vîiidy, ledict sieur Bellejambe a faict 
amener ès-prisons roy aulx dudict Angers, les nommez Mistagogis 
et Dubois, qui estoient prisonniers au chasteau il y a ung mois ou 
environ, par des archers des gardes du roy venus en ceste ville pour 
exéculler les mandements dudict sieur Bellejambe. 

Le mcrcredy quatrième jour dudict mois et an, ledict sieur Belle- 
jambe a faict prendre prisonniers MM. Poisson, conseiller au siège 
de la prévosté, et Haut-Plessis, esleu, et les a faict mener au chas- 
teau en vertu de son ordonnance. 

Le jeudy cinquième jour dudict mois de décembre 1630, il a esté 
donné ung arrest au parlement de Bretaigne, portant pouvoir d'a- 
mener des bledz au pays d'Anjou. La teneur duquel arrest ensuit : 

Arrest de la cour du parlement de Bretaigne. 

« Veu par la cour, grand*chambre et touruelle assemblées, les 



Digitized by 



Google 



286 REVGB DE L'âNJOU. 

requestes des maire et eschevins des villes d'Angers et Saulmur, 
par IcsqueHes ilz requéraient qu'il leur fust permis, attendu la sté- 
rillité des bledz en leur province, d'en aobepter pour leur provision, 
et que deffenses eussent este faicles à touttes personnes d'en em- 
pescher le transport, les arreslz des 6« aoust, 25« septembre et 
22« octobre derniers, procès-verbaulx et informations faicles en exé- 
cution desdiclz arrestz, conclusipu du procureur-général dû roy, la 
cour a permis aulxdiclz maire et eschevins d'Angers et Sauiraur, 
d'achepter mille tonneaulx de bledz, le tiers seigle et les deulx partz 
A-oment, sçavoir : aulx éveschezde Cornouaille, Tréguieret Sainct- 
Brieuc, neuf cents tonneaulx tiers à tiers, et e«nt tonneaulx à Lyon, 
et les faire charger dans les vaisseaulx des marchands desdictz portz 
et havres desdictz lieulx pour estre conduictz par mer en la ville de 
Nantes, et de là transportez, sçavoir : huit cents tonneaulx à Angers 
et deulx cents à Saulmur. Ordonne laditte cour que ceulx qui au- 
ront pouvoir desdittes villes, représenteront les achapts desdictz 
bledz, et les feront charger en présence des juges desdictz poriz et 
havres , du substitut du procureur-général du roy, et de quatre no- 
tables habitants qui seront nommez en la maison commune de la 
ville où se fera laditte cargaison, bailleront bonne et suffisante cau- 
tion par-davant lesdictz juges do mener et conduire lesdictz bledz 
audict Angers et Saulmur, et oultre rapporter au greffe de laditte 
cour, dans le mois, les procës-verbaulx de cargaison et descente 
desdictz bledz, sans qu'au moyen de laditte permission ilz puissent 
contraindre les habitants desdictz éveschez de leur vendre leurs 
bledz, seigle et froment, et si a, laditte cour, faict deffenses d'en 
achepter plus grande quantité sur les peines t>ortées par lesdictz 
arrestz, et, pour informer des contraventions, a commis et commet 
le premier des conseillers de laditte cour, juges royaulx et auUres 
desdictz lieulx. Faict en parlement à Rennes, le 5' décembre 1630. 
Signé : MortNERàTB. » 

Le vendredy cinquième dudict mois de décembre audict an 1620, 
H. Louet, maire audict Angers, est allé à Paris pour le subject d'une 
lettre que ledict sieur Bellejambe, maistre des requestes, luy a bail- 
lée de la part du roy, en la maison de ville, de laquelle ledict sieur 
maire ne voulloit faire lecture, comme cy-davant est faict mention. 

Comme aussy cedict jour, ledict sieur de Lalande, prévost, est allé 
à Paris contre ledict sieur Louet, maire. 

Le sabmedy septième dudict mois de décembre audict an 1630, 
ledict sieur Bellejambe a envoyé deulx des exempts des gardes du 
roy pour prendre prisonnier M. Berlin, advocat, et au refus qu'on a 
^'aicl d'ouvrir la porte dudict logis, lesdictz exempts l'ont rompue, et 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVET. 287 

entré dans ledict logis, où ilz Font cherché, et ne Tont peu trouver. 

Cedict jour, MM. du siège présidial d'Angers ont faict en la cham- 
bre du conseil une ordonnance, portant permission à touttes sortes 
de personnes d'amener librement, tant par eau que par terre en ceste 
ville d'Angers, des bledz, légumes et aultres grains, et iceulx exposer 
en vente au lieu destiné pour le mynaige, et ce, suivant la déclar- 
ration du roy et arrest de la cour de Nosseigneurs de la cour du 
parlement à Paris. 

Le lundy neufvième dudict mois et an, ledict sieur de Haut-Pies- 
sis, esleu, a esté eslargy et mis hors du chasleau où il avoit esté mis 
prisonnier, par ordonnance dudict sieur Bellejambe, et au moyen 
de la caution qu'il a baillée de la personne de M. du Pineau, advocat 
consultant. 

Cedict jour de lundy, à la matinée, le conlrolleur du greffe civil 
dudict siège présidial d'Angers a faict son entrée audict greffe, quoy 
que soit son commis, pour y exercer ledict controlle, et a com- 
mencé à recepvoir le tiers de ce que les greffiers y reçoivent, oultre 
les droictz d^ictz greffiers. 

Le lundy neufvième décembre 1630, H. Lasnier, président et 
lieutenant-général, accompaigné de six conseillers du siège présidial 
d'Angers, sont allez en relise abbatiale de Sainct-Aulbin pour y 
saliuer M. Aubry, maistre des requestes, qui y arriva le jour d'hier 
à son retour de la ville d'Ancenys où il esloit allé par le commande- 
ment du roy aulx Estatz de Bretaigne avec H. le prince de Condé, 
lequel, après avoir esté saliuer et luy avoir faict les compliments, ilz 
Font tous prié, durant qu'il estoit en ceste ville, de faire ung accord 
et accommodement avec M. le prévost, touchant ce qui s'estoit faict 
et passé entre luy et M. le lieutenant-particulier maire, tant au lieu 
de la Santé, près l'église de la Papillaye, que pour ce qui avoit esté 
faict au logis dudict prévost, en la place des Lices, pour le brulle- 
ment des meubles dudict prévost par quelques habitants et popullace 
que pour le meurtre de deulx de ses archers qui furent tuez au 
fàulxbourg Sainct-Jacques. 

Le mardy dixième jour dudict mois de septembre audict an 1630, 
ledict sieur BcU^ambe s'en est allé à Tours. 

Le mercredy onzième dudict mois, ledict sieur Bellegambe a faict 
mettre es- prisons royaulx d'Angers Jacques Lemaczou et René 
Tremault qui estoient prisonniers au chasleau. 

Le jeudy à la matinée, douzième dudict mois et an, ledict sieur 
Bellejambe a faict tirer du chasleau les nommez M. Brillet, advocat, 
Pierre Chastain, dit la Grillade, demeurant près la porte Chapellière, 
N... dit Panache, du faulxbonrg Sainct-Michel , Gravé et Camus, 



Digitized by 



Google 



288 BBYUE DB L*iJ«J01T. 

qui estoient prisonniers au audict chastean, et les a Saict mener à 
Tours par lesdictz exempts des gardes et soldarlz dudict cbasteau , 
lequel Brillet a dict tout hault, sortant de la Tille, estant lié et garrotté 
de cordes et enferré des braz et jambes, pour les juger, qu'il estait 
innocent de Taccusation dont il esloit accusé pour les placquartz 
qu*on dict avoir esté affichez en ceste ville, et qu*on priast IHeu 
pour luy. 

Le vendredy treizième dudict mois de décembre 1630, à la mati- 
née, MM. les advocatz de ceste ville d*Angers se sont assemblez en 
la salle du siège présidial, à raison d'ung exploict de commandement 
qui leur a esté faict à Tung de HM. les syndics, de payer au roy six 
cent quarante livres pour les offices de procureur, où ilz ont con- 
clud qu*ilz en conféreroient à M. le président et lieutenant-général 
pour luy leur assembler. 

Et à Taprès-disuée dudict jour, se sont derechef assemblez audict 
paliois où ilz bot conclud et advisé qu'il falloit deppulter deulx d'en- 
tre eulx pour aller à Paris trouver le roy et laroyne et M. d'EflOat, 
gouverneur de ceste province, pour moyenner la taxe à eulx 
demandée. 

Le sabmedy quatorzième dudict mois de décembre 1630, M. Guy 
Lemanceau, habitant de ceste ville d'Angers, a esté receu en la 
chambre du conseil en rofllce de commissaire-recepveur des say- 
sies, rolles des taxes, seigneuries, chasteaulx, maisons, fruictz 
pendants, rentes foncières et aultres choses mentionnées par Tédict 
du 22« juing 1626, lequel office apportera beaucoup de soullaigemcnt 
à beaucoup de personnes des parroisses que les sergents establis- 
soient sur les biens saisiz, desquelz, aulcuns exigeoient et prenoieut 
de Targenl pour ne les y establir, et d'aultre costé apportera beau- 
coup de perte aulx porteurs de cryécs et créances à qui sera deu de 
Targent, qui penseront toucher et estre payez de leur deu, qui n'au- 
ront rien, à raison des grands fraiz que fera ledict commissaire qui 
luy sont attribuez par son édiot. 

Le lundy trentième dudict mois de décembre audict an 1630, 
Jullien Joubert, habitant de ceste ville d'Angers, a esté receu par 
M. le président et lieutenant-général en la charge et office de com- 
missaire du roy et maistre des courriers, pour establir en ceste ville 
ung bureau des postes pour Sa Hiyesté et du public et du particulier, 
suivant Tédict du roy du mois de may dernier. 

(1631). Le jeudy deulxième janvier 1631, les archers de M. de 
Lalande, prévost, ont, en vertu de Tordonnance de M. Bellqjambe, 
prins et extraict du cbasteau d'Angers H. Poisson, advocat Angers, 



Digitized by 



Google 



JOURNAL »B LOUYET. 289 

qui esloil prisonnier audict chasteaa pour le subjecl des placquarlz 
et libelles diffamatoires cy-davant affichez en ceste ville, et Font 
mené en la ville de Tours pour y juger le procès faict contre luy et 
aultres accusez par ledict sieur Beilejambe, et commandement faict 
à M. le juge de la prévosté , en vertu de mandement dudict sieur 
Bellejambe, de comparoir par-davant luy audict Tours dans trois 
jours pour le même subject, lequel y est aussy allé cedict jour, qui 
a apporté ung grand eslonnement aulx habitants de ceste ville 
d* Angers et donné subject de murmurer. 

Le vingt-quatrième jour dudict mois de janvier audict an 163i, 
Ton a publié en Taudience du siège présidial d'Angers le calendrier 
des jours aulxquelz la juridiction cesse au pallois myal dudict lieu 
le long de Tannée, fors pour les procès par escript qui peuvent estre 
jugez aulx jours qui ne sont feriez par commandement de TEglise 
du diocèse d'Anjou. 

Le jeudy vingtième febvrier audict an 1631, la poUice généralle 
a tenu en la chambre du conseil de la prévoslé pour raison du nom- 
bre de dix-huict cents sepliers de bled que les habitants de ceste 
ville d'Angers , nommez Boispillé , Poussier, Hellault et Collin ont 
faict venir du pays de Bretaigne, en ceste ville d'Angers, en vertu 
de permission du roy, à raison do la grande disette et cherté de bled 
qui est tant en laditte ville que par tout le pays d'Aïqou , pour don- 
ner prix audict bled et pour le faire débitter aulx habitants de la ville 
et à ceulx du pays, à qui en vouidroit avoir pour leur provision, et 
du nombre qui doibt estre vendu à chascun , de laquelle arrivée et 
vente dudict bled les boullangers de laditte ville ont esté grande- 
ment irritez et faschez, lesquelz sieurs de la poUice ont, après avoir 
ouy lesdictz marchands du prix que leur a cousté ledict bled, mis 
à vingt-cinq livres quatre solz le septier, et qu'il seroit vendu en 
présence de l'ung des eschevins de la ville qui en tiendra registre. 

En laquelle année 1630 et présente année 1631, la disette de bled 
et cherté a esté sy grande en cedict pays d'Anjou et pays de Poictou, 
qui a vallu, sçavoir : le bled seigle trente-deulx livres le septier, le 
froment trente-six et trente-huict livres le septier, laquelle cherté et 
rareté dudict bled, estant sy grande, a réduict grand nombre de 
personnes et paouvres mendiants à misère, qui ont esté contrainctz 
d'aller ès-villes avec leurs femmes et enfants pour mendier et de- 
mander du pain pour l'amour de Dieu , et spéciailement les labou- 
reurs des champs de ce pays d'Apjou et particullièrement du coslé 
du Poictou. On les a veuz à Thouars, Monstreuil-Bellay et Puy- 
Nostre-Dame où les paouvres gens ne mangent que du pain faict de 
racines de fougère et de glands, qui sont contrainctz d'aller ès- 



Digitized by 



Google 



S90 RBTOB DE L'AIYJOU. 

grandes villes pour y mendier, parlîcullièremeat audict Angers où 
il y en avoit grand nombre tant ès-rues, églises et au pallois, que 
Ton en est sy tourmenté ès-portes des maisons où ilz vont deman- 
der» que c'est chose pitoyable de les veoir avec leurs enfants qui 
sont sy piètres et descrespitz à cause de la faim et froidure qu*ilz 
endurent. 

Le jeudy treizième dudict mois de febvrier audict an 1631, 
M. Brillet, emprisonné au chasteau de ceste ville d'Angers par ordon- 
nance de H. Bcliejambe, maistre des requeslcs et par luy faict tirer 
dudict chasteau et icelluy faict mener à Tours pour estre par luy 
jugé, et MM. les juges présidiaulx audict Tours où il ne Tauroit esté, 
d'aultant que lesdictz juges présidiaulx auroient veu le procès faict 
par ledict sieur Bellejambe, où ils n'auroient trouvé aulcune charge 
ny preuve dans ledict procès contre ledict sieur Brillet pour le con- 
dampner à la mort, ainsy que ledict sieur BoUejambe le désiroit, qui 
auroit esté cause qu'il a esté mené à Paris pour le faire juger par 
MM. des requestes, où estant, H. Anthoyne Briliet auroit faict ung 
factum contenant les mille inicques et lyranniques procédures con- 
tre ledict Briltet, par ledict sieur Bellejambe, et contre plusieurs 
auUres habitants de la ville d'Angers, qui ont aussy esté mis prison- 
niers audict chasteau et prisons ordinaires de la ville d'Angers, et 
contre les nommez Grillade et Plancbenault, sergent-royal, habi- 
tant Angers, que ledict Bellejambe a faict pendre audict Tours in- 
nocemment, comme il se veoit par ledict factura où est contenu 
touttes les lyranniques procédures faictes par ledict sieur Belle- 
jambe à la suscitation de M. de Lalande, prévosl d'Angers, lequel a 
esté envoyé en ceste ville imprimé, où il apparoist de l'innocenco 
dudict sieur Brillet, qui a esté présenté à MM. de la cour du parle- 
ment. 

Le jeudy vingt-septième dudict mois de febvrier audict an 163i, 
il a faict de grande neige qui a tombé tout le jour, grosse comme 
pièces de vingt solz, la rivière fort grande estant en la rue de la 
Poissonnerye, rue de la Tanneryeet rue Peincte. 

Ccdict jour , les pères de l'Oratoire de la rue Sainct-Michel de 
ceste ville d'Angers ont faict jouer des jeux, au pallois épiscopal , 
par des enfants aulxquelz ilz montrent et enseignent au collège 
d'Anjou, appelé lé Collége-Ncuf, lesquelz jeux ilz ont faict afficher 
par les lieulx où on faict les affiches de ceste ville, où il s'est trouvé 
sy grand nombre de peuple, qu'ilz ont esté contrainctz, à cause du 
grand bruit et insollence qui s'est faicte en la salle dudicl pallois, de 
quitter tout après le premier acte joué. La nuict suivante il s'est 
faict ung ballet en la salle du logis BarrauU, au logis duquel sont 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. *Mi 

les religieuses Garmelines, à raison duquel ballet lepeuple agraude- 
ment murmuré. 

Le mardy troisième mars audict ati 1631, jour de caresme pre- 
nant, les follies et débauches de mascarades ne se sont faicles sy 
grandes par les rues comme elles avoienl accoutumé se faire cedict 
jour, et ce, à raison des processions qui se sont faicles et qui sont 
allées en Téglise de Nostre-Dame-des-Garmes, où il y a eu des par- 
dons qui ont esté gaignez par grand nombre de peuple, qui y est 
allé au lieu d'aller aulx desbaucbes, fors quelques gentilzhommes de 
la rue Lyonnaise et aultres de ceste dicte ville, qui sont allez mons- 
tez à cheval, masquez, lesquels ont faict porter par ung homme qui 
estoit après, une feiuclc d'ung homme sur lequel y avait ung escrip- 
teau qui représentoit la famine, qu'ilzbernoient par les rues et 
quarfours de la ville, dont Ton a bien murmuré contre eulx, at- 
tendu le mauvais temps du règne où Ton estoit, la cherté du pain et 
grand nombre que l'on voyoit par les rues. 

Le vcndredy septième jour de mars audict an 1631, la charpente 
du grand clocher de Téglise de Toussainctz, que le père Gallet, re^ 
ligieulx, a faict bastir avec le grand corps de logis pour loger les re- 
ligieulx refformez de laditte église, que ledict Gallot a faict reffor- 
mer, a esté parachevée de lever et preste à couvrir. 

Cedict jour, il a esté conclud à la maison de Ville que la maison 
de la Santé sera ouverte pour y mettre les mallades de la contagion, 
à raison des mallades qui se sont trouvez en la rue Sainct-Hoz de 
ceste ville. 

Le samedy huictième dudict mois, M. EstiennoDumesnil , advocat 
du roy, estant en Taudience, H. Hesnaige aussy advocat du roy, a re- 
quis et demandé à H. Tassesseur, à HM. les conseillers tenant le 
siège présidial, que la lecture des lettres dudict sieur Dnmesnil de 
Testât et oQice de conseiller audict siège présidial, fussent lues en 
Faudience, et qu'elles fussent registrées au greffis, et que acte luy 
fust décerné de co que présentement il avoit mis entre les mains du 
greffier Icsditles lettres pour en faire laditte lecture, lequel asses- 
seur a ordonné qu'il en seroil advisé à MM. de la chambre du con- 
seil (1). 

Le jeudy treizième jour dudict mois de mars audict an 1631, les 

(1) Nota que ledict sieur Dumesnil a esté contrainct payer la finance dudict office 
de conseiller, joinct, uny et incorporé avec son office d'advocat du roy, comme aussi 
ledict Mesnaige y a esté contrainct, et a payé les mesmes finances que ledict Dumes^ 
ni] pour ledict estât de conseiller audict siège, lequel sieur Dumesnil , en vertu de 
ces dittes lettres, s'est faict recepvoir en la cour du parlement à Paris. 



Digitized by 



Google 



292 RBVaE DE L*ÂmO0. 

archers du grand-prévost de Thostel du roy ont amené N , pri- 
sonnier au chasleau de cesle ville d'Angers. 

Le quatorzième dudict mois, il a esté leu, au siège présidial d'An- 
gers, une lettre contenant mandement aulx chefs, officiers et hom- 
mes d'armes de la compagnie des gardes de Sa Majesté, de se trou- 
ver ce dit jour à Juigné-sur -Loire, pour y servir aulx occasions. 

Le dimanche seizième dudict mois, M. Tévesque d'Angers est allé 
au couvent des Cordeliers de ceste ville pour bailler l'absolution à 
ung ministre, lequel s'est converti et faict sa profession à la re- 
ligion catholique, apostolique et rommaine, qu'il a faicte en pré- 
sence de grand nombre de peuple dans le cbappitre dudict cou- 
vent. 

Le dix-huitième dudict mois de mars audict an 1631, il a esté faict 
à la poUice générale une ordonnance contenant deffenses à tous 
marchands et boullangers de cesle ville de vendre leurs bledz à aul- 
très qu'aulx habitants de la ville et faulxbourgs, à peine de confisca- 
tion, et à ceste fin qu'il sera mis des gardes aulx portes et à la 
Basse-Chaisne 4)our empescher le transport desdictz bledz, et qu'il 
sera mis ung clerc au portai Sainct-Aulbin, qui tiendra registre du 
bled qui sera porté aulx moullins des Ponts-de-Cé et aultres moul- 
lins, avec deffenses aulxdiclz boullangers de les faire passer par 
aultres portes à peine d'estre déclarrez empaulmeurs desdicts bledz, 
et pour le regard du bled qui est amené en laditte ville par les fo- 
rains, soit par eau ou par charge de cheval, qu'il sera porté au ray- 
naige de ceste ditle ville, et a esté laditte ordonnance faicte sur ce 
que les boullangers et aultres marchands qui font traficq desditz 
bledz ont achepté grand nombre de bledz qui se vendent, en dépit des 
bledz qui ont esté amenez de Bretaigne pour les tirer, et qui les ti- 
rent de nuict par sur la rivière pour les mener en Poitou, où la sté- 
rillité y est sy grande que grand nombre de peuple y meurt de 
faim, qui est la cause que la plus grande partye vient en ceste ville 
d'Angers pour y demander l'aumosne. 

Le vingt-huitième dudict mois de mars 1631, la police géûéralle 
a tenu en la chambre du conseil du siège de la prévosté royalle 
d'Angers, où H. Lasnier, président et lieutenant-général, H. l'asses- 
seur, HH. les soubz-maire, conseillers et eschevins, H. le juge Ht 
lieutenant de la prévosté et conseillers, et aultres personnes notables 
esloient, où ilz ont tenu la poUice généralle pour raison des bledz, la 
rareté et nécessité qui estoit d'en recouvrer, dont cy-après le géni^ral 
des habitants pourroit souffrir de grandes incommoditez s'il n'y es- 
toit pourveu à la conservation d'iceulx pour les mois de juing et juil- 
let prochain, où a esté ordonné qu'il sera faict visilte par toultes les 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVBT. 293 

maisons des habitants de cesle ville et faulxbourgs pour s'informer 
au vray du nombre des bledz que chascun peult avoir pour leur 
provision et nourriture Jusques au mois d*aoust prochain, et dUceulx 
faipt inventaire par les commissaires à ce dcpputez, et au cas qu'il 
se trouvast des habitants qui n*eusseat du bled à suffire pour leur 
nourriture, seront advertiz de s*en fournir, et qu'il sera fetct dé- 
nombrement et inventaire de tous les bledz qui ont esté amenez en 
ceste dilte ville, en vertu d'arrest de la cour de parlement de Bretai- 
gne que des bledz qui sont ës-maisons et magasins des marchands de 
ceste ditte ville qui en font trafflcq, aulxquelz sera faict dcffense de 
les vendre ny en disposer que par la permission et aucloritté de la 
justice et sursoiera la distribution des bledz que les sieurs Gouin et 
Boispillé ont amené de la province de Bretaigne, fors pour le regard 
des paouvres arlizans aulxquelz est permis d'en prendre pour sub* 
venir à leur nécessité, lequel bled leur ^era vendu à raison de vingt- 
six livres le scptier, mesure des Ponts-de-Cé, et quarante-trois solz 
quatre deniers le boisseau , avecques detfenscs faictes à tous mar- 
chands, tant de ceste ville que forains, d'exposer en vente les bledz 
ailleurs qu'au mynaige, ny mesme en leurs boulicqucs, à peine de 
confiscation et de trois cents livres d'amende, et aultres clauses por- 
tées et contenues par l'ordonnance faicte en laditte tenue et assem- 
blée de laditte poUice généralle, qui a esté imprimée, publiée et af- 
fichée. 

De laquelle ordonnance et aultres cy-davant faictes aulx pollices 
généralles, contenant plusieurs belles ordonnances pour Icsdictz 
bledz, les habitants de laditte ville d*Ângers murmurent grande- 
ment contre ledict sieur juge de la prévosté et aultres MM. qui ont 
Tauctorité et pouvoir de les faire garder qui ne les font ; au con- 
traire, ilz endurent, permettent les abuscy-aprèsdéclarrezquinele 
font contre les ordonnances, et pour les justiffler et monstrer que 
lesdiclz juges de la pollice adhèrent aulx clauses et malversations 
contre et à la ruisno desdictz habitants, ilz ne font aulcunement 
exécuiter ny pugnir ceulx qui contreviennent , sçavoir : contre les 
boullangcrs et aultres qui vont au-davant des marchands forains 
qui amènent des bledz au mynaige de ceste ville d'Angers pour les 
empescher de venir et pour les empaulmer et achepter au plus 
bas prix qu'ilz peuvent , les bledz qu'ilz amènent à charge de 
cheval pour les revendre et faire le pain à tel prix et poids qu'ilz 
veullent. 

Que le bled qui se mène audict mynaige, les boullangers interpo- 
sent des personnes à leur dévotion qui l'acheptent à prix excessif 
pour le vendre et employer à tel prix qu'ilz veullent. 



Digitized by 



Google 



294 RBVUB DB L'AlfJOU. 

Que ledit sieur juge est adverty de touUes les monopolles qui se 
font contre la ruisne et oppression des habitants, lequel ne faict aul- 
cunes yisittes chei les bouUangers pour le prix et poids du pain, 
qu ilz haussent dudict prix et abaissent du poids quaud ilz veuilent, 
sans que ledict sieur juge en fasse aulcune poursuitte. 

Que lorsqull y a quelque saisye de bledz que lesdictz boullangers 
et aultres marchands de blez enlèvent et tirent hors la ville pour les 
transporter hors de la province, qui se font par les sergents, en exécu- 
tion des ordonnances de laditte pollice, ledict sieur juge leur en faict 
délivrance et main-levée de sa seulle puissance et auctorilé sans en 
demander Fadvis en la pleine assemblée de la pollice généralle où 
les ordonnances et deffenses ont estéfaictes. 

Que lesdictz boullangers haussent de jour à aultre le prix dudict 
bled, lequel, commencement de la présente année 1631, ne valloit 
que vingt livres le septier, et ont faict par leurs menées et caballes 
qu'ilz Tont faict hausser jusques au prix de quarante livres lo sep- 
tier de bled'Seigle, et ce, à raison qu'ilz en ont des magasins à grand 
nombre quMIz tiennent cachez tant autour de la ville qu'en laditte 
ville en des greniers, comme aussy ilz appetissent le pain de jour 
en jour, tant noir que blanc, et Font vendu et le vendent au com- 
mencement du mois d'apvril à raison de cinq solz la livre. 

Que ledict sieur juge a vendu pour mille escuz de bledz à M. N..., 
boullanger, demeurant au davant du cimetière Sainct-Michel-du- 
Tertre, lequel boullanger Ta , soubz la faveur qu'il a dudict sieur 
juge, tirré de uuict et faict transporter hors la ville en la province 
de Poictou, où le bled y est grandement cher, à raison de la rareté 
qui y est, et oultre murmurent lesditz habitants, et estoit le bruit 
commun en la ville , qu'il est associé avec lesdictz boullangers à 
raison qu'il ne veutt aulcunement faire les ordonnances et conclu- 
sions qui se font ès-assemblées à la pollice généralle, et prend ledict 
sieur juge une telle puissance et auctorilté qu'il ne veult qu'il n'y 
aist que luy à faire la pollice, lequel donne le subject au peuple de 
médire et murmurer contre luy, et que toutes les ordonnances qu'il 
afaictes à la pollice, n'est que pour contenter les habitants et pour 
leur donner espérance d'avoir quelque soullaigement, et pour cest 
efTect, les faict publier ès-quarroiz et afficher ès-lieulx les plus émi- 
nents de la ville. 

Le mardy premier jour d'apvril audict an 1631, à Taprès-dinée, 
la poUice'généralle a tenu au pallois épiscopal, à raison de la grande 
afïlueuce des paouvres qui sont venuz Angers, tant du costé du 
Poictou que aultres provinces, à laquelle tenue étoient H. le révé- 
rend évesque, MM. les depputtez de tout le clergé de laditte ville, 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUTET. 295 

MM. Lasnicr, président et lieutenant-général, Jouet, procureur du 
roy au siège présidial, plusieurs conseillers dudict siège, M. Paul- 
niier, advocat, soubz-maire pour Tabsence de H. Louet, maire, lieu- 
tenant-particulier, et tous MM. les conseillers et eschevins de la 
maison de ville, et M. le jugé de la prévosté et conseillers de la pré- 
Toslé, juges de la pollice, tous les deppultez des parroissesde la ville, 
où a esté conclud et arresté : 

Que les curez ou leurs vicquaires avec des notables habitants et les 
procureurs de fabrique de cbascune parroisse de ce ressort feront 
ung exact dénombrement des paouvrcs de cbascune desdittes par- 
roisses, auxquel ils y emploieront les noms, les quallitez et aage de 
ceulx qu'ily jugeront véritablement paouvrcs ; 

Qu'il sera faict commandement à tous mendiants, vagabonds et 
sans aveu, de vuider cesle ville et faulxbourg dans vingt-quatre 
heures, et ce ressort dans trois jours, à peine du fouet, tous lesquelz 
seront marcquez d*èau forte sur le pouce de la main droite pour 
estre rccogneuz ; 

Qu'il sera mis des personnes aulx portes et chaisnes de ceste ville 
pour empescher la grande afHuence des paouvres estrangers. 

Laquelle ordonnance a esté publiée aulx prosnes des grand'messes 
de ceste ditte ville, le dimanche sixième jour d'apvril audict an 
1631. 

Comme aussy a esté leue aulx prosnes des grand'messes, une or- 
donnance de la pollice, contenant injonction aulx habitants de la 
ville d'Angers, d'aller, sçavoir : aulx parroissiens de la Trinité, d'al- 
ler lundy aulx greniers de Sainct-Jehan, pour y prendre du bled à 
raison de huict livres le seplier, qui y a esté mis par les marchands 
qui l'ont faict venir de Bretaigne, en vertu de permission du roy et 
arrest de la cour du parlement de Rouen, par les nommez Boispillé, 
Poussier, Hellault et Collin , marchands de la rue de la Poisson- 
nerie de ceste ville, jusqucs au nombre de dix-sept cents septiors 
de bled seigle. 

Le dimanche treizième apvril audict an 1631, jour de Pasques- 
Fleuryes, M. du Bellay, gouverneur de ce pays et duché d'Anjou, 
estant arrivé en cesle ville d'Angers, extraordinairement, le jour 
précédent pour le service du roy et pour déclarer la vollonté de sa 
Mtgesté à MM. les maire et eschevins de la ville, quoyque soit à 
H. Paulmier, advocat, soubs-maire, en l'absence de M. Louet, lieu* 
tenant particnllier, maire de laditte ville, estant à la suite du roy, à 
raison do ce qui s'est faict et passé en cesle ditte ville, pour le sub- 
ject de M. de Lalande prévost, le dict sieur du Bellay, est allé en 
l'église Saint-Maurice, accompaigné de gentilzhommes et aullres 



Digitized by 



Google 



296 REVUE DE L'ANJOU. 

personnes leurs domestiques, comme paigos el lacquais,pour assister 
à la procession généralle, comme estant Tune des pluscellèbres pro- 
cessions qui se font en ceste ditte ville d* Angers, et qui a- de cous- 
tome se faire tous les ans, le jour de la fesle de Pasques-Fleuryes, 
qui sort de ladîtte église pour aller à Téglise Saint-Michel-du-Tertre 
où il se dict ung sermon, à laquelle il assiste beaucoup de peuple. 

Comme aussy se sont trouvez en ladîtte église, HH. du corps de 
la justice du siège présidial, pour assister à ladilte procession, les- 
quelz voyant que ledict seigneur du Bellay, ses gentilzhommes et 
leurs suiltes prenoient les premiers rangs pour aller à laditte pro- 
cession, ilz se sont retirez et ont sorty par les cloisires do laditte 
église, et s'en sont allez et n'ont voullu assister à laditte procession. 

Le lundy quatorzième dudict mois d'apvril, audict an 1631, H. de 
Lalaude prévost de la ville d'Angers et ses art^hers, et les aultres 
prévosts de ceste province et leurs archers sont venuz audict Angers 
pour y faire leurs monstres suivant Tancienne couslume, au quar- 
roy du Pillory, pardavant H. Lasnier, président et lieutenant-géné- 
ral commissaire desdittes monstres, auquel ledict sieur Lalande a 
requis que pour la seureté de sa personne, que lesdittes monstres se 
fassent en la place des Lices, attendu ce qui s'estoit cydavani passé 
et faict contre luy en Tincendye du feu que grand nombre des ha- 
bitants de ladilte ville auroient mis dans ses meubles de sa maison 
sise èsdittcs Lices, ce que le dict sieur Lasnier commissaire, et 
M. le procureur du roy n'ont voullu consentir ny ordonner, ce 
qui a tenu M. le Président et lieutenant-général en plus grand 
honneur et réputation par les habitants de ceste ditte ville, d'aultant 
que ledict prévost a voullu changer l'ordre de faire lesdittes monstres 
et de changer le lieu où on a de tout temps accoustumé de les faire 
pour s*en voulloir aider au procès qu'il prétend faire contre le géné- 
ral de tous lesdictz habitants de ceste ditte ville touchant l'incendye 
du feu qui a esté faict ès-meubles de sa maison, et aussy pour ce 
servir à montrer que lesdictz habitants sont des mutins et sédi- 
tieux à quoy lesdictz habitants respondent que ledict prévost est 
l'auteur et la cause principalle du trouble et grand mal qui est 
arrivé à son occasion d'estre allé au lieu de la Panthière, où le 
ledict sieur Louot, maire de ceste ditte ville pour ouyr et interroger 
des accusez qui estoient è laditte Panthière, sur intention que le 
dict prévost avoit de les spoUier et ester d'entre les mains dudict 
sieur licutenant-particullier, d'aultant que lesdictz accusez estoient 
de ses archers de la gabelle, et oultre d'avoir ledict prévost supposé 
des placquartz et affiches faulx qu'il porta en la chambre du conseil 
du siège présidial de ceste ditte ville, où il dict à MM. qui estoient 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 297 

en laditte chambre que lesdictz placquartz luy avoicnt esté baillez 
au jeu de mail, par une demoyselle qui les avoit trouvez à cinq 
heures du matin. 

Le racrcredy seizième dudicl mois et an, M. du Bellay, gouver- 
neur, a sorly de la ville d'Angers en les si\ heures du matin, et s*en 
est allé en sa maison. 

Cedicljour de mercredy, seizième dudict mois d'apvril, audict 
an 1631, la pollice généralle a tenu en la chambre du conseil de la 
prévosté d'Angers» où M. Lasnier, président et lieutenant-général, 
H. Paulmier advocat et faisant la charge de maire en Tabsence de 
H. le lieutenant-particulier maire, pour adviser à mcltre la pollice, 
sçavoir, sur les boulangers dont les habitants de la ville font do 
grandes plainctes à raison du pain qu'ilz font sy petit, qu'ilz le 
vendent trois solz la livres, le pain noir, et le font sy mauvais, à 
raison du mellange de mauvais grains, sçavoir grand nombre de 
nyelles de moustures des souvendiers quMlz font remoudre, et qu*ilz 
le font sy mauvais qu'il n'a aulcune liaizon, saveur ny goust ny en- 
cores moins de nourriture et encore le vendent à tel prix qu'ilz 
veullent sans aulcune permission de la pollice et qu ilz sont cause 
de la grande cherté des bledz qu'ilz font tirrer de nuict hors la ville 
pour l'envoyer hors la province, lequel sieur Président a faict en- 
trer en laditte chambre les maistres jurez bouUangers, aulxquelz il 
a faict les remonstrances et plainctes que les habitants de laditte 
ville luy ont faictes, et les essaiz et espreuves qu'il en avoit faict 
faire en sa maison, où il a trouvé qu'ilz gaignoient sur chascun 
septier de farinne plus de dix livres, tous Ie& fraiz tant du sel que 
tout payé, à i;e qu'ilz eussent attendu que ledict bled avoit abaissé 
de prix au mynaige, de croistre le pain ou le rabaisser de prix, et 
que les remonstrances qu'il leur faisoit pour s'en acquitter vers les 
habitants, sur leurs plainctes, qui luy en avoicnt faict pour évilter 
une cédition populaire qui pourroit et estoit proche arriver tant 
contre lesdict/ boullangers que contre MM. de la pollice par lesdictz 
habitants qui crioient contr'eulx et disoient qu'ilz particippoient et 
estoient d'accord avec lesdictz boullangers. Ce faict, se sont lesdiiz 
boullangers retirez, et ont advisé qu'il seroit depputté des commis- 
saires, pour aller visitter ès-maisons des boullangers, le pain tant 
pour le poids et prix que bonté d'ioelluy. 

Ce faict, ont faict entrer en laditte chambre les maistres bouchers 
pour sçavoir d'eulx le prix de l'achapt des bœufs et moutons qu'ilz 
ont faict, pour sçavoir d'eulx à quel prix ilz veullent vendre la livre 
de viande et le mouton, lesquelz ont respondu à M. le Président 
qu'ilz avoient achepté les bœufs à vingt escuz et vingt-cinq escuz 

49 



Digitized by 



Google 



298 RBVUB DE L*ÀIHJOU. 

le couple de bœufs, et que les moutons éloient grandement chers à 
raison de la rareté d^iceulx, et qu*ilz ne pouvoient rapporter quant 
à présent le prix d'iceulx, attendu le rabais des peaulx à bas prix 
que les tanneurs les vonlloient, attendu la rareté et cherté du bled, 
et que ceulx qui avoient accoustume de porter des soulliers ne por- 
toient plus que des sabotz. Ce faict se sont retirez lesdictz bouschers 
deladitte chambre pour délibérer et adviser du prix sur laditte viande. 
Ce faict a esté proposé a la compaignée par ledict sieur lieutenant* 
général les grandes maladyes de la contagion qui estoient en ceste 
ville d'Angers en plusieurs endroictz et rues de laditte ville et mesmc 
en la rue Baudriëre, où il y en avoit qui estoient mortz en grand 
nombre, les ungs par la fréquentation, et les aultres par faulte de 
nourriture, que les artizans de laditte ville manquoient, qui ne pou- 
voient gaigner de quoy nourrir leurs femmes et leurs enfants, à 
raison tant de la cherté des vivres que de la rareté de Targent. 
Comme aussy a esté proposé par ledict sieur lieutenant-général qu*îl 
falloit faire un magasin de bledz pour la nourriture des habitants de 
la ville et le mettre en des greniers dont M. le maire en auroit une 
clef et les marchands TauUre jusques à ce qu*on fust à la cueillette 
des bledz et fruitz nouveaulx qui ne seroit de trois mois. 

Le jeudy absoUu dix -septième dudict mois d*apvril 1631, M. Las- 
nier président et lieutenant-général a, à Taprès-disnée fle ce jour, 
proceddé à Taudition des comptes que MM. les pères des paouvres 
de rhospital Sainct-Jehan de ceste ville, rendent tous les ans dans 
ledict hospital, losquelz ont esté cedict jour ouys en présence de 
M. le Procureur du roy en la maison, à Thostel de ceste dite ville, et 
ont changé de lieu tant à cause du mauvais air des mallades qui 
sont audict hospital et aussy pour supprimer ung disner qui se fai- 
soit tous les ans audict hospital à HM. après Taudition et examen 
dudict compte, qui coustoit audict hospital environ de cent livres, 
le tout aulx dépens desdictz paouvres, lequel disner ledict sieur Pré- 
sident a supprimé et abolly. 

Le samedy vingt-sixième apvril 1631, Ton a exposé eu vente tant 
au pallois que par les rues de ceste ville d'Angers, une lettre du roy 
envoyée à M. d'EfBat, mareschal de France, gouverneur et lieute- 
nant-général pour le roy au pays et duché d'Anjou, par luy ren« 
voyée à M. Lasnier, président et lieutenant-général au siège présidial 
d'Angers, qu'il a faict imprimer et mettre en lumière, contenant 
relation de ce qui s'est passé pendant le s<^'our du roy à Dijon, et 
depuis qu'il en est party jusques au S^ avril 1631. au bout de la- 
quelle est la lettre de Monsieur, frère de Sa Majesté, apportée par le 
sieur de Briançon à saditte Majesté, avec la response que sadite Ma- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LODVBT. 299 

jesié faict à M. son frèro. touchant le département de la personne 
de Monsieur hors le royaulme, au bout de laquelle lettre et response 
sur icelle, est la déclaration du roy publiée au parlement do Bour- 
gongne contre ceulx qui ont suivy Hk' son frère hors le royaulmc, 
du 21" mars 1631, signés Louys et sur le rcply, par le roy : Phelip- 
PEÀUX, et scellée. 

Le mercredy dernier jour d'apvril 1631, à Taprès-disnée, la pol- 
lice généralle a tenu en la chambre du conseil de la prévosté de 
ccste ville d'Angers, où esjoient HH. les lieutenant-général, prési- 
dent, lieutenant-criminel, juge, lieutenant et procureur du roy de 
laditte prévosté, Franczois Paulmier, vice-maire au lieu de M. Louet, 
maire, estant à Paris pour adviser aulx remeddes de la malladye de 
contagion qui est en plusieurs rues de la ville , mesme en la rue 
Sainct-Noz, et laquelle estoit grandement dans le faulxbourg Saincl- 
Michel, où a esté proposé, par ledict sieur président et lieutenant- 
général, qu*il estoit nécessaire de remédier, tant à laditte malladye 
qu'au grand nombre de paouvres qui estoient en ceste ditte ville, 
lesquelz augmenteroient laditte malladye^ et aussy adviser les 
moyens de trouver de l'argent pour assister les pestifFérez, tant 
pour leur nourriture que gaiges des chirurgiens, d aultant que le 
recepveur de maison de ville luy a rapporté que la maison de ville es- 
toit tellement engaigée, qu'il n'avoit et ne bailleroit aulcuns deniers, 
quelques ordonnances et contrainctes qu'on peust faire contre luy, 
c'est pourquoy il falloit y adviser, et qu'on ne pouvoit apporter 
sans argent le reniedde, et qu'il avoit faict prier deulx médecins de 

se trouver en ccste chambre et aussy M. N maistre chirurgien, 

pour les ouyr sur ce subject, lesquelz ont rapporté que laditte raaia- 
dye n'estoit venue que par la firéquentalion, et que ce n'estoit que 
par l'infection de l'air, et que pour obvier à l'infection il falloit faire 
nettoyer les rues qui estoient grandement sales, et faire des feux. 

Le jeudy premier jour du mois de may 1631, MM. tes eschevins et 
conseillers de ville et tous les depputez des paroisses de ceste ville 
d'Angers, se sont convocquez et assemblez en la maison de M. Paul- 
mier, advocat, vice-maire, en Fabseuce de M. Louet, lieutenant- 
particulier, maire de laditte ville, estant de présent à Paris, où estant 
assemblez, il leur a monstre ung pacquet du roy qui luy a esté ap- 
porté et qui estoit arrivé le jour c|*hier, l'ouverture duquel ilz ont 
différé à faire jusques à ce qu'ilz fussent tous assemblez en l'hostel- 
de-ville, où ilz sont tous allez en corps, où estant assemblez, MM. les 
depputtez de tout le clergé se sont trouvez, pour, avec les aultres 
depputtez des parroisses et tous MM. les eschevins et conseillers, 
tous assemblez , nommer deulx eschevins au lieu de deulx qui en 



Digitized by 



Google 



3tJ0 REVUE DE L'AIHJOU. 

debvoicnt sortir pour leur temps d'avoir faict la charge esire finy et 
aussy pour nommer deulx pères des paouvres de Thospital Sainct- 
Jehan, aussy au lieu de deulx qui y sont qui ont Ony leur temps, 
et auparavant que procedder aulxdittes nominations, U, Le Poictevin, 
greffier de laditte maison de ville, entre les mains duquel ledict 
sieur Paulmier avoit mis ledict pacquet, a faict ouverture d'icelluy, 
par lequel le roy mande, par lettre soubz le petit cachet, qu'il veult 
et entend qu*il ne soit rien changé ny innové en laditte maisoa de 
ville, au moyen de laquelle lettre et mandement du roy et pour 
obéir à Sa Hsyesté, MM. les eschevins et conseillers et deppulez de 
laditte ville, pour nommer deulx eschevins et deulx pères des paou- 
vres, comme aussy ilz ont différé aller en Téglise MH. Sainct-Sierge 
et Saint-Bach, suivant la coustume ancienne, et a ledict sieur Paul- 
mier refuzé prendre le boucquet qui est dû tous les ans à M. le 
maire qui est esleu, lequel boucquet est assigné sur un logis sis en 
la rue de THospital, contre la chappelle H. Sainct-Blaize, près le 
collège neuf. 

Ensuit la teneur de la lettre du roy mentionnée cy-davant, 
touchant la mairerye d'Angers, 

« De par le roy, 
» Chers et bien amez, ayant seu que les désordres arrivez Tannée 
passée en nostre ville d'Angers ont esté suscités principallement au 
subject de rellection du maire, néanlmoings mandé au sieur Louet, 
pourvcu do laditte charge de se rendre près de nous pour estre in- 
formé de ses comportements pendant qu'il auroil exercé, et cepen- 
dant ordonné qu'en sa place le sieur Paulmier, plus ancien eschevin, 
exerceroit laditte charge de maire, en laquelle charge d'eschevin le- 
dict Paulmier, suivant la coustume, ne devoit demeurer que jus- 
ques au mois de may prochain, nous avons résollu, poiu* des consi- 
dérations qui regardent le bien de nostre service et le repos et 
avantage de nostre ditte ville, de luy faire continuer tant la fonction 
d'eschevin que celle de maire, afin d'empescher et prévenir les com- 
motions qui pourroient survenir en laditte ville, et ce, jusqucs à ce 
que nous en ayons aultrement ordonné, et que nous ayons estably 
Tordre nécessaire pour Tadministration de Thoslel-de-ville. Cest 
pourquoy nous vous deffendons très expressément de proceddcr à 
aulcune nouvelle elleclion de maire et eschevins audict premier 
jour de may prochain, et observer pour ce regard ce que nous 
vous mandons estre nos intentions; sy n'y faictes faulte, sur peine 
de désobéissance, car tel est nostre plaisir. Donné à Fontainebleau, 
le 18' apvril 1631, signé Louts, et plus bas Phelippbàux, et au dos 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. 30f 

est escript : A nos chers et bien amez les eschevins, manants et habitants 
de nostre viUe d'Angers. » 

Le mercredy septième jour de may 1631, MM. de la ville de Nantes 
ont, pour faire sortir hors leur ville tous les paoïivres mendiants qui 
estoient en leur ville, faict sortir et aller lesdictz paouvres en une 
grande prée qui est proche laditte ville, où estant assemblez, 11 s'en 
est trouvé dix mille sept cents , à chascun de tous Icsquelz ilz ont 
donné cinq solz, et la donnée estant faicte, lesdictz paouvres voul- 
lant retourner en laditte ville, les portes leur ont esté fermées, et 
mis des gardes aulxdittes portes pour les empescher d'y entrer, tel- 
lement que lesdictz paouvres ont esté contrainctz de leur en aller, 
les ungs au pays de Bretaigne, les aultres au pays d'Ai\jou, et en est 
allé fort peu au pays de Poictou, d'aultant qu'il y avoit fort peu de 
bled, et y estoit grandement plus cher qu'en Anjou, grande par- 
tye dcsquelz paouvres sont venuz en cestc ditte ville d'Angers où y 
en avoit grand nombre qui y estoient en sy grande quantité tant es- 
rues, églises et portes d'icelles, mesme aulx portes desdictz habilants, 
mesme dans le pallois , tellement que c'estoit chose grandement pi- 
toyable de les voir, particulljèremcnt^ les pelitz enfantz, couscher 
dans les rues sur le pavé, pour ne trouver où aller au couvert, d'aul- 
tant que tous les Heulx qui estoient destinez pour loger lesdictz 
paouvres ont tous esté prins, sçavoir : l'hospital Sainct-Michel, près 
le pallois, par les pères de l'Oratoire, où ilz ont faict leur église, une 
aultre maison près le collège de la Fourmaigerie que MM. de la ville 
ont aussy prinse pour y mettre et nourrir grand nombre de pelilz 
enfantz orphelins, que Ton appelle les paouvres renfermez, qui a 
esté cause que grand nombre desdictz paouvres ont esté portez à 
rhospital Sainct-Jehan où il y en est mort grande quantité, mesme 
dans les rues. 

Le lundy vingt-deulxième dudict mois de may audict an 1631, à 
Faprès-disnée, M. Louet, conseiller du roy, lieutenant-particulier au 
siège présidial d'Angers , maire et capitainne de laditte ville , lequel 
estoit allé à Paris le mois de septembre dernier 1630, pour raison de 
ce qui s'cstoit faict et passé audict Angers en laditte année 1630 
entre luy et M. le prévost, tant au lieu de la Papillaye que pour l'in- 
cendye des meubles qui furent bruslez au logis dudict prévost sis 
en la place des Lices, et aussy pour raison des affiches et placquartz 
qui furent mis en plusieurs endroictz de ceste ditlc ville, est cedict 
jour arrivé en ceste ditte ville, audavant duquel grand nombre d'ha- 
bitants sont allez, tant à cheval qu'à pié, et aussy grand nombre de 
jeunesse de la ville, lesquelz ont porté une enseigne dcsployée et le 
tambour battant, et luy ont présenté ung boucquet, et après que 



Digitized by 



Google 



302 REVUE DE L'ANJOU. 

ladiltc jeunesse Ta saline, iing desdictz enfants s'est présenté davant 
luy pour luy faire une harangue, lequel il les a grandement remer- 
cyez, et leur a dict qu'il n'estoit plus maire, et a refusé de prendre 
ledict boucquet, tellement qu'au moyen dudict refus lesdictz enfants 
se sont relirez avec leur enseigne plyée. Comme aussy U. Paulmier, 
advocat, qui avoit faict la charge de maire pendant Tabsonce dudici 
sieur Louet, maire, accompaigné de tous MM. les escbevins et con- 
seillers de laditte ville, officiers et archers de laditte maison de ville, 
le sont allez trouver en sa maison pour le salluer, lesquelz il a gran- 
dement rcmercyez, et leur a aussy dict qu'il n'estoit plus maire, 
s'en estant desmis sur la requeste qu'il avoit présentée au roy, dont 
il avoit Ictlre soubz le petit cachet, et auroit aussy dict auixdictz 
archers de laditte maison de ville, lesquelz avoient leurs casacques 
de livrées des armes de laditte maison de ville, qu'ils n'eussent à le 
venir trouver en quallilé de maire, et qu'ils eussent à obéir aulx 
commandements dudict sieur Paulmier, lequel avoit, pendant son 
absence, faict la charge de maire, et qu'il continueroit laditte charge 
jusques au premier jour de may prochain ou à ce que le roy en eust 
aultremenl ordonné 

Laquelle desmission estant venue à la congnoissance des habitants 
de ceste dilte ville, ilz ont en particuUier grandement murmuré et 
mesdil à rencontre de ceulx qui ont traversé et donné de faulx advis 
aulx plus grands favoriz du roy pour tascher à perdre d'honneur et 
réputation ledict sieur Louet, maire, lequel a, par la prière des gens 
de bien, esté gardé et observé, et a obtenu contre eulx ce qu'il dé- 
siroit, à son grand conlentement et tous les bons habitants, et les- 
quelz néanlmoings ont esté grandement marriz de ce qu'il s'cstoit 
desmis de la mairerye, et l'ont grandement regretté, d'auUant qu'il 
esloit bien affectionné pour lesdiclz habitants pour les maintenir 
contre les oppressions, subsides, maltoustes, tributz et iropostz qui 
se lèvent sur les habitants, et pour le soin qu'il avoit de faire venir 
les bledz en ceste ditte ville, et d'avoir estably ung minaige ès-halles 
qui a grandement soullaigé le prix dudict bled qui a esté vendu 
trente-cinq, treute-s»x, trente-sept et trente-huict livres leseptierde 
bled-seigle, et le froment quarante livres le septier, et n'eust esté ledict 
establissement, le bled eust vallu le tiers et plus qu'il a esté vendu, 
à cause que les boullangers, marchands et les gros millours {sk) 
qui avoient des bledz en grand nombre, qui les gardoient et les ca- 
choient et ne les voulloient vendre, et atteudoient, et eussent bien 
voullu qu'il eust vallu vingt livres le bouesseau, lesquelz ont esté 
bien marriz dudict establissement, et esloient sy meschants qu'ilz 
alloieut au-davant des marchands qui amenoient des bledz dans le- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYBT. 303 

dict mynaigo à charge de cheval du pays du Maine où il esloit à bon 
prix, pour les empescher d'en amener, et le faisoient hausser de prix. 

Ensuit la teneur de la lettre du roy contenant la desmission que ledict 
sieur Louet, Heutenant-particulierj a faiete au roy de sa charge de 
maire. 

« Chers et bien amez, nous avons cy-davant commandé au sieur 
Louet, lieutenant-particulier en nostre ville d*Angers, de se rendre 
à nostre cour et suilte pour nous informer et nous rendre compte 
de quelque particullaritté qui s*estoit passée par delà, concernant 
nostre auctorité et service, et bien que ceste affaire n'aist pas encore 
esté mise & poinct que ne le debvons désirer, néanlmoings nous 
avons jugé à propos de renvoyer ledict Louet pour faire la fonction 
de sa charge de lieutenant-particulier, et parce qu*il a remis en nos 
mains celle de maire où il avoit esté appelle, et que nous avons ap- 
prins qu'il a faict le semblable en celle des officiers de la maison do 
laditte ville d'Angers, nous vous mandons et ordonnons d'observer 
Tordre que nous vous avons prescript pour laditte mairerye, jusques 
à la nouvelle ellection sans y contrevenir sur peine de nous en ré- 
pondre en vos propres et privez noms , ny y faictes faultes , car tel 
est nostre plaisir. Donné à Paris, le 14« may 1631. Signé: Louys, et 
plus bas, Phelippeaux. » 

Le vendredy trentième jour de may audict an 1631, M. Lasnicr, 
président et lieutenant-général au siège présidial d'Angers, M. le 
juge de la prévosté lieutenant et procureur du roy, M. Paulmier, 
advocat, faisant et exerçant la charge de maire, au lieu et par la 
desmission dudict sieur Louet et HM. les eschevins, conseillers pro- 
cureurs de la maison se sont tous assemblez dans le siège de la pré- 
vosté pour y tenir la poUice généralle qu'ilz y ont tenue pour adviser 
sur les propositions qui ont esté faictes et proposées par ledict sieur 
président en laditte assemblée, où il y avoit grand nombre d'habi- 
tants pour donner ordre à ce qui s'ensuit, sçavoir : pour les bledz 
qui avoient esté enlevez et s'enlevoient de jour en jour en ceste ville, 
et en avoit esté tirré plus de quinze cents septiers, pour raison du- 
quel enlèvement le bled avoit enchéry de quatre à cinq solz par 
bouesseau, et que pour empescher ledict enlèvement, il folloit mettre 
des gardes à la Haulte et Basse-Chaisne et aulx portes de la ville 
pour empescher de sortir les bledz, et informer contre ceulx qui les 
avoient tirrez de la ville tant de jour que de nuict. Qu'il falloit chas- 
ser les paouvres vallides qui mangeoient l'aumosne et la nourriture 
des paouvres qui estoient en ceste ville en sy grand nombre et 
quantité, partye desquelz mouroient par les rues et aultres qui es- 



Digitized by 



Google 



304 RBYUB DB L*ÀNJOU. 

toient malladcs que Ton faisoit porter à Sainct-Jehan où y estant ilz 
y mouroicnt en lelle quantité, les ungs de flebvres et les aaltres de 
la peste, et y mouroicnt en tel nombre que Ton eaenterroit en ci- 
metière quinze a vingt par jour, qu'on mettoit en une fosse tous 
ensemble, qui estoit chose pitoyable, et qu'il falloit pour conserver 
rhospital trouver un lieu où mettre lesdictz paouvres qui estoient 
frappez de la contagion, et qu'il n'y avoit moyen de les mettre au 
sanitat où ilz estoient plus de cinquante mallades des habitants de 
la ville, où la malladye estoit en plusieurs endroitz mesme en la rue 
Baudrière, où il en estoit mort grand nombre et que la malladye 
croissoit et augmentoit tous les jours et qu'il n'y avoit plus moyen 
de les assister ny les remédier au sanitat où ilz estoient sy l'on n'a- 
voit de l'argent, et que MM. de la maison de ville estoient grande- 
ment obligez et engaigcz pour les affaires de la ville, qu'il n'y avoit 
plus moyen d'y résister, et que, pour conserver les habitants et re- 
médier à la malladye, qu'il falloit aussy cadenasser et mercquer de 
crocs les logis où il y avoit des mallades frappez de la contagion et 
establir par les parroisses de la ville, des commissaires aulxquelz 
M. le juge de la prévoslé et procureur du roy donneroiont telle auc- 
toritté et pouvoir de faire en leurs commissions comme ilz feroient 
eulx-mesmes, d'aultant qu'ils ne pouvoient estre ny aller partout pour 
les affaires de la pollicc. 

Le sabmedy septième jour de juing audict an 1631, la pollice gé- 
néralle a tenu au siège de la prévosté où H. Lasnier président et 
lieutenant-général, M. Jouet procureur du roy au siège présidial 
d'Angers, M. le juge, lieutenant et procureur du roy, MM. de ladite 
prévosté, AI. Paulmier, advocat, ancien eschevin faisant et exerçant 
la charge de maire au lieu de M. Louet maire, qui s'en est voUon- 
tairement dcsmis ès-mains du roy, M. le controlleur Rousseau es- 
chevin, AI. Blanche médecin et plusieurs maistres chirurgiens se 
sont trouvez, où estant tous assemblez, ledict sieur président a pro- 
posé à toulte l'assemblée qu'il estoit nécessaire de pourveoir et re- 
meddier pour le grand nombre et quantité desbledz qui s'enlevoient 
de ceste ville tant par eau que par les portes de la ville, au moyen 
duquel enlèvement le bled cnchérissoit tous les jours et valloit à pré- 
sent vingt-cinq à vingt-six livres le tiers et qu'il n'y avoit que quinze 
jours ou trois sepinaiues qu'il ne valloit et se vendoit au mynaige 
que seize à dix-sept livres, et que sy l'on n'y mettoit pollice, attendu 
les grandes challeurs qu'on voyoit et qui continuoient, qui gastoient 
et brusloient les menuz bledz, pois, febves et aultres biens de la 
terre, et le grand transport que faisoient les marchands au moyen 
des passeportz qu'on leur bailloit, nous estions en danger de vcoir 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVET. 305 

une sy grande cberlé de blcdz en ceste ville, qui causcroit une 
grande faminne. 

Quil estoil aussy nécessaire de remeddîer à la malladye (\ela 
contagion qui croissoit et augmentoit en la ville et faulxbourgs à 
raison de la grande quantité des paouvres qui estoient en la ville, 
dont il y en avoit grand nombre qui mourroient de la malladye et 
qui couscboient sur le pavé ès-rues sur les bouiioques et des grands 
immondices et sallelez , puanteries et infections qui estoient ès- 
rues, faulte de nettoiement, qui infectoient et estoient cause de 
la malladye. 

Qu*il falloit pourveoir d'un chirurgien pour panser et médicamen- 
ter les habitants de la ville qui avoicnt les moyens de se faire gou- 
verner, et ne seroit raisonnable de les envoyer au sanitàt, auquel 
chirurgien Ton feroit taxe sur les habitants qu'il gouverneroit d'aul- 
que ce ne seroit aulx despens de la maison de ville. 

Comme aussy il falloit mettre des gardes aulx portes et entrées 
de la ville pour empescher les paouvres qui y venoient de touttes 
part? à raison que le vin y estoit à bon marché et ne valloit que six 
deniers, hnict deniers, dix deniers et le meilleur ung douzain la 
pinte, et chasser hors la ville grand nombre de paouvres estrangers. 

Sur loultes lesquelles propositions, tous HH. cy-davant desnom* 
raez ont chascun en leur particulier donné leurs advis, et après 
iceulx donnez et ouys, il y a eu beaucoup d'habitants qui les ont 
enlenduz, qui ont dict qu'ilz faisoient de belles et bonnes proposi- 
tions et bons advis et beaucoup de belles ordonnances, mais qu'elles 
n estoient aulcunement gardées ny observées, et que c'estoit H. le 
juge de la prévosté, qui prenoil quallité de juge de la poUice à les 
foire garder et exécutter qui n'en faisoit rien, lequel bailloit les pas- 
seporiz de tirer les bledz et que les saisyes des bledz et amendes qui 
s'estoient faictes et requises par ledict sieur procureur du roy de la 
prévosté, à sa requeste, estoient remises et rendues par ledict sieur 
juge do la prévosté, dont ledict sieur procureur du roy de la pré- 
vosté a faict plaincte en ladilte assemblée, cedict jour faicte, de la- 
quelle plaincte ledict sieur juge s'est offensé contre ledict sieur 
procureur du roy de la prévosté. 

Le lundy neufvième jour de juing 1631, premier jour des fériés 
de la Pentecosle, à la matinée, il s'est faict ung grand miracle en la 
chapelle de la Nostre-Dame-de-soubz-lerre qui est en une chapelle , 
au derrière de Téglise du couvent de l'Esvière, proche de ceste ville, 
en la personne d'une 611e aagée de quatorze à quinze ans, nommée 
la Bichonne, niepce de deffunct Jehan Lejeune, vivant marchand 
libraire et concierge du pallois royal, demeurant en la rue Sainct- 
Michel, laquelle ne s'aisdoiraulcunemenl des jambes, et ne pouvoit 



Digitized by 



Google 



306 RBYCIB B£ L^AICJOD. 

aller ny se soustcnir, et la falioit porter, laquelle a esté et s*est vouée 
à la bonne Noslre-Dame pour les miracles qui se sont faictz et font 
de jour en jour en laditte chapelle, en laquelle estant vouée, et y 
ayant faict sa neufvaine qui a flny cedict jour, a sorty de laditte 
chapelle sans aulcun aide, et acheminée en la présence de grand 
nombre de peuple qui Tout veue sortir de laditte chapelle, et aller 
hors icelle pour s'en retourner en sa maison, laquelle estoit assistée 
de saditle mère qui la conduisoit, laquelle a esté veue par les che- 
mins, de beaucoup de monde, en laquelle chapelle il y avoit sy grand 
nombre de peuple et sy grande presse à y entrer pour y faire des 
voyaiges que la plupart de ceulx qui n*y pouvoient entrer sont con- 
trainctz faire leurs prières à la porte, et y ouyr les messes qui s'y 
disent et cellèbrent par les relligieulx Récollelz de la Basmelte qui 
sont habituez et ont une chapelle en la place des Lices. 

Le lundy premier jour des efféries de la feste de la Pentecoste, 
neufvième jour de juin 1631 , les indulgences, pardons de nostre 
sainct père le Pappe et les prières des quarante heures ont esté es- 
églises de H. Saincl-Maurille et Hynimes de cesle ville d'Angers pour 
prier Dieu d'appaiser son ire contre les offenses qui luy sont falotes 
par le peuple. 

Le jeudy vingt-deulxiëme jour dudict mois de juing audict an 
1631, Granger, horloger, demeurant ès-logis et bouticque qui sont 
contre la grande porte de l'entrée de la maison de ville, à l'entrée 
du jardin de laditte maison de ville, est mort de la contagion qu'il 
avoit, et luy a prinse à Rochefort où il estoit allé les efféries de la 
Pentecoste pour veoir Madame l'abbesse de Nostre-Dame-du*-Ronce- 
ray qui y estoit allée, et avoit sorty pour évilter la malladie de con- 
lagion , et lequel Granger est mort en les sept heures du soir de ce 
dict jour, lequel a esté enterré au cymetière M. Sainct-Michel-du- 
Tertre, au grand regret tant de HM. de laditte maison de ville, do 
tous MM. ses voisins, tant à cause qu'il estoit en bonne réputation et 
aymé de tous r^uU qui le congnoissoient, lequel estoit seul en ceste 
ville de sa vacquation, et auquel HM. de l'église d'Angers avoient 
donné la charge de rabiller et raccouster les ressortz et aullres piè- 
ces de la grosse horloge qui est au hault du clocher de leur église 
M. Sainct-Haurice. 

Le sabmedy quatorzième dudict mois et an , HM. du corps de la 
maison de ville se sont assemblez en la salle de l'audience du siège 
présidial de ceste ville où MM. Lasnicr, président et lieutenant-géné- 
ral. Jouet, procureur du roy, juge de la prévosté, et H. Girault, 
procureur du roy, se sont trouvez pour y tenir la pollice, où ilz ont 
conclud et arresté qu'il y auroit ung chirurgien qui sera estably 
pour panser et médicamcnter en leurs maisons ceulx qui ne voul- 



Digitized by 



Google 



JOURKAL DB LOUVBT. 307 

droient cslre portez au Sanitat, et aussy ung relligieulx pour bailler 
les sacrements aulxdictz raallades, et lesquelz seront logez au bas 
de la rue de la Tannerye, près le vieil portai , sans que ledict chirur- 
gien puisse aller audict Sanitat pour y en avoir ung. 

Le dimanche quinzième jour de juiug audict au 1631, feste de la 
Saincte-Trinité, issue de vespres, environ les trois heures après- 
midy, il a faict de grands tonnerres et pluyes et gresle qui ont faict 
grands dommaiges tant aulx bledz, vignes et aultres fruitz de*Ia 
terre, où le tout a tombé proche et autour 4e la ville d* Angers. 

Le lundy seizième dudict mois et an, MM. des églises coUégialles 
de Sainct-Pierre, Sainct-Mainbœuf et Sainct-Jullien de ceste ville, 
ont continué la neufvaine des processions qu'ilz ont commencé à 
faire pour prier Dieu d*appaiser son ire pour les malladyes de la 
contagion qui est en ceste ville , pour nous donner de la pluye à 
cause des grandes sécheresses qui ont esté et continuent, comme 
aussy HM. de Téglise d* Angers et aultres églises ont aussy faict des 
processions durant neuf jours pour les causes cy-dessus. 

Le jeudy dix-neufvième jour de juing audict an 1631, feste du 
Sacre, la procession généralle du Sainct- Sacrement qui a cous- 
tume de se faire tous les ans, où le corps de Nostre-Seigneur a esté 
porté et mis reposer en la chapelle du cymetière de Sainct-Laurent, 
au lieu où Ton a accoustumé le mettre reposer, davant lequel HM. do 
réglise d'Angers ont chanté les soufraiges et prières accouslumées 
eslre chantées cedict jour, à laquelle procession les grosses torches 
ont esté portées, et les artizans marché en leur rang et manière ac- 
coustumée, comme aussy MH. du siège présidial, sçavoir : M. Las- 
nier, président et lieutenant-général, H. le lieutenant-criminel et 
conseillers dudict siège en partye qui y sont aussy allez en grande 
dévotion jusques en Téglise de Nostru-Dame-du-Ronceray où ilz ne 
sont poinct allez jusques audict cymetière Saiuct- Laurent, croyant 
que le corps de Nostre-Seigneur ne seroit poinct porté , et qu'ilz le 
niettroient reposer sur le grand autel de ladittc église de Nostre- 
Dame-du-Ronceray, et se sont retirez et entrez en Féglise de la Tri- 
nité, eu attendant la procession & venir, où ilz ont esté jusques à ce 
que le corps de Nostre-Seigneur feust entré en laditte église du 
Ronceray où ilz ont passé, et Tout porté jusques audict lieu de 
Sainct-Laurent, où Ton n*a poinct faict le sermon suivant Tan- 
cienue coustume, pour les raisons cy-davant déclarrées à raison des 
malladies de la contagion (1). 

{i) Nota que M. Louet , lieutenant-particulier, cy-davant maire, et M. Jouet, pro- 
cureur du roy au siège présidial, n'ont poinct esté ny assisté à la procession du Sacre. 



Digitized by 



Google 



308 RBVUB DE L'ANJOU. 

Le vendrcdy vingtième jour dudict mois de juing audict an i63i« 
M. le grand prévost do Thostel du roy, accompaigné de grand nom- 
bre d'archers et d'Ung exempt des gardes, sont venuz Angers sur les 
sept heures du soir, où ilz ont mis ès-prisons royaulx d* Angers 
déuU seigneurs de quallité et de grands moyens, qu'ilz ont tirrez de 
la Bastille à Paris où ilz avoient esté mis, où ilz ont esté longtemps, 
pour les amener et mettre prisonniers au chasteau de ceste ville 
d*Àngers, ce qu'ilz n'auroient peu faire cedict jour. 

Et le lendemain au malin , ilz ont extraict desdittes prisons les- 
didz deulx seigneurs, Tung nommé M. Langlois, controlleur-géné- 
rai de la roy ne, mère du roy, et surintendant de la maison de H. le 
cardinal , et Taultre nommé M. Sthuc, hollandais, et ont esté menez 
au chasteau de ceste ville d'Angers, et baillez de faict en garde au 
gouverneur dudict chasteau. 

Le jeudy seizième dudict mois de juing, dernier jour des octaves 
de la feste du Sacre, HH. les correcteurs, chanoynes, curez et chap- 
pelains de la Trinité de ceste ville d'Angers ont faict leur procession 
où ilz ont porté le Sainct-Sacremont au cymctière, lieu accoustumé 
où on le porte tous les ans, lequel a esté mis et posé, et davant le- 
quel on a chanté les prières, soufraiges et oraisons qui se disent et 
chantent cedict jour davant le corps de Nostre-Seigncur, lequel estoit 
dans une belle et riche custode d'argent doré, entre deux angelotz, 
que HM. de la Trinité ont faict faire par ung nommé Briz, marchand 
orphèvre audict Angers, qui l'a faicte et parfaicte depuis deulx mois, 
qui est la première fois et année qu'elle a esté portée, et à laquelle 
procession du Sacre, ne à touttes les processions qui ont esté faictes 
ceste ditte année, tant en l'église d'Angers que ès-aultres lieulx et 
églises, où il ne s'y est dict ny faict aulcuns sermons ny prédica- 
tions, à raison des grandes malladies de fièbvres et contagion qui ont 
eu et ont cours audict Angers et ès-aultres provinces dudict pays 
d'Anjou , lesquelles sont sy grandes et furieuses que ceulx qui les 
ont perdent tout leur esprit et jugement. 

Le sabmedy vingt-huictième jour de juing, il y,a eu huict volleurs 
qui ont esté condempncz par MM. du siège présidial d'Angers, sça- 
voir : cinq d'estre penduz ès-halles, et les trois aultres fouettez par 
les quarfours, marcquez sur les deulx espaulles, et banniz; et à 
l'après-disnée dudict jour, lesdictz volleurs ont esté penduz et es^ 
tranglez ès-dittes halles, et les aultres fouettez et marcquez. 

Le vendredy quatrième jour de juillet audict an 1631, à la mati- 
née, MM. du siège présidial d'Angers, procureur et advocatz du roy 
audict siège, juge, lieutenant et procureur.du roy de la prévoslé, 
esleuz, et MM. les juges et consulz des marchands, se sont tous as- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. 309 

semblez à huis-clos en la salle de TaudieDcc dudicl siège pour ad vi- 
ser et délibérer sur la cessation de loutles les juridiclious et ferme- 
ture du pallois, à raison des grandes malladyes de la contagion et 
des ficbvres cbauldcs frénélicques qui ont cours en ceste ville et 
faulxbourgs d'Angers, en laquelle assemblée il a esté conclud et 
arresté que toutles les juridictions cesseront à commencer lundy 
prochain jusques au premier jour d^aoust prochain, durant lequel 
temps les procès par escript, qui sont en estât et instruiclz, seront 
jugez en la chambre du conseil , et que les parties et advocatz qui 
vouidront expédier de gré à gré, pourront expédier, et que MM. les 
esleuz tiendront leur juridiction au sabmedy pour les tailles et 
deniers du roy pour empescher le retardement d'iceulx. 

Le vendredy onzième jour de juillet audict an 1631, les religieu- 
ses carmelinnes, qui estoient cyrdavant venues en la ville d'Angers 
pour leur y habituer et y faire leur demeure, estant logées au logis 
Barrault, attendant qu'elles Irouveroient une place commode pour 
y faire bastir ung couvent , sont arrivées et venues en des carrosses 
au logis abbatial de M. Tabbé Sainct-Nicollas-lèz-Angers, situé en la 
rue du Tambourin, en la parroisse de la Trinité de ceste ditte ville, 
où elles ont achepté des jardrinis et belles places proche les murailles 
de la ville et d'une tour où Ton tirre le papegault, lequel logis elles 
ont prins à ferme pour certaines années, et icelluy faict accommo- 
der tant d'une chapelle que de chambres et cellules, attendant leur 
couvent à bastir. 

Le sabmedy douzième jour dudict mois de juillet audict an 1631, 
à l'après-disnée, M. Lasnier, président et lieutenant-général au siège 
présidial d'Angers, et M. Jouet, procureur du roy audict siège, sont 
venuz au pallois, où estant, ilz ont mandé et faict venir l'huissier 
proclamateur, lequel estant arrivé, ilz luy ont baillé ung mande- 
ment du roy, signé Louys, en datte du premier jour de ce présent 
mois, contenant deffenses à touttes personnes, de quelque quallité 
et condition qu'elles soient, de non lever ny mettre sus aulcuns 
gens de guerre de pié ny do cheval sans le pouvoir et commande- 
mont de Sa Majesté, pour publier présentement par tous les quar- 
fours et lieulx accouslumez à faire les publications, et de bailler 
ledict mandement à l'imprimeur pour en imprimer coppies après 
lesdittes publications faicles, ce qu'il a faict. 

Le neufvième jour de febvrier 1626, il a esté registre au greffe des 
insignualions du greffe civil du siège présidial d'Angers, une fonda- 
lion faicte par dame Marie Miron , dame comtesse douairière de Car- 
vaz, veufVe feu M. Claude Gouffler de Boisy, vivant chevallier comte 
de CarvBZ , soubz le bon plaisir du roy et de M. l'évéque d*Angers , 



Digitized by 



Google 



310 RBYOE DE L'ANJOU. 

ung couvent en ceste ville d'Angers, de relligieuses carmelinnes , 
selon la réformatiou de Madame saîncte Thérèze, aulxquelles laditte 
dame Hiron a faict don de six cents livres de rente non compris ce 
qu'elle leur a cy-davant donné et entend donner ou faire donner, 
non exprimé audict don le bastiment et église duquel couvent dudict 
ordre pour estre basty en tel lieu de laditte ville d'Angers ou des 
faulxbourgs que les supérieurs vouidront choisir, avec Tentretenne- 
ment d'ung chappelain pour leur dire tous les jours la messe pen- 
dant trois ans, durant lequel temps leur fournir d'ung logement par 
forme d'hospice meublé convenablement pour douze relligieuses, 
comme appert par laditte fondation passée par Goussault, notaire 
royal audict Angers, le 11* octobre 1625, lequel don M. Charles 
Miron, évesque d'Angers, a approuvé, ratiffié et consenty, comme 
appert par laditte ratifficalion faicte à Paris le 26« jour d'apvril 1626, 
avec la perniission du roy, du mois de mars 1626, rcgistrée audict 
greffe civil le 2* may audict an 1626. 

{Suivent Vacte. de fondation, le consentement de M. Miron, itéque 
âk Angers, et les lettres du roy). 

Le lundy septième jour de septembre audict an 1626, les relli- 
gieulx, prieurs et couvent des Quarmes de ceste ditle ville d'Angers 
ont faict insignuer au greffe civil du siège présidial d'Angers, ung 
contrat passé par Goussaull, notaire royal audict Angers, le 6« jour 
de septembre 1624, contenant que Icsdictz relligieulx ont acquis de 
M. Jehan Bignon, sieur de la Croix, ung logis et appartenances sis 
près réglise desdictz relligieulx Quarmes, pour y accroistrc la cha- 
pelle de Nostro-Dame de la largeur d'ung chemin, qui est entre le* 
dict logis et laditte chapelle, comme du tout appert par ledict con- 
trat, comme aussy a esté registre audict greffe un brevet du roy du 
dernier febvrier 1625 et les lettres patentes du roy en forme de 
charte, portant don faict par Sa Majesté aulxdictz relligieulx Quar- 
mes des lotz et vente du contrat d'acquest par eulx faict dudict Bi- 
gnon. lesdittes lettres du mois de décembre audict an 1625, régis- 
trées en la chambre des comptes, comme aussy l'entherignement 
et consentement de MM. les trésoriers-généraulx de France à Tours, 
dudict contrat, en datte du 28« jour de mars 1626. avec le contrat 
d'amortissement faict par lesdictz relligieulx Quarmes de la rente 
mentionnée au contrat, cy-dessus mentionnée et dattée, audict Bi- 
gnon, montant la somme de quatre mille livres, passée par ledict * 
Goussault, le 12« décembre 1625 , et rogistrée en la chambre des 
comptes le W janvier 1626. 

Le jeudy vingt-quatrième jour dudict mois de juillet 1631, H. le 
cardinal de Richelieu a preste le serment de fidellité au roy, au gou- 



Digitized by 



Google 



JOCRNÂL DB LOUYET. 311 

yernement de Bretaignc, dont le roy Ta pourveu, el ce, par davant 
nos seigneurs de la cour du parlement à Paris. 

Comme aussy ce dict jour, U. de Sainct-Lambert a preste le ser- 
ment en laditle cour de l'office de lieutenant-général, duquel îl a 
esté pourveu par la résignation de M. Franczois Lasnier, président 
et lieutenant-général au siège présidial audict Angers, a esté et de- 
meure président audict siège, lequel sieur de Sainci-Lanibert a esté 
receu en ladittecour, nonobstant Topposilion formée à ladite récep- 
tion par MM. dudict siège présidial. 

Le dimanche vingt-septième jour dudict mois de juillet 1631 , 
MM. de la maison de ville de ceste ville d'Angers ont envoyé ung 
chirurgien de la Santé et ceulx qui ont la charge de faire enterrer les 
corps qui sont mortz de la peste es paroisses de Montreuil et Juigné- 
Bené, sçavoir : ledict chirurgien pour panser et médicamenter les 
mallades qui sont esdittes paroisses près ceste ville d* Angers, et 
celluy qui a la charge de les enterrer, pour tirer les corps mortz 
qui sont ès-lieulx el closeryes et mcstayries, mortz il y a huit à dix 
jours, tant hommes, femmes et enfantz qui estoient tous pourriz et 
infectez, par faulte qu'il ne se trouvoit personne esdittes paroisses 
pour les ent(*rrer, et ont esté mis et enterrez ès-jardrins proches les* 
dittes maisons, qui est chose pitoyable d*en ouyr parler, ce qui a esté 
faict à la dilligence de M. Froger, advocat el procureur de la maison 
do vilio, pour ce qu'il y avoit de ses cloziers et mestaycrs desdittes 
parroisses qui estoient mortz et frappez de la peste dont Dieu nous 
veuille garder et préserver. 

Le mardy vingt-neufvième jour dudict mois de juillet audict an 
1631, ledict sieur Lasnier, président audict siège présidial d'Angers, 
a receu ung pacquet du roy de la part de M. du Bellay, gouverneur, 
par lequel le roy mande audict sieur du Bellay faire faire la garde 
en toultes les villes du pays d'Anjou, qui sont el dépendent de son 
gouvernement d'Anjou, et ce, à raison de la sortye et évasion de la 
royne mère du roy, laquelle a sorly hors la ville de Compiègne, en 
la province de Picardye, où elle estoit tenue comme prisonnière, où 
elle est allée trouver M. son flls, qui a aussy sorly hors du royaulme 
de France, pour raison de laquelle sortye il a faict son manifeste, 
qui a esté envoyé audict sieur Lasnier, président, quil'a apporté au 
pallois et l'a monstre pour lire à quelques MM. les conseillers dudict 
siège. 

Suivant laquelle lettre du roy, MM. de la maison de ville se sont 
assemblez en l'hostel et maison commune de ladilte ville d'Angers, 
pour ouyr la lecture de la lettre du roy et ouverture du pacquet en- 
voyé par ledict sieur du Bellay, où a esté conclud que les capitainnes 



Digitized by 



Google 



312 REVUB DE L'âISJOU. 

de la ville d*ADgers seront mandez en laditte nnaison do ville, et 
à vendredy prochain pour ouyr, adviser et conclure ce qui sera ad- 
visé en laditte maison de ville, et que les portes de la ville seront 
fermées à neuf heures du soir et les clefs apportées par les portiers 
en la maison de H. le maire. 

Le jeudy dernier jour de juillet audict an 1631, il a esté envoyé de 
Paris, à plusieurs habitants de ceste ville d'Angers, une ordonnance 
du roy, laquelle est imprimée, portant injonction aulx officiers et 
domeslicques de M. le duc d'Orléans, son frère, de se retirer près sa 
personne, et aulx aultres qui sont hors du royanlme deffcnse d'y 
retourner sur les peines contenues par icelle, au bout de laquelle est 
la publication du jeudy 24<' du mois de juillet dernier, faicte par Si- 
mon Leduc, juré-crieur ordinaire du roy en la ville, prévosté et vi- 
comte de Paris, à son de trompe et cry publicq par les quarfdurs de 
laditte ville et faulxboùrgs, laditte ordonnance du 22« jour dudict 
mois de juillet audict an 1631, signée Louts, et plus bas : bb Lo- 

KfilflB. 

Comme aussy a esté envoyé avec laditte ordonnance le manifeste 
de U. le duc d'Orléans^ firère du roy, lequel est aussy imprimé, con- 
tenant les raisons pour lesquelles il a sorly hors du royaulme de 
France, lequel manifeste a esté baillé de la part dudict sieur duc k 
MH. de la cour du parlement à Paris, pour porter au roy, par ung 
gentilhomme, qui a esté retenu prisonnier et mis en la Bastille pour 
avoir apporté ledict manifeste, de tant que touttes tes plainctes con- 
tenues dans ledict manifeste sont du tout contre M. le cardinal de 
Richelieu, lequel a faict retenir la royne mère du roy prisonnière 
en la ville de Compiègne, d'où elle s'est saulvée de nuict en ung 
carrosse pour aller trouver M. son filz, hors de ce royaulme, où elle 
est à présent. 

Le sabmedy deulxième jour d'aoust audict an 1631 , il a esté affi- 
ché, contre la porte du pallois royal d'Angers, une ordonnance pour 
les bledz, dont la teneur ensuit : 
« De par le roy, 

» Sur ce qui nous a esté représenté et faict plaincte par le procu- 
reur du roy, qu'il a eu advis que quelques marchands, tant de ceste 
ville qu'aultres endroictz de ce ressort, au préjudice de mes ordon- 
nances précédentes et par ung dessein contraire à la charité du pro- 
chain, continuent encore, en la présente année, de faire amas et 
magasins de bledz et grains, tant en ceste ville et faulxbourgs 
qu'aultres endroictz de ceste province, ce qui pourroit causer pa- 
reille disette et nécessité qu'eu la précédente année, s'il n'y estoit 
par nous pourveu, avons audict procureur du roy décerné commis- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYET. 313 

sion pour informer des faictz cy-dessus, et cepcûdant avons faict ot 
faisons deffenses à tous marchands et auUres personnes de quelque 
quallité qu'elles soient et soubz quelque prétexte que ce puisse estre, 
de faire en la présente année aulcuns amas et magasins de bledz et 
aultres grains, ny d'en achepter plus grand nombre que ce qui leur 
est nécessaire pour la nourriture et entretien de leur famille pen- 
dant le cours d'ung an, à peine de confiscation du surplus et de trois 
mille livres d'amende, le tiers applicable au dénonciateur, et les 
deulx aultres aulx hospilaulx de ceste ville, ce qui sera exécutlé no- 
nobstant oppositions ou appellations quelconques et sans préjudice 
d'icc^lles, et la présente ordonnance imprimée, publiée et affichée 
par les quarfours de ceste ville et envoyée partout où besoin sera, 
pour y estre faict le semblable, à ce qu'aulcun n'en prétende cause 
d'ignorance. Donné à Angers, par nous^ Charles Louet, conseiller 
du roy, lieutenant-particulier en la sénéchaussée et siège présidial 
d'Angers, le deulxième aoust 1631, signé Loubt et Jouet. » 

Le seizième jour de décembre 1630, H. Guy-Lemanceau, demeu- 
rant Angers, a esté receu en la chambre du conseil au siège prési- 
dial dudict lieu, en Testât et office de commissaire- recepveur des 
saisyes , rosles de touttes les terres , seigneuries et de tous les héri- 
laiges générallement quelconques, subjectz d'cstre saisys pour quel- 
que cause que ce soit, tant ès-villes que ès-paroisses, sur lesquelles 
on faisoit et establissoit des commissaires pour faire procedder aulx 
baulx à ferme par davant MM. les juges, au ressort desquelz estoient 
les choses saisyes et sur lesquelz bi<'ns saisys se faisoient les cryécs 
et banyes à la requeste des requérantis saisye, sur les saisys à qui 
appartenoient les choses saisyes, lesquelz commissaires, la plus 
grande parlye, estoient des parroisses, marchands et aultres person- 
nes à qui les commissaires ont apporté de grandes pertes et dom- 
maiges qui s'establissoicnt par les sergents sur personnes aulxquelles 
on voulloit du mal pour se venger, à raison desquelz establissementz, 
pour évitter les commissions, grand nombre baillpient beaucoup 
d'argent aulxdictz sergents pour ne les poinct establir, qui est ung 
grand soullaigement pour le public, de tant qu'à l'advenir il ne sera 
plus estably aultre commissaire que ledict Lemanceau, lequel est 
tenu de faire tous les fraiz et avances, entre les mains duquel seront 
mis tous les deniers des fermes des choses saisyes, dont du tout il 
est tenu de rendre compte, laquelle érection dudict estât apporte 
ung grand soulaigement pour ceulx qui feront faire lesdittes saisyes, 
que pour les opposants aulx deniers qui proviendront, tant des 
baulx à ferme des choses saisyes que de la vente desdittes choses, 
d'aultant que les fraiz que fera ledict commissaire de nouveau érigé 

20 



Digitized by 



Google 



314 REVUB DB L'àIIJOU. 

à SCS vacquâlions seront sy grands pour estre le premier payé et 
préféré, tellement que les requérants saisys et opposants, y auront 
grande perte et doramaige, desquelz droictz qui sont attribuez au- 
dict estât et office de commissaire-recepveur des saisyes, sont men- 
tionnez et désignez par Tédict de création d'icelluy que j*ai enregis- 
tré au pappier et registre desinsignnations du greffe civil du siège 
présidial audict Angers, avec les lettres dudict office au mois de dé- 
cembre 1630. 

Le lundy vingt-troisième décembre 1630, a comparu au siège pré- 
sidial audict Angers, la juridiction tenant, H. Estienne Boussu, 
lequel a esté receu à Testât, office de controlleur au greffe civil du- 
dict siège et aultres greffes mentionnez en laditte réception, registrée 
au pappier desdittes insignuatïons cedit jour, avec pouvoir de recep- 
voir et prendre le tiers de tous les esmolluments de ce que les 
greffiers prennent et ont accoustumé de prendre, et maistres clercs 
desdictz greffes sans aulcune diminution des droictz desdiclz gref- 
fiers et clercs, suivant Tédict audict greffe, audict pappier des insi- 
gnuations le 16' jour de mars audict an 1630, les droitz duquel office 
de controlleur audict greffe civil et aultres greffes apportent une 
grande perte et dommaige à ceulx qui ont des procès et affaires au 
pallois et qui demandent la justice, oultie lequel droict de controlle 
et droict des greffiers Ton prend encorre sur tout ce que les gref- 
fiers prennent et leur est attribué de prendre ung aultre droict, ap- 
pelle le parisii , qui sont de grands droictz et tributz que le roy 
prend sur ses subjectz, aulxqnelz il doibt rendre la justice à tous ses 
dictz subjectz gratuittement, lequel droict de controlle a commencé 
à estre receu le premier jour de janvier dernier, 1630, par H. Jarry 
et M. Gouyn, à présent greffiers civilz, et qui ont commencé à foire 
comme fermiers Texercice dudict greffe civil au lieu de M. Girault, 
sieur de la Hartinière et M. Renou, sieur de laFeauIté, préceddents 
et anciens greffiers. Je prie Dieu quUl les veuille garder et conser- 
ver, comme aussy je prie Dieu qu'il conserve et garde de mal et 
fortune lesditz sieurs Jarry et Gouyn. 

Le trentième jour de juillet 1631 , H. du Bellay, lieutenant-géné- 
ral au gouvernement d'Anjou, a faict une ordonnance au sieur do 
Lalande, prévost des mareschaulx d'Anjou, en conséquence des 
lettres du roy, de tenir la campagne avec ses lieutenants, greffiers et 
archers tant de la résidence d'Angers, Saulmur et Baulgé, veiller 
soigneusement à ce qu'il ne se fasse aulcune levée des gens do 
guerre ny assemblées et porlz d'armes ou aullrement contre le ser- 
vice de Sa Majesté dans l étendue du gouvernement dudict seigneur 
du Bois-Dauphin, de temps en temps, et de ce qui se passoit dans la- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOI) VET. 315 

ditte province , laquelle ordonnance a esté affichée aulx quarroiz et 
à la porte du pallois royal d'Angers. 

Le sabmcdy deulxiènie jour d'aoust audict an 1631, il a esté faict 
une ordonnance à la pollice générale de la ville d'Angers, pour em- 
pcscher le cours de la malladyc de la peste, qui est grande en laditte 
ville, contenant ung grand règlement porté par icelle, nnesme por- 
tant deffenses à touttes femmes et filles de porter des cappes et cap- 
potz sur leurs testes, laquelle ordonnance a esté affichée aulx lieulx 
el endroictz accoustumez, comme plus amplement est contenu 
par laditte ordonnance qui est imprimée. 

Le jour de 1631, les pères directeurs des paouvres de 

rhospital Sainct-Jehan de ceste ville d'Angers, estant advcrliz que 
les relligieulx dudict hospital laissoicnt mourir les pauvres sans 
les confesser ny administrer les sainclz sacrements de TÉglise, et 
qu'on en avoit enterré ung grand nombre sans que lesdictz rel- 
ligieulz ne les aient veuz ny visitiez comme ilz y sont tenuz par 
leur fondation, et pour ce faire et dire le service sont nourriz et 
entretenuz aulx despens dudict hospital , lesquelz pères des paou- 
vres , dont i'ung se nomme Collin, demeurant eu la rue de la 
Poissonnerye , grandement affectionné pour le service desdiclz 
paouvres, en a faict plaincte à M. Lasnier, président et lieutenant- 
général, lequel luy a donné advis qu'il falloit prier H. le général de 
Tordre des pères relligieulx Récolletz qui sont au couvent de la Bas- 
mette, près cette ville , et aussy establiz en la place des Lisses, de 
bailler et mettre audict hospital deulx de ses relligieulx pour veoir, 
visitter, confesser et bailler les sainctz sacrements aulxdilz paou- 
vres, et qu'ilz y seront logez, nourriz et entretenuz comme les reli- 
gieulz dudict hospital, ce que ledict Collin a faict et obtenu du père 
général desdictz relligieulx Récolletz, qu'il a rais et eslabliz audict 
hospital et baillé une chambre pour les loger, mesme nourriture 
comme les aultres relligieulx, mesme leur a faict bailler des habitz et 
touttes aultres leurs nécessitez, le tout aulx despens dudict hospital, 
sans que lesdiclz relligieulx dudict hospital y contribuent en aul- 
cune chose qui n'est raisonnable, d'aultant qu'ilz y sont tenuz par 
leur fondation et les fauldroit chasser et mettre hors, d'aultant qu ilz 
mangent le bien des paouvres et vivent audict hospital comme des 
libertins et desbauchez et apportent du scandalle, et dont l'on n'oze 
en parler pour ce qu'ilz ont de la faveur des grands de la ville. 

Le jeudy vingt-troisième du mois d'aoust audict an 1631, il a esté 
voilé et prins sur le grand autel de l'église M. Sainct-Pierre de ceste 
ville, ung livre couvert d'argent, dans lequel sont les espistres es- 
criptes en parchemin avec la main en lettres enluminées. 



Digitized by 



Google 



3ir> BBVUE DB L*ÂIfJOa. 

Comme aussy a esté voilé en ce dicl présent mois, en Téglisc de 
M. Saincl-Michel-du-Terlre, ung beau calice d'argent, qui esloil en 
ung coffre, lequel a esté crocheté. 

Le vendredy vingt-neufvième jour dudict mois et an, il a esté Icu 
au siège présidial d'Angers : 

Les lettres de Testât d'advocat du roy audicl siège de H. Dumesnîl 
son père par sa résignation ; 

Les lettres de M. Jacques Lasnier, pourveu de Testât de lieute- 
nant-général audict siège, par la résignation de H. Franzois Lasnier, 
son parent. 

Le lundy premier jour de septembre audict an 1631, lapoUice gé- 
néralle a tenu au siège de la prévosté, où MM. Jacques Lasnier, lieu- 
tenant-général , Pierre Lecbat, lieutenant-génèral-criminel. Jouet, 

procureur du roy, Girault, procureur du roy de la prévoslé, N , 

conseiller de la prévoslé , Ruellan , médecin et ung chirurgien et 
aullres habitants de la ville, pour adviser et délibérer et pour remé- 
dier aulx grandes malladyes de la peste et grandes fiebvres frénétic- 
ques qui ont à présent cours tant en cesle ville d*Ângers qu'ès-pa- 
roisses autour de laditte ville, nettoiement des rues, prix du pain 
que les boullangers vendent au prix de plus de vingt livres le seplier 
de seigle et vingt-cinq livres le scptier de froment, et aussy pour 
empescher que les marchands qui en font Iraâcq, ne les acheptcnt, 
empaulment et en fassent des magasins pour les emmener et tirer 
hors la province. 

Le vingt-troisième aoust 1631, il a esté donné ung arrestde la 
cour du parlement de Rouen contenant que M. Poisson, conseiller 
à la prévosté d* Angers, est eslargy, à la charge de se représenter au 
premier d'après la Sainct-Hartin, et que les nommez Carré, Briand 
et Chastain du Panache comparoistroient en laditte cour et y seront 
assignez ce dict jour pour eulx ouys, estre proceddé au jugement du 
procès instruit par M. Bellejambe, ministre des requestes de Thostel 
du roy, touchant les placquartz et affiches faiclz Angers, et à faulte 
de comparoistre d'estre atteintz et convaincuz des crimes à eulx 
imposez. 

Le dimanche vingt-unième jour de septembre audict an 1631, vi- 
gille de la feste de H. Sainct-Hauricc, MH. de Téglise d'Angers ont 
faict fermer les cbappelles des Chevalliers et de feu H. Jehan Michel, 
en son vivant évesque, et la porte du chœur de laditte église et les 
portes des cloistrespour empescher le peuple d'entrer dans le chœur 
de laditte église, à raison de la grande contagion qui est tant en 
ceste dittc ville que ès-faul\bourgs, en grand nombre des paroisses 
autour de laditte ville et en grand nombre des capitalles villes de 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. 317 

France, et aussy à raison que laditte malladye à prins au logis de 
la Psalette, où sont les enfants de chœur de laditte église au nombre 
de huit, en laquelle il est mort des servantes et ung desdictz en- 
fants, à raison de laquelle malladye MH. de laditte église les ont 
faict oster dudict logis, comme aussy ledict jour et feste H. Sainct- 
Maurice, touttes lesdittes cbappelles et chœur ont esté fermez. 

Lelundy vingt-deulxième jour de septembre audict an 1631, feste 
M. Sai net-Maurice, Ton a commencé à vendanger dans le clos des 
Fouassières, près ceste ville, à raison du grand nombre de mallades 
de la contagion qui sont près Téglise de la Papillaye, et ont depuis 
ce dict jour les vendanges esté faicles et continuées nonobstant le 
ban qui auroit esté donné de les faire par M. le lieutenant-général 
et M. le juge de la prévosté de faire lesdittes vendanges et les com- 
mencer le mardy trentième jour de ce présent mois, et ne s*est 
trouvé tant de vin que Tannée passée, mais beaucoup meilleur et plus 
doulx que les vins de Tannée passée, à raison des grandes challeurs 
qui ont faict, en laquelle les raisins ont été nqurriz, et ont esté sy 
grandes, et les eaulx sy petites et basses, que Ton a passé de la rue 
de la Tannerye sur le pré des Quarmes à pié sec, à raison desquelles 
grandes challeurs les bestiaulx ont grandement endurré tant pour 
les herbes qui estoient touttes sèches, et qu'ils ne pouvoient trouver 
de Teau pour les abreuver sur les champs, et huict ou dix jours 
devant lesdittes vendanges il a faict de la pluye qui a faict grossir 
le grain des raisins et esté la challeur qui y estoit à cause desdittes 
challeurs. 

Vers la fin du mois de septembre audict an 1631, il est arrivé au 
couvent de Tégliso de Nostre-Dame de TEsvière, qui est proche du 
chasteau et la place des Lisses de ceste ville d'Angers, où y a des 
relligteulx de Tordre M. Sainct-Benoist, trois ou quatre relligieulx 
refformcz qui y ont esté envoyez par M. le général dudict ordre 
pour establir audict couvent la refforme comme elle a esté establye 
en Tabbaye Sainct-Sierge, près ceste ditte ville d'Angers. 

Le vendredy troisième octobre et sabraedy suivant. Ton a tirré du 
chasteau d'Angers touttes les grosses pièces de canon qui estoient 
dans ledict chasteau, fors les faulconneaulx et petites pièces qui ont 
esté relaissées dans ledict chasteau, lesquelles grosses pièces ont 
esté mises dans des batteaulx pour les emmener avec grand nombre 
de cuirasses, corceletz, picques et deulx grandes chartes de mesches 
pour garder le feu, dont ledict chasteau estoit amunitionné pour la 
garde et deffense d'icelluy. 

Audict mois de septembre audict an 1631, les relligieulx Récollelz 
du couvent de la Basmette, près Angers, qui se sont depuis peu ha- 



Digitized by 



Google 



318 RBVUB DR L'iJfJOD. 

bituez en la place des Lisses, près la maison de Casseneuf^e, qui 
estoit à H. le prince de Guémenéo, où ilz ont faict dresser une 
chappelle où ilz cellébroient la messe en attendant le bastiment 
d'un grand couvent à faire en ladiltc place, où il y a de grands jar- 
dins, et leur accroistre davantaige il leur a esté achepté la maison 
et hostellerie du Chapeau-Rouge, avec tous les jardins et apparte- 
nances qui en sont deppendants, mesme d'ung porche soubz lequel 
on passoit pour aller à Sainct-Laud, que lesdictz relligieulx oat Caict 
closre et murer, à laquelle closture dudict porche M. le curé de l'é- 
glise dudict Sainct-Laud s'estoit opposé pour certains droitz qu'il 
prétend avoir soubz ledict porche qui estoi t publicq k passer par icelluy , 
et aultres prétentions qu'il prétendoit avoir au-dessoulz, au moyen 
de laquelle opposition les maçons ont différé à faire laditte closture 
qui a esté peu après faite et parachevée au moyen de l'accord qui a 
esté faict par M. le maire, comme aussy lesdic]z relligieulz ont taici 
faire une grande closture de murailles et en icelle une grande porte 
près ledict porche, en laquelle hostellerye lesdictz relligieulx se sont 
logez en attendant leur église et couvent à baslir. 

Le lundy seizième jour de décembre 1630, H. Guy Lemanceau 
a faict registrer au greffe civil du siège présidial d'Angers, ses 
lettres de l'ollice de commissaire et recepveur des paroisses où 
les sergents establissoient des commissaires sur tous les héritai- 
ges saisys tant sur les champs que dans les villes , sur ce que 
les sergents qui faisoieut les saisyes establissoient des commissaires 
sur lesdictz bien suisys des paouvres gens des champs et aultres 
personnes de moyens qu'ilz trouvoient ès-paroisses et gros bourgs, 
dont aulcuns desdiclz sergents exigeoient de l'argent pour ne les 
establir commissaires, pour la paour qu'ilz avoient, quand c'estoit 
des saisyes qu'on faisoit sur des terres nobles, que les gentilzhommes 
ne leur fissent de mauvais traitements, comme la plupart des nobles 
sont subjeclz à ce, laquelle création et érection dudict office de 
commissaire sur lesditz biens saisys apportera grand soullaigement 
au peuple et habitants tant desdittes paroisses que desdictz gros 
bourgs pour estre exempts de n'estre plus commissaires, et portera 
une grande perte tant aulx advocats, greffiers, clercs, que en touttes 
les hostelleryes, cabaretz de la ville où lesdictz commissaires va- 
noient Angers aulx jours de mercredy et jeudy, où ilz logeoient, 
beuvoient et mangeoient et y laissoient de Targent pour leurs des- 
pense et nourriture, comme aussy les advocatz, greffiers et clercs y 
ont de la perte pour leurs sallaircs des expéditions et aultres affaires 
qu'ilz faisoient pour eulx et générallement toutes sortes d'artizans 
de laditte ville y ont de la perte pour beaucoup de causes et consi- 



Digitized by 



Google 



JOORNiL DB LOUYET. 319 

dérations qui seroient trop longues à rapporter et escripre an pré- 
sent manuscript qui est escript pour veoir le meschant et pitoyable 
règne où nous sommes, la cause duquel que Dieu est grandement 
irrité à raison de la mallice de tout le peuple, Tarabition de parrois- 
tre tant ès-grands de la justice qu*aultres personnes de tous estalz, 
tant en lenrs habitz superfluz qu'ilz portent à tous les jours, sçavoir : 
les femmes des habitz dont lesroynes, princesses et aultres grandes 
dames ne vouldroient porter des plus riches estoffes de soye qui ont 
le cours, et aussy les hommes tant de condition et aultres de basse 
condition , qui portent des habitz tout couvertz de passemcntz d'or 
et d'argent, mesme des artizans de basse condition et aultres qui 
portent à tous les jours des manteaulx de satin, de drap d'Espaigne 
tout doublez de panne de soye et de velours. 

Le lundy vingt-troisième décembre 1630, il a esté registre audict 
greffe civil d'Angers, le contrat de l'office de controlleur de tous les 
esmoUuments des greffes, clercs desdictz greffes, civil, criminel, de 
la sénéchaussée d'Anjou et présidial d'Angers et tous les aultres 
greffes de cette ditte ville, avec pouvoir et attribution audict con- 
trolleur de prendre et recepvoir le tiers de tous les revenuz et cs- 
molluments générallement quelconques que reczoivent et ont ac- 
coustumé recepvoir tous lesdictz greffiers de toultes les parties qui 
lèvent des sentences, actes et aultres pièces èsdictz greffes pour 
leur servir, pour leur instruire les procès qu'ilz ont pour avoir la 
justice, lequel à cause du grand tribut qui se lève dudict droict de 
controlle èsdictz greffes diminue grandement les affaires du pallois 
et empesche grandement les parties de plus plaider à cause de la 
grande cherté tant du droict que lesdictz greffiers prennent pour 
leur droict ancien dudict controlle parisii, que sceau qui est assidu 
èsdictz {greffes et ne se lève que bien peu de sentences. 

Le vendredy cinquième apvril 1630, a esté registre audict greffe 
civil uug office de controlleur à la recepte des consignations Angers. 

Le vendredy dixième jour d'octobre 1631, environ l'heure d'onze 
heures, M. Jacques Lasnier, lieutenant-général au siège présidial 
d'Angers, estant au pallois, a trouvé Houssaye, sergent-royal et 
commissaire, pour faire porter les mallades pestifferez de la ville au 
lieu ordonné près la Papillaye, auquel il a demandé une ordonnance 
qu'il avoit à la main, faicte par H. le juge de la prévosté, portant 
deffense aulx bouUangers de la ville des Ponts-de-Cé de porter du 
pain en la ville d'Angers, lequel Houssaye a esté refuzant de la 
bailler et luy a faict response qu'il la rendroit audict sieur juge de 
la prévosté qui luy avoit baillée, auquel reffus ledict sieur lieute- 
nant-général la luy aostée d'entre les mains et au mesmeinstant ie- 



Digitized by 



Google 



320 BEVUE DE L'àNJOU. 

dict sieur lieutenant-général, M. le procureur du roy Jouel el quel- 
ques conseillers estant dans ledict pallois, se sont assemblez en la 
salle dudicl siège présidial pour délibérer et adviser sur laditte or- 
donnance, où ilz ont faict une ordonnance contenant defiFènses à 
tous sergents de non mettre Tordonnance dudict sieur juge de la 
prévosté à exécution à peine d'amende, avec injonction aulx boullao- 
gers de laditte ville des Ponts-de-Cé d'amener du pain en laditte ville 
d'Angers, laquelle ordonnance leur sera signifiée et publiée aulx 
lieulx el endroictz de laditte ville des Ponts-de-Cé, où on a accous- 
mé faire les publications, et signiffiée au procureur- syndicq des 
sergents par Thuissier proclamateur et par les quarfours et lieulx 
accoustumez de ceste ditte ville d'Angers, et que la poliice généralle 
seroit demain assemblée pour adviser et délibérer sur l'ordonnance 
faicte par ledit sieur juge de la prévosté comme appert par laditte 
ordonnance cy-après transcriple. 

Et le sabmedy onzième jour dudict mois d'octobre audict an 1631 , 
environ les neuf heures, la poliice généralle a tenu dans le siège de 
la prévosté où lesdictz sieurs lieutenant-général, juge de laditte 
prévosté, Dumesnil, advocat du roy audict siège présidial, procureur 
du roy audict siège de la prévosté, H. Paulmier, advocat, faisant la 
charge de maire, H. Froger, procureur en la maison de ville, et 
plusieurs personnes de quallité de ceste ditte ville d'Angers, se sont 
trouvez, et estant tous assemblez , ledict sieur lieutenant-^néral 
a faict l'ouverture de laditte poliice , a représenté ce qui s'étoit 
dict , faict et passé le jour d'hier pour raison des deffenses faictcs 
par ledict sieur de la prévosté aulx boullangers et boullangères de 
la ville des Ponts-de-Cé d'amener du pain en la ville d'Angers; 
et aussy pour adviser et mettre ordre aulx mallades pestifférez 
qui sortoient du Sanitat, qui n'estoient encorres tout guariz et les- 
quelz apportoienl le mal et venoient par lès églises par entre le peu- 
ple sans porter aulcune marcque pour les congnoistre, qui estoit 
d'avoir des houssines blanches en la main, et qu'ilz bailloient et 
communiquoient laditte malladye ; comme aussy pour donner ordre 
aulx mallades frappez de la peste qui estoienl et mouroient en grand 
nombre en la ville des Ponls-de-Cé, et à ce que lesdictz mallades 
no vinssent en ceste ville d'Angers. 

Et oultre a, ledict sieur lieutenant général, dict que ledict sieur 
juge de la prévosté entreprenoit beaucoup et qu'il ne pouvoit luy 
seul faire des ordonnances de poliice sans en faire la proposition en 
pleine assemblée de la poliice généralle et de tous les ordres de la 
ville, et qu'il n'avoit que le pouvoir et auctoritté de faire exécutter 
les ordonnances de laditte poliice et non de les faire, 



Digitized by 



Google 



JOURrfAl. DE LOUTET. 321 

Sur lesquelles proposilions faictes par Icdict sieur lieutenant- gé- 
néral, ledict sieur juge s'est grandement offensé et a dict les raisons 
pour lesquelles il avoit faict et pouvoit foire lesdittes deffenses qu'il 
a fondées, sur ce que les habitants des Ponts-de-Cé de la paroisse 
Sainct-Aulbîn qui esloient de sa juridiction, lesquelz estoient mal- 
lades de la mailadye de contagion et particullièrement les*boullan- 
gers et boullangères qui venoient en la ville d'Angers amener du 
pain et y apportoient la contagion, dont il avoit eu certain advis qui 
luy avoit été donné au pallois en présence de H. le lieutenant-parti- 
cuHier et de plusieurs personnes de qualité, pour raison duquel il 
avoit faict lesdittes deffenses, et se sont, de part et d*aultre, dict plu- 
sieurs parolles piquantes d'aigreur Tung contre Taultro comme ilz 
firent le jour dhicr et n'ont rien conclud ny arresté, et a été remis 
à lundy prochain pour conclure et arrester, et que les procureurs 
syndicqs de laditte ville des Ponts-de-Cé seroient appeliez en l'as- 
semblée généralle de laditte poUice pour les ouyr. 

Le lundy treizième jour dudict mois d'octobre audict an 1631, la 
pollice généralle a tenu à la matinée audict pallois où ledict sieur 
Lasnier, lieutenant-général , lieutenant criminel, Dumesnil, advo- 
cat du roy, Jouet, procureur du roy, ledict sieur juge de la prévosté, 
M. Girault, procureur du roy de laditte prévosté, ledict sieur Paul- 
mier, faisant laditte charge de maire, H. René Hamelin, advocat et 
conseiller de ville, deulx procureurs syndicqs de laditte ville des 
Ponts-de-Gé, et grand nombre d'habitants de ceste ville d'Angers, 
où estant ledict sieur lieutenant-général a faict la proposition en la- 
ditte assemblée de pollice pour adviser aulx remeddes qu'il falloit 
tenir pour empescher que les mallades de la contagion des habitants 
de la ville des Ponts-de-Cé ne vinssent et entrassent en la ville 
d'Angers, qu'au préalable ilz n'eussent attestation du curé de leur 
paroisse qui atlestast que ceulx qui viendront ne seroient poinct 
mallades et qu'il n'y auroit aulcuns mallades de la mailadye en 
leurs maisons. 

Oultre a proposé que la ville des Ponts-de-Cé n'estoit pas de la ju- 
ridiction dudict sieur juge de la prévosté et qu'elle ne s'estendoit 
que dans les faulxbourgs, et que ledict sieur juge ne pouvoit faire 
aulcunes ordonnances pour le faict de la pollice. 

Ledict sieur juge a dict que le jour d'hier il avoit esté aulx Ponts- 
de-Cé pour sçavoir le nombre et quantité des mallades qui estoient 
frappez de la mailadye de la contagion, et leur quallité, où on luy 
auroit dict et rapporté qu'il y en avoit beaucoup qui estoient tnoriz 
de laditte mailadye et grand nombre qui en estoient mallades , et 
entro aultres des boullangcrs , aulcuns desquelz tcnoicnt leurs 



Digitized by 



Google 



322 RBTUB DE L'AIfJOU. 

boutieques ouvertes, sur lesquelles y avoit des fouasses qu'ilz ex- 
posoient eu vente, comme aussy des chapelliers qui faisoient et 
vendoieut des chappeaulz, et aullres fiaouvres gens, et a soustenu 
que la plus grande partye de la ville des Ponts-de-Cé, mesme toutte 
retendue de la paroisse Sainct-Aulbin , estoit en sa juridiction, 
sur lesquelz il avoit pouvoir de faire ordonnances de la pollice lors- 
que la nécessité le requéroit, et aussy sur les habitants de ceste Tille 
d'Angers et qu'il estoit leur juge, mesme qu'il estoit juge dudict 
sieur lieutenant-général, auquel sieur juge ledict sieur lieutenant- 
général a réplicqué en bons termes et s'est grandement aigry contre 
ledict sieur juge, et se sont dict de part et d'aultre parolles fort fas- 
cheuses, mesme qu'ilz ont entré jusques à leurs extractions, paren- 
tez et ramaiges de leurs familles, dont les présents et assistants ont 
esté grandement estonnez de ouyr les premiers de la justice, et qui 
tiennent les premiers rangs de la ville, se dire les parolles qu'ilz se 
disoient l'ung contre l'aultre, et qu'on ne sçavoit pas'en une sy belle 
et celS^re compaignie, au lieu d'adviser aulx moyens à mettre ordre 
pour le bien et conservation des manants et habitants de ceste ville 
que des Ponts>de-Gé, à raison de la malladye, et de se dire des invec- 
tives les ungs contre les aultres, et que les divisions n'apporteront 
rien que du mal aulxdictz habitants, et après avoir tous les ungs 
après les aultres donné leur advis et ouy les procureurs-syndicqs 
des Ponts-de-Cé, que deffenses seroient faictes aulx habitants des- 
dictz Ponts-de-Cé où il y auroit des mallades en leurs maisons de 
venir Angers sans avoir des attestatious de leurs curez comme il 
n'y auroit aulcuns mallades en leurs maisons, à peine d'amende. 

Ensuit la teneur de t ordonnance faicte par M. le lieutenant-général 
contre les botdlangers de la viUe des Ponts-de-Cé. 

« Nous, Jacques Lasnier, conseiller du roy, lieutenant-général en 
la sénéchaussée d'Anjou et siège présidial d'Angers, estant au pallois 
de ceste ville pour rendre justice aulx subjectz du roy, pour le deu 
de nostre charge, est intervenu H. le procureur du roy à ce siège, 
lequel nous a remonstré, en présence de M. Franczois Lasnier, Louis 
Godron et Franczois Hiret, conseillers audict siège, du sieur Paul- 
mier, premier eschevin et faisant la charge de maire en ceste ville, 
et de H. René Hamolin, ancien advocat et conseiller de ville, que le 
juge de la prévosté de ceste ville, ce requérant le procureur du roy 
audict lieu , contre et au préjudice de l'establissement faict en la 
pollice généralle de son auctoritté privée, auroit faict par ordon- 
nauce portant deffenses aulx boullangcrs des Ponts-de-Cé, d'apiior- 



• 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. 323 

ter du pain en ville aulx jours ordinaires et ainsy qu*il est accous- 
tumé, nous requérant, attendu que Tentreprise de juridiction est 
manifeste et que laditte ordonnance est devenue contre le bien pu- 
blicq, ei:û<>ii^<iro ^^^^ sergents porteurs de laditte ordonnance et qui 
Font signiffiéo ou faict publier de nous la mettre en main pour y 
pourveoir. 

» Sur quoy faisant droict, avons de Tadvis desdiclz sieurs conseil- 
lers, enjoinct à René Houssaye, sergent-royal, porteur de laditte 
ordonnance, de nous la délivrer, ce qu'il auroit, après diverses in- 
jonctions, refuzé, et voullu bailler en nostre présence laditte ordon- 
nance audict procureur du roy de la prévosté, ce qui nous auroit 
obligé, attendu Tirrévérence et mépris apparent, de pfendre laditte 
ordoQuance entre les mains dudict Houssaye, dont ledict procureur 
du roy de la prévosté auroit voullu faire clameur et requis acte que 
nous luy aurions décerné et ordonné qu'il y sera par nous pourveu. 
Faict Angers, h la barre du pallois, par nous, lieutenant-général 
susdict, le vendredy 10« jour d'octobre 1631, signé : Lasnier, Lb- 

KARTÉ, GODROIV, HiRBT, JOUBT, PAULMIBR et HAMELIIf . 

» Et à l'instant, Icsdictz sieurs conseiller et procureur du roy en- 
trez avec nous, lieutenant-général susdict, dans le parcquet de 
l'audience dudict si^e présidial, pour délibérer sur le subject de 
l'ordonnance du juge de la prévosté du 6"* de ce mois, la matière mise 
en délibération, a esté conclud, à la pluralité des voix, qu'il se tiendra 
demain à dix heures do la matinée assemblée de pollice généralle, 
pour estre délibéré sur l'ordre nécessaire en ce qui regarde la ville et 
les Ponts-de-Cé, et àceste flu que ceulx qui ont accoustumé d'assister 
aulxdittes assemblées y seront invittez, et cependant, ce requérant 
le procureur du roy, nous avons faict et faisons dcffenses à tous ser- 
gents et aultres ministres de la justice, de mettre l'ordonnance du 
juge de la prévosté du 6< de ce mois, portant dcffenses aulx bout- 
langers dudict Pont-de-Cé, de venir et apporter du pain en ceste 
ville en la manière accoustumée, à exécution, à peine de trois cents 
livres d'amende jusques à ce que aultrement par nous, en la pollice 
généralle, en ait été ordormé ; ce qui sera exécuté nonobstant op- 
positions ou appellations quelconques, et sans préjudice d'icelles, 
et seront ces présentes affichées et publiées en ceste ville et aulxdiclz 
Ponts-de-Cé, aulx lieulx accoustumez, en mandant estre faict par 
nous, lieutenant-général susdict , le vendredy 10« jour d'octobre 
1631, signé : LAsmER, Lemarté, Godron, Hirbt et Joubt ; aussy si- 
gné GouTN, greffier civil de la sénéchaussée (1). » 

(1) Nota que la mynuUe signée est au greffe civil. 



Digitized by 



Google 



324 RBYUB DE L'àRJOU. 

En ce présent mois d'octobre audict an 1631, les rellîgieiix jaco- 
bins de ceste ville d'Angers ont faict oster leur grand autel de leur 
église qui estoit tout joignant la muraille du grand vitrail de leur 
église, et Tout faict mettre au lieu où il est à présent, pour, au der- 
rière d'icelluy, y chanter et faire le service qu'ilz avoient accoustumé 
faire dans le chœur où sont les chairres de leur église, à cause du 
peuple qui se met dans leur dict chœur qu'ilz ont esté contrainctz 
quitter à raison de ce. 

En cedict mois d'octobre audict an 1631, MH. les relligieulx de 
l'église MM. Sainct-Sierge et Sainct-Bach, près ceste ville d'Angers, 
ont faict blanchir les voustes de leur église tant du dessus leur 
grand autel e( de leur chœur, faict mettre les collonnes etpilliersqui 
portent lesdittes voustes et coulieur de vert et forme de marbre, 
comme aussy ilz ont faict blanchir leurs cloistres tout autour; au 
mytan desquelz y ont faict de beaulx jardrins, et aulx coings des- 
dictz cloistres y ont faict peindre de beaulx et riches tableaux à 
huille, tant de la descente de la croix où Nostre-Seigneur fust cru- 
ciflié que du lieu où il fust mis au tombeau, et de la résurrection, 
et au mytan desdictz cloistres y ont faict de beaulx et riches 
jardrins. 

Le vendredy vingt-quatrième jour dudict mois d'octobre audict 
an 1631, entre la nuict de cedict jour et du sabmedy ensuivant, 
vénérable et discret M. Guillaume Boureau, sieur de Sainct-Thomas, 
chanoyne en l'église d'Angers , a esté trouvé le braz rompu et es- 
tranglé en son lit, et suivant le rapport des médecyns et chirurgiens 
qui l'ont veu et visilté par la diiligence de M. le sénéchal de MM. du 
chappitre le dimanche ensuivant , 26« dudict mois ensuivant, l'on a 
sonné en laditte église le trépas dudict deffunct. 

Le lundy vingt-septième dudict mois, ledict sieur de Sainct- 
Thomas a esté inhumé et enterré en laditte église, le corps duquel 
après avoir esté trouvé mort et estranglé en son lit, aagé de quatre- 
vingts et tant d'années, bien regretté des habitants de la ville d'Angers 
pour avoir en son vivant bien vescu et sans avoir eu mauvaise ré- 
putation , et a esté son enterrement retardé à raison que le corps a 
esté, par l'auctoritté de la justice, veu et visitté par les médecins et 
chirurgiens qui ont faict et rendu leur rapport que ledict deffunct 
avoit esté estranglé. 

Le mardy vingt-huictième jour dudict mois d'octobre audict an 
1631, M. l'assesseur au siège présidial d*Angers, M. Dumesnil, advo- 
cat du roy audict siège, accompaigné de M. Trabut, greffier-criminel, 
et de plusieurs sergents, sont allez, à la matinée, ès-prisons de 
MM. du chappitre de l'église d'Angers, qui sont l'auditoire où M. le 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DR LOUYBT. 325 

sénécbal de la seigneurye dudict chappitre tient la juridiction, où 
Wz ont enlevé desdites prisons les deulx serviteurs et servante dudict 
deffunct sieur de Sainct-Thomas, accusez de ravoir estranglé en 
son lit, et les ont menez ès-prisons royaulx d*Angers où H. le lieu- 
tenant-criminel s'est trouvé pour les ouyr et interroger sur les faiclz 
dudict sieur procureur du roy. 

Le mercrcKly ensuivant, vingt-neufvième desdictz mois et aa 
1631, MM. RenéHamclin, advocat, sénéchal des seigneuries qui sont 
dépendantes de MH. du chappitre de laditte église d'Angers, accom- 
paigné de H. Chuppé, notaire royal, est ailé trouver M. le lieu- 
tenant-criminel pour le sommer de réinterroger, en présence de 
HH. dudict chappitre, les prisonniers qui en auroient le jour d'hier 
esté enlevez, et mis ès-prisons royaulx audict Angers, accusez 
d*avoir tué et assassiné feu H. Sainct-Thomas, chanoyne en laditte 
église, pour leur estre leur procès faict par les officiers dudict chap- 
pitre, comme le crime avoit esté faict et commis on leur cyté etenleur 
bref, et aussy comme ledict deffunct estant chanoyne en laditte église. 

Le mercredy cinquième jour de novembre 1631, H. de Barmontet, 
gouverneur et cappitaine du chasteau d'Angers , a sorty et s'en est 
allé dudict chasteau à Chantrel, près Moulins, et a emmené avec luy 
grande partye des soldartz de la garnison dudict chasteau pour l'as- 
sister et mener et conduire cinq prisonniers que le roy avoit faict 
mettre dans ledict chasteau , qui sont des estrangers qu'il a faici 
enferrer par les jambes pour la seureté de leurs personnes , et pour 
le surplus des soldariz de la garnison, ilz soni demeurez dans ledict 
chasteau, qui sont commandez par M. de Lalande, prévost des ma- 
reschaulx et cappitaine des gabelles, qui faisoit sa résidence à la 
Poincte, à raison desdittes gabelles, qui a esté mis et a entré dans 
ledict chasteau pgur y commander, en attendant que le gouverneur 
que le roy y a mis fust venu et eust amené des soldartz au lieu de 
ceulx qui y ont esté relaissez, dont les habitants de la ville se sont 
grandement offensez et scandallisez de ce qu'on a mis ung cappi- 
taine de la gabelle, et prévost, pour commander dan^ ledict chasteau 
qui est une place de conséquence, et lequel est grandement odieux 
et tenu en mauvaise réputation par lesdiclz habitants, et encorre de 
ce que ledict Lalande y a mis des gabeleurs et guetteurs de chemins, 
et qu'au lieu dudict Lalande, on y debvoit mettre M. le maire ou 
ung cappitaine de la ville comme Ton avoit cy-davant faict au chan- 
gement de gouverneur de laditte place et chasteau d'Angers, et dans 
lequel on y auroit mis H. Louet, maire de laditte ville, en attendant 
ung aultre gouverneur pour y entrer au lieu et place de celuy qui 
en auroit sorty. 



Digitized by 



Google 



326 RBYUE Dfi L'AIfJOn. 

Au mois de septembre audict an 1631, les relligîeulx du prieuré 
de TEsvière, qui sont de Tordre M. sainct Benoist, qui dépendent de 
Yendosme, ont entré en la refforme comme les relligieulx de Tabbaye 
de Sainct-Siergc, près cesle ville. 

Le vendredy dernier jour d'octobre audict an 1631, M. le général 
de tout Tordre des frères relligieulx jacobbins est arrivé au couvent 
des relligieulx jacobbins situé en la cyté de ceste ville d'Angers, au 
davant duquel le père Baulain, prieur dudict couvent, estant chappé, 
et tous les relligieulx, sont allez procossionnellement, la croix levée, 
jusqucs à Tentrée de laditte église, et Tout mené processionnellement 
autour des cloistres, chantant le Te Deum, à la sortye desquelz sont 
entrez en Téglise au derrière du grand autel où ilz chantent et font 
leur service à présent ; où le général s'est mis à genoux sur ung 
banc où il y avoit ung tapis et oreiller où il a faict ses prières, du- 
rant lesquelz lesdictz relligieulx ont chanté plusieurs psaulmes, 
souffraiges et oraisons, lesquelz flnys, il a sorty et tous lesdictz rel- 
ligieulx et prieur, et sont allez chantant dans le chœur davant le 
grand autel de laditte église où s'est le général assis au lieu le plus 
éminent des chairres dudict chœur où lesdictz relligieulx ont chanté 
plusieurs soufifraiges, et sont tous lesdictz prieurs et relligieulx, 
chascun en leur rang et degré, allé baiser la main et pié dudict pro- 
vincial, à genoux. Ce faict, sont entrez audict couvent où ledict 
général a esté deulx jours, durant lesquelz il a faict et estably une 
étroitte refibrme suivant leur règle, après laquelle il s'en est allé en 
la ville de Nantes faire la mesme refforme des relligieulx dudict 
ordre qui sont au couvent de laditte ville de Nantes où il a esté con- 
duict et assisté par ledict Baulain , prieur du couvent de ceste ditte 
ville d'Angers. 

Le vendredy vingt-unième novembre audict an 1631, H. de la 
Dure, lieutenant de H. le cardinal de la Vallette, gouverneur de la 
ville et chasteau d'Angers, est arrivé en ceste ville, où estant, il est 
allé salluer HM . Franczois Lasnier, président, Jacques Lasnier, sieur 
de Sainct-Lambert, lieutenant-général, et Jouet, procureur du roy, 
et est allé disner au logis dudict sieur président, à la sorlye duquel 
ilz Tout conduict au chasteau, où en entrant en icelluy, Lalande, 
prévost des mareschaulx, ennemy des habitants de la ville, qui y 
avoit esté estably pour la garde d'icelluy, lorsque H. le gouverneur 
dudict chasteau s'en est allé, a sorty dudict chasteau. 

Le vendredy vingt-unième jour de novembre audict an 1631, les 
nommez Estienne Foucquereau, Estienne Refeu et Franczoise 
Davyau, serviteurs et servante de feu vénérable et discret M. Guil- 
laume Boureau, sieur de Sainct- Thomas, chanoyne en Téglise 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUVET. 327 

d'Angers, ont esté menez en la chambre du conseil du siège prési- 
dial audict lieu pour estre ouys et répétiez, à la sortye de laquelle 
lesdictz Eslienne Foucquereau et Refeu ont esté condempnez à estre 
penduz et eslranglez au datant de la porte du logis dudict deffunct, 
situé en la cyté de ceste ville, près le logis, du costé au-droict de 
rentrée des Jacobins, et auparavant Texécultion qu'ilz seroient mis 
et estenduz à la question ordinaire et extraordinaire, et le jugement 
de laditle Davyau, servante, sursis jusques après Texécutlion de la- 
ditte sentence, laquelle a esté exécuttée sans que lesdictz Foucque- 
reau et Refeu, serviteurs, aient rien voullu confesser de l'assassinat , 
de leur maistre, et ont tousjours souslenu et dict en Tinstructioa 
du procès , en la question et à Texécuttion de mort qu ilz estoient 
innocents, et ne sçavoient qui c'estoit qui avoit tué leur maistre, et 
à la sortye des prisons pour les mener au supplice, ilz admonestoient 
le peuple prier Dieu pour eulx, et qu'ilz estoient innocents, au juge- 
ment duquel procès, M. Lasnier, président, lieutenant-criminel, et 
conseillers qui estoient au nombre de quatorze, ont grandement esté 
enipeschez de les juger, et ont bien exactement veu ledict procès où 
ilz ont faict trois séances, et ne les ont jugez que sur des conjectu- 
res et présomptions, de tant quil leur a esté confronté trente et 
deulx tesmoings que lesdictz serviteurs n'ont aulcunement repro- 
chez et esté d'accord de leurs dépositions. 

Et le lundy vingt-quatrième dudict mois de novembre audict an, 
ledict sieur lieutenant a donné en laditte chambre du conseil, sen- 
tence contre laditte Franczoise Davyau, servante, par laquelle elle 
est envoyée sans despens, dommaiges ne interrestz, et que les pri- 
sons luy seront ouvertes , ce qui a esté faict ledict jour, et a sorty 
desdittes prisons. 

Le sabmedy treizième décembre audict an 1631, les lettres de 
M. le cardinal de la Vallette, du gouvernement du pays d'Anjou, 
cappitaine et gouverneur de la ville et chasteau d'Angers dont le roy 
Ta pourveu par lesdittes lettres des treizième et quatorzième der- 
niers, ont esté leues en jugement, la cour, juridiction ordinaire du 
siège présidial tenant, où H. Franczois Lasnier, président, a présidé, 
Jacques Lasnier, lieutenant-général, et tous MH. les conseillers y 
séant, M. Hesnaige, advocat du roy, a requis la lecture, et fàict une 
belle harangue à la louange dudict sieur cardinal. 

Le dimanche treizième jour dudict mois de décembre audict an 
1631, Lebourdais, relligieulx capussin, natif de ceste ville d'Angers, 
rue Peincte, paroisse de la Trinité, qui a faict les sermons de l'avent 
en l'église de Nostre-Dame-du-Ronceray, Madame Tabbesse dudict 
lieu absente à Rochefort, à raison de la malladye de contagion qui 



Digitized by 



Google 



328 REYUB DE L'âI«JOU. 

cstoitel'esten ceste diUc ville, a leu, au commencement de son ser- 
mon {de Tavent en laditte église, ung mandement de M. le révérend 
évesque audict Angers, contenant deffenses aulx habitants de laditte 
ville, de non donner ny bailler Taumosne aulx paouvres qui la vont 
demander dans les églises en sy- grand nombre tant estrangers que 
des paouvres de la ville, faulxbourgs et de la province, lesquelz, à 
raison de leur importunité, troublent et divertissent le peuple de 
prier Dieu. 

En ce mois de décembre audict an 1631, le père Baulain, rellî- 
gieulx , prieur des Jacobins de ceste ville , a receu audict couvent le 
général de Tordre, de toutte la chrétienté, qui est venu pour faire la 
refforme, nommé frère Nicollas Rodulphe, proche parent du pappe, 
à Tarrivée duquel audict couvent, ledict prieur et relligieulx dudict 
couvent ont faict de grandes cérémonyes. 

En cedict mois de décembre audict an 1631, il est arrivé en ceste 
ditte ville d'Angers, aux faulxbourgs des Lisses et Sainct-Germain,en 
Sainct-Laud de ceste ville, au logis et chappelle du Temple, dix ou 
douze relligieuses de Tordre de la Fidélité, pour leur habituer, qui 
estoient en la ville de Saulmur. 

(1632). Le mardy vingtième jour de janvier mil six cent trenle- 
deulx , il a faict en la ville d'Angers une belle et cellèbre procession 
généralle à laquelle deulx chanoynes de Téglise d'Angers ont porté 
la Vraye-Croix que HM. de Téglise royalle de Sainct-Laud, ont pro- 
cessionnellement apportée en laditte église d'Angers, là où il a esté 
faict ung beau sermon par ung relligieulx capussin nommé Bour- 
dais, natif de la rue de la Tannerye, où il a remonstré aulx habitants 
de laditte ville d'Angers, les causes pour lesquelles Dieu pugnissoit 
lesdiclz d'Angers, il y a longtemps, tant de la faminne, contagion que 
des grandes guerres qui estoient hors ce royaulme, qui estoient les 
ambitions, divisions, luxe, bancquetz, ivrogneries et blasphèmes du 
nom de Dieu qui se faisoient en ceste ditte ville, et aultres grandes 
offenses contre Dieu; qu'il falloit, pour appaisersun irrç, s abstenir de 
l'offenser, faire pénitence et se retirer de ne plus pécher, après lequel 
sermon, la procession généralle s'est acheminée pour aller en Téglise 
des relligieulx Cordeliers, où tous les relligieulx mendiants ont as- 
sisté, sçavoir : les bons pères capussins, les récoUetz basraettiers 
qui sont aulx Lisses, mynimes, cordeliers, jacobins, carmes, augus- 
tins et touttes les églises collégialles, où aussy a assisté M. le révé- 
rend évesque, suivi de grand nombre des habitants, où estant arrivé, 
il a esté dict une grand'messc solennelle chantée et respondue en 
mucziquc, après laquelle, laditte procession est revenue en laditte 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DE LOUYBT. 329 

église d'Angers en la mesme forme comme elle esloit allée, où les 
deulx grosses cloches ont sonné tant en allant qu'en revenant, où 
assistoient M. Lasnier, président et lieutenant-général, tous MM. les 
conseillers du siège présidial, au davant desquelz marchoient leurs 
huissiers-audienciers ayant leurs baguettes pour faire faire place, et 
MM. du siège de la prévosté. 

Le sabmedy vingt-quatrième jour dudict mois de janvier audict 
an 1632, à la matinée, MM. les maire et escbevins de cesle ville 
d'Angers se sont extraordinairemenl assemblez en Thostel de laditte 
ville pour adviser et délibérer au mandement du roy, touchant ung 
régiment de gens de pié conduict par H. du Plessisde Chivré, que Sa 
Majesté envoyé en garnison en la ville de Cbasteaugontier, pour y 
estre entrelenuz jusques ^nouveau mandement, et ce, aulx despens 
et fruiz de ceste ditte ville d'Angers, dont en sera faict l'avance, et, 
pour leur remboursement, a envoyé une commission pour en faire 
l'égail et département sur la générallité du pays d'Anjou , où ilz ont 
conclud qu'il sera baillé à chascun soldart six solz par jour, lequel 
régiment est arrivé en la ville des Ponts-de-Cé le jour d'hier au soir, 
qui doibt passer par ceste ville d'Angers, pour aller audict Chas- 
teaugoutier, comme aussy ilz ont conclud et depputté pour aller 
trouver M. du Bellay pour donner ordre et adviser au déparlement 
dudict régiment. ^ 

Le vendredy au soir, trentième dudict mois de janvier 1632, M. du 
Bellay, gouverneur, s'est faict apporter Angers en une litière à raison 
de sa malladye, où il a esté prié de venir de la part de MM. les maire 
et escbevins pour mettre ordre au régiment de soldarlz qui sont 
logez aulx Ponts-de-Cé, et leur donner département hors ceste pro- 
vince d'Anjou, à cause des grandes despenses et fraiz qu'ilz font aulx 
despens de cesle ville, tant meurtres, assassinatz que voUeryes qu'iiz 
font, conduictz par M. du Plessis de Juigné. 

Le mardy troisième jour de febvricr audict an 1632, le régiment 
dudict sieur Plessis de Juigné a passé par ceste ville, et a sorty des 
Ponts-de-Cé où il estoit, et allé à Feneu et aultres parroisses d'autour 
pour aller en garnison à Cbasteaugontier. 

Cedict jour, il a iaict de grandes pluyes, tonnerres et esclairs, les- 
quelles pluyes ont durré presque tout le mois de janvier et continué 
tout le mois de febvrier ensuivant, qui a occasionné de grandes crues 
des rivières. 

Le sabmedy septième dudict mois de febvrier audict an 1632, 
Franczois de la Motte, escuyer, gascon, soldart d'une compaignie de 
soldarlz envoyée pour estre en garnison au chasteau d'Angers, a eu 
la teste tranchée ès-halles de ceste ditte ville pour avoir esté attcinct 

-21 



Digitized by 



Google 



330 BBYUB DB VkHiOU. 

et convaincu d'avoir tué vénérable et discret M. André Bouroau, 
prestre, curé de Soulaines, et ce, par sentence donnée par M. le lieu- 
tenant du prévost des mareschaulx. 

Le jeudy absoUu huitième jour d'apvril audict an 1632, M. Jacques 
Lasnier, sieur de Sainct-Lambert, lieutenant-^général au siège pré- 
sidial d'Angers, a examiné en la maison de ville les comptes renduz 
par les pères directeurs de Thospital Sainct-Jehan de ccste ville, qui 
avoient de coustume de se rendre dans ledict hospital, à Tissue de 
laquelle reddition desdictz comptes, HM. les lieutenant-général, pro- 
cureur du roy, greffiers et ceulx qui assistoient à la reddition des- 
dictz comptes disnoient tous ensemble audict hospital aulx despens 
des paouvres, depuis laquelle discontinuation de la reddition desdictz 
comptes et disner audict hospital; ledict sieur lieutenant a faict ung 
grand mesnaigement et espargne au profflt desdictz paouvres de plus 
de six cents livres. 

Le mercredy vingt-quatrième jour de mars audict an i632, 
HU. Simon Poisson, conseiller à la prévosté d'Angers, et Anloyne 
Brillet, advocat audict Angers, sont arrivez audict Angers, lesquelz 
estoient prisonniers au parlement de Rouen, qui ont apporté ung 
arrest dudict parlement par lequel ilz ont esté envoyez absous de la 
faulse et calompnieuso accusation contre eulx intentée, sans préjudice 
du recours dudict Brillet contre et ainsy qu'il verra pour ses despens, 
dommaiges intérestz et réparation , et pour ledict Poisson la cour 
seullement a ordonné que les prisons luy seroient ouvertes d'aultant 
que la faulse accusation qui estoit contre luy de certains placquartz 
et libelles diffamatoires qui avoient esté trouvez affichez, que M. de 
la Lande, prévost provincial audict Angers, auroit portez en la 
chambre du conseil du siège présidial audict Angers, à raison des- 
quelz et du procès intenté contre lesdictz Poisson et Brillet, il s'est 
engendré de grandes divisions et inimiliez tant contre ledict prévost 
et aultres qui tiennent les premiers rangs de la ville d'Angers. 

En l'année 1630, les vins qui ont été cueilliz ont esté grandement 
vertz. 

En l'année 1631 il a faict de grandes challeurs qui ont esté lon- 
gues et de durée, à cause desquelles les vins qui ont esté cueilliz ont 
esté sy doulx que l'on a commencé à en boire peu après les vendan- 
ges faictes, qui est cause que beaucoup n'ont plus beude vin vieux 
de ladilte année 1630, et ont esté contrainctz ceulx qui avoient des 
vins vieux de les vendre en leurs maisons à six, huict. dix et douze 
deniers la piute, et les vins doulx de ccste année 1631 à dix-huict 
deniers. 
Le quatorzième fcbvrier 1632, le sanitat où on menoit les paou- 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVBT. 331 

vres habitants frappez de la malladye de la peste, près la Papillaye, 
a esté fermé, pour ne s'y eslre, par la graace de Dieu , plus trouvé 
en ceste ditte ville d* Angers aulcuns mallades de ladilte malladye de 
contagion. 

Le dimanche vingt-cinquième jour de janvier 1632, M. le lieute- 
nant-général-criminel de ceste ville d'Angers et M. le procureur 
du roy Jouet, et M. Godin, clerc-jurré au greffe criminel, sont 
allez jusques en la maison de Palluau, proche les Sables-d'OHonne, 
pour informer contre René de Coismon, sieur de TOrchère, les 
nommez Hubaudière, Remonnière et plusieurs gentilzhommes qui 
ont enlevé damoyselle Urbaine de Maillé, aagée de treize à quatorze 
ans, pour la donner en mariaige au sieur de la Tousche-Faveraye , 
fllz du sieur de Briassay, duquel enlèvement le roy a cslé adverly 
et auquel a esté faict plainte et poursuitle par les plus proches pa- 
rents de laditle damoyselle, et auquel ilz ont envoyé le procès-ver- 
bal et information fiiicte par ledict sieur lieutenant-criminel, pour 
raison duquel il a envoyé ung exempt de ses gardes et ung archer 
des gardes de son corps, avec commission et pouvoir à luy donné, à 
H. du Bellay, gouverneur du pays d'Ai^jou, et à tous les prévolz de 
la province pour les assister pour entrer dans 1c chasteau de Tigné, 
où les dessus dictz ont mené laditle damoyselle, et en cas d opposi- 
tion ou refus de faire ouverture dudict chasteau de Tigné, près 
Martigné-Briand , appartenant au siour de la Faveraye le jeune, 
pour prendre prisonniers tous les dessus dictz, en vertu du décret 
intervenu sur Tinformalion dudict sieur lieutenant-criminel, et 
mettre en liberté laditle damoyselle de Maillé pour la mettre entre 
les mains de la dame abbesse du Ronceray, audict Angers, et en cas 
dudict refus, y mener le canon, où estant arrivez, ont refusé Tou- 
verture audict exempt des gardes et audict sieur du Bellay et au 
grand nombre de noblesse qu'il a mené avec luy pour l'assister, où 
estant arrivez au davanl dudict chasteau, ont lirré plusieurs coups 
d'arquebuse, et blessé plusieurs de ceulx qui estoient davant ledict 
chasteau que ledict sieur du Bellay a tenu assiégé jusques au di- 
manche quatorzième jour de mars ensuivant qu'ilz ont rendu laditte 
damoyselle audict sieur du Bellay et audict exempt des gardes, qu'il 
a cedict jour amenée à l'après-disnée, mise et laissée dans laditte 
abbaye de Nostre-Dame-du-Ronccray, et le lendemain lundy quin- 
zième jour dudict mois de mars, ledict sieur lieutenant-criminel est 
allé audict couvent du Ronceray, sur la plaincle des relligieuses, 
sur ce que ledict exempt des gardes avoit, en l'absence de la dame 
abbesse estant à Rochefort, laissé audict couvent laditte damoyselle 
de Maillé sans en avoir chargé ny baillé en garde à aulcune desditles 



Digitized by 



Google 



332 RBVUE DE L'ANJOU. 

relligieuses ny officiers dudict couvent pour leur assurer de ladille 
damoysellc que ledict exempt avoit laissée audict couvent. 

Consenlemenl de M. du Bellay, gouverneur, de faire battre le tambour 
Angers, pour y amasser k nombre de cinq cents hommes de guerre. 

« Nous, seigneur du Bellay, chevallier des ordres du roy, conseil- 
1er en ses conseilz d'Eslat et privé, mareschal de camp ès-armées de 
Sa Mcyesté, cappitaine de cent hommes d'armes de ses ordonnances 
et son lieutenant-général au gouvernement d'Anjou, prince d'Yvetot, 
marquis de Thouarcé , baron des baronnyes de la Haye-Jouslain , le 
PlessiS'Hacé, Grez, Gizieulx, Le Bouchet, Toutteville. Glatigny 
Benays, Moire et Gaslou, après avoir veu le rooUe de la recrue du 
régiment de Normandye composé de cinq cents hommes , en datte 
du 27« janvier dernier, signé : Louys, et plus bas, Phblippbàux, 
par H. le baron de la Croix , nous luy avons permis et permettons 
de faire battre le tambour dans la ville d'Angers et aultres villes de 
l'estendue de nostre charge pour amasser le nombre de cinq cents 
hommes, en tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes et 
faicl signer à nostre secrétaire. Faîct en nostre chastel de Gizieulx 
le premier jour de mars 1632, signé : M. du Bellay, et plus bas, par 
commandement de Monseigneur, Hbnrt. » Et scellé des armes du- 
dict seigneur. 

« AiÛourd'huy, cinquième mars 1632, par davant nous, Jacques 
Lasnier. lieutenant-général au siège présidial d'Angers, a comparu 
en personne Adrien de Forville, escuyer, lequel nous a présenté 
l'ordonnance de M*' du Bellay, lieutenant-général pour le roy en 
ceste province, portant le pouvoir y contenu, duquel il a demandé 
l'enregistrement à l'eiSfect d'icelle, lequel veu et communicqué au 
procureur du roy, et luy ouy, ordonnons laditte ordonnance esire 
r^islrée au greffe de ce siège pour y avoir recours. Faicl Angers, 
par nous, lieutenant-général susdict, lesdictz jour et an. Signé : 
Lasimibr et Jouet. » 

Extrait des registres du parlement. 

« Veu par la chambre de l'édicl le procès-criminel extraordinai- 
rement faict par le juge prévost de la ville de Saulmur vi assesseur- 
criminel en la sénéchaussée dudict lieu, à la requeste du substitua 
du procureur-général du roy audict siège, demandeur et accusateur 
contre André Brigard et Samuel Hamet, escolliers, faisant profession 
de la relligion prétendue refformée, deffendeurs et accusez, prison- 



I 
I 
I 

Digitized by VjOOQIC j 



JODRITAL DB LOUYET. 333 

niers en la concîorgeryc du Palais, appelants de la sentence contre 
oulx donnée par ledict assessear-criminel le S'' janvier 1632, par la- 
quelle, pour réparation des cas mentionnez au procès, lesdictz Haraet 
et Brigard auroient esté condempnez comparoir en l'audience, la 
juridiction ordinaire de la sénéchaussée tenant, et y déclarer nu-tète 
et à genoux que témérairement, scandalleusement, et comme mal 
advisez, ilz seroient allez la nuict doNoei, & Téglise de Nostre-Dame- 
des-Ardrilliers, et là, reccu le Sainct-Sacrement do Tautel, dont ilz 
demanderont pardon à Dieu, au roy et à la justice, et en la somme 
do trois mille livres, applicable, sçavoir : mille livres aulx nécessi- 
teulx extraordinaires du Sanitat, (rois cents livres pour la nécessité 
des chemins de la sénéchaussée et prévosté, cent livres pour la ré- 
paration de Tauditoire, deulx cents livres pour la réparation des pri- 
sons, cent livres pour le pain des prisonniers, trois cents livres aulx 
trois fabricques des églises de Nostre-Dame-de-Nantillé, Sainct- 
Pierre et Sainct-NicoUas, par tiers, deulx cents livres aulx paouvres 
de rhospital, et le surplus, montant à huict cents livres, applicable 
6 réglise Nostre-Dame-des-Ardrilliers, aulx couvents des Cordeliers, 
Récolletz et Capussins de laditte ville par egalle portion, enjoinct 
aulxdictz Hamet et Brigard se retirer d*icello , avecques deffense à 
eulx faicte d'y rentrer de trois ans, et de commettre à Tadvenir telles 
actions, à peine de la vie, au paiement de laquelle somme de trois 
mille livres seront lesdictz Hamet et Brigard contrainctz sollidai re- 
ment par détention de leurs personnes , conclusions du procunmr- 
général, lequel, preuant le faict et cause pour son substitud appe- 
lant à minima de laditte sentence, auroit requis cstre tenu pour bien 
relevé et droict luy estre faict sur son appel et conclasions, onyzet 
interrogez en laditte cour lesdictz Hamet et Brigard pour ce mandez, 
sur leur cause d'appel à eulx mentionnez audict procès , tout con- 
sidéré, dict a esté que la cour a receu et reczoit le procureur-général 
appelant à minima de laditte sentence , le tient pour bien relevé , et 
faisant droict ensemble sur Tappel desdictz Hamet et Brigard , dire 
et déclarrer à jour d*audience, icelle tenant en la juridiction ordi- 
naire de la sénéchaussée de Saulmur, y estant nu-téte et à genoux, 
que témérairement, scandalleusement et contrairement aulx édictz 
de pacifflcation, ilz sont allez la nuict de Noël dernier en Téglise 
Noslre-Dame-des-Ardrilliers , lors de In cellébration de la messe de 
mesnuict, et receu indignement le Saincl*Sacrement do Tautel, en 
demanderont pardon à Dieu, au roi et à la justice. Ce faict, les a 
bannys de ceste ville, prévosté et vicomte de Paris, pour trois ans, et 
de laditte sénéchaussée de Saulmur à perpéluillé, et oultre les a 
condempnez sollidairemcnt en douze cents livres d'amende envers 



Digitized by 



Google 



â34 REVUB DE L'AIfJOU. 

le roy, applicables, sçavoir : dciilx cents livres au pain des prison- 
niers de la conciergerye du pallais , et la somme de mille livres qui 
sera, à la dilligence du subslilud dudict procureur-général en ladilte 
sénéchaussée, employée à Tachapt d'une lampe d'argent de valleur 
de deulx cents livres qui sera mise en Téglise Noslre-Dame-des-Ar- 
drilliers, au davant du lieu où est posé le Saiuct-Sacrement, et les 
huict cents livres restant, à fonder une rente pour entretenir et faire 
luire à perpétuité laditte lampe et pour faire mettre et attacher, 
proche du lieu où est le Sainct-Sacremenl, une lame de cuivre en 
laquelle sera inscripl le présent arrest, pour le paiement de laquelle 
somme de douze cents livres , lesdictz Brigard et Hamet tiendront 
prison, leur enjoinct de garder leur banc, et leur faict deffonse de 
récidiver, à peine de la vie, et, pour rexécutUon du présent arrest, 
a renvoyé et renvoyé lesdictz Hamet et Brigard, prisonniers, par 
davant ledict assesseur-criminel à Sauliûur. Faict en parlement le 
i7« fcbvrier 1632. Signé : Râdigub. » 

Et le troisième jour de mars audict an 1632, ont comparu lesdictz 
Brigard et Hamet en Taudience de la sénéchaussée de Saulmur, la 
juridiction ordinaire tenant, Icsquelz ont, teste nue et à genoux, dict 
et proféré les déclarrations portées et contenues par ledict arrest « et 
a laditte somme de douze cents livres esté payée par leurs parents. 

Le lundy dix-neufvième jour d'apvril audict an 1632, H. Louet, 
lieutenant au siégo présidial d*Angers,'maire et cappitaine de laditte 
ville, est arrivé Angers de la villo do Paris où il estoit allé, lequel a 
apporté une lettre du roy, contenant qu'il est continué maire jus- 
ques au premier jour de may prochain, dont il avoit esté dcsmis. 

Le mardy ensuivant, vingtième dudict mois dapvril audict an 
1632, ledict sieur lieutenant-particulier maire est allé en la maison 
de ville où M. Paulmier, advocat, faisant et exerçant la charge de 
maire, eschevins et conseillers de ville, estoient congregez et as- 
semblez pour adviser et délibérer des afTaires do laditte ville, aulx- 
quelz ledict sieur Lonot, maire, a présenté et faict faire lecture par 
M. Le Poictevin, greffier, de la lettre du roy, par laquelle Sa Hiyesté 
a continué et continue ledict sieur Louet, maire, dont il avoit esté 
desmis jusques au premier jour du mois de may prochain. 

Le sabmedy vingt-quatrième jour dudict mois d*apvril audict an 
1632, environ les quatre heures après midy, MM. les maire et esche- 
vins de la ville d'Angers se sont congregez et assemblez en la maison 
de laditte ville, où M. Jacques Lasnier, lieutenant-général au siège 
présidial dudict lieu, est allé, où il a monstre une lettre du roy 
soubz le petit cachet, par laquelle il mande et veult que les habitants 
lie laditte ville aient à nommer trois personnes notables de laditte 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUYET. 335 

villo qui soient affectionnées à son service et pour la conservation 
et manutention des habitants de laditte ville pour iceulx nommer, 
lesdiclz habitants luy envoyer les noms à ce que Sa Majesté aist à 
choisir Tung des trois qu*il luy plaira pour estre maire de laditte 
ville, à Tinstar de ceulK de la ville de Nantes, où il a esté conclud et 
arresté qu1l sera envoyé mandement, signé dudict sieur lieutenant* 
général, par les parroisses de ceste ditte ville, pour eslire et nommer 
trois habitants de laditte V)1I«) de la quallité cy-dessus, pour, laditte 
nomination faicle, envoyer les noms vers Saditte Majesté, le tout 
suivant et conformément laditte lettre missive, suivant laquelle 
conclusion, ledict sieur lieutenant-général a faict son mandement 
pour envoyer à tons les procureurs des parroisses de laditte ville, 
demain le faire publier'aux prosnes des grand'messes de touttes les 
parroisses de laditte ville, pour, à Tissue desdittes grand'messcs , 
estre par les habitants desdittes parroisses, esleu trois habitants de 
quallité pour Feffect cy-*dessus. 

Laquelle lettre est tout au mesme instant venue à la congnoissance 
de grand nombre des habitants de la ville qui est oient dans le pallais, 
lesquelz en ont grandement murmuré contre ceuix ou celuy qui 
Favoit obtenue, lequel cstoit ennemy desdictz habitants, qui voulloit 
faire perdre les privilléges et statutz de la ville, lesquelz les roys et 
le roy d'à-présent avoient homologuez et approuvez, pour y eslËblir 
la taille, et rendre les habitants de laditte ville taillables, et y main- 
tenir les maltoiislicrs en leurs maltoustes, briganderyes et volleryes 
sur les habitants de laditte ville d*Angers où Hz avoient part. 

Cedicl jour de sabmedy vingl-quatrième apvril 1632, M. le prince 
de Condé est arrivé en la ville d'Angers, à Thostellerye de TOurs, 
près la porte de Fabbaye Sainct-Âulbin , pour aller aulx Estalz de 
Bretaigne, où MM. de la maison de ville et MM, le lieutenant-général, 
procureur du roy et conseillers du siège présidial audict Angers sont 
allez en corps pour le salluer,. lequel a passé par ceste ditte ville 
d'Angers pour aller aulx Estalz de Bretaigne. 

Le dimanche vingt-cinquième dudict mois, M. le prince de Condé 
a veu passer la procession généralle , estant à la porte Chapellière, 
où il s est arresté pour la veoir passer et tous les habitants qui es- 
toient k laditte procession qui est veneue en Téglise de Nostre-Dame- 
du-Ronceray. 

Ledict jour de dimanche vmgt-cinquième dudict mois d*apvril, il 
y a eu une paouvre femme de la parroissc de la Trinité qui a faict 
supplier M. le prince de Condé de tenir son enfant sur les fonds du 
baptême, et luy donner son nom, ce qu'il luy a promis, et à Taprès- 
disnée dudict jour, envoya Tung de ses gentilzhommes qui Ta tenu 



Digitized by 



Google 



336 nCYUB D£ L'AJHJOn. 

sur Icsdictz fonds, et luy a donné son nom, comme il se vcoit sur 
le pappier baptistaire de ladilte parroisse. 

A laditle après-disnée dudict jour, ledict sieur prince de Condé 
est allé au jeu do mail qui est joignant le pré d'Allemaigne, où il a 
joué le souper avec M. Jacques Lasnier, sieur de Saincl-Lambert, 
lieutenant-général, et M. Louet, maire, et aultres MM., où il a perdu, 
et lequel souper il a commandé estre faict au lieu de Busson, près 
ledict pré d'Allemaigne, où ilz ont soupe. 

Et le lundy vingt-sixième dudict mois, environ les quatre heures 
du malin, M. le prince de Condé a sorly de la ville d'Angers, et s*est 
mis en ung batteau pour aller aulx Eslatz de Bretaigne en la ville de 
Nantes. 

« Il est mandé aulx habitants de ceste ville et faulxbourgs , s'as- 
sembler dimanche prochain à Tissue de leurs grand'mosses parro- 
chialles, en la manière accoustumée, et dopputter deuix des plus 
notables d'entre eulx en chascune d'icelles , pour se trouver en 
rhoslel de ceste ditte ville le premier jour du mois de may prochain 
venant, à huict heures de la matinée, pour, en exécution de la vol- 
lonté du roy, portée par sa lettre du i8« de ce présent mois, et adres- 
sante aulx maire et eschevins et habitants de ceste ditte ville, de 
laquelle sera faict lecture, nommer trois notables habitants, bour- 
geois de ceste ditte ville, pour Tung d'iceulx, qui sera choisy par 
Sadittc Hsgcsté, faire la charge de maire de ceste ville pendant doulx 
années prochainnes qui commenceront le premier jour de may, 
ensemble pour proccdder à rcllection de deulx eschevins et deulx 
pères directeurs de Thospital des paouvres renfermez de ceste ditte 
ville, au lieu des anciens. Faict en Thoslel et maison commune do 
ceste ville d'Angers, le 24* jour d'apvril 1632, signé : Lb Poictbvin. » 

Le jeudy vingt-neufvième dudict mois d'apvril 1632, HH. les 
pères de TOratoire de la rue Sainct-Hichcl de ceste ville d'Angers, 
voullant faire jouer des jeuz par leurs escolliers en la salle du pallais 
épiscopal de ceste ditte ville par le consentement de M. le révérend 
évcsque de ceste ditte ville, et estait tous habillez et préparez pour 
monster sur les eschaffaults qui avoient esté préparez et dressez 
pour monster dessus ou aulcuns d'iceulx ou quoy que soient les 
violions auroient monstez, où estant, lesdictz eschaffaults auroient 
crevé et rompu; à raison de la cheute, ceulx qui y avoient monstez 
se scroient grandement blessez, ce qui auroil retardé lesdictz jeux, 
et n'auroicnt joué, et tous ceulx qui s'y estoicnt trouvez s'en se* 
roient allez, ce qui auroit donné subject aulx habitants d'ung grand 
murmure contre ledict révérend évesque. 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVBT. 337 

Lettre du roy contenant que M, Louet, lieutenant-particulier j est resta- 
bly en la charge de maire, dont il estoit interdit, pour 1^ exercer ' 
jusques au mois de may prochain. 

« De par le roy, 

» Chers et bien amcz , nostre intention estant maintenant que le 
sieur Louet, nostre conseiller et lieutenant-particulier de nostre 
ville d'Angers et maire d'ioelle, soit restably en la fonction de ladilte 
charge de maire pour Tcxercer durant le temps qui reste à exercer 
de son année, ainsy qu'il faisoit auparavant que nous Ten eussions 
interdit, nous vous faisons ceste lettre par laquelle nous vous man- 
dons et ordonnons que vous ayez à le recevoir et le recongnoistre 
comme davant en l'administration de laditte charge, le faisant obéir 
à ceste fln de tous ceulx qu'il appartiendra, et le temps advenu au- 
quel vous debvrcz proceddcr à la nouvelle cllection de ceulx qui 
auront à vous succéder, nous vous commandons de faire choix pour 
ce^t effect de gens de probité qui soient affectionnez au bien de 
nostre service et au repos et tranquillité de nostre ditte ville, qu'en 
sorte que nous ayons autant de snbject d'cslre satisfaict de vous en 
cela comme vous en aurez après de vous promettre de nostre bien- 
veillance, ce que de vous et fldelles subjeclz en doibvent attendre, 
ce n'estant la présente à aultre fln, nous ne la ferons plus expresse. 
Donné à Sainct-Germain-en-Laye, le 14« jour d'apvril 1632, signé : 
Louis, et plus bas, signé Phelippeaux. » Et au dos est escripl : 
A nos chers et bien amez les eschevins et habitants de nostre ville 
d^ Angers. 

Le contenu cy-dessus a esté collationné sur l'original estant au 
greJBfe de la maison de ville entre les mains de M. Poictevin, greffier. 

lettre dû roy contenant mandement de procedder à la nomination le 
premier jour d^ may 1632, de trois notables habitants d^ Angers, pour 
estre laditte nomination envoyée à Sa Majesté pour en choisir Vung 
d^iceulx à estre maire. 

« De par le roy, 

» Chers et bien amez, ayant esté particullièrement informé des 
divisions et désordres qui ont paru cy-davant en nostre ville d'An- 
gers, lors de l'ellection des maire et eschevins par les brigues et 
monopoUes qui se sont faictz entre les habitants pour cmpescher la 
liberté des suffraiges en telles ellections , dont nous avons receu di- 
verses plainctes, à quoy vouUant pourveoir ainsy que le requiert le 
bien de nostre service et le repos et tranquillité desdictz habitants, 



Digitized by 



Google 



338 REVUB DB L'àNJOU. 

nous vous faisons ceste lettre par laquelle nous vous mandons et 
ordonnons qu'en 1 assemblée qui se fera en Tboslel commun de la- 
dilte ville le premier jour de may prochain , vous ayez pour ceste 
fois seullement, et sans néanlmoings préjudicier aulx priviiléges de 
laditte ville dans lesquelz nous entendons vous conserver et main- 
tenir et procedder à la nomination de trois notables habitants et 
bourgeois pour exercer laditte charge de maire pendant les deulx 
années suivantes, laquelle nomination vous nous enverrez inconti- 
nent après, afin que Tung des flesnommez soit par nous cboisy 
pour maire de laditte ville , lequel prestera le serment en laditte 
quallité en la forme et manière accoustumée, et oultre ce, vous 
proccdderez à la nomination de dculx nouveaulx eschevins au lieu 
des deulx aultres que nous avions, pour bonnes considérations, con- 
tinuez ès-dittes charges Tannée dernière, vous enjoignant très ex- 
pressément do defférer à celuy qui sera par nous choisy et à tout ce 
qui sera par luy ordonné avec lesdictz eschevins pour le bien de 
nostre dict service et la tranquillité commune desdictz habitants, à 
quoy nous assurant que vous ne mancquerez de satisfaire et obéir, 
nous ne la vous ferons plus expresse. Donné à Sainct-Germain-en- 
Layo, le i8« jour d'apvril 1632, signé : Louts, et plus bas, signé, 
Phelippeâux. » Et au dos est esprit : A nos chers et bien amez les | 

maire et eschevins de nostre ville d'Angers, manants et habitants d'icelle. 
Le sabmedy premier jour de may audict an 1632, MM. les maire 
et eschevins de laditte ville d'Angers se sont assemblez en la maison 
commune de laditte ville où se sont trouvez les depputtez des par- i 

roisses, suivant le mandement cy-davant transcript, pour nommer i 

deulx eschevins et trois notables habitants et bourgeois de laditte 
ville, pour estre incontinent laditte nomination faicte desdictz nota- 
bles, envoyée au roy, pour estre Tung d'iceulx choisy par Sa Majesté 
pour maire, suivant la lettre cy-dessus transcripte. Lesdictz sieurs 
maire, eschevins et depputtez ont nommé M. Adam Elis, advocat, 
et N... Branslard pour eschevins, et MM. Mesnard et Dunrfont-Apvril, 
conseillers, et M. du Pineau, cy-davant conseiller, après laquelle no- 
mination faicte, ledict sieur Apvril est allé à Paris, où il a porté laditte 
nomination pour présenter au roy, comme aussy ledict sieur Dû- 
ment a esté députté contre la vollonté de beaucoup de laditte maison 
de ville pour aller à Paris trouver M. de TEffretière, grandement 
affectionné pour les habitants, lequel n'ayme poinct les maltoustiers, 
pour remonstrer au roy et le supplier conserver lesdictz habitants 
en leurs priviiléges, et d'eslire ung habitant de ceste dilte ville, de 
probité, qui soit affectionné au bien et service de Sa Majesté et au 
repos et tranquillité des habitants, comme ilz ont cy-davant faict, et 



Digitized by 



Google 



JOURNAL DB LOUVET. 339 

ce, suivant la promesse contenue en la lettre soubz le petit cachet, 
que M. Louet, lieutenant-parliculier maire, en a obtenue de Saditte 
Majesté, cy-davant transcripte. 

Ensuit la Uneùr d'ung monitoire qui a esté publié m la parroisse de la 
Trinité et auUres parroisses au mais de may audict an 1632. 

« Nous avons receu la complaincte de Charles Lou